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Full text of "Les fêtes et les chants de la révolution française"

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LES  FETES  ET  LES  CHANTS 


RÉVOLUTION   FRANÇAISE 


A    LA    MÊME    LIBRAIRIE 


JULIEN      TIERSOT 

Hector  Berlioz  et  la  Société  de  son  temps.  {Ouvrage  cou- 
ronné par  V Académie  française.)  Un  vol.  in-12,  br.   .    .     3  50 

Hymne  à  la  Mémoire  d'un  Penseur  (centenaire  d'Edgar 
Qiiinet),  chœur  à  voix  mixtes  avec  accompagnement  de 
piano.  ln-4° 2  50 

Le  Chant  du  14  Juillet,  de  M.-J.  Chénier  et  Gossec, 
chœur  à  trois  voix.  In-8' »  25 


MAURICE     BOUCHOR      ET     JULIEN     TIERSOT 
CHANTS    POPULAIRES    POUR    LES     ÉCOLES 

100  chants  à  une  voix,  en  3  séries,  paroles  et  musique; 

trois  volumes  in-16,  cart.  Chaque  vol »  75 

Chaque  chant  séparément »  05 

Les  mêmes  chants,  à  deux  et  trois  voix,  trois  volumes 

in-8,  cart.  Chaque  vol 4     » 

Les   mêmes  chants,  à  une    voix,  avec  accompagnement   de 

piano,  trois  volumes  in-8,  cart.  Chaque  vol 4     >• 

Chaque  chant  séparé  à  deux  ou  trois  voix,  4  pages  à     «  10 
—         —        —      à  deux  ou  trois  voix,  6  ou  8  pages 
à »  20 

Chants  à  voix  mixtes,  avec  accompagnement  de  piano. 

In-4°,  chaque  chant 1  25 

Les  mêmes,  en  parties  séparées  sans  accompagnement, 
chaque »  15 

Apothéose,  musique  d'Hector  Berlioz,  chœur  à  voix  mixtes 

avec  accompagnement  de  piano.  In-4° 2    » 

Parties  séparées  sans  accompagnement,  chaque.   .   .     »  15 


1214-07.  —  Coulommiers.  Imp,  Paul  BRODARD.  —  11-07. 


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JULIEN    TIERSOT 


LES  FÊTES  ET  LES  CHANTS 


DE     LA 


RÉVOLUTION  FRANÇAISE 


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PARIS 
LIBRAIRIE    HACHETTE    ET    C'^ 

79,   BOULEVARD    SAINT-GERMAL\,    79 
1908 

Droits  de  traduction   et  do  reproduction  rétervét. 


A   LA  'MÉMOIRE   DE   MON  PERE 


Ce  livre  est  le  résultat  de  réflexions  et  d'études  de  près 
de  trente  ans.  Ayant,  à  une  époque  où  je  n'avais  pas 
encore  commencé  d'écrire,  ressenti  vivement  l'émotion 
communicative  des  premières  fêtes  qui,  lors  de  l'Exposition 
de  1878,  célébrèrent  la  joie  du  relèvement  après  les  douleurs 
de  1870,  je  songeai  à  rechercher  de  quelle  manière  nos 
aïeux  de  la  première  République  avaient  compris  l'accom- 
plissement de  leurs  solennités  nationales  ;  et  comme, 
d'autre  part,  ma  pensée  était  entièrement  tournée  vers  la 
musique,  c'est  la  participation  de  cet  art  aux  cérémonies 
que  je  m'appliquai  principalement  à  connaître.  Dès  1880, 
année  où  pour  la  première  fois  le  14  juillet  fut  fêté  après 
une  interruption  de  quatre-vingts  ans,  je  publiai  un  pre- 
mier article  sur  «  la  Musique  dans  les  fêtes  nationales  )>. 
Depuis  lors,  il  n'est  presque  pas  d'année  où  je  n'aie 
apporté  quelque  contribution  à  cette  étude,  à  laquelle 
d'autres  écrivains  sont  ensuite  venus  s'associer.  Des  cir- 
constances accessoires  ont  contribué  en  outre  à  me  faire 
pénétrer  au  fond  du  sujet.  C'est  ainsi  que  j'eus  l'occasion 
de  multiplier  les  observations  sur  le  chant  populaire, 
non  seulement  en  tant  qu'étude  archéologique,  mais  au 
point  de  vue  du  rôle  qu'il  peut  être  appelé  à  jouer  dans 
l'éducation  et  la  vie  nationale,  à  l'école  et  dans  les  fêtes. 
Le  concours  même  qu'il  me  fut  donné  d'apporter  à  cer- 
taines manifestations  publiques,  à  l'occasion  desquelles 
je  tentai  de  faire  rentrer  dans  l'action  contemporaine  des 
faits  précédemment  relégués  dans  l'histoire,  m'a  mieux 
éclairé  sur  leur  véritable  sens  que  n'auraient  su  le  faire 
toutes  les  lectures.  Enfin,  généralisant  les  observations 
et  les  étendant  au  delà  des  limites  de  temps  et  d'espace 


VIII 

dans  lesquelles  la  Révolution  française  est  contenue,  j'ai 
cherché  à  me  rendre  compte  si  la  musique  d'une  part, 
l'esprit  populaire  de  l'autre,  ne  pourraient  trouver  un 
mutuel  profit  à  se  pénétrer  l'une  l'autre,  et  surtout  si  l'art 
d'aujourd'hui  —  pour  mieux  dire  celui  de  demain  —  ne 
trouverait  pas  une  base  solide  en  cherchant  son  inspira- 
tion dans  un  idéal  semblable  à  celui  des  hommes  de  la 
Révolution.  Grave  problème,  dont  on  ne  peut  songer  à 
apporter  la  solution  aujourd'hui,  mais  qu'il  importe  de 
poser. 

Retracer  l'histoire  d'une  musique  faite  à  l'usage  d'un 
culte,  c'est  écrire  un  chapitre  d'histoire  religieuse. 
J'apporte  donc  une  contribution,  si  indirecte  soit-elle,  à  ce 
qu'on  a  appelé  justement  «  l'histoire  religieuse  de  la  Révo- 
lution »,  sujet  qui,  en  ce  moment  même,  préoccupe 
d'excellents  et  éminents  esprits.  Laissant  à  ceux-ci  le  soin 
d'approfondir  les  doctrines,  je  dois  (à  chacun  sa  tâche)  me 
borner  à  considérer  l'extériorité  des  manifestations  pro- 
duites par  cette  religion  civique,  et  déterminer  le  rôle 
que  l'art  y  joua.  Et  c'est,  pour  préciser  encore,  un  cha- 
pitre d'histoire  de  la  musique  religieuse  que  j'apporte. 
Musique  toute  différente  de  celle  des  diverses  confessions 
reconnues  :  il  n'y  faut  pas  chercher  trace  de  grégoria- 
nisme,  non  plus  que  Palestrina  ou  le  choral  luthérien  n'ont 
à  y  voir  quoi  que  ce  soit;  mais  songeons  que  nous  sommes 
au  xviii«  siècle  finissant  :  c'est  la  musique  religieuse  telle 
qu'on  la  pouvait  alors  concevoir  que  vont  nous  révéler  les 
hymnes  de  Gossec,  Cherubini,  Méhul,  Lesueur.  Gela  est 
si  vrai  que  lorsque  ces  maîtres  ont  écrit  (tous  l'ont  fait) 
des  messes,  des  motets,  des  cantiques,  ce  fut  dans  un 
style  presque  semblable  à  celui  des  chants  que  leur  avaient 
inspirés  les  strophes  de  Chénier.  Avec  des  nuances,  cepen- 
dant :  l'allure  de  cette  liturgie  révolutionnaire,  même  dans 
ses  pages  les  plus  intentionnellement  imposantes,  est 
moins  contemplative  et  moins  passive  que  celle  des  com- 
positions faites  expressément  pour  l'église.  Les  rythmes 
ont  plus  de  vivacité.  Ils  invitent  à  la  marche  en  avant.  Ils 
indiquent  que  la  religion  moderne  est  une  religion  d'action. 
Dans  ces  spectacles  qu'offre  le  culte  de  la  patrie,  quand 


IX 

<elle-ci  est  obligée  de  se  défendre  et  combattre  contre  tant 
d'ennemis,  les  fumées  qu'on  voit  s'élever  autour  de  l'autel 
ne  sont  pas  toujours  celles  de  l'encens,  mais  parfois  celles 
de  la  poudre.  C'est  donc  la  vie  même  de  la  nation  qu'exprime 
celte  musique,  associée  aux  plus  hautes  aspirations  du 
peuple  en  une  intimité  que  connurent  seulement  les  autres 
grandes  époques  de  crises  religieuses  et  sociales.  Cela  suffit 
à  dire  le  haut  intérêt  qu'il  y  a  à  l'étudier.  Ces  dix  années 
d'histoire  musicale  eussent-elles  été  un  temps  trop  court 
pour  aboutir  à  la  constitution  d'un  art  nouveau,  elles 
témoignent  au  moins  d'un  effort  noble  et  salutaire,  et  peut- 
être  elles  pourraient  être  données  encore  en  exemple  à 
ceux  qui  cherchent  leur  voie  à  travers  les  complications  de 
la  vie  contemporaine  et  des  tendances  d'aujourd'hui. 


PREFACE 


Le  caractère  de  1791,  c'est  que  les  partis  y  deviennent 
des  religions.  » 

Ainsi  dit  Michelet,  le  grand  voyant  qui  sut  pénétrer  avec 
une  si  puissante  intuition  au  fond  de  l'âme  de  la  France. 
L'observation  pourrait  être  étendue  à  l'époque  tout  entière. 
Ce  souffle  religieux  qui  s'éleva  à  l'aurore  de  la  Révolution, 
au  jour  des  premières  luttes  et  des  premiers  dangers, 
grandit  à  mesure  que  se  poursuivait  la  marche  implacable 
des  choses,  et  ne  retomba  plus  avant  que  l'active  période 
du  combat  fût  définitivement  révolue. 

A  la  nation  livrée  à  elle-même  en  une  telle  épreuve  il 
fallait  une  foi.  Or,  les  croyances  des  aïeux  avaient  été  si 
fortement  ébranlées  qu'elles  n'avaient  plus  la  puissance  de 
utenir  les  âmes.  Mais  quelle  idée  plus  pure  et  plus  noble 
ouvaitles  remplacer  si  ce  n'est  celle  pour  laquelle  coulait 
généreusement  un  sang  fraternel?  Liberté,  Patrie,  voilà 
^^es  dieux  que  la  Révolution  adore.  Elle  leur  élève  des 
^^Kmples,  des  statues  :  elle  leur  chante  des  hymnes.  La 
^^Vatrie  a  son  autel,  devant  lequel  la  France  entière  vient  se 
^Hîonsacrer  par  serment.  Le  respect  des  lois  proclamées  par 
la  nation  devient  un  culte;  les  principes  sont  des  articles 
de  foi.  La  Déclaration  des  Droits  de  l'Homme  est  un  Credo. 
Jamais  les  mots  «  saint,  divin,  sacré  »  n'ont  tenu  une  si 
arge  place  dans  le  langage.  «  La  Patrie,  la  seule  divinit 


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■ 


XII  PREFACE . 

qu'il  nous  soit  permis  d'adorer...  »  :  ainsi  parlait  le  peuple 
à  l'Assemblée  dans  une  des  journées  décisives  de  1792. 
«  Seule  divinité  que  le  Français  révère...  »  :  on  chantait  ce 
vers  à  l'Opéra  devant  la  statue  de  Liberté.  «  Serments 
sacrés,  saints  combats,  égalité  sainte  »  :  phrases  courantes. 
Un  conventionnel,  appelle  le  10  août  une  «  sainte  conspi- 
ration ».  Un  autre  nomme  le  parti  avancé  «  la  montagne 
sainte  ».  Vergniaud,  dans  un  bel  élan,  en  appelle  à  «  la 
sainte  Humanité  ».  Rouget  de  Lisle  disait  :  ((  Notre  sainte 
constitution  ».  Pour  tout  le  monde,  son  chant  est  «  le  chant 
sacré,  le  refrain  sacré  »  ;  et,  quand  on  arrive  à  la  strophe  : 
«  Amour  sacré  de  la  Patrie  »,  c'est  bien  spontanément  et 
sans  aucune  affectation  que  le  peuple,  dominé  par  l'émo- 
tion religieuse,  se  courbe  et  plie  le  genou. 

Nulle  époque,  même  au  temps  des  luttes  religieuses,  ne 
fut  davantage  une  époque  de  foi. 

Elle  fut  de  même  une  prodigieuse  époque  d'action.  Aussi, 
celui  qui  cherche  à  surprendre  le  secret  de  l'âme  du  peuple 
en  ces  années  uniques  se  trouve  à  tout  moment  arrêté  et 
distrait  par  l'étonnant  spectacle  des  manifestations  de  la  vie 
extérieure.  Jamais  l'imagination  populaire  n'eut  plus  libre 
carrière  :  n'a-t-elle  pas  eu,  tout  bien  considéré,  une  part 
décisive,  irrésistible,  dans  les  événements?  Ceux  qui  pré- 
tendaient les  diriger  le  savaient  bien  :  ils  ne  se  firent  pas 
faute  d'agir  sur  cette  imagination  par  tous  les  moyens  en 
leur  pouvoir.  La  mise  en  scène  révolutionnaire,  tantôt 
spontanément  établie  par  une  inspiration  générale,  un 
courant  de  l'esprit  public,  tantôt  savamment  réglée,  a  tou- 
jours un  caractère  très  particulier,  et  prodigieusement 
vivant.  Parfois,  le  spectacle  est  terrible,  puissant,  plein 
d'une  sombre  grandeur,  comme  en  ces  journées  du  danger 
de  la  patrie,  où  tout  concourt  à  porter  l'émotion  populaire 
au  plus  haut  degré  d'exaltation  :  tout  le  monde  dehors,  les 
rues  pleines  de  gens  demandant  si  demain  l'armée  étran- 
gère sera  dans  Paris,  l'inquiétude  de  la  foule  montant  à 
l'exaspération,  le  tocsin,  le  canon  d'alarme  dominant  tous 
les  bruits,  le  drapeau  noir,  les  bataillons  partant  d'heure 
en  heure,  à  peine  armés,  le  cortège  guerrier  de  ceux  qui 
vont  à  travers  la  ville,  proclament  l'appel  désespéré  :  «  La 


PREFACE.  XIII 

Patrie  est  en  danger...  ».  —  Le  décret  ordonnant  la  levée 
en  masse,  en  1793,  forme  par  lui-même  un  tableau  d'un 
saisissant  relief  :  «  Tous  les  Français  sont  en  réquisition 
permanente  pour  le  service  des  armées.  Les  jeunes  gens 
iront  au  combat;  les  hommes  mariés  forgeront  des  armes 
et  transporteront  des  subsistances:  les  femmes  feront  des 
tentes,  des  habits,  et  serviront  dans  les  hôpitaux;  les 
enfants  mettront  les  vieux  linges  en  charpie;  les  vieillards 
se  feront  porter  dans  les  places  publiques  pour  exciter  le 
courage  des  guerriers  et  la  haine  des  rois  ».  En  de  pareils 
moments,  le  peuple  n'est  plus  une  abstraction;  c'est  un 
être  vivant  et  actif,  dont  les  milliers  de  voix  se  confondent 
en  une  seule  voix,  dont  les  milliers  de  cœurs  battent 
ensemble,  vibrant  du  même  sentiment,  de  la  même  passion 
désintéressée,  ardente  et  sincère. 

A  côté  de  ces  cas  exceptionnels,  de  ces  grands  drames 
dont  il  est  lui-même  l'acteur  principal,  le  peuple  a  chaque 
jour  sous  les  yeux  des  spectacles  propres  à  tenir  son  ima- 
gination en  éveil.  Chaque  événement  de  quelque  impor- 
tance est  consacré  par  des  démonstrations  publiques,  tou- 
jours conçues  de  façon  à  en  graver  le  sens  en  traits  pro- 
fonds. Quelle  scène  est  plus  grandiosement  émouvante  que 
le  Serment  du  Jeu  de  Paume?  Aussi  le  cérémonial  du  ser- 
ment restera  en  honneur  et  sera  pratiqué  dans  la  plupart 
des  circonstances  décisives.  Entre  toutes  les  solennités 
publiques,  les  funérailles  laissent  une  impression  poignante, 
troublante  au  suprême  degré  :  Mirabeau  est  porté  au 
Panthéon  par  tout  le  peuple,  le  soir,  aux  flambeaux,  à 
travers  les  rues  du  vieux  Paris,  aux  sons  formidables  et 
inconnus  des  instruments  imaginés  par  Gossec;  le  corps  de 
Lepelletier  de  Saint-Fargeau  est  exposé  nu,  la  blessux^e 
béante  exhibée  devant  tous  les  yeux,  et  Marat  est  l'objet 
d'honneurs  funèbres  dont  la  pompe  dépassa  tout  ce  qu'on 
avait  vu  jusqu'alors. 

Les  détails  mêmes,  les  accessoires  de  la  vie  courante 
rappellent  à  toute  heure  au  peuple  en  quel  temps  et  dans 
quel  milieu  exceptionnel  il  vit  :  les  emblèmes,  les  inscrip- 
tions, les  costumes,  l'uniforme  de  la  garde  nationale, 
bientôt  devenu  celui  de   tous  les    citoyens   actifs,    l'habit 


XIV  PREFACE. 

chamarré  des  représentants,  le  bonnet  rouge,  symbole  de 
Tégalité,  le  drapeau  tricolore,  symbole  de  la  patrie. 

Il  n'est  pas  jusqu'aux  grands  hommes  de  la  Révolution 
dont  l'apparence  extérieure  n'ait  quelque  chose  de  particu- 
lièrement significatif.  Ils  n'ignorent  pas  "le  prestige  de 
l'attitude,  et  savent  se  faire  voir  au  bon  moment  sous 
l'aspect  qui  répond  le  mieux  aux  nécessités  de  la  circon- 
stance. Les  grands  orateurs  populaires,  Mirabeau,  Danton, 
se  montrent  parmi  les  foules,  dans  les  cortèges,  au  théâtre. 
La  Fayette  aime  à  parader  sur  les  places  publiques,  monté 
sur  son  cheval  blanc.  Les  hommes  de  guerre,  les  chefs 
d'armée  savent  qu'il  faut  s'exposer,  donner  l'exemple, 
être  vus  au  premier  rang.  Robespierre  loge  chez  un  menui- 
sier; au  milieu  de  sa  gloire,  il  daigne  se  montrer  à  son 
peuple,  vêtu  d'un  habit  bleu  de  ciel  et  tenant  à  la  main  un 
bouquet  d'épis.  Marat  habite  une  cave  et  se  coiffe  d'un 
mouchoir  crasseux.  Et  Charlotte  Corday  commande  un 
bonnet  neuf  pour  se  présenter  devant  le  tribunal  révolu- 
tionnaire. 

Donc,  besoin  de  foi  et  besoin  de  spectacle,  double  néces- 
sité d'occuper  l'âme  et  les  sens,  telles  furent,  semble-t-il, 
les  manifestations  les  plus  caractéristiques  de  l'esprit 
public  pendant- la  Révolution. 

Rien  ne  répondait  mieux  à  cet  état  que  la  célébration  de 
fêtes  capables  d'attirer  le  peuple,  de  le  réunir  en  un  même 
lieu  pour  l'unir  dans  une  pensée  commune,  de  fixer  cette 
pensée  par  des  signes  matériels,  par  une  représentation 
extérieure  propre  à  la  fois  à  captiver  son  intelligence  et  à 
toucher  son  cœur.  Ce  besoin  était  si  bien  celui  de  l'époque 
qu'en  vérité  la  première  réunion  de  ce  genre,  la  première 
de  nos  fêtes  nationales,  fut  un  rassemblement  spontané  des 
citoyens  de  la  nation  entière.  Qui  oserait  se  flatter  d'avoir 
eu  le  premier  l'idée  de  cette  fête  de  la  Fédération  du 
14  juillet  1790,  qui  fut  la  plus  belle  des  fêtes  qu'ait  vues 
la  France?  Personne  assurément  :  quel  que  soit  celui  qui 
la  formula  le  premier,  on  peut  assurer  sans  crainte  qu'elle 
était  venue,  dans  le  même  moment,  à  l'esprit  de  tous. 

Ce  que  l'instinct  populaire  inaugura  dès  le  début  fut 
continué  pendant  toute  la  durée  de  l'ère  révolutionnaire. 


PREFACE.  XV 

Les  fêtes  nationales  se  multiplièrent,  sous  des  apparences 
diverses  et  dans  un  esprit  plus  ou  moins  mobile,  suivant 
le  caprice  des  temps,  mais  faisant  appel  à  des  ressources 
presque  constamment  semblables.  C'étaient  d'abord  des 
défilés,  des  cortèges  dans  lesquels  figuraient  les  person- 
nages les  plus  populaires  et  ceux  auxquels  il  s'agissait  de 
faire  honneur;  des  arcs  de  triomphe,  des  chars,  des  déco- 
rations symboliques;  puis  des  discours,  le  serment  de 
sauver  la  Patrie  ou  d'être  fidèle  à  la  loi.  Pendant  toute 
la  cérémonie,  de  la  musique. 

La  musique  est,  en  effet,  le  seul  de  tous  les  arts  qui  rem- 
plisse à  la  fois  le  double  but  poursuivi  par  l'institution  des 
fêtes  nationales.  Elle  participe  à  leur  éclat  extérieur,  en 
même  temps  qu'elle  en  sait  exprimer  le  sentiment  intime. 
Aussi,  dès  le  premier  jour,  en  a-t-elle  été  l'élément  insé- 
parable et  presque  essentiel.  Les  brillantes  et  triomphales 
sonorités  des  cuivres,  les  marches  entraînantes,  les  chants 
imposants  ou  joyeux  donnent  tout  d'abord  à  la  fête  le  mou- 
vement, l'éclat,  la  vie.  Mais  vienne  le  moment  où  la  céré- 
monie prendra  un  caractère  auguste,  où  les  âmes  se  con- 
fondront dans  une  même  pensée,  tendront  de  s'élever 
vers  un  idéal  inconnu,  peut-être  inaccessible,  la  musique 
planera  par-dessus  tout  cela,  traduisant  la  pensée  commune, 
formulant,  par  des  accents  souverains,  la  prière  dont 
l'expression  imprécise  est  dans  tous  les  cœurs. 

Car  c'est  un  des  plus  précieux  privilèges  de  la  musique 
d'exprimer,  et  parfois  avec  la  plus  grande  puissance,  le 
sentiment  collectif. 

Toutes  les  religions  ont  connu  la  vertu  du  chant  et  con- 
sidéré son  usage  conme  légitime  et  nécessaire.  Les  premiers 
chrétiens  s'assemblaient  dans  des  réunions  dont  le  but 
était  d'affirmer  leur  foi  par  des  cantiques  ;  et  l'on  sait  quelle 
prépondérance  la  musique  a  prise,  dès  les  premiers  temps, 
dans  les  cérémonies  du  catholicisme.  Quand  vinrent  les 
luttes  de  la  Réforme,  le  chant  reprit  sa  place  de  combat; 
Luther  créxi  le  choral,  chanté  à  l'unisson  par  tout  le  peuple  : 
ce  fut,  pour  sa  cause,  une  force  considérable.  De  même 
partout,  à  toute  époque.  Il  semble,  quand  les  voix  se  sont 
unies,  que  les  cœurs  se  comprennent  mieux  :  il  s'établit 

b 


XVI  PREFACE. 

entre  ceux  qui  chantent  ensemble  un  courant  sympathique 
qui  les  rapproche,  confond  leurs  pensées  et  les  dirige  au  but. 

La  foi  révolutionnaire  ne  pouvait  négliger  un  moyen  si 
puissant  pour  gagner  les  âmes. 

Le  moment,  d'ailleurs,  était  favorable.  Au  xviii^  siècle 
fleurissaient  les  traditions  de  ce  qui  nous  paraît  être 
l'essence  même  du  lyrisme  :  nous  voulons  parler  de  l'ex- 
pression des  sentiments  dignes  d'inspirer  l'enthousiasme, 
l'adoration,  la  foi.  Les  lyriques  grecs,  les  antiques  bardes 
de  nos  contrées,  les  auteurs  des  hymnes  chrétiennes 
célébraient  les  louanges  des  hommes  ou  de  Dieu  :  là  était 
leur  unique  rôle,  et  ce  rôle  était  noble  et  grand.  Car  c'est 
un  des  plus  enviables  privilèges  de  la  poésie  et  de  la  musique 
que  de  savoir  chanter  :  «  Gloire!  Victoire!  Hosannah  !  »,  de 
faire  retentir,  résumer  en  une  harmonieuse  acclamation  le 
cri  de  tout  un  peuple.  Or,  plus  qu'aucun  autre,  le  siècle  de 
Bach  et  d'Hœndel  a  réalisé  ce  noble  idéal.  Le  Gloria  de  la 
Messe  en  si  mineur,  VAlleluia  du  Messie,  le  finale  de  la  Créa- 
tion —  en  attendant  VOde  à  la  Joie  —  sont  parmi  les  plus 
grands  chefs-d'œuvre  de  l'Art. 

Et  ce  n'est  pas  seulement  dans  l'expression  du  sentiment 
religieux  proprement  dit  que  cette  art  excelle,  mais  toute 
louange,  tout  hommage  rendu  à  une  idée  digne  de  la 
forme  lyrique  trouve  en  lui  son  plus  efficace  mode  d'inter- 
prétation. J'ai  cité  le  Gloriade  Bach  :  mais  tous  ses  oratorios, 
ses  cantates,  soit  sacrées,  soit  profanes,  ont  les  mêmes 
élans,  —  et  l'on  sait  qu'il  en  a  composé  pour  toutes  les  cir- 
constances de  la  vie  publique  auxquelles  il  put  être  mêlé  : 
avènement  d'un  roi,  visite  d'un  prince  à  sa  ville,  installa- 
tion d'une  nouvelle  assemblée  communale,  etc.  De  même, 
l'auteur  de  Don  Juan  écrivait  sur  commande  des  morceaux 
parfois  destinés  à  des  cérémonies  tout  à  fait  privées  ou 
familiales  :  des  marches,  des  sérénades,  mêmes  des  danses 
pour  des  noces  de  bourgeois  de  Salzbourg  ou  des  fêtes  de 
seigneurs  de  la  cour  impériale.  Dans  un  ordre  d'idées  plus 
relevé  et  plus  proche  de  l'objet  qui  nous  occupe,  il  a  laissé 
des  œuvres  spécialement  écrites  pour  les  cérémonies  de  la 
franc-maçonnerie,  notamment  des  cantates  et  une  admi- 
rable marche  funèbre. 


PREFACE.  XVII 

La  musique  était  done  presque  constamment  associée 
aux  manifestations  de  la  vie  publique  ;  et,  ce  faisant,  per- 
sonne ne  songeait  qu'elle  pût  déchoir  ni  accepter  un  rôle 
indigne  d'elle. 

D'autre  part,  au  moment  où  s'ouvrit  la  Révolution,  l'école 
musicale  française  entrait  dans  une  période  qui  devait 
compter  parmi  les  plus  brillantes  qu'elle  ait  parcourues. 
L'influence  généreuse  de  Gluck  avait  fait  éclore  toute  une 
pléiade  de  jeunes  génies  qui  ne  devaient  pas  tarder  à  se 
révéler.  Un  vieux  maître,  revivifié  par  les  idées  nouvelles, 
y  puisant  une  ardeur  que  ses  œuvres  précédentes  étaient 
loin  d'avoir  révélé  au  même  degré,  se  mit  à  leur  tête  et 
donna  la  première  impulsion  :  Gossec.  Après  lui  vinrent  les 
Méhul,  les  Cherubini,  les  Lesueur,  —  dignes  héritiers  de 
Gluck  et  précurseurs  de  la  grande  école  de  1830,  — 
d'autres,  dont  les  vues  s'élevaient  moins  haut,  simples 
adeptes  du  genre  national  de  l'opéra-comique,  mais  pleins 
de  jeunesse,  de  verve,  de  sang,  et  d'une  incroyable  abon- 
dance d'idées  :  Dalayrac,  Berton,  Devienne,  Gatel,  même 
le  vieux  Grétry,  qui,  sans  renier  son  passé  d'ancien 
régime,  veut  montrer  qu'il  est  encore  capable  de  faire 
entendre  sa  voix  dans  le  tumulte  d'à  présent,  —  et  cet 
autre,  encore  enfant  au  début,  mais  dont  la  renommée 
grandira  dès  avant  la  fin  du  siècle,  Boieldieu,  —  et  ce 
dernier,  ce  soldat,  cet  amateur,  qui,  sans  les  événements, 
fût  demeuré  à  jamais  obscur,  mais,  qui,  soulevé  par  eux, 
fut  un  jour  l'àme  harmonieuse  de  la  nation,  Rouget  de 
Lisle. 

Ainsi  se  forma  spontanément  une  véritable  école  de 
musique  nationale,  dont  l'influence  fut  si  considérable  qu'à 
de  certains  égards  elle  dure  encore.  A  d'autres  points  de 
vue  il  est  vrai,  bien  que  les  œuvres  produites  par  elle  aient 
excité  en  leur  temps  une  admiration  parfois  si  vive  que  les 
échos  qui  en  sont  parvenus  nous  étonnent,  il  en  est  resté 
peu  de  chose.  Cet  oubli  est  injuste  ;  mais  bien  des  causes 
l'ont  produit.  Je  voudrais  rechercher  ces  causes,  et,  dans  la 
mesure  du  possible,  aider  à  réparer  l'injustice. 


XVIII  PREFACE. 


II 


Les  idées  ont  grandement  changé  depuis  le  siècle  passé 
qui  nous  sépare  de  la  Révolution.  Si,  dans  ce  temps-là,  la 
musique  destinée  à  traduire  le  sentiment  populaire  était 
l'objet  d'une  estime  réelle,  nous  la  voyons  aujourd'hui 
dédaignée,  rejetée  comme  genre  inférieur.  La  théorie  de 
Tart  pour  l'art  prévaut  au  moment  présent  :  l'art,  pour 
rester  pur,  doit  rompre  tout  lien  avec  le  milieu  social,  fuir 
les  fréquentations  vulgaires,  poursuivre  les  rêves  chimé- 
riques, rester  l'attribut  du  petit  nombre,  de  l'élite.  Aris- 
tocratique par  sa  forme  comme  par  son  esprit,  il  s'éloigne 
de  plus  en  plus  de  l'idéal  populaire. 

Cette  conception,  qui,  pour  respectable  qu'elle  soit,  n'en 
est  pas  moins  étroite  et  inféconde,  ne  fut  pas  celles  des 
époques  qui  ont  produit  les  plus  grands  génies.  Des 
maîtres  qui  furent  les  admirables  représentants  de  l'art  de 
leur  siècle  ont,  qu'ils  l'aient  voulu  ou  non,  été  les  inter- 
prètes inspirés  de  ce  sentiment  populaire  que  méconnaissent 
nos  modernes  esthètes.  Le  plus  grand,  Beethoven,  témoin 
lointain,  mais  passionnément  intéressé,  des  événements  de 
la  Révolution  française,  en  a  (nous  le  montrerons  longue- 
ment quelque  jour)  généreusement  exprimé  la  pensée 
dans  ses  plus  puissants  chefs-d'œuvre.  Berlioz,  héritier 
direct  des  artistes  de  ce  temps-là,  —  1830  succède  à  quatre- 
vingt-neuf  —  a  gardé  leurs  traditions,  en  les  élargissant. 
Au  lendemain  des  «  Trois  glorieuses  »,  aux  dangers  des- 
quelles il  tint  à  honneur  d'avoir  sa  part,  il  orchestra  la 
Marseillaise,  «  couvrant  la  nudité  du  chant  »,  lui  écrivit 
Rouget  de  Lisle,  «  de  tout  le  brillant  de  son  imagination  ». 
Il  célébra  l'indépendance  de  la  Grèce  et  les  revendications 
de  l'Irlande,  éternelles  opprimées;  puis,  fidèle  aux  enthou- 
siasmes de  ses  jeunes  années,  il  chanta  la  mort  de  Napoléon 
et  s'efforça  de  rehausser  par  ses  brillants  accords  l'éclat  des 
fêtes  du  second  Empire.  Il  écrivit,  pour  une  occasion  pure- 
ment musicale,  un  Hymne  à  la  France  qu'on  a  depuis 
entendu  dans  nos  fêtes  nationales.  Surtout  il  composa  la 
Symphonie  funèbre  et  triomphale  à  la  mémoire  des  héros  de 


PREFACE.  XIX 

juillet  1830,  avecsasplendide  Apothéose  «  dont  les  fanfares, 
a  dit  Théophile  Gautier,  mêlent  les  voix  des  anges  aux 
acclamations  déjà  lointaines  des  hommes  ».  Appréciation 
imagée  qui  n'.est  pas  une  simple  parole  de  poète  :  le  plus 
illustre  rival  de  Berlioz,  Richard  Wagner,  a  confirmé  l'éloge 
en  louant,  à  propos  de  cette  même  œuvre,  l'entente  de  l'au- 
teur à  produire  des  compositions  parfaitement  populaires, 
<(  populaires  au  sens  le  plus  idéal  du  mot.  Quand  j'entendis, 
ajoute-t-il,  la  symphonie  qu'il  a  écrite  pour  la  translation 
des  victimes  de  Juillet,  j'éprouvai  l'impression  vive  que  le 
premier  gamin  en  blouse  bleue  et  en  bonnet  rouge  devait 
la  comprendre  à  fond  :  genre  de  compréhension  qui,  à  vrai 
dire,  serait  mieux  exprimé  par  le  terme  national  que  popu- 
laire. Cette  œuvre  est  noble  et  grande  de  la  première  à  la 
dernière  note;  un  sublime  enthousiasme  patriotique,  qui 
s'élève  du  ton  de  la  déploration  aux  plus  hauts  sommets  de 
l'apothéose,  la  garde  de  toute  exaltation  malsaine  ». 

Et  lui  aussi,  Wagner,  doit  être  compris  parmi  ceux  qui 
ont  rendu  leur  hommage  au  génie  populaire  et  n'en  ont 
pas  dédaigné  les  leçons.  Dans  son  œuvre  le  plus  directe- 
ment inspirée  du  génie  national  allemand,  les  A/ai/resc/ian- 
leurs  de  Nurenberg,  avant  de  faire  entonner  en  l'honneur 
du  cordonnier-poète  l'hymne  célébrant  le  triomphe  de  son 
art,  il  lui  faisait  prononcer  ces  paroles  : 

«  Il  ne  peut  être  mauvais  que  chaque  année,  à  la  fête  de 
la  Saint-Jean,  on  laisse  le  peuple  venir  à  nous,  et  que  vous- 
mêmes.  Maîtres,  vous  descendiez  de  vos  hauteurs  pour  venir 
parmi  le  peuple .  Laissez-le  être  juge  aussi  :  —  il  saura  dire  lui- 
même  ce  qui  lui  aura  été  à  l'âme.  Le  peuple  et  l'art  fleu- 
rissent et  grandissent  ensemble  ;  telle  est  ma  pensée,  à  moi, 
Ilans  Sachs.  » 

Et  quand  les  Maîtres  chanteurs  objectent  :  <c  Comment  le 
peuple  pourrait-il  être  juge,  lui  qui  ne  connaît  pas  les 
règles  »,  Sachs  peut  répondre  que  si  le  peuple  ignore  les 
règles,  fruits  laborieux  de  l'expérience,  en  revanche  il 
sait  pénétrer  le  génie,  don  de  la  nature.  «.  Le  contact 
de  l'Art  et  du  Peuple  ne  peut  qu'être  salutaire  à  tous 
deux.  » 

Voilà  ce  que  fut  la  pensée,  l'œuvre  même  de  ces  trois 


XX  PREFACE. 

hommes  dont  il  suffit  de  dire  les  noms  :  Wagner,  Berlioz, 
Beethoven. 

Mais,  pour  suivre  dignement  la  voie  tracée  par  de  tels 
modèles,  il  faut  prendre  le  peuple  et  l'art  .également  au 
sérieux,  et  ne  pas  tomber  dans  l'erreur,  trop  accréditée, 
que  le  peuple  est  apte  seulement  à  comprendre  les  produc- 
tions inférieures.  C'est  de  cette  idée  funeste  et  fausse  qu'est 
venu  en  grande  partie  le  mal  dont  nous  souffrons  aujour- 
d'hui. Nous  avons  entendu  souvent  parler  d'  «  art  popu- 
laire »,  de  «  théâtre  populaire  »;  nous  avons  vu  des  hom- 
mes de  bonne  volonté  faire  de  louables  efforts  afin  de  per- 
mettre au  peuple  de  s'initier  aux  chefs-d'œuvre;  mais,  que 
les  voix  généreuses  qui  ont  pris  à  tâche  de  plaider  cette 
bonne  cause  ont  été  peu  écoutées!  Les  difficultés  suscitées 
à  la  réalisation  de  ce  rêve  ont  paru  être,  jusqu'à  présent, 
insurmontables. 

Il  n'en  pouvait  pas  être  autrement,  car  les  causes  du 
malentendu  sont  profondes,  et  dépassent  de  beaucoup 
l'horizon  propre  de  l'art. 

A  notre  époque  de  lutte  sociale,  les  partis  ne  sont  plus 
des  religions,  mais  représentent  des  intérêts.  Les  artistes, 
par  l'éducation  première,  par  les  fréquentations,  par  l'habi- 
tude, par  la  force  même  des  choses,  sont  donc  amenés  à 
vivre  parmi  cette  classe  de  la  société  dont  la  plupart  des 
membres,  suivant  une  expression  toute  moderne,  sont,  par 
rapport  au  peuple,  «  de  l'autre  côté  de  la  barricade  ». 
Rares  sont  ceux  qui  parviennent  à  s'abstraire  des  influences 
de  ce  milieu.  Ceux  mêmes  qui,  se  posant  en  novateurs, 
croient  être  en  opposition  avec  ses  tendances  générales, 
s'abusent  sur  la  signification  réelle  de  leur  tentative  :  ils 
s'avancent  en  tête,  mais  dans  la  même  direction.  C'est  à 
eux  qu'est  dû  cet  art  infiniment  raffiné,  où  chaque  compo- 
sition nouvelle  prend  à  tâche  de  renchérir  sur  celle  qui  a 
précédé,  qui  caractérise  la  production  musicale  du 
xxe  siècle  commençant,  —  art  qui  mérite  l'estime  par  la 
conscience  et  le  désintéressement  de  son  effort,  sans  que 
l'on  sache  encore  bien  distinguer  quel  avenir  lui  est  réservé. 
En  tout  cas,  l'on  peut  affirmer  sans  crainte  qu'il  n'a 
rien  de  populaire  :  ceux  qui  le  pratiquent  sont  (quelles  que 


PREFACE.  XXI 

lissent  être  les  prétentions  de  quelques-uns)  sans  contact 
avec  le  peuple. 

Mais  ce  peuple  a,  lui  aussi,  ses  besoins  d'art.  Il  les  a  tou- 
jours eus  :  il  est  impossible  qu'il  ne  les  ait  pas.  Autrefois, 
il  trouvait  à  y  satisfaire  avec  ses  chansons  populaires, 
créées  par  lui  (quoi  qu'on  en  dise)  et  si  précieuses.  Depuis 
peu  —  depuis  qu'il  a  subi  le  frottement  plus  habituel  des 
autres  classes  et  qu'il  a  reçu  un  commencement  d'instruc- 
tion, il  ne  se  contente  plus  de  ces  productions  naïves  et 
primitives  :  il  les  dédaigne.  Cependant  il  ne  peut  pas 
atteindre  encore  aux  subtilités  modernes.  Il  s'arrête  donc  en 
route  :  au  café-concert. 

Ce  tableau  de  la  civilisation  musicale  contemporaine  n'est 
sans  doute  pas  optimiste.  Je  le  crois  malheureusement  exact. 

Il  y  a  incomptabilité  entre  des  tendances  extrêmes  et 
hostiles  :  ce  n'est  pas  de  leur  rapprochement  que  l'on  peut 
espérer  cette  rénovation,  ce  véritable  art  de  l'avenir  dont 
on  attend  l'éclosion,  et  qui  sera  celui  de  tout  le  peuple, 
sans  distinction  de  classes. 

Pour  le  réaliser,  il  faudra  faire  autrement. 

Il  faudra  que  l'art  des  temps  futurs  cherche  sa  source 
d'inspiration  ailleurs  qu'où  chacun  la  demande  aujour- 
d'hui :  que  le  peuple  fasse  efYort  pour  se  dégager  des  liens 
qui  le  retiennent  dans  les  régions  basses,  et  que  les  con- 
templateurs de  chimères,  s'arrachant  au  mirage  de  leur 
vision  —  somptueuse  peut-être,  mais  illusoire,  —  consen- 
tent à  se  rapprocher  de  lui. 

Enfin,  quand  la  formule  d'art  convenant  aux  uns  comme 
aux  autres  aura  été  trouvée,  il  faudra  s'efforcer  d'y  faire 
entreries  idées  les  plus  propres  à  inspirer  l'œuvre  humaine. 
Elles  sont  innombrables.  Pour  nous  en  tenir  aux  manifes- 
tations collectives,  seul  objet  de  notre  travail,  il  n'est  pas 
difficile  de  les  distinguer  :  ce  sont  celles  où  s'affirment  les 
sentiments  de  solidarité,  de  liberté,  respect  des  grands 
exemples,  travail,  fraternité,  amour.  Et  tout  cela  est  excel- 
lent pour  être  traité  dans  le  langage  musical. 

Mais  combien  une  telle  conception  est  éloignée  de  celle 
que  le  public  se  fait  présentement  de  l'art! 

Considérons  les  milieux  où  l'éducation  et  les  tendances 


XXII  PREFACE. 

sont  les  plus  raffinées.  Là,  le  peu  d'œuvres  actuellement 
produites  dans  l'esprit  que  nous  venons  de  définir  sont 
l'objet  d'un  dédain  universellement  avoué,  La  musique  qui 
cherche  sa  source  dans  un  sentiment  humain  et  collectif 
—  aujourd'hui  par  conséquent  la  musique  nationale  —  n'a 
pas  de  place  marquée  pour  elle  dans  le  domaine  de  l'art.  Elle 
semble,  en  vérité,  n'avoir  pas  le  droit  d'exister.  Il  n'y  a  que  la 
musique  religieuse  qui  compte.  Pour  celle-ci,  quelle  diffé- 
rence! Non  seulement  elle  occupe  dans  l'église  la  très 
large  place  qui  lui  revient  légitimement  dans  les  cérémo- 
nies du  culte,  mais,  hors  de  son  milieu  naturel,  elle  est 
très  haut  cotée.  Elle  occupe  une  place  éminente  dans  la 
hiérarchie  des  genres.  Psaumes,  motets,  cantiques,  sont 
accueillis  avec  empressement  avec  abondance  sur  les  pro- 
grammes de  nos  plus  grandes  sociétés  de  concerts.  Sans 
parler  de  Palestrina,  de  Bach,  de  César  Franck,  et  pour 
nous  en  tenir  à  l'époque  qui  fait  l'objet  de  cette  étude,  on  a 
vu  longtemps,  on  voit  parfois  encore  Gherubini,  Gossec, 
Méhul,  Lesueur,  y  figurer  avec  des  Messes,  un  Ave  Maria, 
un  0  Salutaris,  la  Prière  des  Hébreux,  le  motet  de  Noël  : 
In  média  nocte;  mais  les  œuvres  que  les  mêmes  auteurs 
ont  écrites  pour  les  fêtes  civiles  n'ont  pas  survécu  d'un 
jour  aux  occasions  qui  les  ont  fait  naître.  Que  quelque 
imprudent  se  garde  bien  de  vouloir  les  faire  entendre  dans 
une  audition  sérieuse  :  en  faire  seulement  la  proposition 
serait  un  scandale  !  Non  que  la  valeur  des  œuvres  soit  en 
cause;  mais  l'opinion  régnante  a  décidé  que  les  produc- 
tions de  cette  sorte  n'appartiennent  pas  au  genre  sérieux  : 
cela  suffit  à  les  condamner  d'avance. 

Nous  avons  eu  assez  récemment  un  exemple  de  cet  état 
d'esprit  musical,  quand  un  de  nos  principaux  concerts 
symphoniques  accueillit  une  des  rares  œuvres  modernes 
dont  l'auteur  n'a  pas  dédaigné  (jusqu'à  deux  fois!)  de  faire 
servir  son  art  à  la  glorification  d'une  grande  idée  moderne 
et  d'un  grand  homme  :  VHymne  à  Victor  Hugo  de 
M.  Gamille  Saint-Saëns  ^  Gette  belle  page  orchestrale  fut 

1.  L'autre  œuvre  de  M,  Saint-Saëns  qui  rentre  dans  cet  ordre 
d'idées  est  sa  Marche  héroïque  à  la  mémoire  d'Henri  Regnault  :  il  ne 


PREFACE.  XXIII 

écoutée  d'abord  dans  un  silence  glacé  :  le  titre  seul  avait 
suffi  pour  mettre  le  public  en  défiance.  Mais  quand,  peu 
avant  la  fin,  une  trompette,  par  allusion  au  rôle  national  du 
poète  lit  retentir  sur  un  ton  aigu  les  premières  mesures  de 
la  Marseillaise,  c'en  fut  trop,  et  l'accueil  final  prouva  à 
l'auteur  qu'on  aurait  peine  à  lui  pardonner  une  pareille 
inconvenance!  Ah!  s'il  avait  pris  pour  thème  Dies  irsel 
ou  Tantum  ergol  ou  Lauda  Sionl... 

Pendant  le  siège  de  Paris,  César  Franck,  partageant  les 
souffrances  du  peuple  dont  il  n'avait  pas  voulu  s'éloigner, 
lut  un  jour  les  paroles  d'une  sorte  d'ode  traduisant  les 
mêmes  angoisses  patriotiques  qu'il  ressentait,  et  composa 
sur-le-champ  la  musique  qu'elles  lui  inspirèrent.  C'était 
le  temps  oii  il  venait  d'entreprendre  la  composition  des 
Béatitudes;  son  chant  à  Paris  en  a  le  haut  style,  l'ardente 
et  généreuse  inspiration.  Nous  sommes  bien,  je  pense, 
jusqu'à  dix  personnes  à  le  connaître,  et  je  ne  crois  pas 
qu'il  en  ait  jamais  existé  plus  de  deux  exemplaires,  dont 
l'autographe.  Mais  la  Procession  est  au  répertoire  de  tous 
les  concerts  : 

La  foule,  auprès  d'un  chêne  antique, 

S'incline,  en  adorant,  sous  l'ostensoir  mystique.... 

Je  rappelais  tout  à  l'heure  l'existence  de  la  musique 
composée  par  Mozart  pour  les  cérémonies  de  la  franc- 
maçonnerie,  dont  quelques  pages  sont  des  dernières  qu'il 
ait  écrites,  contemporaines  du  Requiem.  Le  Requiem  a,  dès 
le  premier  jour,  joui  d'une  illustration  universelle.  Mais 
qui  connaît  une  note  de  la  musique  de  Mozart  pour  les 
francs-maçons? 

Donc,  il  est  entendu  que  la  musique  religieuse  jouit  à 
bon  droit  de  l'hospitalité  des  églises  et  des  concerts.  La 
musique  nationale,  que  nous  avons  vue  dès  l'abord  chas- 
sée de  ces  derniers,  aura-t-elle  au  moins  la  ressource  de 
se  produire  dans  son  milieu  naturel,  les  fêtes  publiques? 

faut  pas  manquer  d'appeler  l'attention  sur  des  intentions  si  rares, 
surtout  quand  elles  sont  réalisées  avec  une  telle  maîtrise. 


XXIV  PREFACE. 

Non.  Gela  pour  une  fort  bonne  raison  :  il  n'y  a  plus  de 
fêtes  civiles  où  la  musique  digne  de  ce  nom  ait  sa  place. 

Que  sont  ces  fêtes?  Le  14  Juillet?  Nous  ne  savons  que 
trop  ce  qu'est  devenue  la  célébration  de  la  date  glorieuse  : 
la  journée  des  marchands  de  vin.  Les  inaugurations  de 
statues,  les  commémorations,  les  distributions  de  récom- 
penses? Discours,  phrases!  Gustave  Flaubert  en  a  tracé  la 
physionomie  inoubliable  dans  sa  description  d'un  comice 
agricole  :  c'est  à  un  régime  antérieur  qu'il  avait  demandé 
son  modèle;  mais  le  tableau  est  toujours  exact.  Les  funé- 
railles? Pour  elles  au  moins  il  y  a  un  morceau  de  musique, 
que  les  cuivres  et  les  tambours  ont  accoutumé  de  jouer  sur 
le  passage  des  corbillards  :  la  Marche  funèbre  de  Ghopin, 
admirable  page  de  piano  (perdant  beaucoup  à  être  transcrite 
pour  l'orchestre  militaire)  composée  par  un  Polonais  au 
temps  où  les  esprits  généreux  rêvaient  la  délivrance  de  la 
Pologne.  J'ai,  à  ce  propos,  gardé  la  mémoire  d'une  double 
exécution  qui  en  eut  lieu  à  quelques  jours  d'intervalle  à 
Paris.  La  première  avait  pour  raison  les  obsèques  du 
maréchal  Mac-Mahon,  que  la  simultanéité  des  événements 
fit  célébrer  en  présence  d'officiers  russes  venus  pour  repré- 
senter leur  patrie  dans  une  occasion  solennelle  :  ils  purent 
s'ils  y  réfléchirent,  sourire  à  l'ironie  d'une  coïncidence 
qui  les  faisait  assister  ainsi  à  la  pompe  funèbre  d'un  soldat 
français  aux  sons  de  l'hymne  que  son  auteur  proclamait  le 
chant  de  mort  de  la  Pologne.  Une  semaine  après,  ce  furent 
les  funérailles  de  Gounod  :  et  de  nouveau,  comme  dernier 
hommage  à  un  maître  français,  dernier  chant  dont  les 
vibrations  frappèrent  sa  dépouille,  l'hymne  de  deuil  polo- 
nais retentit,  semblant  témoigner  de  l'impuissance  de  la 
musique  française  à  trouver  des  accents  dignes  d'un  artiste 
qui  l'honora. 

Mais  le  Panthéon?  Il  est  vrai  que  la  troisième  République, 
reprenant  les  traditions  de  la  première,  a  rendu  aux  grands 
hommes  ce  temple  à  eux  dédié  parlapatrie  reconnaissante. 
Depuis  qu'elle  l'a  fait,  il  a  bien  servi  cinq  fois  à  des  céré- 
monies d'accord  avec  sa  destination.  Deux  témoignèrent 
d'un  certain  effort  artistique.  L'une  fut  le  centenaire  de 
Victor  Hugo  :  la  poésie  y  tint  une  plus  grande  place  que  la 


PREFACE.  XXV 

musique,  mais  c'était  juste.  L'autre  fut  le  centenaire  de 
Michelet  :  on  reprit  pour  cette  occasion  à  l'ancien  réper- 
toire des  fêtes  nationales  de  belles  pages  de  Gossec  et  de 
Méhul,  auxquels  on  adjoignit  quelques  noms  modernes.  Ce 
fut  bien.  Mais  ces  manifestations  sont  restées  isolées,  et 
sans  influence  sur  le  lendemain.  Dans  d'autres  cas  sem- 
blables, on  s'est  contenté  d'exécuter  des  morceaux  de 
symphonies,  —  belles  compositions  musicales,  sans  doute, 
mais  sans  rapports  avec  l'idée,  —  ou  tout  simplement  des 
marches  militaires.  Quand  eut  lieu  l'entrée  au  Panthéon  du 
corps  du  président  Carnot,  la  cérémonie  civile,  succédant 
à  l'office  religieux  qui  venait  d'avoir  lieu  à  Notre-Dame 
avec  toutes  les  splendeurs  accoutumées  dans  l'église,  frappa 
tous  ceux  qui  y  assistèrent  par  sa  froideur,  ou,  pour  parler 
plus  exactement,  par  son  vide.  Au  reste,  les  fêtes  du  Pan- 
théon, auxquelles  les  invités  ont  seuls  droit  d'entrer,  sont 
célébrées  hors  de  la  présence  du  peuple  (l'Église  ferme- 
t-elle  donc  jamais  ses  portes  aux  fidèles?).  Ce  sont  des 
cérémonies  officielles,  ce  ne  sont  pas  des  fêtes  nationales. 

Enfin,  si  quelque  effort  individuel  a  parfois  été  tenté  (il 
faut  citer  parmi  les  plus  méritoires  celui  de  M.  Gustave 
Charpentier,  avec  son  Couronnement  de  la  Muse),  il  semble 
que  le  résultat  obtenu  au  prix  de  tant  de  peines  n'ait 
jamais  été  regardé  que  comme  un  objet  de  curiosité  passa- 
gère par  ceux  mêmes  qui  lui  ont  témoigné  le  plus  de 
faveur. 

Comme,  par  surcroît,  les  pouvoirs  publics  se  sont  tou- 
jours désintéressés  de  ces  choses,  l'on  conviendra  que  les 
hommes  de  bonne  volonté  qui  tenteraient  de  réaliser  le 
rêve  d'harmonie  que  nous  avons  défini  tout  à  l'heure  pour- 
raient ne  pas  trouver  la  tâche  absolument  facile! 


III 

Pourtant  la  nécessité  des  fêtes  du  peuple  a  de  tout 
temps  été  proclamé  par  les  plus  grands  et  les  meilleurs 
esprits. 

Écoutez  Jean-Jacques  Rousseau,  faisant  succéder  à  ses 


XXVI  PREFACE. 

âpres  critiques  du  théâtre  et  du  rôle  démoralisateur  qu'il 
lui  attribue  ces  paroles  réconfortantes  : 

«  Quoi  !  ne  faut-il  donc  aucun  spectacle  dans  une  répu- 
blique? Au  contraire,  il  en  faut  beaucoup.  C'est  dans  la 
république  qu'ils  sont  nés,  c'est  dans  leur  sein  qu'on  les 
voit  briller  avec  un  véritable  air  de  fête.  Nous  avons  déjà 
plusieurs  fêtes  publiques,  ayons-en  davantage,  encore.... 
C'est  en  plein  air,  c'est  sous  le  ciel  qu'il  faut  vous 
rassembler.  —  Mais  quels  seront  les  objets  de  ces  spec- 
tacles? Qu'y  montrera-t-on?  Rien  si  l'on  veut.  Plantez  au 
milieu  d'une  place  un  piquet  couronné  de  fleurs,  rassem- 
blez-y le  peuple,  et  vous  aurez  une  fête.  Faites  mieux 
encore  :  donnez  les  spectateurs  en  spectacle;  rendez  les 
acteurs  eux-mêmes  ;  faites  que  chacun  se  voie  et  s'aime 
dans  les  autres,  afin  que  tous  en  soient  mieux  unis.  »  Et 
le  citoyen  de  Genève  évoque  l'exemple  des  fêtes  républi- 
caines de  l'antiquité,  dans  lesquelles,  au  rapport  de  Plu- 
tarque,  on  chantait  des  chœurs  en  forme  de  danses,  les 
jeunes  hommes  répondant  aux  vieillards,  les  enfants  aux 
hommes,  —  et  de  ce  souvenir  devait  sortir  bientôt  la 
conception  de  la  Marseillaise  i. 

Anacharsis  Cloots,  dans  un  projet  simpliste  d'éducation 
nationale,  expose  ses  vues  en  des  termes  concis  :  «  Lire, 
écrire,  chiffrer,  voilà  pour  l'instruction.  La  joie  et  un 
violon,  voilà  pour  les  spectacles....  Danser  la  farandole 
sous  un  chêne  séculaire  2.  » 

N'insistons  pas  ici  sur  les  idées  des  hommes  de  la 
Révolution  :  leur  réalisation  est  l'objet  de  ce  livre  même. 
Mais  elles  germèrent  encore,  après  eux,  dans  l'esprit 
de  ceux  qui  surent  pénétrer  le  plus  au  fond  du  génie 
de  leur  temps.  Voici  par  exemple  ce  que  dit  Michelet  : 
rappelant  la  grandeur  des  fêtes  antiques,  la  vie  grecque 
((  si  terrible  d'action,  de  lutte,  de  péril,  de  guerres,  ayant 
cela  d'admirable  et  qui  compensait  tout,  les  fêtes  »  —  «  du 


1.  Jean-Jacques  Rousseau,  Lettre  à  d'Aleinbert  sur  les  spectacles. 

2.  Anacharsis  Cloots,  cultivateur  et  député  du  département  de 
l'Oise,  nivôse  an  11  (dans  Romain  Rolland,  le  Théâtre  du  peuple, 
p.  158). 


PREFACE.  XXVII 

berceau,  par  les  fêtes,  on  allait  au  tombeau  »,  —  il  assure 
que  Féducation  se  fera  par  les  fêtes  encore  : 

((  Quand  l'homme,  écrit-il,  s'est  un  peu  fait  dans  Tenfant, 
son  père  le  prend  :  grande  fête  publique,  grande  foule 
dans  Paris.  Il  le  mène  de  Notre-Dame  au  Louvre,  à  l'Arc 
de  Triomphe.  D'un  toit,  d'une  terrasse,  il  lui  montre  le 
peuple,  l'armée  qui  passe,  les  baïonnettes  frémissantes,  le 
drapeau.  Dans  les  moments  d'attente  surtout,  dans  ces 
formidables  silences  qui  se  font  tout  à  coup  sur  le  sombre 
océan  du  peuple,  il  se  penche,  il  lui  dit  :  «  Tiens  mon 
enfant,  regarde  :  voilà  la  France,  voilà  la  patrie.  Tout  ceci, 
c'est  comme  un  seul  homme.  Même  àme  et  même  cœur  K  » 

Comment  exprimer  l'idée  d'une  si  puissante  harmonie 
sous  une  forme  immédiatement  compréhensible,  si  ce  n'est 
en  faisant  appel  au  langage  de  l'harmonie  elle-même? 

Tolstoï  a  défmi  l'art  «  un  moyen  de  communication  entre 
les  hommes,  une  des  conditions  de  la  vie  humaine  »  ;  il  dit 
que  son  rôle  est  d'  «  unir  tous  les  cœurs  dans  un  même 
sentiment,  et  que,  par  là,  il  est  indispensable  à  la  vie  de 
l'humanité  et  à  son  progrès  dans  la  voie  du  bonheur  ». 
Celui  des  arts  qui,  par  sa  nature,  est  le  mieux  destiné  à 
réaliser  ce  magnifique  idéal,  c'est  la  musique  unie  à  la 
poésie,  la  parole  ailée,  soutenue  par  la  vibration  du  chant, 
et  emportant  tout  à  sa  suite,  comme  un  tourbillon. 


1.  Ces  citations  sont  prises  dans  le  discours  prononcé  par 
M.  Léon  Bourgeois  au  Panthéon  pour  le  centenaire  de  Michelet, 
le  13  juillet  1898.  11  serait  trop  long  de  citer  les  paroles  de  tous 
ceux  (jui  s'intéressent  aujourd'hui  à  la  cause  des  fêtes  nationales, 
encore  que  le  nombre  n'en  soit  pas  grand  :  mentionnons  au 
moins  MM.  Joseph  Fabre,  Maurice  Bouchor,  Romain  Rolland, 
Gérault-Richard,  Charles  Morice.  Mais  je  veux  évoquer  par  quel- 
ques mots  particuliers  la  mémoire  d'un  admirable  artiste  qui,  si 
une  mort  prématurée  ne  nous  l'eût  récemment  enlevé  en  pleine  vie, 
eût  été  capable  de  mener  à  bien  la  tâclie  pour  l'accomplissement 
de  lacjuelle  nous  nous  agitons  vainement,  car  il  était  homme  de 
volonté  et  d'action  autant  que  de  pensée  :  Eugène  Carrière, 
peintre  harmonieux  et  profond  de  la  vie,  apôtre  convaincu  de  la 
solidarité  et  de  l'amour,  et  dont  l'œuvre,  toujours  tournée  vers  la 
vie  intérieure,  constitue  par  elle  seule  la  plus  haute  leçon  morale. 
Il  avait  été  élu  président  d'un  comité  des  Fêtes  humaines j  —  et 


I 


XXVIII  PREFACE. 

Tout  le  monde,  à  toute  époque,  Ta  senti  ainsi  :  depuis 
les  Grecs,  au  rapport  de  Plutarque  (cité,  comme  nous 
venons  de  le  voir,  par  Jean-Jacques  Rousseau)  jusqu'à 
ceux  de  nos  contemporains  qui  font  le  rêve  hardi  et 
encore  irréalisé  de  fondre  en  oin  prestigieux  ensemble  les 
voix  du  peuple  entier  chantant  l'hymne  «  A  la  Joie  »  de 
Beethoven. 

Emile  Zola,  qui  a  écrit  par  avance  le  roman  de  la  Cité 
future,  en  est  d'accord  :  il  sait  la  place  qui  doit  revenir  à 
la  musique  dans  les  fêtes  dont  il  imagine  la  description,  et 
il  la  lui  concède  largement  : 

<(  Il  est  bon,  déclare-t-il,  que  les  peuples  aient  de  grandes 
réjouissances;  la  vie  publique  a  besoin  de  nombreux  jours 
de  beauté,  de  joie  et  d'exaltation.  » 

Il  montre  donc  les  noces,  unissant  les  enfants  des 
anciennes  classes  abolies,  célébrées  au  son  des  accords  : 

((  Et  tout  de  suite  les  chants  commencèrent,  des  chœurs 
où  les  voix  se  répondaient,  où  les  vieillards  chantaient 
leur  repos  bien  gagné,  les  hommes  l'effort  vainqueur  de 
leur  travail,  les  femmes  la  douceur  secourable  de  leur 
tendresse,  les  enfants  l'allégresse  confiante  de  leur  espoir. 
Puis  il  y  eut  les  danses,  toute  une  population  en  joie,  une 
grande  ronde  finale  qui  mit  ce  petit  peuple  fraternel  la  main 

je  crois  le  voir  encore,  le  visage  déjà  marqué  du  mal  affreux  qui 
devait  l'emporter,  prêchant  avec  douceur  le  besoin  qu'il  y  a  pour 
les  hommes  de  se  réunir  fraternellement  afin  de  se  réjouir,  se 
réconforter  en  commun  au  profit  d'une  active  foi  en  l'œuvre  de 
tous....  Et  dans  une  lettre  à  M.  Ch.  Morice,  son  fidèle  collabora- 
teur et  biographe  (document  d'une  véritable  valeur  testamentaire, 
car  il  l'écrivait  une  semaine  avant  sa  mort),  il  traçait  ces  paroles, 
pour  répondre  à  une  proposition  de  célébrer  une  fête  en  l'honneur 
de  Jean-Jacques  Rousseau  : 

«  Les  grands  hommes  sont  les  thèmes  et  les  raisons,  les  vrais 
objets  des  fêtes  humaines. 

«  Rappeler  à  la  vénération  des  hommes  le  souvenir  de  ceux  qui 
leur  apprirent  à  vivre,  les  opposer  aux  autres,  à  ceux  qui  ne  leur 
ont  enseigné,  pendant  tant  de  siècles,  que  les  multiples  façons 
de  donner  et  de  recevoir  la  mort,  me   paraît  un  devoir  essentiel. 

«  Les  catastrophes  naturelles  et  les  menaces  continuelles  de  la 
violence  nous  disent  combien  il  importe  de  cultiver  la  sensibihté 
et  la  fraternité  humaines.  » 


PREFACE.  XXIX 

dans  la  main,  qui  s'allongea  sans  fin  et  qui  tourna  pendant 
des  heures  au  son  de  musiques  claires....  » 

Ou  bien  ce  sont  les  u  Fêtes  du  Travail  »,  les  quatre 
grandes  fêtes  de  l'année,  «  qui  mettaient  la  ville  en  grande 
allégresse,  le  premier  jour  de  chaque  saison.  Chacune 
d'elles  était  marquée  par  des  réjouissances  particulières, 
empruntées  à  la  saison  même  ».  Et  voici  comment  se 
célèbre  la  Fête  de  l'Été  : 

a  Dès  six  heures,  des  fanfares  de  trompettes  sonnèrent, 
passèrent  en  joyeux  appels,  annonçant  la  fête  du  Travail. 
Le  soleil  était  déjà  haut,  un  astre  de  joie  et  de  force,  dans 
un  admirable  ciel  de  juin,  à  l'immensité  bleue.  Des  fenêtres 
s'ouvrirent,  des  saints  volèrent  parmi  les  verdures,  d'une 
maison  à  l'autre,  et  l'on  sentit  l'âme  populaire  de  la  Cité 
nouvelle  entrer  en  allégresse,  tandis  que  les  appels  des 
trompettes  continuaient,  éveillant  de  jardin  en  jardin  les 
cris  des  enfants  et  les  rires  des  couples  d'amour.... 

«  Le  jour  férié  de  chômage  et  de  réjouissance  embel- 
lissait encore  la  ville.  Toutes  les  maisons  étaient  pavoisées, 
faisant  claquer  au  léger  vent  du  matin  des  oriflammes  de 
couleurs  vives,  tandis  que  des  étoffes  éclatantes  drapaient 
les  portes  et  les  fenêtres.  Les  seuils  étaient  couverts  de 
roses,  les  rues  elles-mêmes  en  étaient  jonchées,  une  telle 
abondance  de  roses,  poussées  dans  de  vastes  champs 
voisins,  que  la  ville  entière  pouvait  s'en  parer  comme  une 
femme  au  matin  des  noces  ^  Des  musiques  retentissaient 
partout,  des  chœurs  de  jeunes  filles  et  de  jeunes  hommes 
s'envolaient  par  de  grandes  ondes  sonores,  des  voix  pures 
d'enfant  montaient  très  haut,  se  perdaient  dans  le 
soleil. 

«  ...  Puis  ce  sont  partout  des  divertissements  et  des 
jeux,  naturellement  gratuits.  Des  enfants  sont  menés  dans 
des  cirques,  pendant  qu'une  autre  partie  de  la  foule  se 
rend  à  des  réunions,  à  des  spectacles  ou  à  des  auditions 

1.  La  vision  d'avenir  d'Emile  Zola  ne  l'a  pas  empêché  de 
regarder  au  passé  :  cette  partie  de  la  description,  sauf  la  poétique 
image  finale,  est  pres([ue  textuellement  empruntée  au  récit  de  la 
fête  à  l'Être  suprême  par  Michelet,  celui-ci  écrit  d'après  des  docu- 
ments de  1794  :  l'accord  est  parfait  entre  les  trois  époques. 


XXX  PREFACE. 

de  musique.  Les  théâtres  sont  destinés  à  faire  partie  de 
l'instruction  et  de  l'éducation  sociale.  » 

Et  toujours,  comme  conclusion  à  la  fête  de  la  réconci- 
liation, de  la  paix,  de  la  fraternité,  «  jusqu'au  soir,  sous  les 
étoiles  »,  la  fête  continue  «  parmi  les  danses  et  les  chants  de 
ce  petit  peuple  joyeux  en  marche  pour  l'unité  et  l'harmonie 
future  1  ». 

Ainsi,  tous,  ceux  dont  le  rêve  s'en  va  si  loin  au  delà  de 
la  réalité  présente  comme  ceux  qui  regardent  vers  les  plus 
anciens  souvenirs  du  passé,  tous  sont  d'accord  pour 
affirmer  la  nécessité  d'avoir  des  fêtes  pour  le  peuple,  et  de 
leur  donner  un  cadre  d'harmonie. 


IV 

Au  reste,  est-il  donc  nécessaire  de  n'avoir  à  l'esprit  que 
des  réalisations  grandioses?  Une  fête  comme  la  Fédération 
de  1790  ne  se  recommence  pas.  Ce  sont  les  circonstances 
qui  créent  de  pareils  mouvements,  et  cela  ne  saurait 
servir  de  modèle.  Il  n'est  pas  besoin  de  rassembler  la 
France  entière  pour  célébrer  une  fête  nationale  :  il  suffit 
de  réunir  les  citoyens  là  même  oii  ils  se  trouvent.  Il  se 
fonde  aujourd'hui  des  «  Maisons  du  Peuple  )>.  N'est-ce  pas 
sous  leurs  toits  qu'on  pourrait  trouver  le  milieu  le  plus 
favorable  pour  la  réalisation  du  rêve  que  nous  formons? 

Mais  surtout,  il  est,  jusque  dans  nos  moindres  hameaux, 
un  lieu  tout  naturellement  désigné  pour  cet  objet.  C'est 
l'école.  Rappelons-nous  le  mot  de  Michelet,  cité  tout  à 
l'heure  :  «  L'éducation  se  fera  par  les  fêtes  ».  C'est  à  l'école, 
par  conséquent,  qu'appartient  la  mission  de  donner  cet 
enseignement.  C'est  chez  elle  que  doit  se  former  la  con- 
science morale  de  la  nation  :  que  tout  soit  donc  mis  en 
œuvre  pour  l'élever.  L'école  est  le  meilleur  endroit  pour 
conserver  aux  fêtes  leur  caractère  le  plus  profitable.  C'est 
une  erreur  trop  accréditée  de  vouloir  que  «  fête  »  et 
«  réjouissance  »  soient  mots  synonymes  :  les  fêtes  natio- 
nales peuvent  avoir  pour  objets  des  idées  ou  des  souvenirs 

1.  Emile  Zola,  TravaiL 


PREFACE.  XXXI 

qui  ne  sont  aucunement  des  motifs  de  joie;  leur  but 
essentiel  est  d'élever  les  cœurs  :  nulle  part  mieux  qu'ici 
elles  ne  sauront  conserver  la  gravité  qui  convient. 

Notons  bien  que  l'école  n'est  pas  destinée  aux  seuls 
enfants  :  aux  jours  de  fêtes,  la  population  tout  entière 
devrait  être  conviée  à  y  venir  entendre  la  bonne  parole. 
Les  moyens  les  plus  simples  pour  atteindre  le  but  sont 
naturellement  les  meilleurs  :  encore  faut-il  qu'ils  soient 
l'objet  de  la  préparation  nécessaire.  Des  lectures  appro- 
priées, des  chants  en  harmonie  avec  l'esprit  de  la  fête, 
exécutés  par  les  écoliers  eux-mêmes  (ils  doivent  savoir 
le  faire,  les  règlements  prescrivent  que  l'enseignement 
musical  leur  soit  donné),  que  faut-il  de  plus  pour  remplir 
un  programme  d'une  parfaite  convenance?  Les  chants 
eux-mêmes  pourraient  être  empruntés  à  ce  fonds  si  riche 
de  la  chanson  populaire  où  est  contenu  le  plus  pur  de 
l'inspiration  lyrique  nationale;  on  y  joindrait  quelques 
pages  de  maîtres  accessibles  à  des  exécutants  n'ayant  pas 
d'autre  prétention  que  de  les  interpréter  avec  les  moyens 
donnés  par  la  nature  à  chacun;  des  paroles  nouvelles 
adaptées  aux  mélodies  d'autrefois  en  renouvelleraient 
l'esprit  :  ainsi  se  trouverait  exprimée  la  pensée  nationale 
par  les  moyens  les  plus  propres  à  gagner  tous  les  cœurs; 
ainsi  la  fête  du  peuple  serait  célébrée  par  tout  le  peuple 
en  une  touchante  et  harmonieuse  unanimité. 

A  l'appui  de  ces  observations,  et  pour  montrer  qu'elles 
ne  sont  pas  des  chimères,  je  voudrais  citer  deux  exemples 
desquels  j'ai  été  témoin,  parfois  un  peu  acteur,  et  qui 
sembleront  sans  doute  assez  significatifs  pour  mériter 
d'être  rapportés  ici. 

En  1901,  un  de  nos  départements,  l'Ain,  se  trouva  être 
à  distance  de  trois  siècles  de  l'année  qui  consacra  la  réu- 
nion à  la  France  des  petites  provinces  dont  il  est  composé 
(Bresse,  Bugey,  Pays  de  Gex,  Dombes,  cédées  à  Henri  IV 
par  la  Savoie  en  1601).  Il  convenait  de  fêter  ce  centenaire; 
quelques  esprits  dévoués  s'y  employèrent  de  leur  mieux; 
les  circonstances  s'étant  trouvées  assez  favorables,  il  fut 
résolu  que  le  jour  du  14  juillet  y  serait  consacré. 


XXXII  PREFACE. 

La  fête  eut  un  caractère  essentiellement  communal  et 
scolaire.  L'autorité  académique  du  département,  à  qui 
appartenait  l'honneur  de  la  principale  initiative,  avait  eu 
soin  de  tracer  les  grandes  lignes  du  programme;  aux  insti- 
tuteurs incombait  la  tâche  d'en  assurer  l'exécution.  Ce 
programme  comportait  une  lecture  historique,  dont  la 
matière  avait  été  préparée  par  une  personne  compétente,  — 
des  vers  d'un  poète  qui  a  chanté  la  terre  natale  avec  une 
bonne  grâce  admirée  des  plus  délicats  :  A  la  Bresse  et  le 
Poème  da  Paysan,  de  Gabriel  Vicaire  —  enfin  des  chants, 
dont  l'un,  le  Chant  da  Centenaire,  avait  été  écrit  pour  la 
circonstance  (aussi  par  un  enfant  du  pays);  les  autres 
(la  Marseillaise  en  tête,  cela  va  sans  dire)  étaient  des  mélo- 
dies populaires,  l'une  bretonne,  une  autre  provençale, 
avec  les  paroles  que  leur  a  adaptées  M.  Maurice  Bouchor, 
enfin  le  chant  de  l'Ode  à  la  Joie,  l'immortelle  Neuvième 
Symphonie  de  Beethoven. 

Ce  programme  fut  fidèlement  réalisé  sur  la  plupart  des 
points  du  département,  chaque  localité  usant  de  ses  res- 
sources propres,  parfois  bien  minces,  mais  suffisantes, 
car  le  cœur  y  était.  Dans  la  ville  de  Bourg,  les  sociétés 
musicales,  la  musique  militaire,  les  chœurs  des  élèves  des 
diverses  écoles  —  plus  de  300  exécutants  dirigés  par  celui 
qui  avait  été  le  principal  initiateur  de  cette  manifestation 
—  avaient  été  réunis,  au  milieu  du  peuple,  «  sous  le  dôme 
de  feuillage  de  la  promenade  des  Quinconces,  où  la  statue 
d'Edgar  Quinet,  souriant  et  pensif,  semblait  inviter  du 
geste  de  la  main  tous  les  citoyens  à  venir  se  grouper 
auprès  de  la  jeunesse  de  la  cité  ».  Dans  les  campagnes, 
l'empressement  ne  fut  pas  moindre.  La  Revue  pédagogique 
a  publié  fort  à  propos  des  extraits  des  rapports  qui,  après 
la  fête,  furent  adressés  par  les  instituteurs  à  leur  chef  : 
le  document  a  son  prix  pour  fixer  la  physionomie  générale 
de  toute  une  population  en  un  jour  où  les  cœurs  sont  unis 
par  une  même  pensée.  Beaucoup  déclarent  que  les  locaux 
municipaux  et  scolaires  furent  trop  étroits  pour  contenir 
les  assistants,  dont  le  nombre,  spécifient  quelques-uns, 
s'élevait  aux  deux  tiers  des  habitants.  Ailleurs  la  fête  était 
donnée  en  plein  air,  «  sous  les  arbres  de  l'école,  au  bord 


PRÉFACE.  XXXIII 

du  Rhône,  »  ou  «  sur  la  verdure,  à  l'ombre  des  grands 
noyers  »;  à  Gex,  «  les  enfants  ont  dit  leurs  chants  sur  la 
place  publique,  en  face  du  magnifique  panorama  de  la 
chaîne  du  Mont-Blanc  ».  Tous  constatent  la  grande  et  salu- 
taire impression  produite.  «  Jamais,  de  mémoire  d'homme, 
la  Fête  nationale  n'avait  été  célébrée  dans  la  commune 
avec  un  aussi  bel  entrain.  —  Il  est  heureux  de  voir  la 
République  ouvrir  toutes  grandes  les  portes  de  l'école  pour 
glorifier  les  dates  mémorables  de  l'histoire  de  la  patrie.  — 
Chacun  emporta  le  meilleur  souvenir  de  cette  cérémonie 
^ui  met  en  relief  l'école  et  montre  à  la  population  simple 
des  campagnes  qu'une  manifestation  embellie  par  la  poésie 
et  la  musique  peut  émouvoir  et  charmer  sans  avoir  aucun 
caractère  religieux.  —  La  fête  a  dépassé  de  beaucoup  en 
éclat  toutes  celles  que  jusqu'ici  le  pays  s'était  données.  — 
Toutes  les  familles  sont  représentées.  La  joie  est  peinte 
sur  les  jeunes  visages.  Quand  les  enfants  entonnent  l'hymne 
national,  tous  les  assistants  sont  debout  et  l'on  voit  des 
larmes  couler  sur  les  joues  de  plus  d'une  mèrfe.  —  L'audi- 
toire s'est  retiré  ému.  heureux  d'avoir  vécu  quelques 
instants  avec  les  ancêtres,  heureux  surtout  d'avoir  entendu 
l'hymne  national  chanté  par  les  voix  enfantines  chères  à 
tous^  »  Ce  ne  sont  pas  encore  tout  à  fait  ces  déclarations 
d'amour  que  Michelet  a  recueillies  parmi  les  témoins  de 
la  première  fête  du  44  juillet  :  «  Ainsi  finit  le  meilleur 
jour  de  notre  vie!  »  Mais  sans  atteindre  à  celte  hauteur 
d'extase,  ces  témoignages  de  l'émotion  populaire  sont 
des  indications  précieuses  pour  montrer  ce  que  devraient 
être  les  véritables  fêtes  de  la  République. 

Mon  autre  récit  va  nous  faire  sortir  de  France  pour  aller 
chercher  l'exemple  d'une  République  voisine  et  amie. 

1.  Revue  pédagogique  du  15  décembre  1901»  article  de  M.  Henry 
Martin,  inspecteur  d'Académie  à  Bourg.  L'écrivain,  qui  fut,  d'ac- 
cord avec  l'auteur  de  ce  livre,  le  principal  organisateur  de  la 
commémoration,  termine  son  compte  rendu  par  cette  conclusion 
judicieuse  :  «  Il  faut  peu  pour  faire  une  fête  publique  :  des  enfants 
joyeux  et  parés,  des  chants  simples,  une  poésie  sincère,  et,  s'il  est 
possible,  un  clair  soleil  et  le  plein  air  du  printemps  ou  de  l'été.  » 


XXXIV  PREFACE. 

Les  hasards  d'un  voyage  de  vacances  m'avaient  amené 
dans  le  canton  d'Appenzel  le  jour  où  la  Suisse  célébrait  le 
sixième  centenaire  de  son  indépendance.  Digne  sujet  de 
fête  nationale,  assurément.  Le  soir,  les  paysans  allu- 
mèrent des  feux  de  joie  sur  les  montagnes.  Attiré  par 
les  flammes  qui  resplendissaient  dans  la  nuit,  je  gravis 
une  côte  en  haut  de  laquelle  on  voyait  s'agiter  la  foule  du 
peuple.  En  montant,  il  me  semblait  percevoir  des  bouffées 
d'harmonie  venant  du  point  où  flambait  la  lumière;  en 
effet,  je  distinguai  bientôt  des  accords  :  c'étaient  quelques 
voix  d'hommes,  dix  ou  douze  au  plus,  chantant  en  chœur, 
à  quatre  parties,  de  mémoire  ;  et  quand  je  fus  assez  près 
pour  percevoir  des  paroles,  je  compris  qu'ils  disaient  un 
chant  patriotique.  Les  simples  accords  du  lied  se  dérou- 
laient sans  hâte,  soutenant  une  mélodie  d'un  sentiment 
naïf  et  calme,  et  les  mots  :  Vaterland,  mein  liebes  Vaterlandl 
«  Patrie,  ma  chère  patrie!  »  revenaient  aux  refrains.  L'im- 
pression qui  s'en  dégageait,  charmante  dès  l'abord,  finis- 
sait par  devenir  émouvante,  par  l'effet  de  la  ferveur  qu'on 
sentait  vibrer  au  fond  de  ce  chant  collectif. 

Mais,  en  l'entendant,  je  faisais  un  triste  retour  :  quand 
donc,  me  disais-je,  entendrai-je  aussi  nos  paysans  de  France 
se  réunir  sans  apprêt,  et  chanter  de  beaux  chœurs  en 
l'honneur  de  la  patrie? 

Qu'on  ne  s'y  trompe  pas  :  il  ne  s'agit  pas  simplement  de 
chansons,  mais  de  la  communion  des  âmes,  représentée 
par  l'unisson  des  voix. 

Bien  que  ce  livre  soit  essentiellement  une  étude  d'art, 
je  ne  crains  pas  de  sortir  des  limites  qui  lui  sont  assignées 
pour  entrer  dans  des  considérations  plus  générales,  car 
celles-ci  dominent  entièrement  le  sujet.  La  situation  est 
telle  aujourd'hui  qu'elle  impose  à  tous  de  nouveaux 
devoirs.  La  séparation  des  Églises  et  de  l'État,  en  rendant 
mutuellement  indépendantes  les  institutions  religieuses 
et  les  institutions  civiles,  a  imposé  à  celles-ci  l'obligation 
de  se  suffire  pour  donner  aux  âmes  leur  réconfort.  Que  ce 
ne  soit  pas  en  formant  des  rêves  mystiques  qu'on  y  par- 
viendra, rien  n'est  plus  assuré.  Cependant  il  est  de  cer- 
taines   apparences,    de    certains    symboles,    auxquels    il 


PREFACE.  XXXV 

importe  de  ne  pas  renoncer,  dût-on  les  appliquer  à  des 
idées  nouvelles.  Il  faut  qu'il  y  ait  des  jours  où  les  jeunes 
filles  revêtent  des  robes  blanches,  où  les  jeunes  hommes 
soient  conviés  pour  d'autres  objets  que  des  exercices  phy- 
siques. Il  faut  que  les  grands  sentiments,  à  la  fois  perma- 
nents et  actuels,  puissent  recevoir  sous  une  forme  concrète 
la  consécration  de  l'hommage  qui  leur  est  dû  :  pensée, 
science,  poésie,  —  maternité,  famille,  humanité,  —  désin- 
téressement, pitié,  justice,  —  et  cet  idéal  auquel  on  finira 
peut-être  par  atteindre  un  jour,  que  Michelet  formula  jadis 
par  cette  prédiction  :  «  Au  vingtième  siècle,  la  France 
déclarera  la  paix  au  monde  ».  Il  faut  que  les  pensées 
graves  qu'inspire  la  Mort  soient  exprimées  autrement  que 
par  des  discours.  Quand  la  mère  d'Edgar  Quinet  mourut, 
c'est  lui,  son  fils,  qui,  au  refus  des  prêtres,  présida  aux 
funérailles  et  lut  les  prières  :  exemple  frappant  de  la 
nécessité  d'entendre  à  une  telle  heure  la  parole  qui  signifie 
le  Repos.  Il  faut  enfin,  et  cela  est  élémentaire,  que  les 
grands  souvenirs  nationaux  soient  célébrés  d'une  manière 
vraiment  digne  d'eux. 

Quelle  sera  cette  manière?  Il  est  prématuré  de  le  dire 
aujourd'hui.  D'ailleurs,  la  réalisation  artistique  ne  peut 
venir  qu'après  que  la  doctrine  qui  doit  se  dégager  de  tant 
d'idées  confuses  sera  formulée.  La  musique  aura  néces- 
sairement sa  place  dans  cette  évolution  salutaire  :  il  en 
sortira,  on  n'en  saurait  douter,  le  véritable  art  nouveau, 
qui  ne  sera  pas,  celui-là,  du  clinquant,  mais  l'expression 
de  pensées  sérieuses,  et  qui,  véritable  art  populaire,  vivant, 
robuste-  et  de  haute  visée,  sera  la  digne  et  harmonieuse 
représentation  d'un  idéal  enfin  renouvelé. 


Ce  que  nous  cherchons  depuis  longtemps  en  tâtonnant, 
il  ne  fallut  pas  tant  d'efforts  aux  hommes  de  la  Révolution 
pour  l'accomplir  à  leur  manière  :  leur  conception  des 
fêtes  civiles  fut  spontanée,  et  leur  réalisation  immédiate. 


XXXVI  PREFACE. 

La  situation  de  ce  temps  là  n'était  pas  sans  analogie  avec 
la  nôtre.  La  Révolution  avait  annoncé  l'avènement  d'une 
ère  nouvelle  :  pour  en  réaliser  les  promesses,  elle  doit 
détruire,  mais,  au  même  moment,  réédifier.  Donc,  elle 
change  tout;  elle  change  jusqu'à  l'ordre  du  temps,  en 
établissant  un  nouveau  calendrier.  Elle  voudrait  changer 
les  mœurs.  Gomme  les  apparences  extérieures  ont  une 
action  prédominante  sur  elles,  elle  tente  de  changer  le 
costume  :  David  fut  plusieurs  fois  chargé  de  faire  des 
études  pour  cette  réforme.  Elle  a  assez  conscience  de  l'in- 
fluence des  arts  pour  exiger  que  les  artistes  travaillent 
dans  l'esprit  qu'elle  propage.  Elle  crée  le  «  Théâtre  du 
Peuple  »  et  fait  appel  aux  poètes  «  pour  célébrer  les  prin- 
cipaux événements  de  la  Révolution  et  composer  des  pièces 
dramatiques  républicaines  ».  Ayant  tenté,  non  de  sup- 
primer, mais  de  renouveler  la  religion  (car,  si  elle  pros- 
crit les  prêtres,  elle  veut  qu'on  célèbre  le  culte  de  l'Être 
suprême,  ou  de  la  Raison,  de  la  Liberté  ou  de  la  Patrie),  elle 
veille  à  ce  que  les  cérémonies  ne  disparaissent  point  :  si 
l'on  ne  chante  plus  la  messe  le  dimanche,  le  décadi  et  les 
jours  de  grands  anniversaires  seront  consacrés  à  des  fêtes 
civiques  capables,  aussi  bien  que  celles  du  catholicisme, 
de  frapper  l'imagination  et  de  gagner  les  cœurs.  Pour  ces 
fêtes,  il  faut  de  la  musique,  une  musique  nouvelle  :  les 
compositeurs  ne  manquent  pas,  elle  fait  appel  à  leur  con- 
cours. Autrefois,  l'on  avait  les  maîtrises  :  qu'à  cela  ne 
tienne?  On  organisera  le  Conservatoire,  qui  est  la  maîtrise 
de  la  République;  et  cette  école  improvisée,  réunissant  en 
un  groupement  compact  tout  ce  que  Paris  comprenait  alors 
de  forces  musicales,  envoie  des  musiques  militaires  aux 
frontières  et  organise  les  plus  vastes  exécutions  dont 
l'histoire  ait  jamais  fait  mention.  A  l'église,  autrefois,  les 
fidèles  unissaient  leurs  voix  pour  chanter  :  Credo;  au 
Champ  de  Mars,  tout  le  peuple  réuni  chantera,  sous  la 
direction  de  Gossec,  après  avoir  répété,  un  hymne  nou- 
veau et  des  strophes  sur  le  chant  national  :  au  refrain, 
cinq  cent  mille  exécutants! 

L'intérêt  rétrospectif  de  cette  histoire  sera  doublé  si  nous 
la  rattachons  aux  préoccupations  de  la  vie  moderne.  Certes, 


PREFACE.  XXXVII 

il  ne  s'agit  pas  de  recommencer  aujourd'hui  ce  qui  a  été 
fait  il  y  a  cent  vingt  ans  :  les  tendances  esthétiques  et 
les  formes  de  l'art  de  notre  temps  sont  trop  ditîérentes 
le  celles  du  xviii^  siècle  pour  que  Ton  puisse  songer  à 
prendre  pour  modèles  des  œuvres  faites  suivant  un  goût 
si  différent  du  nôtre.  Mais,  indépendante  des  formes,  il  y  a 
la  pensée,  qu'il  est  d'autant  plus  opportun  d'évoquer  ici 
qu'après  une  si  longue  éclipse  nous  la  retrouvons  souvent 
bien  proche  de  la  nôtre. 

Quant  à  l'œuvre  d'art,  pour  ne  parler  que  d'elle,  est- elle 
donc  si  complètement  périmée  que  pouvait  le  faire  croire 
l'oubli  immédiat  dans  lequel  elle  est  tombée?  Quelques- 
unes  de  ces  productions  d'un  moment  déterminé  ne  conte- 
naient-elles pas  en  elles  une  vitalité  qui  eût  dû  leur  valoir 
une  fortune  plus  durable?  L'exemple  de  notre  chant 
national,  sorti  "de  ce  même  milieu,  suffirait  au  besoin  à 
faire  la  preuve  de  cette  vitalité  :  personne  n'oserait  con- 
tester qu'il  en  déborde!  Mais  il  n'est  pas  seul  à  avoir  mérité 
de  survivre  aux  circonstances  qui  l'ont  fait  naître  :  nous 
le  verrons  bien  au  cours  de  cette  étude.  Plusieurs  des 
œuvres  qu'elle  nous  révélera  mériteraient,  non  d'être 
prises  pour  de  simples  objets  de  curiosité  archaïque,  mais 
d'avoir  la  première  place  au  répertoire  des  fêtes  que  nous 
voudrions  voir  célébrer  aujourd'hui.  Ces  chants  de  la 
Révolution  française  sont  les  premiers  monuments  de  la 
lyrique  républicaine  telle  qu'il  faudra  qu'elle  soit  consti- 
tuée un  jour.  Quand,  après  plusieurs  siècles  d'efforts,  le 
christianisme  vainqueur  songea  à  organiser  et  unifier  son 
culte,  les  plus  anciens  chants  que  la  mémoire  des  fidèles 
avait  conservés,  ceux  mêmes  qui  avaient  accompagné  les 
cérémonies  primitives  furent,  autant  qu'il  se  put  faire, 
pieusement  recueillis  et  réunis  à  ceux  que  les  âges  posté- 
rieurs avaient  créés.  Pourquoi  n'en  serait-il  pas  de  même 
ici?  Quand,  dans  cinq  ou  six  siècles  (pour  conserver  à  la 
chronologie  son  parallélisme),  quelque  laïque  saint  Gré- 
goire viendra  constituer  le  bréviaire  de  la  liturgie  républi- 
caine, quels  que  soient  les  chefs-d'œuvre  que  réserve  cet 
avenir  intermédiaire,  il  faudra  bien  qu'il  remonte  aux 
sources  et  demande  aux  Gossec,  aux  Méhul,  aux  Lesueur, 


XXXVIII  PREFACE. 

aux  Rouget  de  Lisle  les  inspirations  premières  d'un  art  qui 
alors  aura  suivi  son  évolution  définitive  ! 

En  attendant  ce  jour,  très  éloigné,  c'est  à  nous  qu'ap- 
partient la  tâche  d'empêcher  l'oubli  de  se  faire  sur  ces 
œuvres.  C'est  pourquoi  nous  avons  entrepris  cette  histoire, 
qui  aura,  nous  l'espérons,  l'avantage  de  rappeler  à  tout  le 
moins  l'attention  sur  elles,  et  peut-être,  ce  qui  vaudra 
mieux  encore,  d'en  provoquer  des  exécutions  dignes  à  la 
fois  d'elles-mêmes  et  des  généreuses  idées  qui  les  ont 
inspirées. 


LES  FÊTES  ET  LES  CHANTS 

DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE 


CHAPITRE    I 
OUATRE- VINGT-NEUF 

I 

Le  premier  jour  de  la  Révolution  fut  une  journée  de 
fête. 

Le  5  mai  1789  eut  lieu  à  Versailles  l'ouverture  solen- 
nelle des  États  généraux.  Déjà  la  plupart  des  députés 
des  provinces  étaient  dans  la  ville  :  le  2  mai,  sur  l'avis 
proclamé  «  dans  toutes  les  places  et  tous  les  carrefours 
par  le  roi  d'armes  de  France  précédé  de  quatre  hérauts 
d'armes  »,  ils  avaient  été  admis  à  l'honneur  d'être  pré- 
sentés au  roi.  Et  le  4,  ils  furent  invités  à  assister  à  la 
procession  générale  et  à  la  messe  du  Saint-Esprit  qui 
devait  précéder  le  commencement  de  leurs  travaux. 

Dans  le  majestueux  et  froid  Versailles,  une  animation 
inconnue  régnait.  Une  foule  nombreuse  encombrait  les 
avenues;  les  fenêtres  étaient  garnies  de  spectateurs  : 
nombre  de  Parisiens  étaient  venus  contempler  les 
représentants  de  la  nation  convoqués  pour  la  première 

1 


2  FETES    ET    CUANTS   DE   LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

fois  depuis  deux  siècles.  «  Ce  fut  pour  moi  un  des 
beaux  jours  de  ma  vie,  écrivait  le  lendemain  Camille  Des- 
moulins à  son  père.  Il  aurait  fallu  être  un  mauvais 
citoyen  pour  ne  pas  prendre  part  à  la  fête  de  ce  jour 
sacré.  »  L'on  se  montrait  les  célébrités  :  le  comte  de 
Mirabeau,  avec  le  costume  du  tiers  état  et  l'épée  ;  le 
duc  d'Orléans,  à  son  rang  de  bailliage;  le  cardinal  de 
La  Rochefoucauld,  prétendant  à  la  présidence  par  droit 
de  la  pourpre.  Desmoulins  enviait  le  sort  de  son  ami 
et  camarade  de  collège,  l'avocat  d'Arras,  élu  député, 
Maximilien  de  Robespierre.  On  voyait  dans  le  cortège 
des  paysans  bas-bretons,  représentants  du  diocèse  de 
Vannes,  avec  leurs  vestes  et  leurs  culottes  de  bure.  Le 
roi  marchait  derrière  le  Saint-Sacrement,  entouré  des 
princes  du  sang,  le  grand  aumônier  de  France  portant 
son  cierge;  la  reine  était  à  sa  gauche,  suivie  d'une  dame 
d'honneur  qui  tenait  le  bas  de  sa  robe,  et  accompa- 
gnée d'un  chevalier  d'honneur  et  de  son  premier  écuyer. 
Le  temps  était  beau,  les  premières  clartés  du  printemps 
faisaient  resplendir  les  costumes  d'apparat  des  deux 
cent  quarante  députés  de  la  noblesse  :  pourtant,  le 
peuple  restait  silencieux  au  passage  des  étoffes  d'or, 
réservant  ses  acclamations  et  ses  Vivat  pour  le  roi  et 
pour  le  groupe  rude  et  compact  du  tiers. 

La  fête  était  réglée  suivant  un  cérémonial  essentielle- 
ment d'ancien  régime.  De  même  que  la  présentation, 
elle  avait  été  réglée  la  veille  par  le  roi  d'armes  de 
France  accompagné  de  ses  quatre  hérauts.  Les  députés 
étant  réunis  à  la  paroisse  de  Notre-Dame,  le  roi  s'y 
rendit  dans  sa  voiture  de  cérémonie,  précédé  de  déta- 
chements de  ses  gardes  du  corps  et  du  Vol  du  cabinet 
sous  les  ordres  du  commandant  général  des  faucon- 
neries du  cabinet  du  roi;  la  reine  l'y  suivit  bientôt, 
également  dans  sa   voiture   de  cérémonie.   La  messe, 


QUATRE-VINGT-NEUF.  3 

précédée  du  Veni  Creator,  fut  chantée  par  les  musiciens 
du  roi.  Ce  fut  le  seul  rôle  de  la  musique  en  cette  fête 
inaugurale.  Non  pourtant;  elle  en  eut  un  autre  encore  : 
En  effet,  dans  le  cortège  où  tous  les  membres  de  la 
noblesse  et  du  tiers  état  se  montrèrent  groupés  suivant 
leur  ordre  d'élection,  la  «  musique  du  roi  »  eut  pour 
mission  spéciale  de  séparer  les  évêques  du  clergé  de 
second  ordre,  et  marcha  conséquemment  entre  eux, 
pour  bien  marquer  la  différence. 

Le  lendemain,  la  séance  eut  lieu  avec  le  même 
apparat  :  les  hérauts  d'armes  firent  l'appel  des  députés 
et  leur  assignèrent  leurs  places  conformément  au  règle- 
ment de  1614.  Et,  le  6  mai,  le  MercwredeFrance  annonçait, 
de  Versailles,  que  «  la  musique  du  roi  avait  exécuté 
pendant  le  lever  de  Sa  Majesté  une  symphonie  d'Haydn, 
sous  la  conduite  du  sieur  Giroust,  surintendant  de  la 
musique  du  roi  ». 

Il  n'y  avait  rien  de  changé  en  France. 

II 

Pourtant,   malgré  cette  survivance  d'antiques  tradi- 
tions, le  passé  était  mort,  et  bien  mort.  Bientôt  retenti- 
ront d'autres  voix  que  celles  du  roi  d'armes  de  France 
et  de   ses  hérauts  d'armes.  Le  15  juillet,  ces   mêmes 
députés  que  le  peuple  avait  salués  à  Versailles  de  ses 
cris  de  bienvenue  feront  dans  Paris  une  entrée  triom- 
phale, sous  l'escorte    des  vainqueurs    de  la   Bastille. 
*  L'air  est  incessamment  frappé  des  applaudissements, 
les  cris  de  joie,  auxquels  se  joint  le  bruit  des  tambours 
>t  des  instruments  de  musique....  Jamais  fête  publique 
le  fut  aussi  belle,  aussi   touchante.    »   Ainsi  Mounier 
[écrivait  à  l'Assemblée  cette  journée  d'enthousiasme 
)opulaire  au  lendemain  de  la  première  victoire.  D'une 


4     FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

acclamation  générale,  Bailly  fut  nommé  maire  de 
Paris,  La  Fayette  colonel-général  de  la  milice  nationale, 
et  l'on  s'en  fut  à  Notre-Dame  chanter  le  Te  Deum.  «  Le 
serment  a  été  prêté  au  bruit  du  canon,  des  tambours  et 
d'une  musique  militaire.  »  Voici  donc  paraître  une 
autre  musique  que  celle  des  hymnes  liturgiques  chan- 
tées par  la  musique  du  roi. 

Le  surlendemain,  17  juillet,  c'est  le  roi  lui-même  qui, 
un  peu  inquiet  et  hésitant,  s'en  vient  rendre  visite  à  son 
peuple.  Pourquoi  cette  inquiétude?  Le  peuple  est  fidèle  : 
ce  n'est  point  le  roi  que  la  révolte  a  voulu  atteindre.  La 
garde  de  la  ville,  la  musique,  les  dames  de  la  halle  en 
robes  blanches,  tenant  des  fleurs  et  des  branches  de 
lauriers,  parées  de  rubans  aux  nouvelles  couleurs, 
accompagnent  son  carrosse  :  pendant  cette  marche  et 
tout  le  temps  qu'il  reste  dans  la  capitale,  la  musique 
lui  joue  le  même  air,  celui  du  quatuor  de  Lucile  :  «  Où 
peut-on  être  mieux  qu'au  sein  de  sa  famille  !  »  Ainsi 
l'aimable  et  douce  mélodie  de  Grétry  fut  le  premier 
chant  national  de  la  Révolution.  Mais  quand  le  roi 
parut  au  balcon  de  l'Hôtel  de  Ville,  ayant  arboré  la 
cocarde  tricolore  à  son  chapeau,  c'est  une  tout  autre 
harmonie  qui  retentit,  celle  de  l'immense  acclamation 
populaire  :  «  Le  bruit  du  canon,  le  cliquetis  des  armes, 
le  balancement  des  drapeaux,  les  fanfares,  le  son  des 
tambours,  tout  annonce  que  le  meilleur  des  princes 
reçoit  en  ce  moment  les  témoignages  les  plus  éclatants 
de  fidélité  ». 

Un  nouveau  monde  commence  :  la  nation  se  recon- 
stitue avec  une  fiévreuse  activité.  Or,  le  génie  révolu- 
tionnaire est  si  actif  qu'il  songe  à  tout,  et,  de  cette  pre- 
mière et  si  rapide  réorganisation  générale,  il  va  sortir 
sur-le-champ  une  institution  dont  l'influence  sera  con 
sidérable  sur  les  destinées  de  la  musique  française^ 


QUATRE-VINGT-NEUF.  5 

Sous  les  murs  de  la  Bastille,  les  gardes  françaises 
avaient  fraternisé  avec  le  peuple.  Conscients  de  leur 
état  de  révolte,  mais  confiants  en  la  victoire,  ils  avaient 
renoncé  eux-mêmes  au  nom  de  leur  corps,  et  s'étaient 
intitulés  «  soldats  de  la  patrie  ».  Leur  situation  fut 
régularisée  sur-le-champ  :  dès  le  lendemain,  les  élec- 
teurs de  la  commune  de  Paris  les  avaient  déclarés 
«  troupes  nationales  »  à  la  solde  de  la  nation;  le  21  juil- 
let, le  roi  autorisa  leur  incorporation  dans  les  «  milices 
bourgeoises  »,  autrement  dit  la  garde  nationale.  A  la 
fin  du  mois,  l'organisation  militaire  parisienne  était 
presque  achevée;  les  premiers  uniformes  des  nouveaux 
corps  firent  leur  apparition;  en  août,  l'on  procéda  aux 
élections  des  officiers;  enfin  le  27  septembre  eut  lieu  la 
bénédiction  des  drapeaux,  consécration  solennelle  des 
faits  accomplis. 

Les  corps  de  musique  des  gardes  françaises  passaient 
alors  pour  les  meilleurs  qu'il  y  eût  en  France.  Ce 
n'était  pas  beaucoup  dire,  car,  au  xviii*^  siècle,  l'état  des 
musiques  militaires  françaises  était  peu  florissant. 
Jean-Jacques  Rousseau  a  donné  sur  elles,  sur  leurs 
fifres,  leurs  trompettes,  le  style  de  leurs  marches,  des 
détails  qui  n'attestent  que  trop  leur  faiblesse.  «  C'est 
une  chose  à  remarquer,  dit-il,  que  dans  tout  le  royaume 
de  France  il  n'y  a  pas  un  seul  trompette  qui  sonne 
juste,  et  la  nation  la  plus  guerrière  de  l'Europe  a  les 
instruments  militaires  les  plus  discordants*.  »  En  1764, 
les  régiments  des  gardes  françaises  n'avaient  que  seize 
musiciens,  hautbois,  clarinettes,  cors  et  bassons,  avec 
les  fifres  et  les  tambours;  la  plupart  étaient  étrangers, 
surtout  Allemands. 


I.   J.-J.     Rousseau,    Dictionnaire    de   musique,    articles    Fanfare, 
Marche.  \oy.  aussi  son  ('(.-rit  Sur  la  musique  militaire. 


6     FETES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE, 

Qu'allaient  devenir  ces  artistes,  fort  peu  soldats 
sans  doute,  et  que  peut-être  les  espérances  en  la  con- 
stitution future  n'intéressaient  pas  beaucoup,  quand  ils 
se  trouvèrent  tout  d'un  coup  séparés  du  corps  qui  leur 
assurait  l'existence?  Car  on  devine  qu'en  instituant  hâti- 
vement la  garde  nationale  on  n'avait  point  du  tout 
songé  à  la  musique!  N'allaient-ils  pas  être  oubliés? 

C'est  dans  les  époques  troublées  qu'il  faut  appliquer 
le  plus  résolument  le  précepte  :  «  Aide-toi,  le  ciel 
t'aidera  »,  —  le  ciel,  c'est-à-dire  l'État  tutélaire.  Les 
quarante-cinq  musiciens  des  gardes  françaises  que  la 
prise  de  la  Bastille  avait  jetés  sur  le  pavé  n'attendirent 
pas  que  cette  tutelle  vînt  s'étendre  bénévolement  sur 
eux  :  dans  leur  abandon,  ils  se  mirent  à  marcher  à 
l'aventure.  Formant  comme  une  petite  république 
musicale,  ils  se  rallièrent  autour  d'un  jeune  homme 
qui,  sans  doute,  était  déjà  connu  de  la  plupart  d'entre 
eux,  car  il  était  lui-même  attaché  au  dépôt  des  gardes 
françaises,  en  la  modeste  qualité  de  commis  d'adminis- 
tration :  il  se  nommait  Bernard  Sarrette.  C'était  un 
de  ces  «  débrouillards  »  (le  mot  n'est  pas  académique, 
mais  il  dit  bien  ce  qu'il  faut)  comme  il  s'en  trouve 
nécessairement  aux  époques  de  renouvellement  de  la 
société,  alors  qu'il  faut  refaire  sur-le-champ  ce  qui 
vient  d'être  détruit,  adroits  à  profiter  de  l'occasion 
pour  faire  leur  fortune,  et,  par  surcroît,  quelquefois 
assez  heureux  pour  laisser  après  eux  des  fondations 
durables. 

Sarrette  n'était  pas  musicien;  mais  il  avait  l'expé- 
rience administrative  et  l'aptitude  à  organiser  néces- 
saires pour  gouverner  ce  petit  personnel  d'artistes  qui  lui 
avaient  confié  leur  sort  :  il  sut  les  conduire  vers  un  but 
qu'aucun  d'eux,  ni  lui-même  sans  doute,  n'entrevoyait 
encore:   les  circonstances,  favorisant  la  continuité  de 


tJlATRE-VI.NGT-NEUF.  " 

leurs  elTorts,    firent  qu'il   accomplit  sa  tâche  avec  un 
bonheur  qui  dépassa  toutes  les  espérances. 

Bernard  Sarrette  était  né  à  Bordeaux  en  1765  :  il  n'avait 
donc  que  vingt-quatre  ans  quand  éclata  la  Révolution. 
Dès  la  première  heure,  il  s'était  lancé  dans  l'action 
populaire  avec  toute  son  ardeur  de  Gascon.  Au  14  juillet, 
on  le  vit  recruter  des  soldats,  les  amener  à  son  district, 
les  armer  aux  Invalides.  On  ne  dit  pas,  à  la  vérité,  qu'on 
l'ait  aperçu  aux  abords  de  la  Bastille  :  il  était  surtout, 
semble-t-il,  de  ceux  qui  font  marcher  les  autres....  Mais 
quand  il  fallait  être,  soit  à  l'honneur,  soit  au  profit,  il 
était  présent  :  aussi,  six  semaines  n'étaient  pas  encore 
passées,  dès  la  première  organisation  de  la  garde 
nationale  soldée  (l^""  septembre  1789),  qu'il  fut  d'emblée 
nommé  capitaine,  à  la  solde  de  2  800  livres.  L'action 
d'éclat  qui  lui  avait  valu  ce  grade  est  celle  que  nous 
connaissons  déjà  :  avoir  recueilli  les  épaves  des  corps 
de  musique  des  gardes  françaises.  —  Ne  raillons  pas  : 
l'histoire  nous  dira  qu'il  s'agit  bien  d'une  action  d'éclat 
en  effet,  car  l'initiative  de  Sarrette  n'eut  pas  une  moindre 
conséquence  que  d'aboutir  à  la  création  du  Conserva- 
toire de  musique. 

Sarrette  eut,  pendant  près  d'une  année,  la  responsa- 
bilité et  le  souci  de  faire  vivre  les  quarante-cinq  musi- 
ciens qui  lui  avaient  confié  leur  destinée,  —  au  prix 
de  quels  expédients,  on  le  devine  sans  peine.  Depuis 
longtemps  la  garde  nationale  était  constituée,  avec  ses 
bataillons  à  quatre  compagnies  non  soldées  et  une 
cinquième  compagnie  soldée,  dite  compagnie  du  centre  ; 
mais  de  la  musique,  il  n'était  toujours  pas  question. 
Enfin  La  Fayette  prit  sa  cause  en  main  :  sur  ses  obser- 
vations, le  bureau  de  la  ville  de  Paris,  considérant 
que  «  M.  Sarrette,  citoyen  du  district  des  Filles-Saint- 
Thomas,    sur    l'autorisation    de    M.    le    commandant 


8  FETES   ET   CHANTS    DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

général,  s'est  chargé  de  ces  musiciens,  qu'il  les  a  lait 
servir  partout  oi^i  il  a  été  nécessaire,  qu'il  les  a  soldés, 
habillés  et  entretenus  d'instruments  »,  arrêta  qu'il 
serait  remboursé  de  ses  dépenses,  et  que  des  mesures 
seraient  prises  pour  l'entretien  futur  de  la  musique  de 
la  garde  nationale  (4  mai  1790).  C'était  un  premier  pas 
vers  une  organisation  définitive  :  pourtant,  toutes  les 
difficultés  n'étaient  pas  encore  franchies.  En  janvier 
1792,  la  réforme  de  la  garde  nationale,  supprimant 
les  compagnies  soldées,  mit  de  nouveau  en  péril  l'exis- 
tence du  corps  de  musique.  Mais  Sarrette,  loin  d'être 
abattu  par  ce  contretemps,  sut  en  tirer  parti  avec  son 
habituel  esprit  d'entregent  :  il  proposa  la  création 
d'une  école,  dont  les  professeurs  seraient  ses  musiciens 
mêmes;  maîtres  et  élèves  feraient  ensemble  le  service 
de  la  garde  nationale  et  des  fêtes  publiques.  Le  Conseil 
général  de  la  Commune  acquiesça,  et,  par  un  arrêlé  du 

9  juin  1792,  signé  Pétion,  décida  la  création  de  F  »  École 
gratuite  de  musique  de  la  garde  nationale  parisienne». 
Dix-huit  mois  après,  la  Convention,  l'adoptant  à  son 
tour  avec  le  titre  d'Institut  national  de  musique,  en 
faisait  un  établissement  d'État,  définitivement  consacré, 
en  1795,  sous  le  nom  de  Conservatoire. 

Ce  groupe  d'artistes  va  se  trouver  intimement  associé 
aux  manifestations  extérieures  et  aux  fêtes  de  l'époque 
révolutionnaire.  Il  eut  la  bonne  fortune  d'être  bien 
guidé  dans  tous  les  sens,  car,  aux  côtés  de  l'administra- 
teur intelligent  qui  assura  son  existence  matérielle,  il 
trouva  à  la  tête  du  service  technique,  et  cela  dès  les 
premiers  jours,  l'homme  le  mieux  fait  pour  le  con- 
duire à  la  vie  de  l'art.  Sans  aller  jusqu'à  prétendre  que 
Sarrette  a  usurpé  sa  renommée  de  fondateur  du  Con- 
servatoire, nous  pouvons  assurer  qu'en  bonne  justice 
il  doit  tout  au  moins  en  partager  la  gloire  avec  celui 


QUATRE-VINGT-NEUF.  9 

qui,  dans  celte  œuvre,  fut  son  collaborateur  musical  : 
Jean-François  Gossec. 

C'est  une  figure  des  plus  intéressantes  que  celle  de 
Gossec.  Un  génie  musical  de  second  ordre,  cela  est 
certain,  mais  grand  remueur  d'idées,  —  un  véritable 
homme  du  xviii*^  siècle,  —  d'une  activité  inlassable, 
parfaitement  apte  d'ailleurs  à  revêtir  ses  conceptions 
de  la  forme  d'art  qui  convenait.  Il  sortait  du  peuple, 
—  comme  Haydn  et  Gluck,  ses  contemporains,  —  né, 
en  1733,  dans  un  village  de  Hainaut,  Vergnies,  qui 
dépendait  alors  de  la  prévôté  de  Maubeuge,  et  que  les 
traités  de  1815  ont  donné  à  la  Belgique.  Initié  à  la 
musique  comme  enfant  de  chœur  à  la  cathédrale  d'An- 
vers, il  vint  tôt  à  Paris,  et  entra  dans  la  carrière  sous 
les  auspices  de  Rameau.  Et  d'abord,  on  le  vit,  à  vingt  ans, 
écrire  des  symphonies  :  le  genre  était  si  nouveau  que 
la  part  qu'il  a  prise  à  son  évolution  a  paru  prépon- 
dérante à  certains  critiques,  lesquels  en  ont  pris  pré- 
texte pour  contester  en  sa  faveur  à  Haydn  le  titre  de 
père  de  la  symphonie  ^  Il  accumula  les  compositions 
du  style   le    plus  sérieux,  —  musique  instrumentale, 


1.  Vaine  dispute!  Pas  plus  ([u'Haydn  Gossec  n'est  le  «  père  de 
la  symphonie  »,  si  l'on  veut  s'en  tenir  aux  données  chronologi- 
(jues  :  cette  forme  de  la  musi(iue  instrumentale  avait  été  prati- 
<|uée  avant  eux,  plus  ou  moins  o])Scurément,  par  des  maîtres 
allemands  et  italiens.  —  Mais,  a  propos  de  chronologie,  nous  ne 
saurions  nous  priver  du  plaisir  de  rapprocher  ces  deux  phrases 
de  Fétis,  le<iuel  a  fait  heaucoup  pour  otahlir  cette  légende.  Dans 
le  même  volume  de  sa  Biographie  universelle  des  musiciens,  on  peut 
lire,  il  l'article  Gossec  :  «  ...  la  symphonie  proprement  dite  était 
absolument  inconnue  :  les  premières  furent  publiées  par  Gossec 
en  //.j-i.  11  est  assez  remarquable  ([ue  ce  fut  dans  l'année  même  où 
Gossec  tentait  cette  innovation  en  France  ({ue  la  première  sym- 
plionie  de  ïlaydn  fut  écrite  ».  —  Du  même  auteur,  194  pages 
plus  loin,  il  l'article  Haydn  :  «  Haydn  écrivit  dans  les  premiers 
mois  de  17ô'J  sa  première  symphonie  (en  ré}...  ».  Quelles  préci- 
sions admirables! 


L 


10         FIATES    ET    CHANTS   DE   LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

pour  le  concert  et  pour  la  chambre,  oratorios,  musique 
d'église,  œuvres  où,  sous  une  inspiration  un  peu  sèche, 
l'ampleur  des  lignes  va  parfois  jusqu'à  évoquer  le 
souvenir  de  Hœndel.  Il  s'essaya  au  théâtre,  avec  de 
médiocres  succès.  Mais  surtout,  il  fut  l'homme  utile, 
dont  le  conseil  était  toujours  écouté,  et  dont  on  prenait 
volontiers  les  directions.  Il  fonda  le  Concert  des  Ama- 
teurs, une  des  meilleures  institutions  musicales  qu'il  y 
ait  eues  à  Paris  au  xviii^  siècle,  fut  quelque  temps  le 
chef  du  Concert  spirituel,  et  participa  au  gouvernement 
musical  de  l'Opéra.  Mozart  l'appelait  son  «  très  bon 
ami  »  ;  Gluck  lui  conflait  le  soin  de  faire  à  ses  partitions 
les  retouches  et  additions  nécessaires. 

Une  des  grandes  tâches  qu'il  entreprit  fut  d'or- 
ganiser r  «  Ecole  royale  de  chant  et  de  déclama- 
tion »,  institution  absolument  nouvelle  en  France, 
fondée  par  Louis  XVI  en  1784,  et  dont  la  direction  lui 
fut  confiée  dès  le  début.  Devant,  un  peu  plus  tard, 
présider  de  même  aux  destinés  de  l'école  instrumentale 
due  à  l'initiative  toute  républicaine  de  Sarrettc,  il  se 
trouva,  des  deux  côtés,  à  la  tête  des  écoles  de  musique 
dont  la  réunion  devait  former  l'institution  complète  et 
durable  du  Conservatoire. 

Comment  Sarrette  et  lui  furent  mis  en  contact,  voilà 
ce  que  nous  ignorons.  Il  y  a  des  attractions  naturelles  : 
Sarrette  et  Gossec  devaient  se  rejoindre;  ils  étaient 
nécessaires  l'un  à  l'autre.  Leur  rencontre,  en  effet,  fut 
immédiate:  dès  les  premiers  jours,  nous  voyons  Gossec, 
pourtant  étranger  aux  corps  de  musique  des  gardes 
françaises,  commander  à  celui  de  la  garde  nationale. 
Ses  états  de  service  le  signalent  comme  y  ayant  eu  le 
grade  de  lieutenant  maître  de  musique  à  la  date  du 
15  novembre  1790;  mais  d'autres  témoignages  nous 
apprennent  qu'il  en    avait   pris  la  direction  bien  plus 


QUATRE-VINGT-NEUF.  11 

tôt  nncore  :  nous  allons  voir  bientôt  que,  dès  sep- 
tembre 1789,  dans  une  occasion  solennelle,  il  lui  fit  exé- 
cuter ses  symphonies  militaires. 

Le  choix  de  Gossec  comme  directeur  de  la  musique 
des  premières  fêtes  nationales  semble,  en  vérité,  avoir 
été  Teffet  d'une  sorte  de  divination.  Tout  était  à  créer, 
—  et  d'abord  un  répertoire.  Gossec  serait-il  de  taille 
à  assumer  un  pareil  travail?  11  n'était  pas  loin  de  la 
soixantaine,  et,  depuis  plusieurs  années,  semblait 
presque  avoir  renoncé  à  la  composition.  Cependant  il  se 
livra  corps  et  âme  :  pendant  trois  ans  et  plus,  il  sub- 
vint, presque  seul,  à  toutes  les  nécessités  musicales  des 
cérémonies  publiques,  improvisant,  et  souvent  au  der- 
nier moment,  soit  des  morceaux  instrumentaux,  soit 
des  chants,  des  chœurs,  des  hymnes  pour  les  fêtes. 
Assurément  tout  n'y  est  pas  chef-d'œuvre;  mais  plu- 
sieurs des  pages  écrites  ainsi  sous  une  inspiration 
immédiate  sont  de  beaucoup  supérieures  à  tout  ce  qu'il 
avait  produit  antérieurement.  Le  Gossec  révolution- 
naire surpasse  grandement  celui  de  l'ancien  régime.  Il 
tient  plus  qu'il  n'avait  promis.  Un  souffle  nouveau  l'a 
pénétré  :  il  en  est  revivifié,  rajeuni. 

Plus  tard,  quand  l'institution  fut  prospère,  d'autres 
vinrent  lui  apporter  le  concours  de  plus  jeunes  acti- 
vités. Ce  furent  tour  à  tour  Méhul,  le  maître  admirable 
qui,  entre  Rameau  et  Berlioz,  a  tenu  le  plus  haut  le 
drapeau  du  grand  art  français  ;  Lesueur,  génie  hardi, 
bien  digne  d'avoir  montré  la  voie  à  des  disciples  qui 
sont  sa  gloire;  Cherubini,  l'artiste  probe  et  grave 
qu'admirait  Beethoven;  Dalayrac,  musicien  du  cœur; 
Berton,  esprit  fin,  et  divers  autres,  moins  renommés, 
qu'on  vit  à  côté  d'eux  participer  aux  travaux  de  l'école 
naissante. 

Pour  tous  ceux-ci,  ce  n'est  qu'après  plusieurs  années 


12    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

qu'on  les  vit  paraître,  en  1793  et  1794.  Mais  il  en  est 
un  dont  le  nom  veut  être  associé  à  celui  de  Gossec 
pour  l'aide  qu'il  lui  prêta  dès  l'origine  :  Catel,  son  élève 
à  l'Ecole  royale  de  chant,  où,  bien  que  fort  jeune,  il 
faisait  déjà  partie  du  personnel  enseignant.  Celui-ci 
n'avait  pas  attendu  qu'il  y  eût  dans  la  garde  nationale 
des  compagnies  soldées  pour  s'offrir  de  cœur  à  la 
nation  :  un  mois  après  la  prise  de  la  Bastille  (trente- 
trois  jours  exactement,  le  IG  août  1789)  il  avait  déjà 
signé  son  engagement  volontaire  «  dans  la  garde  natio- 
nale parisienne  non  soldée,  à  la  charge  de  s'habiller  à 
ses  frais  »;  il  avait  seize  ans.  Bien  qu'il  ne  subsiste 
pas  de  trace  officielle  de  son  entrée  dans  le  corps 
de  musique  avant  le  1"  janvier  1792,  nous  pouvons 
conclure  de  la  logique  des  faits,  nous  savons  même 
par  des  témoignages  contemporains  qu'il  prit  part 
à  son  organisation  dès  le  début,  à  côté  de  son  maître, 
qui  lui  témoigna  toujours  un  grand  attachement.  De 
fait,  ses  hymnes  et  symphonies  militaires  furent  les 
premières  compositions  qu'on  entendit  dans  les  fêtes 
nationales  après  celles  de  Gossec,  lequel  avait  tenu  à 
honneur  d'être  seul  tout  d'abord  à  les  inaugurer  par 
ses  chants'. 


III 

L'année  1789  ne  vit  pas  encore  de  fêtes  nationales. 
Mais  les  cérémonies  diverses  qui  suivirent  la  prise  de  la 
Bastille  furent  innombrables.  On  en  célébra  partout.  La 
garde  nationale,  dans  l'enivrement  des  premiers  succès, 
y  figurait  en  armes  et  musique  en  tête. 

C'est  d'abord,  le  30  juillet,  une  nouvelle  manifestation 

1.  Sur  le  détail  de  ces  diverses  (lueslions,  voyez  l'Appendice. 


OUATRE-VLNGÏ-NEUF.  13 

populaire  :  Necker  rentre,  rappelé  au  ministère.  Tout 
le  peuple  est  en  joie.  A  Versailles,  il  est  reçu  par  la 
milice  bourgeoise,  le  corps  de  la  musique  du  roi  et  les 
gardes  françaises  avec  leur  musique. 

Ensuite  viennent  les  commémorations  de  la  journée 
du  14.  Le  6  août,  les  artistes  de  l'Académie  royale  de 
musique  chantent  le  Requiem  de  Gossec  au  district  de 
Saint-Martindes-Champs  «  pour  le  repos  des  citoyens 
morts  à  la  défense  de  la  cause  commune  ».  Même  céré- 
monie, avec  les  mêmes  interprètes,  le  22  août,  à  l'église 
Saint-Laurent;  le  31,  Messe  de  Gossec  à  Sainte-Mar- 
guerite, toujours  par  MM.  de  l'Académie  royale  de 
musique. 

La  journée  la  plus  animée,  la  plus  populaire,  c'est  le 
dimanche  9  août.  C'est  la  première  sortie  de  la  garde 
nationale  avec  ses  uniformes  tout  neufs  :  aussi  la  voit-on 
partout,  et  tout  Paris  est  dehors.  Le  matin,  messes  en 
musique  dans  les  églises  :  La  Fayette  assiste  à  celle  de 
Saint-Nicolas-des-Ghamps;  les  chanteurs  de  l'Opéra  et 
la  musique  militaire  se  font  entendre  tour  à  tour,  «  réu- 
nissant le  ton  de  l'hymne  auguste,  la  voix  de  la  piété 
fervente,  aux  accents  héroïques  et  militaires  ».  Ces 
mots  du  rédacteur  des  Révolutions  de  Paris  résument  par 
avance  tout  le  caractère  de  l'art  de  la  Révolution.  Par- 
tout retentissent  «  le  son  du  clairon,  le  bruit  des  tam- 
bours et  toute  la  musique  militaire  ».  Dans  l'après-midi, 
les  bataillons  de  plusieurs  districts  se  montrent  au 
Palais-Royal  «  au  bruit  des  tambours  et  d'une  musique 
guerrière  ».  Ce  fut,  en  vérité,  une  belle  journée  pari- 
sienne! 

Entre  temps,  une    cérémonie  d'un  ton  plus  grave  et 

d'un  aspect  plus  imposant  eut  lieu  à  Versailles.  A  la  fin 

^    de  la  nuit  du  4  août,  l'Assemblée  décida  qu'un  Te  Deum 

r ""■■■■"■""■ 


14         FETES   ET    CUANTS    DE    LA    HEVOLl^TION    FRANÇAISE. 

sailles,  en  présence  du  roi,  entonné  par  les  députés 
eux-mêmes,  au  son  de  toutes  les  cloches  et  des 
décharges  de  l'artillerie. 

Puis  ce  furent  des  processions,  traversant  tout  Paris. 
Le  10  août,  les  dames  du  marché  Saint-Martin  vont  à 
Sainte-Geneviève,  escortées  par  la  garde  civique,  avec 
tambours  et  musique.  Elles  portent  des  fleurs  à  la 
patronne  de  Paris;  une  messe  «  solennelle  et  musicale» 
est  célébrée,  suivie  du  Te  Deum.  Le  jeudi  30  août,  autre 
procession  à  Sainte-Geneviève.  Troisième  solennité  du 
même  genre  le  4  septembre;  cotte  dernière  a  ceci  de 
particulier  que  c'est  le  faubourg  Saint-Antoine,  c'est-à- 
dire  le  voisinage  de  la  Bastille,  qui  y  figure.  Aussi  les 
ouvriers  du  quartier  ont  eu  l'idée  de  fabriquer  une 
petite  Bastille  en  bois,  que  des  gardes  françaises  por- 
tent sur  leurs  épaules  et  dont  ils  vont  faire  hommage  à 
la  sainte.  Le  cortège  se  développe  longuement,  formé 
d'un  nombre  considérable  de  femmes  vêtues  de  blanc, 
de  douze  cents  hommes  de  la  milice  bourgeoise  avec 
des  fleurs  au  bout  des  fusils  ;  leur  drapeau  neuf  est 
porté  au  milieu  des  drapeaux  noircis  et  déchirés  de 
la  Bastille.  «  Le  bruit  du  tambour,  le  choix  des  instru- 
ments, et  jusqu'au  choix  des  airs,...  tout  donne  un  vif 
intérêt  à  cette  fête  patriotique.  »  Ainsi  s'exprime  un 
témoin,  ajoutant  que  cette  cérémonie  donne  par  avance 
ridée  de  la  fête  qui  suivra  la  proclamation  de  la  Con- 
stitution, et  qui  sera,  dit-il,  «  notre  première  fête 
nationale  ».  Tout  cela  est  d'un  enthousiasme  naïf  qui 
fait  plaisir  à  voir  !  Mais  quels  étaient,  en  1789,  ces  airs 
dont  le  choix  parut  si  heureux  qu'ils  purent  être  appré- 
ciés et  goûtés  au  passage  d'une  procession  ?  Nous 
l'ignorerons  toujours.  Mais  le  fait  seul  d'une  observa- 
tion de  ce  genre,  en  un  tel  moment,  suffit  à  montrer 
quels  étaient,  dans  le  public,  la  justesse  de  l'esprit  et  le 


m 


QUATRE-VINGT-NEUF.  1& 

sentiment  de  la  convenance  musicale  à  cette  époque  voi- 
sine de  la  grande  révolution  de  Gluck. 

Les  plus  caractéristiques  parnrii  les  cérémonies 
de  cette  période  furent  les  bénédictions  des  drapeaux 
des  nouveaux  bataillons.  Chaque  étendard  fut  béni 
d'abord  individuellement  dans  l'église  de  son  district. 
Dès  le  9  août  plusieurs  paroisses  procédèrent  à  cette 
cérémonie.  Le  5  septembre  à  Saint-Roch,  Bailly,  assiste 
à  la  bénédiction  du  drapeau  des  Feuillants;  sa  femme 
fait  la  quête,  accompagnée  par  lui-même,  ce  qui  prête 
à  rire  aux  c  gens  du  bon  ton  ».  Le  12,  fête  analogue,  au 
district  et  à  la  paroisse  des  Blancs-Manteaux.  En  pro- 
vince, le  15  août,  bénédiction  du  drapeau  de  Beaugency  ; 
les  volontaires  d'Orléans  ont  envoyé  une  délégation, 
qui  assiste  à  la  procession  traditionnelle.  Au  commen- 
cement de  septembre,  fête  patriotique  à  Sceaux  :  le  duc 
et  la  duchesse  d'Orléans,  les  ducs  de  Penthièvre  et  dp 
Chartres  y  assistent;  tout  le  pays  est  sous  les  armes. 

Enfin,  la  bénédiction  générale  des  drapeaux  de  la 
garde  nationale  parisienne  eut  lieu  le  27  septembre  à 
Notre-Dame.  Ce  fut,  en  réalité,  le  premier  jour  de  fête 
nationale  pour  Paris.  Dès  le  matin,  les  tambours  bat- 
tirent le  rappel  dans  tous  les  quartiers.  Les  détache- 
ments de  tous  les  bataillons,  avec  les  officiers  au 
complet,  en  grande  tenue  et  hausse-col,  se  formèrent  en 
bataille  devant  l'Hôtel  de  Ville  et  se  rendirent  en  bel 

rdre  à  la  cathédrale.  La  cérémonie  fut  très  solennelle. 

archevêque  bénit  tous  les  drapeaux  l'un  après  l'autre; 
l'abbé  Fauchet  prononça  un  discours  sur  la  liberté 
française,  dont  les  idées  libérales  trouvèrent  un  écho 

ans  la  plus  grande  partie  de  l'auditoire  :  «  Le  bruit 

es  instruments  militaires,  l'influence  de  la  religion,  le 
silence  des  cérémonies,  la  nouveauté  du  spectacle 
émurent  fortement  le  peuple  et  les  soldats  citoyens  ». 


L 


16    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

Deux  ans  après,  on  se  souvenait  encore  de  cette  impres- 
sion :  un  journal,  rappelant  à  grands  traits  les  œuvres 
composées  par  Gossec  pour  les  fêtes  nationales,  citait 
avec  éloges  t  ses  symphonies  militaires  lors  de  la  béné- 
diction générale  des  drapeaux  de  la  garde  nationale  ». 

Ainsi  naquirent  spontanément  les  premières  fêtes  de 
la  Révolution.  En  réalité,  la  formule  en  fut  trouvée  dès 
le  premier  jour,  non  par  une  imagination  isolée,  mais 
par  un  accord  tacite  de  tout  le  peuple  :  elle  fut  purement 
et  simplement  appliquée  et  développée  par  la  suite, 
sans  que  rien  de  fondamental  fût  changé  à  l'esprit  pri- 
mitif. Qu'y  voyons-nous  en  effet?  une  manifestation  à 
la  fois  religieuse  et  patriotique  :  des  chants  d'église  et 
des  chants  guerriers.  Ce  double  courant  régnera  sur 
toutes  les  fêtes  nationales  qui  se  multiplieront  dans  les 
dix  années  suivantes;  le  souffle  religieux  même  survivra 
à  l'abolition  momentanée  du  culte,  suivant  une  autre 
inspiration,  mais  dominant  toujours. 

Enfin,  pour  quil  ne  manque  rien,  l'organisation 
matérielle  est  près  d'être  terminée  :  la  Révolution  a 
trouvé  déjà  les  artistes  qu'il  lui  faut  pour  faire  retentir 
sa  grande  voix. 

Tout  est  à  souhait  pour  une  fête  grandiose. 

Nulle  ne  le  sera  plus  que  celle  qui  se  prépare  :  le 
premier  anniversaire  du  14  juillet. 


CHAPITRE  II 

LA   FÊTE   DE    LA   FÉDÉRATION 

(14    JUILLET    1790) 


Ce  n'est  pas  à  nous  qu'il  appartient  de  dire  ce  que  lut 
cette  journée.  D'un  accord  unanime,  les  historiens  attes- 
tent qu'un  tel  élan  de  fraternité  ne  s'est  jamais  vu.  Pour 
la  première  fois,  les  hommes  de  la  même  patrie,  hier 
séparés  par  des  divisions  arbitraires,  comprirent  qu'ils 
n'étaient  point  des  étrangers;  ils  se  sentirent  unis,  amis, 
frères;  et  leur  cœur  se  souleva  d'un  enthousiasme 
immense. 

«   O   Joie!...   Nous   entrons   ivres  d'ardeur  dans  ton 
sanctuaire  !  Ta  magie  rapproche  ce  que  les  conventions 
nt  sévèrement  désuni  :  sous  ton  aile  si  douce,  tous  les 
mmes  deviennent  des  frères....  » 

Ces  paroles  de  l'ode  de  Schiller,  où  Beethoven  a  mis 
ute  son  àme,  et  qui.  par  lui  traduites  dans  la  langue 
iverselle,  devraient  devenir  l'hymne  de  i'humanité, 
Semblent  être  le  résumé  de  ce  qu'éprouva  le  peuple  de 
^Jrance  en  ce  jour.  Car  ce  n'est  pas  seulement  sur  Paris 
^Btte  régna   cet  enthousiasme  fraternel,   mais  la  nation 

L 


V» 

c 


18         FETES   ET    CHANTS   DE   LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

entière  le  ressentit.  Non  seulement  le  Champ  de  Mars 
contenait,  avec  le  peuple  de  la  capitale,  les  représentants 
des  quatre-vingt-trois  départements,  mais  en  même 
temps  les  quatre-vingt-trois  chefs-lieux  réunissaient 
dans  un  but  semblable  les  délégués  de  leurs  communes: 
et,  dans  ces  communes  mêmes,  jusqu'au  fond  des  plus 
humbles  villages,  les  habitants  qui  n'avaient  pu  porter 
au  loin  leur  hommage  étaipnt  rassemblés,  dans  la  même 
pensée  et  pour  le  même  vœu.  De  telle  façon  qu'à  cette 
heure  inoubliable,  tous  les  habitants  de  la  France,  dans 
un  entraînement  irrésistible,  prêtèrent  le  même  serment. 
Quel  serment?  Certes,  beaucoup  eussent  été  embar- 
rassés d'en  dégager  nettement  l'idée;  mais  à  coup  sûr 
elle  était  pure  et  grande,  comprenant  des  aspirations 
vagues  d'amour  de  l'humanité,  de  rénovation,  d'indépen- 
dance, parmi  lesquelles  se  précisait  le  sentiment  d'unité 
de  la  patrie. 

Une  chanson,  bientôt  populaire  dans  toute  la  France, 
fut  la  première  nianifestation  lyrique  de  cet  élan 
des  cœurs.  Elle  naquit  spontanément  des  circon- 
stances. 

La  fête  ne  s'organisait  pas  sans  difficultés  :  cette  réu- 
nion imposante  des  citoyens  de  la  France  entière,  cette 
invasion  de  la  capitale  par  une  foule  immense,  venue  de 
partout  et  sur  les  intentions  de  laquelle  on  pouvait  se 
méprendre,  effrayait  les  politiques.  Ils  tentèrent  d'en- 
rayer, mais  en  vain  :  quelle  force  eût  été  capable  d'ar- 
rêter un  élan  pareil?  Le  peuple  opposa  une  résistance 
tenace,  et  qui  ne  désespéra  jamais.  «  Ça  ira!  *,  répétait- 
il  sans  cesse.  Et  sur  ce  mot,  associé  à  un  air  en  vogue,  se 
fît  une  chanson  au  son  de  laquelle  se  prépara  la  fête,  et 
qui,  jusqu'à  la  Marseillaise,  resta  le  principal  chant  de 
ralliement  de  la  Révolution. 

Le  Champ    de   Mars  avait  été   choisi  pour  le  lieu  de 


I 


LA    FETE    DE   LA   FEDERATION.  19 

Tauguste  cérémonie.  Il  y  fallait  faire  des  travaux  de  ter- 
rassement considérables  :  l'autorité,  dans  son  évidente 
mauvaise  volonté,  n'y  mit  qu'un  nombre  insuffisant  d'ou- 
vriers. Mais  sa  tactique  fut  tôt  déjouée  :  le  peuple 
accourut  en  foule,  et,  malgré  des  résistances  de  plus  en 
plus  timides,  entreprit  de  faire  lui-même  la  besogne. 
Toutes  les  classes  de  la  société  s'y  mirent  avec  entrain  : 
on  alla  bientôt  au  Champ  de  Mars  comme  à  une  partie 
de  plaisir.  Les  corporations  des  métiers  arrivaient, 
marchant  bannière  au  vent,  les  travailleurs  portant  sur 
l'épaule  la  pelle  ou  la  pioche,  armes  pacifiques;  un  corps 
de  musique  les  accompagnait,  jouant  le  gai  Ça  ira  éga- 
litaire,  nullement  sanguinaire  comme  on  lui  en  a  fait  à 
tort  la  réputation.  «  Ce  chant,  dit  Michelet,  fut  un 
viatique,  un  soutien,  comme  les  proses  que  chantèrent 
les  pèlerins  qui  bâtirent  révolutionnairement  au  Moyen 
âge  les  cathédrales  de  Chartres  et  de  Strasbourg.  Le 
Parisien  le  chanta  avec  une  mesure  pressée,  une  vivacité 
violente,  en  préparant  le  Champ  de  la  Fédération,  en 
retournant  le  Champ  de  Mars....  Des  orchestres  ambu- 
lants animaient  les  travailleurs;  eux-mêmes,  en  nivelant 
la  terre,  chantaient  ce  chant  niveleur  :  Ah  !  ça  ira  !  ça  ira  ! 
ça  ira  !  Celui  qui  s'élève,  on  l'abaissera.  » 
Précisons,  sans  trop  nous  y  attarder,  l'histoire  de 
ette  chanson,  en  nous  gardant  de  revenir  sur  d'inutiles 
réfutations  de  légendes,  et  nous  en  tenant  aux  données 
ositives  acquises  définitivement. 

Le  Ça  ira  est  un  produit  essentiellement  parisien.  L'air 
st  celui  d'une  contredanse  dont  le  titre  :  le  Carillon 
ational,  et  l'auteur  :  Bécourt,  sont  parfaitement  connus 
t  n'ont  jamais  cessé  de  l'être.  Il  sort  donc  des  bals  de 
aris  :  c'est  là  que  le  peuple,  ayant  dansé  sur  son  rythme 
alerte  et  guilleret,  le  prit  un  soir  pour  le  porter  le  len- 
emain  dans  le  champ  de  l'égalité  labouré  par  ses  mains. 


20         FETES   ET    CHANTS   DE   LA   REVOLUTION    FRANÇAISE. 

Le  titre,  répondant  aux  préoccupations  du  jour,  atteste 
à  lui  seul  que  l'air  était  dans  sa  nouveauté.  On  a  dit, 
répété  même  avec  complaisance,  que  Marie-Antoinette 
aimait  à  le  jouer  sur  son  clavecin,  si  bien  que  la  foule, 
défilant  devant  les  Tuileries,  le  saisit  au  passage  et  le 
porta  tout  droit  au  Champ  de  Mars;  mais,  tout  bien  con- 
sidéré, il  apparaît  que  c'est  là  encore  une  de  ces  histoires 
faites  après  coup  qu'il  vaut  mieux  ne  pas  retenir.  Renon- 
çons donc  à  attribuer  à  la  reine,  protectrice  de  Gluck, 
aucune  part  à  la  production  du  Ça  ira  i  ! 

Quant  aux  paroles,  c'est,  à  ce  qu'il  me  semble,  chose 
bien  oiseuse  que  de  s'attarder  à  en  chercher  l'original 
et  l'auteur.  A  vrai  dire,  les  paroles  du  Ça  ira,  cela  n'existe 
pas  —  du  moins  en  tant  que  chanson  populaire.  Il  n'y  a, 
dans  cette  chanson,  que  deux  choses  qui  comptent  :  l'air, 
de  style  essentiellement  instrumental,  nullement  fait 
pour  être  chanté,  et  les  deux  mots  répétés  du  refrain. 
Pour  ceux-ci,  des  contemporains  dignes  de  foi  ont  rap- 
porté qu'ils  étaient  entrés  dans  le  jargon  du  peuple  de 
Paris  par  imitation  d'un  propos  familier  de  Franklin, 
lequel,  quand  on  lui  demandait  ce  qu'il  pensait  du  succès 
de  la  révolution  américaine,  répondait  obstinément  : 
«  Ça  ira!  •»  Les  trois  syllabes  de  ce  dicton  s'adaptent 
parfaitement  au  rythme  de  l'air  de  danse  :  Si  le  quel- 
conque gamin  de  Paris  qui  eut  le  premier  l'idée  de  les 
chanter  ensemble   avait  eu  le   soin  de  conserver  son 

1.  Le  regretté  Gustave  Isambert,  dans  une  tliàtolre  du  «  Ça  ira  » 
qui  est  ce  que  l'on  a  écrit  de  mieux  sur  ce  sujet  {la  dévolution 
française  du  14  juin  1899)  raille  avec  esprit  les  écrivains  qui  ont 
bénévolement  accueilli  ce  propos  :  «  Le  Ça  ira  qu'on  aurait  hurlé 
sur  l'échafaud  de  Marie-Antoinette  et  qui  lui  aurait  rappelé 
cruellement  le  temps  où  elle  aimait  à  jouer  sur  son  clavecin  la 
contredanse  de  Bécourt,  —  un  effet  de  Contraste  que  plus  de 
trente  littérateurs,  à  ma  connaissance,  se  sont  pieusement  trans- 
mis ».  Je  prends  bien  volontiers  pour  moi  la  part  qui  me  revient 
légitimement  dans  cette  aimable  ironie  ! 


LA    FÊTE    DE   LA    FEDEHATIO.N.  21 

nom  à  la  postérité,  nous  le  reconnaîtrions  pour  l'auteur 
de  la  chanson.  Dans  l'ignorance  où  nous  en  sommes, 
il  faut  donc  dire  que  cet  auteur  est  Franklin,  collabora- 
teur involontaire  et  étonné  du  musicien  de  bals  publics, 
violon  à  l'orchestre  du  théâtre  des  Beaujolais,  Bécourt, 
puisqu'il  faut  l'appeler  par  son  nom,  dans  la  composi- 
tion de  l'œuvre  qu'Anacharsis  Clootz,  toujours  sensible, 
qualifiait  :  «  Notre  ranz  des  vaches  »,  et  qui,  jusqu'en 
1792,  eut  l'honneur  immérité  de  jouer  le  rôle  de  premier 
chant  national  de  la  Révolution. 

Il  existe  cependant  des  paroles  (je  n'ose  dire  des  vers) 
imprimées  sous  la  musique  sur  de  petites  feuilles 
volantes  que  les  marchands  de  chansons  vendaient  au 
peuple;  les  quelques  exemplaires  qui  en  subsistent  sont 
conservés  comme  de  rares  curiosités,  et  l'on  a  tour  à 
tour  présenté  ceux  qui  les  ont  signées  comme  le  «  véri- 
table auteur  »  du  Ça  ira.  Ceux  qu'on  a  principalement 
désignés  sont  Ladre,  Dupuis,  Déduit,  Huron,  Poirier.  Le 
premier,  professionnel  de  la  chanson  des  rues,  expert  à 
faire  valoir  ses  talents  publics,  a  eu  notamment  la  for- 
tune de  jouir  de  la  renommée  qu'il  ambitionnait  :  on  le 
vit,  en  l'an  II,  demander  une  récompense  nationale 
comme  étant  «  l'auteur  des  paroles  du  Ça  ira  de  1790  », 
et  sa  prétention,  dit  G.  Isambert,  a  si  bien  porté  que  la 
plupart  des  recueils  de  chansons  populaires  ont  cité, 
pour  texte  du  Ça  ira,  les  couplets  de  Ladre,  légèrement 
dérangés  dans  la  transmission,  et  n'en  soupçonnent 
point  d'autres. 

J'ai  signalé  moi-même,  il  y  a  fort  longtemps,  l'exis- 
tence d'une  de  ces  feuilles  volantes,  reliée  dans  un 
recueil  factice  de  «  Chansons  des  rues  >  sous  ce  titre  : 
Couplets  chaulés  aa  Champ  de  Mars  le  Hi  juillet,  dans  le 
moment  quon  prêtait  le  serment  fédéralif  sur  l'autel  de  la 
Liberté;  paroles  sur  VAlleluia,  alternant  avec  celles  du 


22         FKTES   ET    CHANTS   DE    LA   RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

Ça  ira  par  Lad  Ré  *.  Mais  cette  indication  de  date  n'éta- 
blit aucune  antériorité  en  sa  faveur.  Il  y  avait  beau 
temps,  le  jour  du  14  juillet,  que  Ça  ira  était  populaire! 
A  cette  date  même,  le  peuple  chanta  sur  l'air  de  Bécourt, 
tout  au  moins  sur  sa  première  reprise,  bien  d'autres 
paroles,  —  par  exemple  celles  qui  font  allusion  au 
mauvais  temps  : 

Ah!  ça  ira,  ca  ira,  ca  ira. 
Eu  dépit  d'z'aristocrat'  et  d'ia  pluie; 

Ah!  ca  ira,  ca  ira.  ga  ira, 
Nous  nous  mouillerons,  mais  ça  finira. 

Je  sais  un  autre  couplet,  inspiré  par  la  même  cause, 
qui,  sans  avoir  été  imprimé  (et  il  faut  avouer  qu'il 
méritait  peu  de  l'être)  a  traversé  les  cent  dix-sept 
années  qui  nous  séparent  du  14  juillet  1790  par  la  seule 
tradition  orale,  comme  une  vraie  chanson  populaire.  Le 
Voici  tel  qu'il  me  fut  donné  de  le  recueillir  au  cours  de 
recherches  sur  le  folklore  : 

Ça  m'coule  au  dos,  coule  au  dos,  coule  au  dos. 

En  revenant  du  Champ  de  Mars: 
Ça  m'coule  au  dos,  coule  au  dos,  coule  au  dos. 

Je  suis  mouillé  jusques  aux  os. 

Qué'qu'  ça  m'fait  à  moi  d'èt'mouillé. 
Quand  c'est  pour  la  Liberté? 
Quand  il  tomb'rait  des-z-liall'bardes 
Qui  m'mouill'raient  moi-z-et  mes-zhardes, 
J'en  crierais  encore  plus  haut  : 
Ça  m'coule  au  dos,  etc.  2. 

La  voilà,  la  vraie  chanson  de  la  fête  de  la  Fédération! 
Ne  croirait  on  pas  l'entendre  chanter  par  les  voix  fron- 


1.  Les  Chansons  de  la  Révolution,  article  de  la  Nouvelle  Revue  du 
T'^juin  1884.  Le  document  dont  il  est  fait  mention  se  trouve  à 
la  Bibliothè(|ue  de  la  Ville  de  Paris. 

2.  Ce  couplet,  dans  la  musicfue  du(|uel  on  reconnaît  distincte- 
ment l'air  Ça  ira,  mais  déformé  (dans  le  sens  de  la  simplification) 
de  la  façon  la  plus   curieuse,   m'a   été   communiqué    récemment 


LA    FETE    DE    LA    FEDERATION.  23 

denses  du  peuple  de  Paris,  rentrant  dans  la  ville  après 
avoir  éprouvé  l'émotion  grandiose  du  serment,  et  se 
moquant  bien  du  reste? 

De  fait,  ce  que  le  Ça  ira  nous  offre  de  plus  intéressant 
à  retenir  appartient  à  la  tradition  purement  orale.  Les 
paroles  vraiment  populaires  ne  sont  pas  celles  qu'on  a 
imprimées,  mais  celles  qui  se  répètent  de  bouche  en 
bouche.  En  faut-il  un  exemple  plus  significatif  que  celui 
des  deux  vers  bien  connus  :  «  Les  aristocrates  à  la  lan- 
terne! Les  aristocrates  on  les  pendra!  »  On  a  cru  pou- 
voir contester  que  ces  vers  aient  été  chantés  dans  le 
Ça  ira  révolutionnaire.  C'est  nier  l'évidence.  Mais, 
objecte-ton,  on  ne  les  trouve  pas  dans  les  chanson- 
niers du  temps.  En  fût-il  ainsi  que  cela  ne  prouverait 
rien.  Les  chansons  ne  sont  pas  faites  pour  être  impri- 
mées ou  écrites,  mais  pour  être  chantées.  Or,  ces 
paroles  ont  laissé  un  souvenir  si  universel  qu'il  est 
inadmissible  de  ne  voir  en  elles  qu'une  invention  pos- 
térieure et  contre-révolutionnaire.  Au  reste,  cela  n'est 
pas.  Si  M.  Constant  Pierre  n'en  a  rien  su  retrouver  au 
cours  de  ses  laborieuses  recherches,  déjà  Gustave 
Isambert  en  avait  signalé  la  présence  en  deux  endroits 
d'un  certain  Dictionnaire  laconique  ou  Étrennes  aux  déma- 
gogues, écrit  réactionnaire  de  1791,  qui,  bien  d'accord 
avec  la  tradition  postérieure,  atteste  que  les  vers  incri- 
minés étaient  parfaitement  connus  l'un  et  l'autre  et 
chantés  par  le  peuple  de  Paris* 

Mais  j'ai  moi-même  à  offrir  mieux  que  tout  cela  :  une 

par  une  personne  dont  la  mère,  encore  vivante,  le  tenait  directe- 
ment de  son  grand-père,  spectateur  de  la  journée  historique  du 
14  juillet  1790  :  devenu  vieux,  celui-ci  aimait  à  le  chanter  à  sa 
petite-fille,  (jui  en  a  conservé  fidèlement  la  mémoire.  C'est  ainsi 
(fue  le  Ça  ira,  prétendu  monument  de  la  sauvagerie  révolution- 
naire, a  traversé  le  siècle  tout  entier  sous  la  forme  d'une  chanson 
pour  amuser  les  enfants! 


24         FETES    ET    CHANTS    DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

citation  absolument  contemporaine,  qu'on  peut  s'étonner 
de  n'avoir  pas  vu  reproduire  encore,  car  elle  provient 
du  plus  célèbre  des  périodiques  français,  le  Mercure. 
Celui-ci,  rendant  compte  dans  le  numéro  même  de 
juillet  1790  des  préparatifs  de  la  fête,  imprime  ces 
lignes  qui,  en  même  temps  qu'elles  nous  apportent  un 
document  décisif,  vont  ajouter  un  nouveau  traita  la 
physionomie  du  Paris  de  la  Fédération  : 

«  La  musique  et  les  cris  de  joie  se  mêlaient  aux  lieux 
communs  contre  les  aristocrates.  Le  refrain  de  la  plu- 
part de  ces  chansons  était  :  *  Ça  ira  !  Les  aristocrates  à 
la  lanterne!  Crèvent  les  aristocrates!  *  Et  autres  facé- 
ties fraternelles  que  les  dames  éperdues  de  la  Démo- 
cratie, et  les  journalistes  à  l'esprit  de  vin,  nomment 
des  hymnes  patriotiques.  » 

Il  résulte  de  tous  ces  faits,  il  ressort  de  l'expression 
même  :  c  A  la  lanterne!  »  (laquelle,  mise  en  usage  au 
lendemain  de  la  prise  de  la  Bastille,  était  déjà  vieille 
en  juillet  1790)  que  le  Ça  ira  n'est  point  du  tout  une 
chanson  de  quatre-vingt-treize.  Quant  à  la  signification 
qu'elle  eut,  est-il  vraiment  si  nécessaire  de  se  voiler  la 
face  pour  en  parler?  «  On  les  pendra!  »  Vraiment,  en 
chansons,  cela  a  bien  de  l'importance!  Parole  de  défi, 
soit,  mais  plus  gouailleuse  que  sérieusement  mena- 
çante. Ne  venons-nous  pas  de  voir  l'aristocratique  Mer- 
cure de  France  la  traiter  simplement  de  «  facétie  »?  Aussi 
bien,  tous  les  partis  s'envoyaient  mutuellement  pendre  : 
témoin  cet  autre  couplet,  qu'on  a  trouvé  imprimé  trois 
mois  après  la  Fédération,  à  la  suite  d'une  manifesta- 
tion d'officiers  oîi  il  fut  chanté  : 

Ah  !  ça  ira,  (.a  ira,  ça  ira. 
Les  démocrates  à  la  lanterne; 

Ah  !  ça  ira,  ça  ira,  ça  ira  ! 
Tous  les  députés  on  les  pendra. 


LA    FETE    DE   LA    FEDERATION.  25 

Nous  devons  donc  conclure  que  les  deux  vers  en 
(juestion,  avec  le  refrain,  plus  primitif  encore,  appliqués 
à  la  première  reprise  de  la  mélodie  de  Bécourt,  consti- 
tuent tout  le  Ça  ira,  le  vrai  Ça  ira  populaire.  Et  ce  n'est 
ni  Ladre,  ni  aucun  des  rimailleurs  qui,  en  même  temps 
que  lui,  voulurent  profiter  de  la  vogue  de  l'air  et  du 
refrain  pour  y  ajouter  leurs  paroles,  qui  a  droit  au  titre 
d'auteur  du  Ça  ira.  Le  Ça  ira  est  de  tout  le  monde. 

Au  reste  (il  faut  insister  sur  ce  point  dans  un  ouvrage 
qui  est  surtout  une  étude  musicale),  le  Ça  ira,  avec  ses 
paroles  multiples  et  fugitives,  n'est  pas  à  proprement 
parler  une  chanson  :  c'est  un  air,  un  air  essentielle- 
ment instrumental.  Sa  contexture  mélodique,  ses  notes 
rapides,  ses  reprises  en  des  tonalités  diverses,  surtout 
l'étendue  de  son  intonation,  le  rendent  à  proprement 
parler  inchantable.  Cette  intonation  n'embrasse  pas 
moins  de  deux  octaves  et  une  tierce  majeure  :  quelle 
voix,  si  ce  n'est  celle  du  virtuose  le  plus  exercé,  pour- 
rait faire  entendre  un  tel  chant  dans  un  mouvement 
convenable?  C'est  là  une  des  raisons  qui  permettent 
d'affirmer  que  les  couplets  de  Ladre,  si  maladroite- 
ment adaptés  à  l'air  entier,  n'ont  jamais  été  chantés 
par  le  peuple,  et  que  celui-ci  n'a  jamais  connu,  en  tant 
que  chanson  à  son  usage,  que  la  première  reprise  :  il  la 
déforma  d'ailleurs  à  cœur  joie. 

Par  contre,  l'air  convient  parfaitement  aux  instru- 
ments tels  que  les  violons,  pour  lesquels  il  fut  écrit,  ou 
les  instruments  militaires,  clarinettes,  flûtes,  auxquels 
il  fut  adapté  dès  la  première  heure.  Il  était  joué  sous 
cette  forme  instrumentale  pendant  les  préparatifs  mêmes 
de  la  fête  du  Champ  de  Mars.  «  Les  corporations  d'ou- 
vriers de  la  capitale  étaient  précédées  de  musique  ou 
de  tambour  »,  dit  le  Moniteur  du  il  juillet;  d'autres 
journaux,  cités  ailleurs,  la  Chronique  de  Paris,  le  Cour- 


26         FKÏES    ET    CIJANTS   DE    LA   REVOLUTION    FRANÇAISE. 

rier  des  83  départements,  donnent  des  renseignements 
analogues,  insistant  sur  la  popularité  déjà  universelle 
du  Ça  ira.  Il  fut  bientôt  adopté  parles  musiques  mili- 
taires, qui  le  jouaient  dans  les  marches,  à  la  parade, 
dans  les  fêtes  civiques.  La  musique  de  la  garde 
nationale  de  Paris,  en  l'exécutant  sous  la  direction 
de  son  lieutenant  maître  de  musique  Gossec,  dans 
les  cérémonies  patriotiques,  devant  les  Tuileries,  en 
la  présence  du  roi  (qui  aurait  préféré  entendre  l'air 
plus  doux  :  «  Où  peut-on  être  mieux  qu'au  sein  de  sa 
famille  »),  plus  tard  enfin  jusque  dans  l'enceinte  de  la 
Convention,  contribua  à  en  faire  une  espèce  de  chant 
officiel  de  la  Révolution.  11  fut  joué  sur  le  champ  de 
bataille  de  Valmy,  après  la  victoire.  Enfin  c'est  l'abus 
qu'on  en  fit  qui  causa  la  naissance  de  la  Marseillaise,  dans 
cette  musicale  autant  que  patriote  ville  de  Strasbourg, 
où,  pendant  toute  la  journée  du  25  avril  1792,  tandis 
qu'il  proclamait  la  guerre,  le  maire  Dietrich  l'entendait 
répéter  obstinément  à  ses  oreilles,  et  en  éprouvait  une 
impatience  qui,  le  soir,  le  détermina  à  réclamer  de 
Rouget  de  Liste  la  composition  d'un  aufre  chant  plus 
digne  d'être  le  chant  de  la  nation  française.  Et  il  est 
bien  vrai  que  le  sublime  cri  d'angoisse  et  d'élan  patrio- 
tique qui  surgit  dans  la  nuit  suivante  devait  nécessaire- 
ment éteindre  les  sons  grêles  de  la  petite  contredanse 
parisienne  promue  pour  un  temps  à  la  dignité  inattendue 
d'hymne  national. 

Revenons  à  la  fêle  elle  même. 

Le  grand  jour  arriva,  ou,  pour  mieux  dire,  la  grande 
semaine.  Les  envoyés  des  départements  —  certains 
avaient  traversé  à  pied  plus  de  la  moitié  de  la  France 
—  étaient  entrés  dans  Paris  et  avaient  présenté  au  roi  leurs 
premiers  hommages.  Tout  était  prêt  pour  le  quatorze. 


LA    FETE    DE    LA    FEDERATION.  27 

Déjà  la  veille  une  cérémonie  imposante,  non  dcnuoe 
de  grandeur  sous  ses  apprêts  naïvement  pompeux,  avait 
eu  lieu  à  Notre-Dame.  Les  électeuis  de  Paris  ayant 
décidé  que,  chaque  année,  au  14  juillet,  un  Te  Deam 
solennel  serait  chanté  dans  la  cathédrale,  les  artistes 
des  théâtres  de  musique  ne  voulurent  pas  que  leur  zèle 
parût  inférieur  à  celui  de  toute  la  population  et  propo- 
sèrent leur  concours  pour  l'exécution  de  ce  chant  d'ac- 
tions de  grâce. 

L'initiative  vient  de  l'Opéra  :  ses  membres  nommèrent 
des  commissaires,  «  MM.  Chardini,  Cavalhies,  Sallentin, 
Rochefort  et  Guenin,  à  l'effet  d'engager  tous  les  artistes 
leurs  collègues  à  se  réunir  à  eux  pour  coopérer  annuel- 
lement à  la  plus  parfaite  exécution  de  cette  cérémonie; 
ces  commissaires  furent  députés  auprès  de  MM.  les 
électeurs  de  1789,  tant  pour  donner  communication  de 
la  délibération  que  pour  s'entendre  sur  tout  ce  qui 
sera  relatif  à  la  cérémonie  >.  C'est  le  Journal  de  Paris, 
l'organe  favori  des  artistes  des  théâtres,  encore  qu'en- 
taché d'aristocratie,  qui  insérait  ce  communiqué;  il 
ajoutait  :  «  Demain  mardi  13,  ce  Te  Deiim  sera  exécuté 
dans  l'église  métropolitaine  de  Paris,  suivant  le  vœu 
de  MM.  les  électeurs  de  1789  ». 

Tous  les  artistes  de  Paris  se  rendirent  effectivement 
à  Notre-Dame  le  13  juillet  :  les  musiciens  de  l'Opéra,  du 
théâtre  de  Monsieur,  des  Italiens,  des  Français,  de  la 
troupe  Montansier  et  des  autres  spectacles,  tous, 
jusqu'à  ceux  d'Audi not  et  de  Nicolet,  répondirent  à 
l'appel.  Il  en  vint,  dit-on,  plus  de  six  cents.  L'exécution 
était  dirigée  par  Rey,  chef  d'orchestre  de  l'Opéra; 
Mlle  Rousselois,  Chéron  et  Lays  chantèrent  les  soli. 

La  cérémonie  ne  fut  pas  bornée  à  un  simple  Te  Deum; 
on  y  donna  encore  la  première  audition  d'une  œuvre 
lyrique   qu'on   pourra    être   surpris   de    voir  jouer   en 


28         FETES    ET    CHANTS    DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

pareil  lieu  :  la  Prise  de  la  Baslille,  hiérodrame  tiré  des 
des  livres  saints,  paroles  et  musique  de  Marc-Antoine 
Désaugiers. 

Époque  étonnante  où  la  concorde  et  la  fraternité 
étaient  assez  fortes  pour  réaliser  de  pareilles  alliances  ! 
Dans  la  cantate,  ou  hiérodrame,  de  Désaugiers,  le 
récit  de  la  prise  de  la  Bastille  était  fait  sur  le  ton  pro- 
phétique de  rÉcriture,  avec  des  fragments  de  strophes 
empruntées  aux  auteurs  sacrés. 

Au  début,  un  citoyen  venait  annoncer  au  peuple 
c  l'exil  d'un  ministre  qui  avait  sa  confiance  »  : 

Le  citoyen. 


Populi  lugetc...  et  gaudium  ves- 
trum  convertatur  in  mœroreni. 
(Jac,  4,  9.) 


Peuples,  gémissez,  et  <iue 
votre  joie  se  change  en  tris- 
tesse. 


Le  peuple. 

Quare?  \      Pouniuoi? 

Le  citoyen, 
Protector  noster  abest.  \      Notre  protecteur  est  éloigné. 

Le  peuple. 
//<'uno6is  misens/(Psnl.  110.  5.)  j       Malheureux    tjue   nous  som- 

j  mes! 

[Le  tocsin  se  fait  entendre.) 

Les  femmes. 

Dieu,  jetez  un  coup  d'œil 
compatissant  sur  nous  et  nos 
enfants. 


Deus,  respice  super  nos  et  super 
filios  nostros.  (Psal.  113,  13.) 


Tous   ENSEMBLE. 

O  Deus,  adjuva  nos.  (Ps.  78.  9.)  |       0  Dieu  !  secourez-nous. 

Là-dessus,  le  citoyen  coryphée,  de  son  air  inspiré, 
exhortait  le  peuple  à  combattre,  car  il  le  jugeait  digne  de 
la  liberté  :  «  Vos  enim  ad  liberlaiem  vocaii  eslis  »).  Donc, 
après  une  phrase  martiale  entonnée  par  les  solistes  et 


LA    FETE   DE   LA    FEDERATION. 


29 


reprise  par  tout  le  peuple,  une  marche  militaire  à 
l'orchestre  décrivait  l'attaque  de  la  Bastille;  le  canon 
tonnait,  les  clairons  sonnaient  la  charge;  soudain, 
l'orchestre  tout  entier  faisait  explosion;  c'était  la  fin  du 
combat;  le  peuple  et  le  coryphée  lançaient  une  dernière 
phrase  tirée  du  livre  de  Judith  : 


Ëxpulsi  siint  (inimici)  nec  potiie- 
rant  stare.  Et  eriint  opprobriurn 
in  (jentibus. 

PopiiU,  laudate  Deiim. 


Nos  ennemis  sont  fugitifs,  ils 
n'ont  pu  nous  résister  et  ils  seront 
en  opprobre  parmi  les  nations. 

Peuples,  louez  Dieu. 


Et  tout  le  monde  entonnait  le  Te  Deiim. 
C'est  ainsi  que  la  prise  de  la  Bastille  fut,  au  jour  de 
son  anniversaire,  chantée  en  pleine  église  Notre-Dame, 
sur  des  versets  des  deux  Testaments.  Le  fut-elle 
en  latin  ou  en  français"?  Nous  ne  saurions  le  dire  :  les 
documents  contemporains  donnent  le  texte  dans  les  deux 
langues,  tel  que  nous  l'avons  reproduit;  mais  comme 
l'hiérodrame  se  maintint  au  répertoire  des  fêtes  natio- 
nales jusqu'à  une  époque  postérieure  à  la  fermeture  des 
églises,  nous  pourrions  croire  que  ce  long  succès  fut  dû 
en  partie  à  l'usage  de  la  langue  populaire,  le  français. 
Nous  le  retrouvons  jusque  sur  le  programe  de  la  fête  du 
i  4  juillet  4794  ;  mais,  à  cette  époque  de  luttes  désespérées, 
le  Te  Deum  d'actions  de  grâce  ne  fut  pas  chanté  à  la  fin  : 
il  fut  remplacé,  en  manière  de  conclusion,  par  le  chœur 
&Armide,  plein  d'une  agitation  belliqueuse  :  «  Poursui- 
ns  jusqu'au  trépas  l'ennemi  qui  nous  offense!  » 
Quoi  qu'il  en  soit,  l'œuvre,  dans  son  ensemble,  pro- 
duisit un  grand  effet,  si  nous  en  jugeons  par  les  comptes 
rendus  du  lendemain,  qui  marquent  une  admiration 
nnée  : 

«    L'ouverture,  dit  l'un,   fut   un  morceau  noble  qui 
nétra  les  âmes  et  les  amena  par  une  pénible  anxiété 


30         FETES    ET    CUAXTS    DE   LA   REVOLUTION    FRANÇAISE. 

à  un  récitatif  qui  rappelait  des  souvenirs  terribles  ;  à 
ce  morceau  succédait  un  chœur  d'instruments  et 
de  voix  qui  firent  retentir  la  voûte  du  temple  et  gla- 
cèrent d'effroi  tous  les  cœurs;  mais  la  terreur  fut 
à  son  comble  lorsqu'une  cloche  lugubre  sonna  le 
tocsin.  Chacun  se  regardoit  d'un  air  inquiet  et  se 
croyoit  encore  au  14  juillet  1789.  Bientôt  un  autre 
récitatif  se  fait  entendre,  change  la  disposition  des 
ftmes  et  les  élève  peu  à  peu  au  degré  d'enthousiasme 
que  devoit  inspirer  la  fête  du  lendemain.  » 

Un  autre  s'exprime  ainsi  : 

«  Cette  nouvelle  et  superbe  composition  doit  mettre 
le  sceau  à  la  réputation  de  Désaugiers  et  le  ranger 
parmi  les  Philidor,  les  Giroust,  les  Gossec,  les  Monssini 
(iMonsigny),  enfin  parmi  nos  plus  célèbres  composi- 
teurs. » 

Enfin,  le  Journal  de  Paris,  le  grand  juge  en  matière 
d'art,  déclare  que  «  la  musique  de  M.  Désaugiers  ne 
peut  qu'ajouter  à  la  réputation  de  ce  compositeur,  très 
avantageusement  connu  par  d'autres  productions.  On  y 
a  trouvé  de  la  chaleur,  du  mouvement,  et  surtout  un 
très  grand  effet  dans  la  peinture  de  l'escalade  et  de  la 
prise  de  la  forteresse  •». 

C'est  tout  ce  que  saurons  jamais  de  l'œuvre  d'un 
compositeur  plus  connu  par  son  fils,  chansonnier  célè- 
bre, que  par  ses  propres  ouvrages,  car  la  partition  de 
la  Prise  de  la  Bastille  ne  fut  pas  publiée  et  semble  avoir 
été  détruite,  tout  au  moins  perdue. 

Mais  la  cérémonie  de  Notre-Dame  n'était  qu'un  pro- 
logue. Venons-en  à  l'action  principale. 


LA    FETE    DE    LA    FEDERATION.  31 

i 

^™^  Ce  qui  frappe  tout  d'abord,  lorsqu  on  considère  au 
seul  point  de  vue  extérieur  le  spectacle  de  la  fête  de  la 
Fédération,  c'est  l'ampleur  de  la  conception  générale 
jointe  à  l'heureuse  simplicité  de  la  réalisation. 

Le  Champ  de  Mars,  transformé  en  une  arène  immense, 
présentait  un  aspect  aussi  grandiose  qu'harmonieuse- 
ment proportionné.  Un  talus,  sur  lequel  s'étageaient 
les  gradins  destinés  au  peuple,  formait  tout  autour 
une  vaste  ellipse;  des  arbres  le  couronnaient  de  leur 
verdure  ondoyante.  Au  fond,  devant  l'École  militaire, 
s'élevait  une  tribune  drapée  d'étoffes  de  couleurs  claires, 
bleues  et  blanches,  réservée  aux  membres  de  l'Assem- 
blée et  aux  personnages  de  marque  :  au  centre  était  le 
trône  royal.  Du  côté  opposé,  sur  le  bord  de  la  Seine,  on 
avait  dressé  un  arc  de  triomphe  percé  de  trois  ouver- 
tures cintrées,  dont  l'ornementation  dans  le  goût  antique 
évoquait  l'idée  des  monuments  romains.  Sur  le  tleuve 
un  pont  de  bateaux  avait  été  jeté,  exactement  à  l'endroit 
où  fut  construit  plus  tard  le  pont  d'Iéna;  sur  l'autre 
rive  s'inclinait  le  riant  coteau  de  Chaillot  et  de  Passy, 
avec  ses  jolies  maisons  de  campagne  émergeant  çà  et 
là  parmi  la  verdure. 

Du  quai  à  l'autre  extrémité  du  Champ  de  Mars, 
l'espace  est  vaste.  Cet  espace,  réservé  presque  entiè- 
rement, était  resté  nu,  car  il  devait  avoir  pour  orne- 
ment, à  l'heure  décisive,  la  masse  vivante  des  délégués 
et  de  l'armée.  Mais  au  centre,  oîi  tous  les  regards 
devaient  naturellement  converger,  s'élevait,  fièrement 
isolée,  une  troisième  construction  plus  grande  encore  que 
les  autres,  plus  haute  que  l'arc  de  triomphe,  plus  haute 
que  le  trône  du  roi.  C'était  l'autel  de  la  Patrie.  Un 
immense  support  carré  en  formait  la  base.  Sur  chacune 


32    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

de  ses  faces,  un  large  escalier,  divisé  en  deux  étages, 
donnait  accès  sur  la  plate-forme;  les  angles  formaient 
quatre  grands  massif  carrés  qui  servaient  d'appui  à 
quatre  trépieds  de  forme  antique,  d'une  taille  propor- 
tionnée, c'est-à-dire  colossale.  Enfin,  au  centre,  de  nou- 
veaux gradins  à  base  circulaire  s'élevaient  encore,  se 
rétrécissant  jusqu'à  l'autel  qui  formait  le  couronnement 
de  l'édifice.  Il  était  simple,  sobrement  orné.  Des  bas- 
reliefs  antiques  étaient  figurés  sur  les  faces  inférieures; 
des  inscriptions  où  étaient  multipliés  les  mots  «  Nation, 
Patrie,  Lois,  Constitution  »,  se  lisaient  partout. 

Ce  fut  là  que  prit  place,  après  un  défilé  de  près  de 
quatre  heures,  le  cortège  des  personnages  officiels  et 
des  délégués  des  départements.  Bientôt  l'immense 
étendue  se  trouva  couverte  d'un  fourmillement  humain. 
Les  lignes  des  bataillons  se  détachèrent  sur  le  sol  gris 
en  traits  nets  et  réguliers.  Autour  de  l'autel  se  tenait  le 
clergé  de  Paris;  des  soldats  faisaient  la  haie  sur  les 
marches.  Vn  corps  de  musique  —  la  bande  militaire  de 
Gossec  —  occupait  une  des  faces  de  la  plate-forme 
tournée  vers  les  Invalides;  sur  l'autre  étaient  trois  cents 
tambours.  On  a  dit  même  qu'un  orgue  avait  été  apporté 
là  :  nous  l'apprenons  par  un  témoignagne  concernant 
celui  qui  aurait  en  l'honneur  d'être  l'organiste  de  ce 
temple  incomparable,  Nicolas  Méreaux*. 

L'ensemble  de  ce  tableau  est  une  représentation 
fidèle  du  génie  de  la  Révolution.  Ce  double  appareil 


1.  Ce  témoignage,  qui  est  relui  de  FOtis,  peut  être  rrvo(iuè  en 
doute,  car  il  n'est  confirmé  par  aucun  récit  contemporain. 
Comme,  d'autre  part,  nous  apprendrons  bientôt,  et  de  source  cer- 
taine cette  fois,  ((ue  des  orgues  furent  transportées  au  Cfiamp  do 
Mars  pour  une  autre  Fédération,  celle  de  1793,  et  que  parmi  les 
organistes  de  cette  journée  seront  nommés  Méreaux  père  et  fils, 
nous  pourrions  Conclure  de  ce  rapprochement  que  Fétis  s'est 
trompé  de  date;  en  prenant  une  î^'édêration  pour  une  autre. 


LA    FETE    DE   LA   FEDERATION.  33 

religieux  et  militaire,  —  des  soldats  montant  la  garde 
sur  les  marches  de  l'autel,  des  chants  religieux 
alternant  avec  les  tambours,  —  forme  une  antithèse 
qui  caractérise  merveilleusement  les  tendances  simul- 
tanées d'esprits  exaltés  par  l'idée  de  patrie,  dominés  en 
même  temps  par  un  irrésistible  besoin  de  foi.  Joi- 
gnons-y le  goût  de  l'antiquité,  qui  se  marque  dans  les 
ornements  et  les  inscriptions,  et  nous  avons,  en  ce  pre- 
mier jour  de  fête  nationale,  le  résumé  du  triple  idéal 
que  l'art,  sous  toutes  ses  formes,  poursuivra  dans  les 
dix  années  qui  vont  suivre. 

Pour  narguer  la  pluie,  pendant  les  longues  heures  de 
l'attente,  on  répond  par  des  chansons,  mieux  encore, 
par  des  danses.  Les  envoyés  des  provinces,  Auvergnats, 
Provençaux,  exécutent  les  pas  de  leurs  pays  ;  les  bourrées 
s'entre-croisent,  les  farandoles  se  déroulent,  rythmées 
par  les  voix;  les  soldats  font  des  évolutions  militaires, 
improvisent  de  fantaisistes  pyrrhiques;  l'on  se  prend 
par  la  main,  on  forme  des  rondes  immenses,  devant 
l'autel,  même  autour  de  l'autel!  «  Voyez  un  peu  ces 
Français  qui  dansent  pendant  qu'il  pleut  à  verse  », 
«lisaient  les  étrangers  ébahis! 

Enfin,  l'heure  solennelle  a  sonné  ;  l'attente  a  été  longue  : 
tout  redevient  silencieux.  Le  soleil  a  brillé;  il  resplendit 
maintenant  sur  l'immense  assemblée,  sur  le  trône,  sur 
lautel  de  la  Patrie.  De  Talleyrand,  évoque  d'Autun  et 
député  de  l'Assemblée  nationale,  commence  la  célébra- 
tion du  saint  sacrifice.  Pendant  qu'il  officie,  le  corps  de 
musique  se  fait  entendre. 

Nous  fivons  peu  de  renseignements  sur  cette  partie 
de  la  cérémonie.  Pourtant,  quelques  jours  auparavant, 
la  Chronique   de  Paris,  dont  l'initiative,  s'exerçant  avec 

Itant  de  discernement  que  d'activité  sur  les  objets  les 


34    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

plus  divers,  avait  examiné  la  question  d'un  programme 
musical  digne  d'une  telle  solennité.  Faire  composer  un 
hymne  nouveau,  il  n'y  fallait  plus  songer,  il  était  trop 
tard.  Un  rédacteur  proposa  d'y  suppléer  en  cherchant 
dans  les  œuvres  des  maîtres  quelques  pages  dont  le 
sens  général  s'accordât  avec  l'esprit  de  la  journée.  Il 
proposa  notamment  un  chœur  deDardanus,de  Sacchini, 
qu'il  déclara  capable  de  «  produire  le  plus  grand  effet 
après  que  les  députés  de  vingt-quatre  millions  d'hommes 
libres  auront  fait  serment  de  conserver  leur  liberté  ou 
de  mourir  ».  On  y  chantait  ces  vers  : 

Grand  Dieu  !  de  mille  maux  accablez  le  coupable 
Qui  trahit  ses  serments, 
Et  dans  son  cœur,  pour  comble  de  tourments, 
Faites  tonner  la  voix  impitoyable 
Des  remords  dévorants 

L'idée  semble  avoir  été  adoptée,  si  nous  en  jugeons 
par  cette  phrase  d'un  imprimé  officiel  :  «  Pendant  la 
Messe,  une  musique  assortie  au  local  et  composée  des 
morceaux  les  plus  frappans...  Le  célèbre  serment  de 
Dardanus  ne  sera  point  oublié.  »  D'ailleurs,  nous  ne  pos- 
sédons aucun  autre  détail  sur  la  participation  de  la 
musique  à  cette  partie  de  la  fête.  Une  seule  phrase, 
reproduite  dans  deux  descriptions,  dit  simplement  : 
€  La  musique  la  plus  imposante  commandait  aux  âmes 
d'élever  leurs  pensées  à  l'Éternel.  »  Mais  tous  les  jour- 
naux sont  muets  là-dessus.  S'il  y  eut  musique,  il  est 
probable  qu'on  ne  l'entendit  guère,  perdue  qu'elle  était 
dans  l'immense  espace,  et,  la  pluie,  en  mouillant  les 
instruments  et  distendant  les  peaux  des  tambours,  en 
étouffait  les  sonorités.  L'art  de  la  musique  nationale 
n'avait  pas  atteint  à  toute  son  ampleur  au  jour  du 
14  juillet  1790. 

La  messe  s'achevait,  la  minute  inoubliable  approchait; 


LA    FETE    DE   LA    FÉDÉRATION.  35 

Un  coup  de  canon  éclata.  La  Fayette  montait  à  l'autel. 
Tourné  vers  le  peuple,  le  bras  étendu,  parlant  au  nom 
de  toutes  les  gardes  nationales  et  de  l'armée  de  France, 
il  prononça  le  serment  de  la  Fédération.  Une  acclama- 
tion immense  retentit.  Les  troupes  réunies  au  Champ 
de  Mars  répétèrent  ses  paroles,  agitant  leurs  armes  et 
les  frappant  les  unes  contre  les  autres;  les  drapeaux 
furent  élevés;  les  trompettes  sonnèrent,  les  tambours 
battirent  et  le  canon  tonna. 

Trois  fois  le  serment  fut  prononcé  :  après  La  Fayette, 
par  le  président  de  l'Assemblée,  puis  par  le  roi;  trois 
fois  les  acclamations  montèrent  dans  l'espace.  Chacun 
pensa  que  cette  heure  était  celle  où  sonnait  la  définitive 
rénovation. 

Un  chant  d'actions  de  grâces  était  la  conclusion  natu- 
relle et  nécessaire  d'un  acte  si  unanime.  Tout  le  monde 
reprit  sa  place  ;  les  musiciens  entonnèrent  le  Te  Deum. 

C'est  sur  cet  instant  que  tout  l'effort  musicaravait  été 
concentré.  Ce  Te  Deum,  expression  de  l'allégresse  popu- 
laire, tout  le  peuple  devait  l'entendre  :  aussi  Gossec 
avait-il  pris  à  cet  effet  les  dispositions  les  plus  habiles. 

L'œuvre  qu'il  écrivit  pour  la  circonstance  nous  est 

nnue;  elle  n'a  pas  été  publiée  en  son  temps,  mais  le 
manuscrit  en  est  resté  :  il  est  à  la  bibliothèque  du  Con- 
servatoire. On  lit,  en  tête  de  la  première  page,  ces 
simples  mots  :  Te  Deum  — juillet  1790.  Après  la  dernière 
mesure,  cette  date  :  9  juillet  1790.  Donc,  Gossec  y  tra- 
vaillait dans  cette  même  semaine  où  le  peuple  piochait 

terre  au  Champ  de  Mars  :  chacun  préparait  la  fête 

on  ses   moyens.  Tout  nous  dit  que  le  musicien  y 
mit  tout  son  cœur,  toute  son  ardeur,  toute  sa  foi.  Son 
^manuscrit,  d'une  écriture  nette,  claire,  un  peu  vieillotte, 
^■t  tracé  d'une  main  ferme  et  sûre,  avec  peu  de  ratures, 

l"'"" ■'■" '""" 


m 


36         FETES    ET    CHANTS   DE   LA   REVOLUTION    FRANÇAISE. 

Gossec.  L'inspiration  semble  être  venue  d'abondance; 
la  forme  résulte  d'un  plan  d'ensemble  strictement 
appliqué  à  toutes  les  parties  de  l'œuvre.  —  Ce  n'est 
pas  sans  ressentir  une  certaine  émotion  que  l'on  tient 
entre  ses  mains  une  telle  relique,  nous  apportant 
l'écho  encore  vivant  de  la  sublime  journée. 

Gossec  avait  écrit  déjà  un  TeDeum  :  mais  cette  œuvre  de 
sa  jeunesse  était  conçue  dans  la  forme  classique,  coupée 
en  morceaux  détachés,  avec  des  soli,  des  chœurs,  des 
épisodes  fugues,  des  développements  scolastiqucs;  les 
voix  étaient  accompagnées  par  l'orchestre  ordinaire  de 
la  symphonie,  comme  les  œuvres  similaires  de  Mozart, 
Haydn,  etc.  Il  comprit  qu'une  comi)osition  de  cette 
nature  ne  pouvait  convenir  aux  circonstances  nou- 
velles :  du  premier  coup  d'œil  il  vit  ce  qu'il  fallait.  Plus 
de  soli,  de  fugues,  de  rythmes  mondains,  de  morceaux 
développés  suivant  les  règles  convenues;  plus  de  vio- 
lons, dont  les  vibrations  délicates  se  perdraient  dans 
l'immense  espace.  Les  trois  cents  musiciens  qu'on  lui 
fournit  seront  trois  cents  instruments  à  vent;  et,  pour 
donner  à  l'harmonie  une  base  puissante  et  sonore,  une 
portion  importante  de  cette  masse  sera  attribuée  à  un 
instrument,  passé  de  mode  aujourd'hui,  le  seul  cepen- 
dant dont  on  pût  se  servir  utilement  alors  :  la  basse  est 
renforcée  par  cinquante  serpents. 

Quant  à  la  forme,  en  est-il  qu'il  convienne  mieux 
d'adopter  que  la  plus  primitive,  —  en  même  temps  la 
plus  imposante  —  le  plain-chant?  Gossec  écrit  donc 
son  Te  Deum  en  plain-chant  harmonisé.  Pourtant  il  ne 
veut  pas  se  contenter  de  reproduire  l'antique  mélopée 
chrétienne,  quelles  qu'en  soient-  les  beautés.  La  tradi- 
tion, en  cette  fin  du  xviii*^  siècle,  l'a  d'ailleurs  mêlée  de 
tant  d'impuretés!  Peut-être  a-t-il  raison  en  effet  :  la 
monotonie  contemplative  du  psaume  eût  été  déplacée 


LA   FETE    DE   LA   FEDERATION.  3T 

parmi  ce  peuple  animé  d'action  et  dont  l'enthousiasme 
voulait  être  exprimé  avec  plus  d'ardeur.  Donc,  tout  en 
restant,  d'une  façon  générale,  dans  le  style  du  plain- 
chant  (plutôt  français  que  grégorien),  Gossec  écrit  une 
œuvre  d'une  forme  ample,  où  l'unisson  des  voix  tient 
une  large  place,  dont  l'inspiration  est  à  la  fois  reli- 
gieuse et  populaire,  et  qui,  exprimant  en  même  temps 
les  aspirations  les  plus  modernes,  est  bien  véritable- 
ment le  Te  Deum  de  la  Révolution. 

Le  chant  du  premier  verset,  large,  solennel,  avec  une 
émotion  contenue,  est  un  thème  dont  le  contour  semble 
renfermer  une  inspiration  religieuse  reconnue  comme 
immuable,  car  nous  le  retrouvons  à  toute  époque  : 
dans  la  psalmodie  catholique,  —  dans  les  cantiques 
de  l'église  réformée  (chorals  allemands,  psaumes  fran- 
çais),  —  jusque  dans  Parsifal,  dont  un  des  plus  beaux 
thèmes,  celui  de  l'Agape,  est  (à  la  notation  rythmique 
près)  identique,  pendant  huit  mesures,  au  chant  initial 
du  Te  Deum  de  la  Fédération!  Les  basses  l'entonnent  à 
l'unisson  :  le  chœur  répond  en  faux  bourdon.  Les  ins- 
truments, imitant  les  sonorités  de  l'orgue,  accompa- 
gnent les  voix,  donnant  aux  harmonies  des  cadences 
finales  toute  la  plénitude.  Parfois  les  chanteurs  s'inter- 
rompent pour  reprendre  haleine,  et  l'orchestre  joue  un 
interlude  :  le  musicien  du  xviii«  siècle  reparaît  alors  ;  au 
chant  religieux  succèdent  des  rythmes  d'airs  à  danser, 
des  mélodies  en  style  rococo;  et  c'est  chose  infiniment 
curieuse  de  voir  dans  le  même  ouvrage  ce  mélange 
d'inspiration  presque  antique  avec  des  réminiscences 
de  l'art  mondain  de  l'époque  présente.  La  valeur  de 
l'œuvre  n'en  est  aucunement  diminuée;  au  contraire, 
ces  détails  accusent  la  date,  nous  ramènent  dans  le 
milieu  réel,  nous  la  rendent  plus  intéressante  et  plus 
vivante  encore. 


38    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

A  mesure  que  l'hymne  se  développe,  la  composition 
prend  plus  d'ampleur  et  de  force.  Au  verset  :  Jadex  cre- 
deris  esse  uenturus,  le  trombone,  l'instrument  roi,  peu 
connu  encore  en  France,  apparaît  dans  toute  sa  majesté; 
les  forces  orchestrales  se  déchaînent;  tambours,  grosses 
caisses  et  cymbales  retentissent  à  leur  tour,  et  toujours 
le  plain-chant  se  poursuit,  lancé  par  les  basses,  formi. 
dablement.  Enfin  le  texte  sacré  est  près  d'être  épuisé  : 
une  dernière  invocation,  d'abord  suave  comme  une 
prière,  s'achève  en  un  élan  éclatant  et  superbe;  le  Te 
Deum  est  terminé. 

Il  ne  reste  plus  qu'un  verset  à  dire,  et  la  cérémonie 
sera  close.  Toutes  les  voix  du  chœur  chantent  : 

Domine,  salvam  fac  gentem,  —  et  exaudi  nos  in  die  quâ 
invocaverimus  te. 

Cette  fois,  tous  les  instruments  se  font  entendre; 
les  trombones,  qui  s'étaient  tus,  soutiennent  de  leur 
grande  voix  les  voix  des  chantres. 

Ceux-ci  reprennent  r 

Domine,  salvam  fac  Legem.  —  et  exaudi  nos,  etc. 

Enfin  pour  la  troisième  fois,  les  voix  s'unissent. 

Domine  salvam  fac  Regem.... 

Et,  tandis  qu'ils  achèvent  leur  chant,  tous  les  instru- 
ments à  percussion  roulent,  éclatent  et  tonnent  (un 
appendice  de  la  partition  en  donne  la  notation),  pendant 
qu'une  nouvelle  et  dernière  décharge  d'artillerie  salue 
la  conclusion  triomphale  de  la  fête.  Grétry  n'a-t-il  pas 
dit  que  la  Révolution  avait  inventé  la  «  musique  à  coups 
de  canon  »? 

III 

La  beauté  de  la  fête  de  la  Fédération  a  résidé  bien 
plutôt  dans  l'accord  étroit  des  âmes  que  dans  l'origina- 


LA    FETE   DE    LA    FEDERATION.  39 

lité  des  symboles  extérieurs.  Au  point  de  vue  de  l'art, 
malgré  l'intérêt  que  nous  avons  constaté  en  quelques 
endroits,  il  n'y  avait  là,  en  somme,  qu'une  pro- 
messe. Cette  promesse  sera  tenue  :  nous  allons  voir 
les  intentions  se  préciser  peu  à  peu  et  prendre  corps 
dans  les  fêtes  qui  vont  suivre  ;  même  des  idées  pro- 
posées pour  la  grande  Fédération,  inexécutées  par 
suite  de  circonstances  défavorables,  seront  bientôt  réa- 
lisées; mieux  encore,  son  souvenir  va  faire  éclore  un 
chant  directement  inspiré  par  elle,  et  vraiment  digne  de 
sa  majesté  et  de  sa  grandeur. 

Plusieurs  poésies  lyriques  sont  nées  de  cette  fête. 
Dans  le  nombre,  il  en  est  une  qui  attira  l'attention 
publique,  tant  par  sa  valeur  intrinsèque  que  par  son 
heureuse  expression  du  sentiment  général  :  c'est  une 
ode  de  Marie-Joseph  Chénier,  dont  le  nom  venait  d'ac- 
quérir une  notoriété  bruyante  grâce  aux  incidents 
auxquels  avait  donné  lieu  la  représentation  de  son 
Charles  IX  au  Théâtre-Français. 

Son  Hymne  pour  la  fête  de  la  Fédération  était  écrit  dans 
la  forme  classique  de  l'ode  française,  traditionnelle 
depuis  Jean-Baptiste  Rousseau.  L'étendue  de  cette 
pièce  ne  semblait  pas  la  prédestiner  à  l'interprétation 
musicale.  L'inspiration  même  était  lente  à  s'en  dégager; 
les  premières  strophes  n'étaient  que  rhétorique.  Mais 
bientôt  l'étincelle  jaillissait,  et  on  lisait  ces  vers  : 


Dieu  du  peuple  et  des  rois,  des  cités,  des  campagnes, 
De  Luther,  de  Calvin,  des  enfants  d'Israël, 
Dieu  que  le  Guèbre  adore  au  pied  de  ses  montagnes 
En  invo(iuant  l'astre  du  ciel, 

Ici  sont  rassemblés  sous  ton  regard  immense 
De  l'empire  français  les  fils  et  les  soutiens, 
Célébrant  devant  toi  leur  bonheur  (lui  commence, 
Égaux  à  leurs  yeux  comme  aux  tiens. 


40  Fl'TES    ET    CUANTS    DE    LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

Suivaient  d'autres  strophes  qui,  reflets  trop  manifestes 
des  polémiques  du  jour,  ne  s'élevaient  point  aux  mêmes 
hauteurs;  mais  le  ton  se  relevait  encore,  et  le  poète 
planait  de  nouveau  : 

Soleil,  <nii.  ])ar(()uiaiil  ta  route  accoutumée, 
Donnes,  ravis  le  jour  et  règles  les  saisons. 
Qui,  versant  des  torrents  de  lumière  enflammée 
Mûris  nos  fertiles  moissons, 

Feu  pur,  œil  éternel,  àme  et  ressort  du  monde, 

Puisses-tu  des  Français  admirer  la  splendeur! 

Puisses-tu  ne  rien  voir  dans  ta  course  féconde 

Qui  soit  égal  à  leur  grandeur  ! 

Que  les  fers  soient  brisés!  Que  la  terre  respire! 
Que  la  raison  des  lois,  parlant  aux  nations. 
Dans  l'univers  (^liarmé  fonde  un  nouvel  empire 
Qui  dure  autant  que  tes  rayons  !  ' 

Que  des  siècles  trompés  le  long  crime  s'expie! 
Le  ciel  pour  être  libre  a  lait  l'humanité. 
xVinsi  ({ue  le  tyran,  l'esclave  est  un  impie 
Rebelle  à  la  Divinité  -. 

11  existe  sur  ces  vers  un  chant  de  Gossec  qu'on  exé- 
cuta fréquemment  dans  les  fêtes  de  la  Révolution  sous  le 
nom  de  Chant  du  M  juillet.  Écrit  pour  un  chœur  de  voix 
d'hommes  à  trois  parties,  accompagné  tantôt  parles  ins- 
truments à  vent,  tantôt  par  l'orchestre  symphonique,  — 
car  il  parut  sous  plusieurs  formes  et  fut  approprié 
à  des  circonstances  diverses,  —  il  est,  en  vérité,  animé 
d'un  grand  souffle.  La  mélodie,  d'une  parfaite  unité,  se 

1.  Cette  stropbe  n'est  pas  celle  (jui  ligure  dans  le  texte  imprimé 
en  juillet  1790  :  refaite  postérieurement  par  Cliénier,  elle  est  ainsi 
bien  plus  belle,  plus  conforme  aussi  au  mouvement  général  du 
morceau. 

2.  L'ode  de  Chénier,  sous  sa  première  forme,  est  imprimée  dans 
le  recueil  :  Confédération  nationale,  etc.  (voir  l'Appendice).  Les  pre- 
mières strophes,  jugées  sévèrement  par  les  contemporains  mêmes 
(cL  Révolutions  de  Paris,  n"  54),  furent  sacrifiées  par  l'auteur  et 
ne  figurent  pas  dans  les  éditions  définitives  de  ses  poésies. 


LA    FÊTE    DE    LA    FÉDÉRATION.  41 

tiéroule  d'un  seul  jet,  pleine,  abondante,  naturelle;  elle 
a  une  ampleur  mélodieuse,  un  caractère  suave,  en  même 
temps  qu'une  superbe  envolée.  Les  harmonies,  larges 
^^M  simples,  font  corps  intimement  avec  le  chant,  et  le 
^^^haussent.  Les  formes,  en  leur  sobriété  et  leur  absence 
de  recherche,  sont  nouvelles  et  ne  rappellent  rien  de 
connu  précédemment   :  à  peine   par   quelques   ritour- 
nelles s'aperçoit-on  que  l'on  est  encore  au  xyiii"  siècle. 
Un  détail,  va  nous  montrer  le  musicien  en  avance  sur 
son  temps  :  une  de  ses  formules  mélodiques  rappelle 
avec  une  parfaite  exactitude  une  phrase  que  Beethoven 
retrouvera  quinze  ans  plus  tard. 
C'est,  en  résumé,  une  admirable  inspiration. 
Comment  une  telle  page  a-t-elle  pu  être  à  ce  point 
oubliée  qu'on  en  ait,  pendant  plus  d'un  siècle,  ignoré 
jusqu'à  l'existence?  Et  cependant,  je  ne  crains  pas  de 
regarder  le  Chant  du  là  juillet  comme  un  chef-d'œuvre,  et 
je  crois  qu'il  peut  être  considéré,  conjointement  avec 
la  Marseillaise,  comme  le  plus  beau  type  que  nous   ait 
laissé  l'art  lyrique  de  la  Révolution.  11  mérite  de  prendre 
place  même  avant  le  Chant  du  départ,  qu'on  a  pu  nommer 
avec  raison  une  «  seconde  Marseillaise  »,  et  précisément 
^^à  cause  de  cela  :  le  chant  de  Méhul,  en  effet,  si  beau 
^^hu'il  soit,  ne  vient  qu'en  second.  Celui  de  Gossec,  issu 
^cl'une  inspiration   différente,    reste    premier   dans    son 
domaine.  La  Marseillaise  est  le  chant  de  l'action  :  le  Chant 
^H|U  1^  juillet,  celui  de  la  foi  contemplative;  la  première 
^^^st  un  chant  de  guerre,  l'autre    un    chant    d'amour   : 
lamour  de  l'humanité.  L'un  et  l'autre  expriment  digne- 
ment l'état  d'àme  de  la  nation  à  deux  époques  égale- 
ment décisives,  mais  si  différentes  :  le  premier  jour  de 
la  guerre  d'indépendance  de  la  France  devant  l'Europe 
bientôt  coalisée,  —  le  premier  jour  du  rêve  sublime  de 
a  fraternité! 


42    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

Ce  chant,  si  digne  de  déverser  pour  la  première  fois  ses 
larges  ondes  du  haut  de  l'autel  de  la  Patrie,  ne  fut 
pourtant  pas  entendu  en  cette  journée.  Il  n'était  pas 
encore  composé  le  14  juillet  1790. 

Cependant,  la  question  du  «  Chant  de  la  Fédération  » 
avait  été  soulevée  avant  la  fête.  Des  esprits  clairvoyants 
avaient  senti  la  nécessité  d'un  chant  national,  conve- 
nant à  la  grandeur  de  la  solennité,  et,  en  même  temps, 
accessible  à  tout  le  peuple.  La  Chronique  de  Paris  inséra 
à  ce  sujet  une  lettre  d'un  correspondant  déplorant 
l'impropriété  du  Te  Deum  dans  une  fête  civique. 
«  Parlons  en  français  >,  écrivait-il;  il  demandait  «  un 
hymne  français,  un  cantique  simple  et  énergique  comme 
le  serment,  majestueux  et  grand  comme  le  14  juillet  ». 
Poussant  son  idée  jusqu'à  la  réalisation  pratique,  il 
ajoutait  :  «  Pourquoi  l'auteur  de  Charles  /X  n'entrerait-il 
pas  en  lice?  » 

L'écrivain  ne  pensait  pas  être  en  si  parfaite  confor- 
mité de  vues  avec  le  poète  :  dès  le  surlendemain,  le 
journal  publia  la  réponse  de  Chénier  :  «  J'avais  eu  cette 
pensée  il  y  a  longtemps,  et  l'ouvrage  est  fait  depuis 
plusieurs  jours.  »  Et  il  annonçait  la  publication  pro- 
chaine de  son  ode. 

Mais,  il  n'était  question  que  de  vers,  nullement  de 
musique,  et  déjà  il  était  trop  tard  :  c'est  ce  que  fit 
remarquer,  l'avant-veille  de  la  fête,  un  nouveau  corres- 
pondant de  la  Chronique,  parfaitement  d'accord,  quant 
au  fond,  avec  les  précédents.  «  Cette  idée  vraiment 
patriotique,  disait-il,  paraît  êti^  un  peu  tardive;  et 
quoiqu'il  ne  soit  rien  d'impossible  au  génie  échauffé  du 
saint  enthousiaste  de  la  liberté,  quoiqu'un  si  nob 
sujet  puisse  créer  des  génies,  peut-on  se  flatter  que^ 
dans  un  aussi  court  intervalle,  nos  poètes  et  nos  musi- 
ciens  pourront   enfanter  une    production    digne  d'une 


m 


I 


LA    FETE    DE    LA    FEDERATION.  43 

rémonie  si  solennelle?  »  Cela  était  trop  évident;  aussi 
l'Hymne  pour  la  fête  de  la  Fédération  ne  fut  pas  chanté 
au  Champ  de  Mars.  Nous  en  avons  la  certitude  non 
seulement  par  le  fait  négatif  qu'il  n'en  est  fait  mention 
dans  aucun  des  programmes,  comptes  rendus  ou  récits, 
mais  une  preuve  positive  est  fournie  par  un  autre 
périodique,  les  Révolutions  de  Paris  :  Le 'rédacteur,  par- 
tisan lui-même  de  la  substitution  du  chant  français  au 
Te  Deum,  écrivait  après  la  fête  :  «  J'ignore  si  ce  poème  a 
été  adressé  au  comité  de  la  Fédération,  si  ce  comité 
s'est  empressé  de  le  remettre  à  des  compositeurs;  ce 
qui  est  très  constant,  c'est  qu'il  n'a  pas  été  chanté  dans 
les  fêtes  publiques  ».  Il  ajoutait  :  «  C'eût  été  une  révo- 
lution de  substituer  dans  une  cérémonie  religieuse  et 
civique  notre  langue  maternelle  à  la  langue  latine,  et 
une  belle  hymne  d'un  de  nos  poètes  au  vieux  Te  Deuml  * 
Viennent  deux  années  encore,  et  cette  révolution  sera 
bien  près  de  s'accomplir!  Il  est  vrai  qu'il  faudra  pour 
cela  un  autre  chant  et  d'autres  vers  que  ceux  de  Chénier 
et  de  Gossec. 

Il  faut  ajouter,  pour  finir  l'histoire  que,  dans  un  ban- 
quet donné  le  19  juillet  pour  la  clôture  de  la  fête,  on 
lut  la  strophe  :  c  Soleil  qui  parcourant  ta  route  accou- 
tumée »  et  la  suivante,  et  qu'au  milieu  des  applaudis- 
sements un  musicien,  demeuré  anonyme,  en  improvisa 
sur-le-champ  la  musique;  «  alors,  dit  un  témoin  toutes 
s  voix  ont  formé  un  magnifique  concert  ».  Ce  fut  la 
remière  audition  du  poème  de  Chénier  sous  une  forme 
musicale  qui  nous  reste  inconnue. 
Pour  le  chant  même  de  Gossec,  une  grande  obscurité 
gne  sur  son  origine.  Il  fut  longtemps  ignoré.  Pourtant, 
t-il  possible  qu'une  œuvre  où  s'exprime  par  un  accent 
si  immédiat  le  sentiment  de  la  fête  fraternelle  ait 
ttendu  plusieurs  années  pour  se  produire?  Le  maître 


44         FETES    ET    CUA.NTS    1>E    LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

qui  dirigea  le  Te  Deum  sur  les  marches  de  l'autel  de  la 
Patrie  avait  certainement  lu  les  vers  que  venait  de 
publier  Chénier;  il  avait  tressailli  à  l'appel  aux  musi- 
ciens qui  les  commentait  :  était-ce  donc  un  autre  que 
lui  qui  devait  les  mettre  en  musique?  On  ne  saurait 
douter  qu'à  défaut  de  composition  complète  il  en  ait 
trouvé  sur-le-champ  l'inflexion  mélodique,  car  le  senti- 
ment qui  débordait  ce  jour-là  de  tous  les  cœurs  est 
répandu  sur  son  chant  dans  toute  sa  plénitude. 

Après  de  longs  tâtonnements,  pendant  lesquels  on 
perdit  toute  trace  musicale  du  Chant  du  lU  juillet  jus- 
qu'en 1793,  il  a  été  enfin  établi  que  cette  musique,  non 
seulement  existait,  mais  était  connue  du  public  un  an 
après  la  fête  qui  lui  avait  donné  naissance.  Elle  avait, 
par  une  exception  presque  unique,  été  imprimée  dans 
le  Courrier  des  LXXXIII  départements  le  13  juillet  1791. 
Mais,  dans  cette  édition,  on  la  trouve  appliquée  à 
d'autres  paroles,  celles  d'un  hymne  à  Voltaire  dont  on 
célébrait  à  ce  moment  même  l'entrée  au  Panthéon. 
Pourtant  cette  circonstance  fortuite  (nous  l'explique- 
rons à  un  autre  endroit  de  ce  livre  *)  ne  suffit  pas  à 
nous  faire  douter  quelle  ait  été  écrite  sur  les  vers  du 
Chant  du  là  juillet,  auxquels  elle  n'a  plus  jamais  cessé 
par  la  suite  de  rester  associée. 

D'autres  observations,  également  récentes,  nous  per- 
mettent aussi  d'assurer  que,  s'il  n'a  pas  fait  partie  du 
programme  du  deuxième  non  plus  que  du  premier 
anniversaire  de  la  prise  de  la  Bastille,  cet  hymne  fut 
inscrit,  avec  mention  du  nom  de  Gossec,  sur  celui  de 
la  fête  du  14  juillet  1792,  —  où  peut-être  on  ne  chanta 
guère.  Enfin,  quelques  mois  après,  le  poète  et  le  musi 
cien  lui  firent  place  dans   leur  à-propos  patriotique  : 

1.  Voyez  l'Appendice. 


LA    FETE   DE   LA    FEDERATION.  45 

Triomphe  de  la  République  ou  le  Camp  de  Grandpré, 
'présenté  le  27  janvier  1793,  et  qui  est  comme  un 
Menton  des  chants  composés  pour  les  fêtes  nationales 
antérieures.  Depuis  ce  temps,  il  fut  de  toutes  les  solen- 
nités républicaines  :  on  l'entendit  chanter  jusque  dans 
la  salle  des  séances  de  la  Convention.  Puis,  quand  l'ère 
révolutionnaire  fut  close,  il  tomba  dans  l'oubli,  un  oubli 
profond,  —  jusqu'au  jour  où.  sur  mon  initiative,  et 
après  quelques  essais  restreints,  il  fut  exécuté  au  Pan- 
théon, le  14  juillet  1898,  pour  célébrer  le  centenaire  de 
celui  qui  a  le  plus  intimement  pénétré  le  génie  de  la 
Révolution  et  décrit  avec  la  plus  émouvante  éloquence 
la  sublime  manifestation  nationale  et  fraternelle  du 
14  juillet  1790,  Michelet.  L'hymne  harmonieux  de  Ché- 
nier  et  de  Gossec  ne  pouvait  trouver  une  plus  digne 
occasion  que  celle-là  pour  se  produire  de  nouveau  dans 
le  temple  ouvert  aux  grands  hommes  par  la  patrie 
reconnaissante. 

IV 

La  fête  de  la  Fédération  a  inspiré  encore  quelques 
productions  fugitives  dont  il  suffit  qu'il  soit  fait  men- 
tion :  un  «  Poème  séculaire,  ou  chant  de  la  Fédération 
du  14  juillet  »,  par  de  Fontanes,  le  futur  poète  officiel 
de  l'Empire,  morceau  écrit  dans  une  forme  analogue  à 
celle  de  l'hymne  de  Chénier,  mais  d'insi)iration  moins 
heureuse,  et  qui  ne  tenta  aucun  musicien  ;  —  plusieurs 
chansons  sans  importance;  une  «  Ode  en  marche  natio- 
nale, pour  être  chantée  en  chœur  et  à  grand  orchestre, 
dédiée  à  M.  de  La  Fayette,  général  des  troupes  pari- 
siennes, par  M.  Florido  Tomeoni  »,  œuvre  et  composi- 
teur dont  nous  ne  connaissons  l'existence  que  par  une 
annonce  de  librairie;  enfin  plusieurs  pièces  de  théâtre  : 


46         FÊTES    ET    CHANTS   DE   LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

le  Chêne  patriotique,  opéra-comique  de  Monvel  et  Dalayrac  ; 
la  Famille  patriote,  vaudeville  de  Collot-d'Herbois;  le 
Dîner  des  patriotes,  le  Souper  du  Champ  de  Mars,  Momus  aux 
Champs-Elysées,  la  Confédération,  la  Fête  du  grenadier  au 
retour  de  la  Bastille. 

La  fête  se  prolongea  pendant  toute  la  semaine,  avec 
des  manifestations  généralement  moins  nobles  qu'au 
Champ  de  Mars.  Le  15  juillet  étant  le  jour  de  la  Saint- 
Henri,  les  habitants  de  la  place  Dauphine  voulurent, 
comme  lendemain  à  la  fête  du  peuple,  célébrer  celle 
«  du  seul  roi  dont  le  peuple  ait  gardé  la  mémoire  ».  Ils 
élevèrent  un  autel  en  face  de  la  statue  d'Henri  IV,  bril- 
lamment parée  et  illuminée;  le  bataillon  du  district,  les 
autorités  civiles  et  le  clergé  de  la  paroisse  voisine  y 
vinrent;  on  chanta  le  Te  Deum  «  accompagné  de  la 
musique  »  ;  et  comme  tout  finit  par  des  chansons,  au  Te 
Deum  succédèrent  des  chants  plus  profanes,  et  des 
danses  qui  se  prolongèrent  jusqu'au  milieu  de  la  nuit. 

Le  dimanche  18  juillet  vit  la  fin  de  la  fête  populaire. 
Il  y  eut  des  bals  publics  dans  plusieurs  quartiers  de 
Paris,  et  l'on  sait  la  fîère  inscription  qu'on  lisait  à 
l'entrée  du  plus  joyeux  de  tous,  sur  les  ruines  de  la 
Bastille  :  «  Ici  l'on  danse.  » 

Puis  les  fédérés  des  départements,  accueillis  et  fêtés 
par  leurs  frères  parisiens,  regagnèrent  leurs  pays; 
chacun  reprit  ses  occupations  coutumières,  et,  pour  un 
moment  tout  rentra  dans  l'ordre. 


CHAPITRE    III 


FÊTES    FUNÈBRES.  —  TRIOMPHE  DE  VOLTAIRE 
LA  FÊTE  DE  LA  CONSTITUTION 


I 

Après  cette  aurore  radieuse,  l'horizon  s'obscurcit. 

Six  semaines  n'étaient  pas  écoulées  depuis  que  les 
fédérés  des  départements  avaient  quitté  Paris,  et  déjà 
le  beau  rêve  de  concorde  était  suivi  d'un  réveil  affreux. 
Le  régiment  suisse  de  Châteauvieux,  en  garnison  à 
Nancy,  s'étant  révolté  contre  ses  chefs,  le  marquis  de 
Bouille  marcha  sur  la  ville;  un  grand  nombre  d'habitants 
prirent  parti  pour  les  soldats  rebelles;  il  y  eut  bataille, 
représailles  sanglantes,  pis  encore,  cruelles. 

L'émotion  fut  vive  à  Paris.  La  garde  nationale  voulut 
qu'une  fête  commémorative  fût  célébrée  au  Champ  de 
la  Fédération.  Les  proclamations  officielles  indiquaient 
que  la  cérémonie  était  spécialement  consacrée  à  la 
mémoire  «  des  frères  d'armes  morts  pour  le  maintien  des 
lois  ».  Mais,  sous  ce  vent  de  révolte  qui  soufflait  depuis 
plus  d'un  an,  est-il  bien  sûr  que  la  plus  large  part  des 
regrets  populaires  n'ait  pas  été  plutôt  aux  soldats  dure- 
ment châtiés?  Défait^  comme  chacun  pouvait  s'intéresser 


I 


48    FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTIO.N  FRANÇAISE. 

mentalement  aux  victimes  de  l'un  ou  de  l'autre  parti, 
l'affluence  fut  grande  encore  au  Champ  de  Mars,  devenu 
décidément  le  Temple  de  la  Révolution, 

Donc,  le  20  septembre  1790,  ce  Temple  était  en  deuil. 
L'autel  de  la  Patrie,  drapé  de  noir,  était  entouré  de 
cyprès;  dans  les  cassolettes  placées  aux  quatre  angles 
brûlaient  des  flammes  sombres  exhalant  une  fumée 
épaisse;  la  galerie  sur  laquelle  le  roi  et  l'Assemblée 
avaient  pris  place  au  14  juillet  était  tendue  de  voiles  de 
deuil,  et  les  drapeaux  étaient  ornés  de  crêpes.  L'aumô- 
nier général  de  l'armée  de  Paris,  assisté  par  les  aumô- 
niers des  soixante  bataillons,  célébra  la  messe;  pendant 
ce  temps,  le  corps  de  musique,  reprenant  sa  place  sur 
la  plate-forme  au  pied  de  l'autel,  exécuta  «  une  musique 
triste  et  lugubre  »  dont  l'impression,  combinée  avec 
cette  mise  en  scène  funèbre,  fut  vivement  ressentie  par 
l'assistance. 

Nous  sommes  déjà  mieux  informés  que  nous  n'étions 
naguère  sur  la  composition  du  programme  musical.  La 
Chronique  de  Paris  cite  l'ouverture  de  Démophon,  de  Vogel, 
et  plusieurs  marches.  Fétis  confirme  la  première  partie 
de  ce  renseignement,  en  disant  que  l'ouverture  de 
Déniophon  fut  jouée  au  Champ  de  Mars  «  pour  la  pompe 
funèbre  des  officiers  tués  à  Nancy;  elle  y  fut  exécutée 
par  douze  cents  instruments  à  vent  ».  Enregistrons  ce 
chiffre  sans  nous  faire  d'illusions  sur  son  exactitude  : 
la  Révolution  avait  laissé  de  si  fortes  impressions  qu'au 
bout  de  quelque  temps  les  moindres  choses  prirent, 
dans  le  souvenir  même  des  contemporains,  des  propor- 
tions fantastiques. 

L'ouverture  de  Démophon  a  joui  d'une  grande  célé- 
brité à  la  fin  du  xviii''  siècle  :  elle  passa  pour  le  type  par 
excellence  de  l'ouverture  classique.  Son  auteur,  Vogel. 
était  un   eune  musicien  allemand,  venu  de  bonne  heuro 


FETES    FUXÈBRES.    —    TRIOMPHE    DE    VOLTAIRE.  49 

à  Paris  et  mort,  à  l'âge  de  trente-deux  ans,  en  1788. 
Disciple  de  Gluck,  il  aurait  très  probablement,  s'il  eût 
vécu,  tenu  une  place  honorable  dans  la  pléiade  des 
musiciens  de  la  Révolution,  parmi  les  Méhul  et  les 
Cherubini.  L'ouverture  de  Démophon  est  une  page  de 
grand  style,  ample,  harmonieuse,  et  parfois  non  dénuée 
d'inspiration  :  le  mouvement  lent  de  l'introduction  est 
d'un  fort  beau  caractère.  Le  morceau  a  ceci  de  particu- 
lier qu'après  un  développement  animé,  dans  la  forme 
habituelle,  au  lieu  de  conclure  par  une  de  ces  pérorai- 
sons brillantes  dans  lesquelles  Méhul  excellera  bientôt, 
les  sonorités  s'apaisent,  se  calment,  et  l'ouverture  finit 
pianissimo.  Cette  forme,  aussi  bien  que  le  style  sévère  de 
l'œuvre,  en  légitimaient  l'exécution  dans  une  cérémonie 
funèbre,  surtout  à  cette  époque  où  le  répertoire  musical 
des  fêtes  nationales  n'était  pas  encore  formé. 

Cependant,  ce  répertoire  prenait  peu  à  peu  naissance; 
la  fête  même  dont  nous  parlons  l'enrichit  d'une  nouvelle 
composition  qui  compte  parmi  les  plus  mémorables. 
C'est  une  marche  funèbre  de  Gossec.  Elle  était  d'une 
forme  absolument  neuve,  et  très  hardie  pour  le  temps. 
Je  ne  saurais  mieux  la  caractériser  qu'en  la  rapprochant 
d'une  œuvre  écrite  plus  d'un  demi-siècle  plus  tard  et 
qui  se  joue  encore  avec  un  grand  effet  dans  nos  concerts 
la  marche  funèbre   pour  la  dernière  scène  cVHamiet,  de 


^^^erlioz. 


Les  tambours  marquent  sourdement  les   pas  :   une 

plainte  des  instruments  aigus  leur  répond.  Deux  fois  ils 

Iternent;  puis  la  mélopée  funèbre  se  précise,  en  même 

mps  que  le  rythme  devient  plus  ferme.  Il  n'y  a  pas  là, 

proprement  parler,  de  mélodie,  mais  des  accents  d'une 

xpression  poignante  :  jamais  encore  l'harmonie  chro- 

atique  n'avait  été  employée  avec  auiant  audace;  c'est 

comme  une  succession  de  gémissements,  toujours  sou- 


0 

ai 
sTcc 


50         FETES    ET    CUA.NTS    DE    LA    UÉVOLLTIO.N    FRANÇAISE. 

tenus  par  la  lourde  marche  dos  tambours.  L'instrumen- 
tation, nouvelle  par  ses  combinaisons  comme  par  ses 
éléments  mêmes,  donnait  à  cette  lamentation  un  relief 
saisissant.  Aux  instruments  habituels  de  la  musique  mili- 
taire, petites  flûtes,  clarinettes,  cors,  bassons  et  trom- 
pettes (les  hautbois  ont  définitivement  disparu),  le  com- 
positeur avait  joint  non  seulement  les  serpents,  destinés, 
comme  dans  le  Te  Deum  du  14  juillet,  à  renforcer  les 
basses,  mais  il  avait  résolument  introduit  les  trombones, 
traités,  et  cela  pour  la  première  fois,  dans  un  sentiment 
plus  mélodique  qu'harmonique.  11  y  a,  vers  le  milieu  de 
la  marche,  un  passage  où  tous  les  instruments,  à 
l'unisson,  alternent  avec  le  grondement  des  tambours, 
montant  d'un  ton  à  chaque  période,  s'élcvant  progressi- 
vement en  un  puissant  crescendo  :  les  trombones  unis 
en  décuplaient  la  sombre  énergie.  Les  trompettes, 
traitées  librement  en  fanfares,  accusaient  la  fermeté  des 
rythmes.  Un  instrument  inconnu,  renouvelé  de  l'anti- 
quité, vint  pour  la  première  fois  dans  cette  œuvre, 
enrichir  l'orchestre  révolutionnaire  :  la  tuba  curva,  que 
nous  retrouverons  bientôt.  Enfin  un  instrument  égale- 
ment inconnu  en  France  retentit  dans  la  marche 
funèbre  :  le  tam-tam,  dont  les  vibrations  formidables 
causèrent,  dans  une  circonstance  que  nous  dirons 
bientôt,  une  véritable  impression  de  terreur. 

II 

L'œuvre  de  Gossec  ne  devait  pas  longtemps  attendre, 
en  effet,  pour  retentir  de  nouveau  parmi  le  peuple  de 
Paris.  Sa  deuxième  audition  suivit  de  près  la  première, 
et  fut,  entre  toutes^  celle  où  l'œuvre  de  Gossec  causa 
l'impression  la  plus  profonde. 

Il  est  vrai  qu'en  ce  jour  le  peuple  était  dans  la  tris- 
tesse :  Mirabeau  était  mort  ! 


FETES    FUNEBRES.    —    TRIOMPHE    DE    VOLTAIRE.  51 

Le  4  avril  1791,  dit  Michelet,  Paris  vit  «  la  pompe 
funèbre  la  plus  vaste,  la  plus  populaire  qu'il  y  ait  eu  au 
monde  avant  celle  de  Napoléon  ». 

La  journée  commença  par  une  manifestation  solen- 
nelle des  sentiments  de  l'Assemblée  nationale  :  elle 
décréta  que  la  nouvelle  église  Sainte-Geneviève  (le 
Panthéon)  serait  destinée  à  recevoir  les  cendres  des 
grands  hommes  ayant  bien  mérité  de  la  patrie;  — 
qu'elle  porterait  sur  son  fronton  l'inscription  :  Aux 
grands  hommes  la  patrie  reconnaissante  ;  —  qu'Honoré- 
Riquetti  Mirabeau  était  jugé  digne  de  cet  honneur. 

Les  récits  contemporains  nous  ont  laissé  des  descrip- 
tions frappantes  de  l'état  de  désolation,  de  stupeur  où, 
à  cette  nouvelle,  le  peuple  fut  plongé.  Sur  le  passage 
du  cortège,  qui  ne  se  mit  en  marche  qu'à  la  fin  du  jour, 
la  foule,  immense,  encombrant  les  rues,  les  boulevards, 
massée  aux  fenêtres,  sur  les  arbres,  sur  les  toits,  était 
silencieuse  et  morne.  Spectacle  étonnant,  unique,  et 
donnant,  avec  quelle  précision!  la  sensation  directe  de 
la  vie  extérieure  de  ce  temps-là  :  «  Des  complaintes 
naïves,  dit  un  contemporain,  entretenaient  le  peuple  de 
la  perte  qu'il  venait  de  faire.  Mêlés  à  différents  groupes, 
nous  avons  partout  entendu  le  même  langage.  Le 
peuple  gourmandait  jusqu'à  la  légèreté  de  l'âge,  qui 
ne  permettait  pas  de  se  livrer  au  recueillement 
profond  que  devait  inspirer  la  vue  de  la  pompe 
funèbre.  Les  mères  montraient  le  cercueil  à  leurs 
enfants  ». 

Le  corps  était  porté  par  douze  sous-officiers  de  la 
garde  nationale  ;  six  commandants  de  bataillon  tenaient 
le  poêle.  Devant,  précédant  immédiatement  le  clergé, 
marchait  le  corps  de  musique.  Deux  fois  déjà  les  mêmes 
artistes  avait  figuré  dans  les  cérémonies  civiques  ;  mais 
on  pensa  ne  les  avoir  pas  encore  entendus,  tant  l'im^ 


52    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

pression  musicale  de  ce  jour  fut  violente  et  nouvelle. 
L'on  n'était  plus  au  Champ  de  Mars,  où  les  vibrations 
sonores  s'éparpillaient  dans  le  vaste  espace,  où  la  joie, 
l'enthousiasme,  les  acclamations  empêchaient  de  prêter 
attention  à  la  musique.  Ici,  non  seulement  le  silence 
était  profond,  mais,  dans  les  rues  par  lesquelles  on 
défilait,  le  son,  répercuté  par  les  maisons,  remplissait 
l'espace.  La  Marche  lugubre  de  Gossec  sembla  véritable- 
ment formidable  :  cette  masse  compacte  de  sonorités, 
s'avançant  à  pas  lents,  les  tambours,  voilés  de  noir, 
roulant  sourdement,  les  éclats  des  trompettes,  les 
rythmes  fortement  martelés  des  basses,  les  gémisse- 
ments des  llùtes,  les  larges  unissons  des  trombones, 
entrecoupés  par  les  sons  lugubres  du  tam-tam,  tout 
grandissait  prodigieusement  l'émotion  populaire.  «  Les 
notes,  détachées  l'une  de  l'autre,  brisaient  le  cœur, 
arrachaient  les  entrailles.  » 

On  alla  de  la  maison  de  Mirabeau,  rue  de  la  Chaussée- 
d'Antin,  à  Saint-Eustache,  par  le  boulevard  et  la  rue 
Montmartre.  A  la  sortie  de  l'église,  la  nuit  étant  venue, 
le  cortège  se  reforma  et  marcha  vers  le  Panthéon,  aux 
flambeaux,  montant,  toujours  aux  sons  de  la  funèbre 
marche,  par  les  rues  étroites  et  noires  du  vieux  quartier 
Latin.  A  minuit,  le  corps  du  grand  orateur  reposait 
sous  la  coupole,  et  le  peuple  se  retirait,  l'imagination 
terriblement  frappée  par  un  si  saisissant  spectacle. 

Chénier  écrivait  : 


...  Lugubre  et  touchante  harmonie, 
Fais-nous  entendre  tes  accords! 
Marbre,  obéis  à  Praxitèle; 
Toile,  rends  cette  àme  immortelle 
Que  les  dieux  semblaient  inspirer; 
Et  toi  muse  patrioti<iue, 
Chante  le  funèbre  cantique  : 
Un  grand  homme  vient  d'expirer. 


FKTES    FUNEBRES.    —   TRIOMPHE    DE    VOLTAIRE.  53 

Cet  appel  que  le  poète  adressait  aux  arts,  d'avance  les 
arts  y  avaient  répondu  :  le  «  funèbre  cantique  »,  la 
€  lugubre  harmonie  »  avait  accompagné  Mirabeau  au 
temple  des  grands  hommes. 

Plusieurs  pièces  dont  il  est  le  héros  furent  représen- 
tées sur  les  théâtres  :  VOmbre  de  Mirabeau,  Mirabeau  à  son 
lit  de  mort,  Mirabeau  aux  Champs-Elysées,  etc.  L'un  de  ces 
à-propos  servit  au  début  sur  la  scène  lyrique  d'un 
jeune  musicien  destiné  à  devenir  grand,  à  régner  sur 
ce  Conservatoire  naissant  parmi  les  solennités  révolu- 
tionnaires :  Cherubini,  qui  écrivit  trois  chœurs  pour 
Mirabeau  à  son  lit  de  mort,  un  acte  de  Pujoulx,  représenté 
à  Feydeau  le  24  mai  1791. 

Quant  à  la  marche  lugubre  de  Gossec,  son  histoire  ne 
s'arrête  pas  si  tôt  :  elle  accompagna,  on  peut  le  dire, 
toutes  les  funérailles  nationales  de  la  Révolution,  même 
de  l'Empire.  On  l'entendit  notamment  retentir,  à  de 
longs  intervalles,  pour  trois  glorieuses  victimes  des 
guerres  :  Hoche,  Joubert,  Lannes. 


II! 

Nous  sommes  à  la  série  funèbre  :  la  prochaine  solen- 
nité sera  consacrée  encore  à  la  mémoire  d'un  grand 
citoyen.  Mais  comme  il  s'agit  d'un  homme  illustre  entre 
tous,  et  mort  depuis  de  longues  années,  le  deuil  sera 
moins  austère,  et  la  cérémonie  aura  plutôt  l'air  d'un 
triomphe. 

Il  s'agit  de  porter  au  Pantliéon  les  restes  mortels  de 
Voltaire. 

La  fête  eut  lieu  le  M  juillet  1791.  Déjà  l'année  précé- 
dente il  avait  été  question  de  la  célébrer.  En  novem- 
bre 1790  le  Théâtre-Français  avait  repris  Brutus,  dont 
les  représentations  donnèrent  lieu  à  des  manifestations 


54         FETES    ET    CHANTS    DE   LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

comme  cette  époque  seule  en  sut  faire  !  Le  spectacle 
n'était  pas  sur  la  scène,  mais  dans  la  salle.  A  la  pre 
mière,  Mirabeau,  aperçu  dans  une  petite  loge,  aux 
quatrièmes  où  il  s'était  placé  en  observation,  dut,  sous 
la  contrainte  du  public,  descendre  aux  premières  et  se 
placer  en  vue  de  tous  ;  on  fit  des  ovations  à  des  repré- 
sentants populaires,  notamment  au  duc  d'Aiguillon  ;  on 
mit  à  la  porte  les  ci-devant  qui  protestaient.  Pendant  la 
pièce,  tous  les  vers  qui  pouvaient  s'appliquer  à  la  situa 
tion  présente,  —  ils  étaient  nombreux,  —  étaient 
accueillis  par  les  marques  violentes  des  opinions 
les  plus  diverses  ;  les  spectateurs  s'interpellaient, 
se  menaçaient  ;  dans  les  entr'actes,  certains  deman- 
daient la  i)arole,  l'obtenaient,  prononçaient  des  dis- 
cours. 

A  la  troisième  représentation,  le  marquis  de  Villette, 
neveu  de  Voltaire,  fit  une  motion  pour  demander  que  le 
corps  de  l'auteur  fût  ramené  à  Paris  et  porté  au 
Panthéon,  où  reposait  un  autre  philosophe,  Descartes, 
La  proposition  fut  acclamée  et  un  mouvement  d'opi- 
nion se  forma  sur-le-champ. 

Une  coïncidence  inattendue  permit  d'accomplir  ce 
projet  plus  tôt  sans  doute  que  n'eussent  désiré  les 
ennemis  de  Voltaire,  lesquels,  de  leur  côté,  étaient  en 
force  et  non  moins  bouillants.  Le  corps  avait  été  inhumé 
à  l'abbaye  de  Seillières,  dans  l'Aube  ;  or,  il  se  trouva 
qu'au  commencement  de  1791  cette  abbaye  fut  mise  en 
vente:  la  tombe  de  Voltaire  allait  être  expropriée!... 
Ses  admirateurs  saisirent  l'occasion  avec  empressement. 
Sur  les  instances  du  marquis  de  Villette,  la  municipa- 
lité de  Paris  se  déclara  prête  à  faire  bon  accueil  à  la 
dépouille  du  philosophe,  et  le  30  mai  1791,  jour  anni- 
versaire de  sa  mort,  l'Assemblée  nationale  déclara  que 
€  Marie-François  Arouet  Voltaire  est  digne  d'être  admis 


KKTES    FUNÈBRES.    —    ÏRIOMf'llE    DE    VOLTAIRE.  55 

au  nombre  des  grands  hommes  »  et  décréta  son  trans- 
fert au  Panttiéon. 

Les  lettres  et  les  arts  étaient  alors  cotés  très  haut 
dans  l'opinion.  Le  génie  était  un  titre  au  respect  public, 
et  les  réflexions  que  pouvait  faire  naître,  par  exemple, 
le  corps  de  Voltaire  exposé  sur  les  ruines  de  la  Bastille, 
n'empêchaient  pas  de  rendre  hommage  à  l'auteur  de 
7.aire  et  au  triomphateur  d'Irène  autant  qu'au  précurseur 
de  la  Révolution.  Aussi,  les  organisateurs  avaient  voulu 
que  le  retour  de  Voltaire  lut  essentiellement  la  «  fête  de 
la  philosophie  ».  Dès  le  premier  jour,  ils  avaient  fait 
appel  officiellement  aux  gens  de  lettres  pour  leur 
demander  conseil  :  ils  prétendaient  faire  de  cette 
journée  comme  une  Fédération  littéraire  :  «  Nous  ver- 
rons accourir  des  quatre  coins  de  la  France  les  lettrés 
et  les  beaux  esprits....  Les  artistes,  les  gens  de  lettres  se 
disputent  la  gloire  d'embellir  cette  solennité  ».  D'avance 
on  traçait  des  plans  magnifiques,  témoignant  tout  au 
moins  de  l'enthousiasme  suscité  par  le  retour  du  philo- 
sophe. «  Il  faut,  écrivait  l'un,  quelque  chose  d'inusité, 
quelque  chose  qui  l'emporte  sur  tous  les  honneurs 
funèbres  rendus  jusqu'à  nous.  —  Cette  solennité,  disait 
un  autre,  sera  digne  des  beaux  jours  de  la  Grèce  et  de 
Rome.  »  Et  encore  :  «  La  translation  de  Voltaire  cause 
une  ivresse  générale.  Enfin  la  reconnaissance  publique 
va  décerner  à  un  simple  particulier  un  triomphe  plus 
honorable  et  plus  mérité  que  ceux  des  conquérants  ». 

Le  programme  de  cette  «  pompe  vraiment  antique  » 
fut  publié  plus  de  trois  semaines  avant  la  fête  (dont 
la  date  fut  reculée  plusieurs  fois).  Conformément  aux 
intentions  manifestées  dès  l'abord,  les  places  d'hon- 
neur furent  réservées  aux  représentants  des  lettres  et 
des  arts.  Leurs  groupes  défilèrent  au  centre  du  cortège, 
précédant    immédiatement  le  char.   La  députation  des 


L 


56    FETES  ET  CUANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

artistes  et  des  théâtres  venait  la  première;  derrière  elle, 
la  statue  de  Voltaire,  par  Houdon,  était  portée  par 
quatre  hommes,  entourée  des  élèves  des  Beaux-Arts 
vêtus  de  costumes  antiques  et  tenant  des  bannières  sur 
lesquelles  on  lisait  les  titres  de  ses  principaux  ouvrages* 
Ensuite  marchaient  les  Académies,  «  la  famille  de  Voltaire, 
c  est-à-dire  les  gens  de  lettres»;  au  milieu  d'eux,  dans  un  coffret 
d'or,  était  exposée  l'édition  complète  de  ses  œuvres,  don 
de  Beaumarchais.  Louis  David,  que  le  tableau  des  Horaces 
avait  déjà  rendu  célèbre,  avait  coopéré  à  la  mise  en 
œuvre  artistique.  Le  char,  traîné  par  douze  chevaux 
blancs  «  semblables  à  ceux  que  l'imagination  a  attelés 
au  char  du  Soleil  et  d'Apollon  »,  dit  magnifiquement 
le  Journal  de  Paris,  était  soutenu  par  quatre  roues  de 
bronze  et  surmonté  d'une  figure  symbolique  représentant 
l'Immortalité  posant  sa  couronne  d'étoiles  sur  la  tête  de 
Voltaire;  quatre  Génies,  dans  l'attitude  de  la  douleur, 
tenant  des  flambeaux  renversés,  ornaient  les  faces  laté- 
rales, et  quatre  masques  scéniques  décoraient  les  quatre 
angles  du  sarcophage;  tous  ces  ornements,  en  bronze, 
étaient  reliés  par  des  guirlandes  de  lauriers. 

Un  grand  corps  de  musique  vocale  et  instrumentale, 
exécutant  des  marches  et  des  hymnes,  précédait  le  char; 
quelques-uns  des  musiciens  jouaient  des  instruments  de 
forme  antique,  copiés  sur  les  bas-reliefs  de  la  colonne 
Trajane,  et  qui  piquèrent  fort  la  curiosité  :  c'étaient  ces 
tubœ  curvœ,  déjà  notées  dans  la  Marche  lugubre  de  Gossec. 
On  les  voyait  pour  la  première  fois  en  plein  jour,  et 
Sarrette,  à  qui  l'on  fit  honneur  de  toute  l'organisation 
de  la  partie  musicale,  en  fut  vivement  félicité. 

Au  reste,  la  musique  était  partout  :  outre  le  «  grand 
corps  de  musique  »,  l'orchestre  d'honneur,  l'on  n'en 
comptait  pas  moins  de  trois  autres  dans  le  cortège  (cinq 
d'après  le  premier  projet),  sans  parler  des  groupes  de 


FKTES    FUNEBRES.    —    TRIOMPHE    DE    VOLTAIRE.  57 

trompettes  et  de  tambours  ayant  leur  place  dans  l'ordre 
de  marche,  ni  des  chœurs  stationnant  sur  divers  points 
du  parcours. 

La  journée  fut  consacrée  tout  entière  à  l'art  et  à  l'har- 
monie. 

Le  corps  de  Voltaire  était  arrivé  à  Paris  le  dimanche 
soir  10  juillet,  après  une  marche  triomphale  à  travers  la 
France.  Il  fut  reçu  par  les  administrateurs  du  départe- 
ment et  de  la  capitale,  et  déposé  sur  les  ruines  de  la 
Bastille,  au  milieu  des  fleurs  et  des  lauriers.  L'exaspé- 
ration des  opposants  était  à  son  comble  :  ils  allèrent 
jusqu'à  tenter  d'enlever  le  corps  pendant  la  nuit!  Mais 
le  peuple  faisait  bonne  garde.  Le  11  au  matin,  il  pleuvait. 
Les  fêtes  révolutionnaires  étaient,  en  vérité,  bien  mal 
favorisées  par  le  temps  :  le  moment  du  départ,  fixé 
d'abord  à  huit  heures,  fut  reculé  jusqu'à  ce  que  le  soleil 
eût  paru.  A  deux  heures,  le  cortège  se  mit  en  marche. 

Il  se  déroula  d'abord  sur  la  ligne  des  boulevards.  Une 
première  station  eut  lieu  devant  l'Opéra,  alors  sur  l'em- 
placement qu'occupe  aujourd'hui  le  théâtre  de  la  Porte- 
Saint-Martin.  Le  buste  de  Voltaire  avait  été  placé  sur  la 
façade,  et  les  noms  de  Samson  et  le  Temple  de  la  Gloire 
inscrits  dans  des  médaillons  :  c'étaient  deux  opéras 
dont  l'auteur  de  Candide  avait  écrit  les  poèmes  pour 
Rameau;  le  premier  avait  été  interdit,  un  sujet  biblique 
à  l'Opéra  constituant  aux  yeux  des  autorités  du  siècle 
de  Louis  XV  (comme  aujourd'hui  pour  l'Amérique)  une 
profanation  qui  ne  se  pouvait  souffrir.  Au  passage,  les 
artistes  de  l'Opéra  vinrent  couronner  la  statue  et  chanter 
des  hymnes.  Le  corps  de  musique  répondit.  «  A  chaque 
station  s'élevait  dans  les  airs  une  musique  d'un  carac- 
tère aussi  nouveau  que  le  triomphe,  et  qui  faisait  retentir 
dans  un  hymne  de  Voltaire  même  ces  mots  si  chers  à 
tous  les  cœurs  :  Liberté!  Liberté!  »  Gossec,  en  effet,  avait 


58    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

composé  un  cho'ur  sur  des  vers  empruntés  précisé- 
ment à  cet  opéra  de  Samson.  qui,  on  ne  manqua  pas 
d'en  faire  la  remarque,  semblaient  être  faits  depuis  la 
Révolution  : 

Peuple,  éveille-toi,  romps  les  fers! 
Remonte  à  ta  grandeur  première... 

La  liberté  l'appelle  : 
Peuple  fier,  tu  nn(|uis  pour  elle; 
Peuple,  éveille-ldi,  rom|)s  les  fers! 

La  musique  de  Gossec  apportait  encore  une  note 
différente  de  celles  du  Te  Deiim,  du  Chant  du  l^i  juillet  et 
de  la  Marche  lugubre.  Elle  est  brillante,  sonore,  d'un 
rythme  nerveux  et  entraînant.  On  y  reconnaît  les  formes 
classiques  de  la  bonne  époque  :  sur  la  déclamation  des 
voix,  les  instruments  mélodiques  concertent,  exécutant 
des  dessins,  des  broderies  de  vieilles  sonates. 

Le  défilé  continua  le  long  des  boulevards,  prit  la  place 
Louis  XV,  le  quai,  et  traversa  la  Seine  sur  le  pont  Royal. 
Tout  le  long,  les  musiques  jouaient  des  marches.  Malgré 
le  caractère  plutôt  triomphal  de  la  fête,  la  Marche  lugubre 
figura  en  première  ligne  :  c'est  évidemment  à  elle  que 
s'appliquent  ces  vers  de  M.  J.  Chénier  dans  son  épître  : 
Du  pouvoir  de  la  musique,  dédiée  à  Méhul  : 

Harmonieux  Gossec,  lors([ue  ta  lyre  en  deuil 

De  l'auteur  de  Mcropc  escortait  le  cercueil. 

On  entendait  au  loin,  dans  l'horreur  des  tcuèlu-es. 

Les  accords  prolongés  des  trombones  funèbres. 

La  timbale  voilée  aux  sombres  roulements. 

Et  du  timbre  chinois  les  tristes  hurlements. 

La  principale  station  eut  lieu  devant  la  maison  du 
marquis  de  Villette,  où  Voltaire  était  mort,  sur  le  quai 
desThéatins,  devenu,  depuis  l'annonce  de  la  cérémonie, 
quai  Voltaire.  Là,  un  amphithéâtre  couvert  de  verdure 
avait  été  élevé,  au  milieu  duquel  étaient  groupées  de 
jeunes  femmes  et  de  jeunes  filles  vêtues  de  blanc,  cein- 


FÊTES    FUNÈBRES.    —    TRIOMPHE    DE    VOLTAIRE.  59 

I  lires  bleues  à  la  taille  *,  guirlandes  de  roses  sur  la  tète, 
des  palmes  ou  des  couronnes  civiques  aux  mains;  parmi 
elles,  en  habits  de  deuil,  Mme  de  Villette,  nièce  et 
pupille  de  Voltaire,  et  les  filles  de  Galas.  Tandis  que  la 
statue  s'arrête  sous  un  arc  de  triomphe,  le  char,  au 
milieu  du  pont  Royal,  stationne  un  instant,  étalant  aux 
innombrables  regards  des  spectateurs  échelonnés  depuis 
la  place  Louis  XV  jusqu'à  la  Cité  ses  ornements  dans  le 
goût  ancien  et  sa  décoration  symbolique.  Il  s'avance 
enfin,  au  son  de  la  Marche  lugubre.  Mais  bientôt  d'autres 
accents  succèdent,  d'un  ton  moins  funèbre  et  plus 
triomphal;  c'est  une  ode  que  Chénier  a  écrite,  et  dont 
Gossec,  inépuisable,  a  encore  composé  la  musique  : 

Ce  ne  sont  plus  des  pleurs  (ju'il  est  temps  de  répandre; 
C'est  le  jour  du  triomphe  et  non  pas  des  regrets. 

Le  chant  est  doux,  simple,  d'une  pureté  classique  :  il 
rappelle  distinctement  un  thème  de  Mozart  que,  sans 
doute,  personne  à  cette  époque  ne  connaissait  en  France. 

Les  instruments  antiques  retentissent  de  nouveau,  et 
le  cortège  repart.  H  s'arrête  encore  devant  «  l'Ancienne 
Comédie  »,  dans  la  rue  qui  porte  aujourd'hui  ce  nom  :  il 
n'y  stationne  qu'un  instant,  et  arrive  bientôt  devant  le 
Théâtre-Français,  Odéon  actuel.  Pour  la  circonstance,  le 
monument  a  été  dénommé  :  Temple  de  Melpomène,  appel- 
lation qui  sied  à  son  architecture  sévère.  La  nuit  est 
tout  à  fait  venue.  L'on  exécute  de  nouveau  le  chœur  : 
«  Peuple,  éveille-toi  »  ;  malheureusement  la  pluie,  qui 
jusque-là  avait  respecté  l'apothéose  du  grand  homme, 

1.  Le  musée  Carnavalet  possède  une  de  ces  ceintures,  en  satin 
hleu  pâle,  d'un  ton  un  peu  fané;  le  char,  attelé  de  ([uatre  che- 
vaux (|ui  se  cahrent,  est  imprimé  en  noir  au  milieu  du  ruhan  ; 
létolTe  est  très  hien  conservée,  et  semhle  toute  neuve.  Document 
intéressant  et  sug-gestif,  qui  fait  revivre  le  souvenir  d'une  céré- 
monie si  caractéristique. 


GO    FKTES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

se  met  à  tomber  avec  violence  :  les  dames  entrent  dans 
le  théâtre,  les  musiciens  suivent,  d'autres  groupes  vien- 
nent après  eux  ;  la  salle  se  remplit,  et  le  chœur  de  Gossec 
est  redit  au  milieu  des  applaudissements.  Mais  le  Pan- 
théon n'est  plus  bien  loin  :  on  presse  un  peu  la  marche, 
et  l'on  arrive  sans  trop  de  désordre.  Des  flambeaux 
escortent  le  char.  «  Ce  fut  à  travers  un  sillon  de  lumière 
que  Voltaire  fit  son  entrée  au  Panthéon  français.  » 

IV 

Ces  premières  fêtes  résument  et,  pour  ainsi  dire, 
contiennent  toutes  celles  qui  vont  suivre.  La  Fédération 
demeure  le  modèle  des  grandes  assemblées  populaires 
où  toute  la  nation  n'a  qu'une  âme;  les  obsèques  de 
Mirabeau,  la  fête  des  victimes  de  Nancy  restent  les 
types  de  toutes  les  grandes  funérailles  civiques;  enfin 
l'entrée  de  Voltaire  au  Panthéon  est  la  cérémonie 
triomphale  par  excellence,  et  va  être  imitée  dans  la 
plupart  des  fêtes  que  multiplieront  les  victoires  des 
armées. 

La  première  impression  qui  s'en  dégage  est  que  les 
hommes  de  ce  temps-là  surent  faire  grand.  Il  en  fut 
ainsi  non  seulement  parce  qu'ils  disposaient  de  l'élé- 
ment de  grandeur  par  excellence,  le  peuple,  et  du  lieu 
le  plus  favorable  pour  le  déployer,  Paris,  mais  encore 
parce  qu'ils  eurent  le  coup  d'œil  juste,  la  vue  d'ensemble 
qui  permet  de  tirer  des  ressources  qu'on  a  le  parti  le 
plus  heureux. 

Ils  firent  appel  aux  arts,  et,  spontanément,  instincti- 
vement, surent  leur  assigner  le  rôle  qui  convenait  le 
mieux.  Certains  ont  trouvé  dans  cette  intervention 
matière  à  reproches  :  considérant  principalement  le 
côté  théâtral   des   fêtes  révolutionnaires,   ils   ont  pré- 


FÊTES    FUNÈBRES.    —    TRIOMPHE   DE    VOLTAIRE.  61 

tendu  n'y  voir  que  des  mascarades.  La  plupart  de  ceux 
qui  parlent  ainsi  subissent  l'influence  du  système  de 
dénigrement  qui,  pendant  tout  un  siècle,  a  faussé  si 
complètement  les  idées  relatives  à  la  vie  et  aux  mœurs 
de  la  Révolution.  Il  est  vrai  qu'en  ce  temps-là  on  avait 
le  goût  des  costumes  variés,  éclatants,  des  uniformes, 
des  groupements  harmonieux  et  réguliers,  sinon  tou- 
jours pittoresques  ;  mais  si,  en  notre  temps,  nous 
sommes  d'un  sentiment  contraire,  je  ne  suis  aucune- 
ment convaincu  que  la  supériorité  soit  à  nous.  Aussi 
bien,  à  toute  époque,  les  idées  nouvelles  ont  eu  besoin, 
pour  s'exprimer,  des  formes  consacrées  et  antérieures  ; 
or,  ces  éléments  de  vie  extérieure  provenaient  des  habi- 
tudes de  l'ancien  régime  :  l'esprit  nouveau  ne  fit  que 
les  utiliser,  les  mettre  en  valeur,  les  interpréter. 

L'antiquité  était  fort  en  honneur  à  la  fin  du  xviii'^  siè- 
cle :  les  démocraties  d'Athènes  et  de  Rome  étaient  les 
modèles  des  législateurs,  et  l'on  n'admettait  d'art 
sérieux  que  sous  les  apparences  antiques.  Si  David, 
en  traçant  les  dessins  destinés  aux  fêtes  nationales, 
se  souvenait  qu'il  était  l'auteur  des  Horaces  et  des 
Brutus,  personne  n'eût  songé  à  l'en  blâmer.  Et  quand 
tant  de  citoyens  français  avaient,  ou  croyaient  avoir, 
l'âme  romaine,  est-il  si  regrettable  que  quelques-uns 
en  aient  porté  l'habit?  Notre  époque  sceptique  n'admet- 
trait pas  de  ces  déguisements  en  des  occasions  sérieuses, 
et  le  vilain  mot  de  cabotinage  serait  vite  prononcé; 
mais  alors  personne  n'eût  songé  à  ce  reproche.  En 
réalité,  malgré  certaines  fautes  de  goût,  ces  fêtes 
furent  belles,  imposantes,  et  d'un  remarquable  senti- 
ment décoratif. 

Quant  à  la  musique,  ce  fut  peut-être  celui  de  tous  les 
arts  qui  tira  le  plus  grand  profit  de  sa  participation 
aux  fêtes  nationales  et  en  réalisa  les  plus  notables  pro- 


62    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  «EVOLUTION  FKA.\(,AlSi:. 

grès.  Des  formes  nouvelles  furent  créées  pour  elle  :  non 
des  formes  éphémères,  mais  celles  qui  représentent 
une  conquête  réelle  de  l'esprit  et  survivent  aux  circon- 
stances qui  les  ont  fait  naître.  Il  est  bien  certain  que 
jusqu'alors  la  musique  française  n'avait  jamais  connu 
l'ampleur  que,  le  premier,  lui  donna  Gossec.  Sous 
linlluence  du  nouvel  esprit,  il  devina  la  musique 
moderne.  Il  rechercha  les  sonorités  puissantes,  ayant 
une  valeur  indépendante  de  l'expression  :  c'est  vers 
ce  but  que  plusieurs  de  ses  successeurs,  et  non  des 
moindres,  marcheront  plus  tard.  Il  trouva  des  formules 
que  d'autres  venus  après  lui  sauront  très  bien  exploiter. 
L'école  de  1830  a  fait  grand  usage  d'une  combinaison 
rythmique  dont  l'élément  est  formé  par  la  succession 
d'une  croche  pointée  et  une  double  croche,  figure  qui, 
répétée  obstinément  durant  une  longue  période,  surtout 
aux  i)arties  de  basse,  donne  à  la  musique  une  énergie 
farouche,  un  caractère  haletant,  saccadé.  Berlioz,  dans 
la  Marche  au  supplice,  Meyerbeer  dans  la  Bénédiction  des 
poignards,  Wagner  même  dans  le  combat  de  Lohengrin, 
et  jusque  dans  Parsifal,  en  ont  fait  un  heureux  emploi. 
Nous  en  chercherions  en  vain  l'équivalent  dans  Gluck 
et  son  école.  Cette  forme  se  dessine  avec  toute  sa  net- 
teté dans  la  Marche  lugubre  :  c'est  Gossec,  le  Gossec  de 
la  Révolution,  qui  Fa  trouvée. 

Ce  n'est  pas  à  lui  non  plus  qu'on  pourrait  adresser  le 
reproche,  mérité  par  tant  d'autres,  de  considérer  l'art 
populaire  comme  un  art  inférieur.  Créateur  de  la 
musique  militaire  en  France,  il  a,  nécessairement,  dû 
fournir  son  répertoire  de  compositions  d'ordre  secon- 
daire :  marches,  pas  de  manœuvres,  etc.  Mais  dans  ces 
productions  mêmes  il  ne  sacrifia  jamais  à  la  dignité  de 
son  art.  Ces  morceaux,  faits  pour  accompagner  les  évo- 
lutions militaires,  sont  des  compositions  menues,  assu- 


FKTES    FUNEBRES.    —    TRIOMl'llE    DE    VOLTAIRE.  63 

renient,  mais  restent  d'un  bon  style.  Et  dès  qu'il  sent 
la  possibilité  de  leur  donner  quelque  ampleur.  Gossec 
en  profite  avec  empressement.  Lui  qui  fut  le  premier 
musicien  français  à  cultiver  le  genre  de  la  symphonie, 
il  s'en  souvient  maintenant  qu'il  est  à  la  tête  d'un 
orchestre  d'instruments  à  vent  :  il  écrit  des  symphonies 
militaires.  Ce  ne  fut  que  plus  tard  que  la  division  des 
genres  s'opéra,  l'orchestre  se  réservant  les  grandes 
(cuvres,  et  ne  laissant  à  la  musique  militaire  que  le 
répertoire  inférieur  des  marches  et  des  danses.  Avec 
Gossec,  cette  distinction  n'existe  pas  :  il  fait  jouer  à 
ses  musiciens  de  la  garde  nationale  d'aussi  bonne 
musique  qu'il  en  dirigeait  naguère  au  Concert  spirituel. 
Enfin,  ancien  compositeur  de  musique  religieuse,  il 
en  appliqua  le  haut  style  aux  oîuvres  dont  il  enrichit  la 
liturgie  révolutionnaire,  conservant  les  formes  en  usage 
à  l'époque,  avec  leurs  qualités  —  bel  ordre,  majesté, 
grandeur,  —  et  leurs  défauts,  —  excès  de  régularité, 
sécheresse,  académisme,  —  et  sachant  les  vivifier  par 
la  sincérité  de  l'accent  et  la  tendance  supérieure  de 
l'inspiration. 


I 


Deux  jours  après  la  fête  de  Voltaire  revint  l'anni- 
ersaire  de  la  prise  de  la  Bastille.  Le  mercredi  13  juillet, 

n  exécuta  de  nouveau  à  Notre-Dame  Vhiérodrame  déjà 
donné  l'année  précédente,  et  l'on  chanta  un  Te  Deum, 
dont  la  Chronique^  faisant  confusion  avec  la  Prise  de  la 
Bastille,  attribue  la  composition  à  Désaugiers,  mais  qui 
n'était  autre  que  le  Te  Deum  de  Gossec. 

Puis  le  lendemain  14  eut  lieu  la  fête  populaire  au 
Champ  de  Mars.  Le  cérémonial  fut  semblable  à  celui  de 


64    FÊTES  ET  eUANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

moindre.  Mais  l'enthousiasme  ne  se  retrouva  plus. 
C'est  que,  peu  de  semaines  auparavant,  le  roi  fuyant 
vers  l'Allemagne,  avait  été  arrêté,  ramené  de  force  par 
son  peuple,  était  maintenant  comme  prisonnier  dans  son 
palais.  L'on  pouvait  célébrer  le  même  office,  proclamer 
le  même  serment,  chanter  les  mêmes  hymnes  :  une 
autre  préoccupation  régnait;  la  loge  royale  était  vide, 
et  l'Assemblée,  occupée  à  cette  heure  même  à  discuter 
une  situation  si  grave,  n'assistait  pas  à  la  fête. 

Et  le  dimanche  17,  à  la  fin  de  cette  semaine  d'efferves- 
cence, au  pied  de  ce  même  autel  de  la  Patrie,  jusque 
sur  ses  marches,  le  sang  du  peuple  de  Paris  allait  être 
répandu!  C'en  était  fait  pour  jamais  du  beau  rêve 
fraternel. 


VI 

Cependant,  une  occasion  favorable  de  pacification 
sembla  se  présenter  bientôt.  En  septembre,  l'Assemblée 
nationale  termina  la  Constitution.  Le  roi  acceptait  que 
le  pouvoir  législatif  fût  désormais  exercé  par  une  assem- 
blée librement  élue;  le  principe  de  la  royauté  absolu 
était  ruiné;  une  ère  nouvelle  allait  s'ouvrir.  «  Le  terme 
de  la  Révolution  est  arrivé  :  que  la  nation  reprenne 
son  heureux  caractère.  »  Ainsi  le  déclarait  Louis  XVI, 
essayant  de  se  faire  illusion.  En  souverain  préoccupé 
de  faire  ostensiblement  le  bonheur  de  son  peuple,  il 
commença  par  ordonner  une  grande  fête,  fit  chanter  le 
22  septembre,  à  Notre-Dame,  un  Te  Deum  (auquel  il 
n'assista  point),  illumina  fastueusement  les  Tuileries, 
organisa  des  bals  populaires,  annonça  qu'il  donnait 
50  000  francs  aux  pauvres,  et  se  montra  dans  les  endroits 
publics  où  il  pensa  devoir  être  bien  accueilli.  A 
l'Opéra  et  à  rOpéra-Comique^  notamment,  les  représen* 


FETES    FUNEBRES.    —   TRIOMPHE    DE    VOLTAIRE.  65 

talions  de  Castor  et  Polliix  et  de  Richard  Cœur  de  Lion 
donnèrent  lieu  à  des  manifestations  sympathiques. 

Mais,  bien  avant  le  roi,  le  peuple  avait  de  lui-même 
montré  sa  joie,  et  célébré  spontanément  la  fête.  Le 
15  septembre,  l'Assemblée  décréta  des  réjouissances 
«  pour  célébrer  l'heureux  achèvement  de  la  Constitu- 
tion »;  le  dimanche  18,  une  semaine  avant  le  Te  Deum 
royal,  ce  document  fut  proclamé  à  travers  Paris,  suivant 
un  cérémonial  rappelant  encore  les  proclamations  offi- 
cielles de  l'ancien  régime,  très  solennel. 

Ce  fut  Bailly  lui-même  qui,  entouré  de  toutes  les 
autorités  municipales,  en  fit  la  lecture  à  haute  voix  sur  les 
places  de  la  ville  :  devant  l'Hôtel  de  Ville,  au  Carrousel, 
place  Vendôme,  enfin  au  Champ  de  Mars,  du  haut  de 
l'autel  de  la  patrie.  Les  autorités,  au  milieu  desquelles 
était  porté  triomphalement  le  «  Livre  de  la  Loi  »,  mar- 
chaient en  cortège,  accompagnées  de  la  force  armée,  et 
précédées  de  trompettes,  de  timbales  et  d'une  musique 
militaire. 

Au  Champ  de  Mars,  tout  le  peuple  était  là,  comme  aux 
beaux  jours  de  la  Fédération. 

Pour  la  première  fois  il  n'y  eut  point  de  cérémonie 
religieuse;  mais  la  présentation  de  la  Constitution  au 
peuple  n'en  fut  ni  moins  imposante  ni  moins  majes- 
tueuse. Bailly,  monté  au  sommet  de  l'autel,  éleva  le 
Livre  au-dessus  de  sa  tête,  et  le  montra  aux  assistants. 
€  Dans  ce  moment  auguste,  on  croyait  voir  Moïse  rece- 
vant des  mains  du  maître  de  l'univers  les  tables  de  la 
Loi,  et  les  proposant  aux  Hébreux  saisis  de  respect.  » 
A  cette  vue,  les  acclamations  retentirent  et  les  canons 
tonnèrent.  Puis,  de  même  qu'au  14  juillet  le  serment  de 
^^_^la  Fédération  avait  été  suivi  du  Te  Deum,  de  même 
I^B  l'acceptation  de  l'acte  constitutionnel  fut  célébrée  par 
^^Bun  hymne;  et  cette  fois  le  vœu   formulé  lors  de  la  pre- 


I 


66         FETES    ET    GEANTS    DE    LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

mière  fête  fut  exaucé  :  ce  fut  en  français  que  l'on  chanta 
ces  nouvelles  actions  de  grâce.  Le  chœur  choisi  pour 
la  circonstance  fut  celui  que  Gossec  avait  composé  sur 
les  vers  de  Voltaire  et  qu'on  avait  entendu  pour  la  pre- 
mière fois  à  la  fête  de  ce  dernier  :  «  Peuple,  éveille-toi!  » 
avec  son  rythme  énergique  et  fier  sur  lequel  les  voix 
répètent  avec  tant  d'enthousiasme  le  mot  chéri  : 
«  Liberté!  »  Les  exécutants  étaient  plus  nombreux 
encore  que  dans  les  fêtes  précédentes,  car  les  musi- 
ciens de  la  chapelle  des  Tuileries  avaient  été  envoyés 
par  le  roi  pour  se  joindre  au  personnel  musical  habi- 
tuel. Même  l'aristocrate  Journal  de  Paris,  ayant  voulu 
faire  croire  que  l'Opéra  et  la  Chapelle  avaient  seuls  pris 
part  à  la  solennité,  fut  obligé  de  se  rectifier  et  de  men- 
tionner le  concours  de  la  musique  de  la  garde  nationale, 
«  formée  de  soixante-dix-huit  musiciens,  presque  tous 
d'un  talent  reconnu,  et  qui  sont  dirigés  par  M.  Gossec  ». 
Pour  ce  dernier,  son  nouvel  hymne  lui  valut  un  véri- 
table triomphe.  «  Les  grenadiers,  transportés  par  ce 
chant  mâle  et  fier,  jetant  leurs  armes,  l'ont  saisi  et  porté 
en  triomphe  aux  yeux  de  tous  les  citoyens  qui  parta- 
geaient le  même  enthousiasme.  »  L'on  en  avait  fait 
autant  pour  La  Fayette  l'année  précédente.  Mais  la 
popularité  de  Gossec  fut  plus  durable.... 


VII 

Au  reste,  ce  succès  ne  fut  pas  seulement  personnel  au 
compositeur  :  il  s'étendit  à  la  jeune  institution  dont  il 
était  l'âme.  La  Chronique  de  Paris,  le  plus  ouvert  aux 
questions  d'art  parmi  les  journaux  du  temps,  ajoutait  : 
<  Le  corps  de  musique  de  la  garde  nationale  lui  doit 
beaucoup;  son  exécution  est  belle  et  incomparable 
dans  le  genre  des  instruments  à  vent.  Ce  corps,  d'ail- 


FETES    FUNEBRES.    —    TRIOMPHE    DE    VOLTAIRE.  67 

leurs,  est  composé  des  premiers  virtuoses  de  l'Europe 
et  des  premiers  talents  de  la  capitale.  En  voilà  sans 
doute  assez  pour  mériter  à  M.  Gossec  la  couronne  que, 
dorénavant,  on  doit  décerner  à  tous  les  hommes  de 
génie,  et  pour  lui  obtenir  une  part  dans  les  récompenses 
que  l'Assemblée  nationale  vient  de  mettre  en  réserve 
pour  les  artistes  distingués.  Nous  citons  avec  plaisir  ce 
dernier  trait,  parce  qu'il  honore  cette  Assemblée,  et 
que  cette  distinction  accordée  aux  arts  au  milieu  des 
orages  et  des  troubles  politiques  prouvera  aux  mécon- 
tents et  aux  étrangers  que  notre  Révolution  n'est  point 
une  Révolution  d'Hercules  et  de  Vandales.  » 

Quelques  jours  plus  tard,  le  même  journal  écrivait 
encore  : 

«  La  musique  de  la  garde  nationale  mérite  d'être  dis- 
tinguée par  l'influence  qu'elle  a  eue  dans  la  Révolution. 
Ce  serait  vouloir  se  refuser  à  l'évidence  que  de  contester 
cette  influence;  et  ce  serait  connaître  bien  peu  les  efl'ets 
de  cet  art  tout-puissant  que  de  croire  mal  employé 
l'argent  destiné  à  en  favoriser  les  progrès.  Si  l'on  en 
doutait,  nous  citerions  le  témoignage  imposant  de 
M.  de  La  Fayette,  qui  a  souvent  répété  qu'il  devait 
plus  encore  à  la  musique  de  la  garde  nationale  qu'aux 
baïonnettes.  Cette  musique,  en  effet,  a  eu  part  à  toutes 
les  cérémonies  publiques,  et,  pour  ainsi  dire,  à  tous  les 
actes  de  la  Révolution.  M.  Gossec  peut  en  être  appelé  le 
musicien,  et  M.  Sarrette  l'a  secondé  avec  un  zèle  au- 
dessus  de  tous  éloges.  Il  y  a,  d'ailleurs,  maintenant, 
parmi  les  instruments  à  vent  de  cette  musique  des 
artistes  d'un  talent  supérieur,  et  il  serait  peu  digne 
d'une  grande  nation,  ingénieuse  et  sensible,  de  laisser 
porter  chez  l'étranger  des  jouissances  dont  la  liberté  ne 
doit  pas  l'empêcher  de  sentir  le  prix  et  ne  lui  ôterait  pas 
le  regret.  > 


68    FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

C'est  ainsi  qu'en  peu  de  temps  s'était  imposé  à  l'at- 
tention publique  l'effort  musical  i)rovoqué  par  les  évé- 
nements révolutionnaires,  et  qui  bientôt  allait  aboutir 
à  une  fondation  durable. 


VIII 

Dans  le  même  temps  où  le  roi  faisait  chanter  le  Te 
Deum  à  Notre-Dame,  on  célébrait  aussi  par  toute  la 
France  la  fête  de  la  Constitution.  A  Strasbourg,  la 
cérémonie  eut  un  caractère  essentiellement  musical. 
Un  chant  nouveau,  un  Hymne  à  la  Liberté,  fut  exécuté 
sur  la  place  d'Armes,  par  tous  les  èhanteurs  et  tous  les 
instrumentistes  de  la  vieille  capitale  alsacienne.  Pour 
la  première  fois  dans  les  fêtes  de  la  Révolution,  le 
peuple  prit  part  lui-même  à  l'exécution;  le  refrain  : 
Liberté  sainte  !  fut  redit  à  l'unisson  par  toutes  les  voix  de 
la  foule.  C'était  là  une  idée  du  maire  de  Strasbourg, 
Frédéric  Dietrich.  La  musique  de  l'hymne  avait  été 
composée  par  un  musicien  étranger,  déjà  célèbre, 
Pleyel.  Le  poète  était  un  jeune  homme  inconnu,  le 
capitaine  Rouget  de  Lisle. 

Voilà  un  nom  qui  nous  annonce  que  bientôt  Gossec 
ne  sera  plus  seul  à  chanter  la  Révolution. 


CHAPITRE    IV 

OUATRE-VINGT-DOUZE.    -    LA   PATRIE 
EN    DANGER.    —   CHANSONS 


I 

Quatre-vingt-douze,  Tannée  décisive  de  la  Révolution, 
ne  vit  pas  de  ces  solennités  grandioses  que  les  années 
précédentes  avaient  inaugurées;  mais  il  y  fut  célébré 
nombre  de  cérémonies  particulières,  moins  fêtes  natio- 
nales que  manifestations  des  partis  en  lutte.  Il  suffira 
d'en  présenter  un  bref  exposé. 

Le  15  avril  eut  lieu  au  Champ  de  Mars  la  «  Fête  de  la 
Liberté  »  en  l'iionneur  des  soldats  du  régiment  de 
Châteauvieux,  condamnés  en  1790  pour  leur  rébellion, 
puis  amnistiés,  et  maintenant  accueillis  en  martyrs 
triomphants  par  le  peuple  de  Paris.  Fête  de  révolte, 
essentiellement.  On  y  exécuta  deux  nouveaux  hymnes 
de  M.-J.  Chénier,  dont  Gossec  avait  orné  les  vers  de 
rythmes  populaires  :  un  aimable  et  gracieux  six- huit, 
bien  fait  pour  être  chanté  par  des  jeunes  filles,  célébrait 
l'hommage  à  la  Liberté  :  <  Premier  bien  des  mortels, 
ô  Liberté  chérie!  »;  puis  ce  fut  une  Ronde  nationale,  tout 
aimable,  vraie  chanson  enfantine,  avec  sa  forme  clas- 
sique qui  fait  songer,  soit  à  des  rondes  d'Haydn,  soit. 


70         FÊTES    ET    CHAXTS   DE   LA    RÉV^OLLTION    FRANÇAISE. 

plus  exactement  encore,  aux  couplets  que  Mozart  avait 
écrits,  il  y  avait  quelques  mois  à  peine,  pour  Papageno 
dans  la  Flûte  enchantée.  Sur  le  thème  vif  et  enjoué,  les 
voix  chantaient  ces  vers  pleins  de  candeur  : 

L'innocence  est  de  retour, 
Elle  triomphe  a  son  tour; 
Liberté,  dans  ce  beau  jour 
Viens  remplir  notre  àme. 
Répands  sur  nous  les  bienfaits,  etc. 

Et,  tandis  que  le  char  de  la  Liberté  faisait  le  tour  de 
l'autel  de  la  Patrie,  les  chanteurs  et  la  musique  de 
la  garde  nationale,  échelonnés  sur  les  marches,  exécu- 
taient gaiement  la  chanson,  dont  le  peuple  redit  bientôt 
les  couplets;  des  danses  se  formaient  sur  le  Champ  de 
Mars;  le  Ça  ira  alternait  avec  la  Ronde  nationale  ;  chaque 
voix  célébrait  l'innocence  et  la  vertu  représentées  par 
les  soldats  révoltés;  la  lutte  sanglante  et  fratricide 
s'achevait  en  une  pastorale! 

A  cette  fête  sans-culotte  les  modérés  voulurent  opposer 
une  autre  fête.  Ils  prirent  pour  prétexte  les  honneurs 
funèbres  à  rendre  au  maire  d'Étampes,  Simoneau,  mort 
dans  une  émeute,  et  célébrèrent,  le  3  juin,  la  c  Fête  de 
la  loi  ».  La  célèbre  Marche  des  morts  y  retentit,  comme 
pour  Voltaire  et  Mirabeau,  alternant  avec  un  nouveau 
chant  funèbre.  L'hymne  final,  le  «  Te  Deum  civique  »  fut, 
sous  le  titre  de  Chant  de  triomphe,  un  autre  chœur  de 
Gossec  :  c  Salut  et  respect  à  la  Loi  » ,  d'assez  belle  allure, 
sinon  d'une  grande  invention,  dans  un  style  classique 
analogue  à  celui  du  chœur  de  Voltaire  :  «  Peuple,  éveille- 
toi  »;  il  s'achève,  sur  le  vers  :  «  La  sainte  liberté  va 
marcher  avec  toi  »,  par  un  beau  mouvement  des  voix 
qui  se  répondent  d'une  partie  à  l'autre,  rappelant  le 
procédé  analogue  du  grand  finale  de  la  Création. 

Un  incident  caractéristique  se  produisit  à  cette  fête. 


QUATRE-VIxNGT-DOUZE.  71 

Au  beau  milieu  de  la  cérémonie,  tandis  que  les  musi- 
ciens de  la  garde  nationale,  rangés  sur  les  marches  de 
Tautel  de  la  Patrie,  jouaient  la  Marche  des  morts  et  que 
le  cortège  défilait  à  leurs  pieds,  la  pluie  vint  à  tomber, 
une  de  ces  averses  parisiennes  fréquentes  au  printemps. 
Aussitôt,  la  foule  de  se  disperser.  Mais,  la  régularité  des 
groupes  étant  rompue,  l'orchestre,  pour  redonner  du 
cœur  aux  assistants  mouillés,  interrompit  ses  accords 
funèbres  et  entonna  le  Ça  ira,  à  la  grande  joie  des 
gens  du  peuple,  qui  se  mirent  à  danser  sous  l'ondée. 
L'orage  ayant  cessé,  »  aussitôt  on  a  repris  l'attitude  reli- 
gieuse ». 

La  musique  ne  fut  pas  sans  subir  le  contre-coup  de 
ces  querelles.  Celle  de  la  garde  nationale  y  fut  mêlée, 
et  y  trouva  l'occasion  de  donner  les  preuves  d'un 
civisme  dont  les  événements  lui  permirent  de  tirer 
plus  tard  avantage  et  honneur. 

L'année  suivante,  en  effet,  le  jour  même  où  l'École  de 
musique  de  la  garde  nationale,  présentée  à  la  Conven- 
tion par  la  municipalité  de  Paris,  devint  l'Institut 
national  de  musique  (i8  brumaire  an  II),  son  chef  vint 
rappeler  à  l'Assemblée,  bien  disposée  pour  ouïr  de 
telles  confidences,  les  incidents  de  1792.  Il  raconta  les 
persécutions  de  l'état -major  opposé  à  ce  que  les 
musiciens  se  rendissent  en  corps  à  la  fête  de  Château- 
vieux  :  ils  y  voulurent  aller  pourtant,  mais  ne  purent 
figurer  qu'en  tenue  civile,  «  en  habits  de  couleur  ». 
Étant  de  garde  aux  Tuileries,  ils  refusaient  toujours 
de  jouer  à  la  parade  autre  chose  que  des  «  airs 
patriotiques  »,  malgré  les  ordres  réitérés  de  La  Fayette, 
qui  alla  jusqu'à  les  menacer  de  l'Abbaye!  Un  jour, 
celui-ci  se  trouvant  en  la  compagnie  du  roi  à  la  porte 
du    palais,   les  engagea  à  jouer  :   «  Où  peut-on  être 


72    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

mieux  qu'au  sein  de  sa  famille?  »  Ils  se  mirent  en 
rang,  et  attaquèrent  :  Ça  irai  On  voit  que  les  fondateurs 
de  notre  Conservatoire  étaient  des  purs!... 

Ils  traversaient  à  ce  moment  une  passe  difficile.  En 
janvier  1792,  ils  eurent  à  subir  le  contre-coup  des 
mesures  générales  qui  supprimaient  la  solde  de  la 
garde  nationale.  Mais  les  services  rendus  et  les  senti- 
ments si  ouvertement  exprimés  plaidaient  pour  eux  :  la 
Commune  les  prit  définitivement  sous  sa  protection,  en 
instituant  l'École  de  musique  de  la  garde  nationale, 
destinée  principalement  à  fournir  aux  armées  les  effec- 
tifs nécessaires  pour  la  formation  des  corps  de  musique  ; 
ils  en  furent,  naturellement,  les  premiers  professeurs. 

Et  voyez  quelle  est  l'ingratitude  humaine  !  Après  tant 
de  gages  donnés  à  la  Révolution,  il  vint  un  jour  où 
le  civisme  de  Gossec  parut  suspect!  Après  le  10  août, 
les  Révolutions  de  Paris,  toujours  en  avance  sur  les  idées 
du  jour,  lui  reprochèrent  de  s'être  fait  inscrire  à  un 
club  entaché  de  modérantisme,  et  émirent  l'opinion  que 
«  son  talent  musical  était  plus  sûr  que  ses  principes  ». 
D'autres  n'eussent  pas  été  trop  mortifiés  d'une  critique 
ainsi  formulée  :  mais  Gossec  se  crut  tenu  de  répliquer; 
il  écrivit  au  journal  qu'il  ne  connaissait  pas  ce  club,  et 
qu'il  avait  «  toujours  été  guidé  dans  ses  démarches  par 
des  intentions  civiques  ». 

A  quelque  temps  de  là,  un  autre  périodique  lui  fit  la 
guerre  à  son  tour  :  VAlmanach  des  spectacles,  que  son 
passé  ne  semblait  pas  devoir  rendre  si  pointilleux  en 
ces  matières,  lui  fit  le  reproche  d'être  accapareur  : 

«  Quelques  artistes  se  plaignent  que  le  citoyen  Gossec 
ait  le  privilège  exclusif  de  toutes  les  fêtes  civiques.... 
Cela  blesse  l'égalité  et  la  liberté,  c'est  une  aristocratie 
digne  de  l'ancien  régime  que  d'étouffer  le  talent  de  ses 
frères.  Le  citoyen  Gossec,  homme  libre,  doit  savoir  que 


QUATRE-VINGT-DOUZE.  73 

les  succès  obtenus  imposent  l'obligation  de  se  prêter  à 
ceux  de  ses  semblables.  » 

L'imputation  est-elle  vraiment  justifiée?  Il  serait 
malaisé  de  le  dire  exactement.  Il  est  bien  vrai  que,  dans  les 
premières  fêtes  de  la  Révolution,  Gossec  ne  laissa  guère 
entendre  d'autre  musique  que  celle  qu'il  avait  composée. 
De  fait,  nous  l'avons  dit  déjà,  il  n'est  qu'un  seul  musi- 
cien, Catel,  dont,  à  Tépoque  où  nous  sommes  par- 
venus, les  œuvres  aient  été  admises  à  figurer  auprès 
des  siennes.  Le  manuscrit  (probablement  autographe) 
d'une  2°  Marche  militaire  de  sa  composition  (à  la  Biblio- 
thèque du  Conservatoire)  porte  la  signature  que  voici  : 
Du  Citoyen  Catel,  ce  16  juillet  1791,  Van  III''  de  la  Liberté 
française;  l'on  ne  saurait  douter  qu'elle  soit  entrée 
aussitôt  au  répertoire  de  la  musique  de  la  garde  natio- 
nale dont  l'auteur,  sur  le  titre,  dit  expressément  être 
membre.  En  outre,,  on  attribue  à  la  môme  année  1791 
(d'autres  disent  1792),  nommément  au  19  juin,  anniver- 
saire de  l'abolition  de  la  noblese  en  France,  l'exécution 
de  son  Hymne  à  VÉgalité,  sur  des  vers  de  Joseph  Chénier, 
composition  dont  la  simplicité  enfantine  —  un  peu 
plate  —  s'excuse  si  l'on  songe  qu'en  1791  Catel  n'avait 

^ue  dix-huit  ans,  et  qu'en  outre  il  avait  à  faire  chanter 
vers  suivants  : 

Ce  Franklin  qui,  par  son  génie, 
Vainquit  la  foudre  et  les  tyrans 
Aux  champs  de  la  Pensylvanie 
T'assura  des  honneurs  plus  grands,  elc. 

Mais  en  somme,  faut-il  blâmer  Gossec  d'avoir  voulu  se 
iserver  tout  d'abord  le  premier  rôle,  —  c'est-à-dire  le 
iul?  Il  avait  à  créer  immédiatement  une  forme  nou- 
ille; ce  n'est  pas  d'une  collectivité  qu'on  peut  attendre 
résultat  :  il  ne  peut  être  obtenu  que  par  l'effet  de  la 
►lonté  et  la  libre  inspiration  d'un  seul.  Aussi  bien,  le 


74    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

chemin  frayé,  tous  y  purent  pénétrer  librement.  Dans 
Tannée  qui  va  suivre,  Gossec  y  conduira  les  jeunes 
hommes,  à  peine  connus,  qui  bientôt  s'illustreront  à  sa 
suite  dans  la  carrière  ouverte  par  lui. 

Du  14  juillet,  il  y  a  peu  à  dire  :  entre  le  20  juin  et 
le  10  août,  la  date  est  peu  favorable  aux  manifestations 
fraternelles  et  pacifiques.  La  cérémonie  du  Champ  de 
Mars  a  lieu  pourtant;  mais  on  ne  chante  plus  le  Te  Deum. 
La  musique  de  la  garde  nationale  qui,  aux  précédents 
anniversaires,  accompagnait  les  chants  religieux  du 
haut  de  l'autel  de  la  Patrie,  est  reléguée  au  bas  des 
degrés.  Le  programme  de  la  cérémonie  et  de  1'  «  Ordre 
de  marche  »  fait  cependant  une  assez  large  place  à  la 
musique.  Il  annonce,  après  l'entrée  du  cortège,  un 
«  Hymne  à  la  Liberté,  à  la  Loi  et  à  la  Souveraineté 
nationale  »  ;  après  le  serment,  une  «  musique  majes- 
tueuse ».  Puis,  quand  le  feu  est  mis  au  bûcher  formé 
par  l'arbre  nobiliaire,  a  la  musique  exécute  des  airs 
de  triomphe  ».  Pendant  la  marche  vers  la  pyramide 
consacrée  aux  citoyens  morts  pour  la  liberté,  elle  joue 
«  un  morceau  analogue  au  caractère  de  cette  partie  de 
la  cérémonie  ».  A  la  fin,  «  grand  chœur  de  triomphe  à  la 
liberté  et  décharge  générale  d'artillerie  ».  Et  le  docu- 
ment imprime  le  texte  des  «  Strophes  qui  seront  chan- 
tées au  champ  de  la  Fédération  c  :  le  Chant  du  1^  juillet, 
dont  nous  avons  vu  que  ce  fut  la  première  audition 
dans  une  fête  nationale,  et  un  nouveau  «  Dithyrambe 
pour  la  Fédération  «  :  Vive  à  jamais,  vive  la  liberté,  l'un  et 
l'autre  dus  à  la  collaboration  déjà  intime  de  M.-J.  Ché- 
nier  et  Gossec.  Entendit-on  beaucoup  ces  chants?  Dans 
la  cohue  de  la  tumultueuse  journée,  il  est  fort  à  craindre 
que  le  peuple  n'ait  pas  prêté  grande  attention  à  la 
musique  que  l'on  fit. 


QUATRE-VINGT-DOUZE.  75 

Et  déjà,  ce  même  jour,  un  écho  lointain  semble  venir  : 
un  chant  d'un  souffle  puissant  retentit,  sur  deux  points 
de  la  France.  Au  camp  de  Huningue,  à  la  frontière,  les 
musiques  des  régiments  célèbrent  la  fête  nationale  en 
jouant  le  Chant  de  guerre  pour  l'armée  du  Rhin  en  présence 
de  son  auteur,  le  capitaine  Rouget  de  Liste.  Le  bataillon 
marseillais,  cantonné  à  Vienne  au  hasard  des  étapes, 
fait  retentir  de  ses  voix  vibrantes  le  même  chant,  auquel 
il  laissera  son  nom,  au  milieu  des  populations  dau- 
phinoises émerveillées. 

II 

L'horizon  va  s'assombrir  encore  :  l'Assemblée  déclare 
que  la  Patrie  est  en  danger. 

La  déclaration  du  danger  de  la  patrie  fut  proclamée 
à  Paris  dans  les  journées  du  dimanche  22  et  du  lundi 
23  juillet  1792.  Ce  fut  peut-être  le  spectacle  le  plus  extra- 
ordinaire que  la  Révolution  ait  produit. 
Dès   la    première  heure   du  jour,  les  tambours  bat- 
^^fint  le  rappel   dans   toutes   les    rues  de  la   ville.  A 
^^B  heures  du  matin,  le  canon  d'alarme  tonna  par  trois 
^foîs ;  il  recommença  sa  formidable  musique  d'heure  en 
abeure  jusqu'au  soir. 
1^^^  sept  heures,  le  Conseil  général  de  la  Commune  se 
feunit  à  l'Hôtel  de  Ville.  Toute  l'armée  de  Paris  était 
rassemblée  sur  la  place  de  Grève,  drapeaux  au  vent. 
|^■^.   huit  heures,  l'Assemblée  communale,  ayant  déli- 
^weré,  revint  :  les  officiers  municipaux,  revêtus  de  leurs 
insignes  et  précédés  d'huissiers  portant  des  enseignes 
couvertes  d'emblèmes  ou  d'inscriptions  civiques,  mon- 
tèrent à  cheval.  Ainsi  les  fonctions  civiles  elles-mêmes 
adoptèrent  en  ce  jour  l'appareil  militaire,  conformément 


76    FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

parisienne.   Et,  l'armée  les  escortant,  divisés  en  deux 
colonnes,  ils  se  mirent  en  marche. 

Des  trompettes  marchaient  en  tête.  Puis,  après  un 
détachement  de  cavalerie,  la  garde  nationale  défilait, 
précédée  de  ses  tambours.  Venait  ensuite  la  chevau- 
chée des  oFficiers  municipaux,  précédée  d'une  batterie 
d'artillerie  et  d'un  corps  de  musique,  avec  des  trom- 
pettes :  en  arrière,  un  cavalier  portait  une  énorme 
bannière  tricolore  sur  laquelle  étaient  inscrits  ces  mots  : 

Citoyens!  la  Patrie  est  en  danger! 

Une  seconde  batterie  d'artillerie  suivait,  et  le  cortège 
était  fermé  par  un  nouveau  détachement  de  garde 
nationale  et  de  cavalerie. 

«  Appareil  sévère  et  grave  sans  être  lugubre  ni 
décourageant.  »  Ainsi  résuma  son  impression,  un  con- 
temporain, vivement  frappé  par  cette  vue,  comme  tout 
le  peuple. 

Les  deux  corf,èges  prirent  une  direction  opposée,  et 
parcoururent  les  quartiers  des  deux  rives  de  la  Seine. 
Ils  allèrent  lentement,  lourdement,  par  les  rues  étroites 
du  vieux  Paris,  où  les  plus  grandes  voies  de  communi- 
cation étaient  alors  la  rue  Saint-Martin,  la  rue  de  la 
Ferronnerie,  la  rue  Saint-Jacques;  ils  parcoururent  les 
antiques  rues  aux  noms  pittoresques  :  Pastourelle, 
de  l'Oseille,  du  Pont-aux-Choux,  le  quai  des  Ormes,  la 
rue  des  Aveugles,  celle  du  Vieux-Colombier  (la  seule  à 
qui  l'on  a  laissé  son  ancienne  dénomination).  Les  canons 
roulaient  pesamment;  le  cliquetis  des  armes,  les  pas 
des  chevaux  sur  les  pavés  donnaient  à  ces  pacifiques 
quartiers  une  apparence  lugubre  de  ville  assiégée.  De 
distance  en  distance,  les  huissiers  clamaient  :  «  La  Patrie 
est  en  danger!  »  Le  cortège  s'arrêtait  sur  les  places,  au 
milieu  des  rues,  sur  les  ponts,  et  les  officiers  municipaux 
lisaient  au  peuple  la  proclamation  de  l'Assemblée.  Per- 


QUATRE-VINGT-DOUZE.  77 

sonne  en  ce  jour  ne  put  ignorer  la  gravité  des  événe- 
ments :  l'aventure  d'Archimède,  au  siège  de  Syracuse, 
dérangé  au  milieu  d'un  problème  par  l'entrée  inopinée 
des  ennemis,  eût  été  impossible  en  1792. 

Pendant  ce  temps,  sur  les  places,  des  amphithéâtres 
avaient  été  dressés  pour  recevoir  les  enrôlements  volon- 
taires :  une  planche  posée  sur  deux  tambours  servait 
de  table;  au  pied  de  l'estrade  gisaient  deux  pièces  de 
canon.  Une  musique  militaire  excitait  les  courages. 
«  La  musique  n'exécutera  que  des  airs  majestueux  et 
sévères  >,  avait  dit  le  cérémonial  pour  la  marche  et  la 
proclamation;  certains  jugèrent  que  cette  musique  était 
€  trop  savante  pour  la  multitude  ».  Il  est  évident  que  le 
Ça  ira,  dont  on  faisait  alors  si  grand  abus,  formait  à 
lui  seul  le  fond  du  répertoire;  quant  au  reste,  les 
marches  et  pas  de  manœuvre  composés  par  Gossec  et 
Catel  étaient  mis  à  contribution.  Pourquoi  faut-il  que 
le  chant  de  Rouget  de  Lisle  n'ait  été  connu  à  Paris  que 
huit  jours  plus  tard?  Quel  aspect  encore  plus  héroïque 
il  eût  prêté  à  cet  appareil  déjà  si  troublant!... 


III 


I» ..,.-. 

^Wransons. 

Je  n'ai  pas  à  parler  ici  de  la  plus  illustre  de  toutes, 
—  la  plus  illustre  qui  ait  jamais  été  au  monde.  J'ai 
consacré  tout  un  volume  à  la  Marseillaise  et  à  son  auteur, 
et  ce  n'était  pas  trop.  Mais  d'autres,  avec  de  moins 
hautes  visées,  n'en  n'ont  pas  moins  joui  d'une  popula- 
rité qui  exige  qu'il  leur  soit  fait  place  dans  une  étude 
sur  les  chants  de  la  Révolution. 
Il    faut   parler   d'abord    de    «   Veillons    au   salut  de 


78         FETES    ET    CHANTS    DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

Par  quelle  vertu  sont-ce  ces  couplets,  plutôt  que 
d'autres  comme  il  s'en  faisait  alors  à  la  douzaine, 
qui  ont  joui  d'une  popularité  telle  que,  pendant  un 
temps,  la  chanson  fut  mise  sur  le  même  plan  que  les 
plus  authentiques  chants  nationaux?  C'est  ce  que  je  ne 
saurais  dire.  C'est  sans  doute  à  l'accentuation  du  mot 
magique  :  c  Liberté,  liberté  !  »  qui  se  trouve,  bien  par 
hasard,  adapté  heureusement  à  une  musique  faite  pour 
une  fin  très  cUfférente,  que  ce  succès  fut  dû.  Toujours 
est-il  que  la  vogue  de  «  Veillons  au  salut  de  l'empire  » 
a  balancé  celle  du  Ça  ira  et  de  la  Carmagnole,  et  que  cette 
chanson  a  pu,  sans  qu'on  le  trouvât  déplacé,  figurer 
aux  côtés  de  la  Marseillaise  elle-même  dans  l'à-propos 
patriotique  :  Offrande  à  la  Liberté,  qui,  sur  la  scène  de 
l'Opéra,  à  toutes  les  époques  de  danger  de  la  patrie, 
surexcita  les  courages  avec  une  continuité  d'émotion 
qu'on  ne  vit  jamais  se  démentir. 

Pourtant  si  l'on  considère  ses  origines,  on  est  amené 
à  constater  dans  ses  éléments  un  mélange  dont  l'imprévu 
est  vraiment  comique.  L'air  est  tiré  d'un  opéra-comique 
de  Dalayrac,  Renaud  d'Ast,  représenté  en  1787,  dont  le 
poème,  dû  à  la  collaboration  de  deux  vaudevillistes 
notables,  Radet  et  Barré,  tient  à  la  fois  de  la  bouffon- 
nerie et  du  genre  romanesque  troubadour.  Le  style  de 
la  musique  est  tout  à  fait  d'accord  avec  cette  poétique. 
On  entend  par  exemple  l'orchestre  jouer,  en  manière  de 
persiflage  l'air  Malbrough  s'en  va-t-en  guerre  et  le  refrain 
Va-t'en  voir  sHls  viennent  Jean;  «  11  pleut  bergère»  est 
introduit  pour  signifier  qu'il  fait  mauvais  temps.  Ces 
plaisanteries  musicales  donnent  le  ton  général  de 
l'œuvre. 

Dans  une  scène  importante  pour  l'action,  le  héros  — 
ou  si  l'on  aime  mieux,  le  ténor,  —  après  avoir  reçu  la 
pluie  sous  les  fenêtres  de  sa  belle,  chantait  en  s'accom- 


OUATKK-VINGT-DOUZE.  70 

pagnant  sur  la  guitare,  une  sérénade  dont  l'air  aimable 
et  galant  devint  populaire.  Les  paroles  étaient  : 

Vous  qui  d'amoureuse  aventure 

Courez  et  plaisirs  et  dangers, 

Si  de  chaleur  ou  de  froidure. 

Parfois  vous  sentez  affligés, 
Soulîrez,  endurez,  espérez  sans  cesse; 
Toujours  constants,  au  sort  soyez  soumis. 

D'amour  au  sein  de  la  détresse 

Fidélité  reçoit  le  prix. 

Quelle  dut  être  la  stupéfaction  de  Dalayrac  quand  il 
entendit  sa  mélodie  chantée  par  tout  le  peuple  sur  les 
paroles  suivantes,  c'est  ce  que  la  confrontation  des 
textes  permettra  de  deviner  : 

Veillons  au  salut  de  l'empire, 
Veillons  au  maintien  de  nos  droits  ; 
Si  le  despotisme  conspire, 
Conspirons  là  perte  des  rois. 
Liberté!  Liberté!  Que  tout  mortel  te  rende  hommage! 
Tyrans,  treml)lez!  Vous  allez  expier  vos  forfaits. 
Plutôt  la  mort  (juc  l'esclavage  : 
C'est  la  devise  des  Français 

Quand  Gossec  introduisit  ce  chant  dans  YOJfrande  à 
la  Liberté,  où,  avant  la  Marseillaise,  il  est  chanté  par  un 
soldat  appelant  ses  frères  à  voler  avec  lui  aux  fron- 
tières, il  en  confia  l'exécution  à  une  rude  voix  de  basse 
et  remplaça  les  pizzicaii  des  violons  imitant  la  guitare 
par  un  accompagnement  du  plein  orchestre  qui  martelle 
fortement  le  rythme;  il  prolongea  d'une  mesure  la  note 
tenue  sur  laquelle  se  prononce  par  deux  fois  la  dernière 
syllabe  du  mot  c  Liberté  »,  donnant  ainsi  une  ampleur 
inattendue  à  la  ligne  mélodique,  —  et,  ma  foi,  il  faut 
avouer  que  ce  fut  une  véritable  métamorphose!  J'ai  fait 
plusieurs  fois  devant  le  public  l'expérience  qui  consiste 
à  faire  chanter  successivement .  t  Vous  qui  d'amoureuse 
aventure  »  et  «  Veillons  aii  salut  de  l'empire  »,  et  je  n'ai 


80    FETES  ET  CUA.XTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

jamais  vu  l'antithèse,  non  des  deux  airs,  mais  du  même 
air  chanté  sur  des  paroles  et  avec  une  interprétation 
différentes,  manquer  son  effet! 

L'auteur  des  couplets  était,  comme  Rouget  de  Lisle, 
un  officier  de  l'armée  du  Rhin,  Adrien-Simon  Boy,  chi- 
rurgien en  chef.  Ils  furent,  sous  le  simple  titre  de 
«  romance  »,  imprimés  à  la  fin  de  1791  dans  l'Orateur 
du  peuple,  et  eurent  de  nombreuses  éditions  en  1792. 
Girey-Dupré,  le  chansonnier  journaliste  ami  de  Brissot, 
les  inséra  dans  son  almanach  chantant,  le  Chansonnier 
patriote,  publié  en  «  l'an  F^^de  la  République  »  (fin  de  1792), 
en  ayant  soin  d'indiquer  le  nom  du  véritable  auteur  : 
malgré  cela,  la  chanson  lui  fut  plus  tard  attribuée.  Les 
détails  résumés  ci-dessus  sont  suffisants  pour  établir 
péremptoirement  qu'il  n'est  pour  rien  dans  cette  com- 
position, et  que  le  véritable  auteur  de  «  Veillons  au 
salut  de  l'empire  »,  est,  avec  Dalayrac,  auteur  de  Nina  ou 
la  folle  par  amour,  le  chirurgien  militaire  A. -S.  Boy. 

Grâce  au  mot  qui  termine  le  premier  vers,  la 
chanson  (qui  d'ailleurs  resta  populaire  pendant  toute 
la  Révolution  et  fut  comprise  au  nombre  des  «  airs 
chéris  des  républicains  »  que  le  Directoire  prescrivait 
déjouer  au  commencement  des  spectacles)  put  voir  sa 
vogue  se  prolonger  pendant  le  régime  suivant.  On  sait 
qu'après  la  République  la  France  cessa  d'avoir  un 
chant  national.  Mais  parfois,  si  les  circonstances  le 
commandaient,  il  advint  que  Napoléon  donna  l'ordre 
aux  musiciens  de  son  armée  de  jouer  :  «  Veillons  au 
salut  de  l'empire  ».  Pourtant,  l'auteur,  qui  n'était  pas 
prophète,  bien  que  poète,  n'avait  certainement  pas 
songé,  en  1791,  que  quinze  ans  plus  tard  la  France 
aurait  un  empereur  :  ayant  des  humanités,  il  avait  sim- 
plement employé  le  mot  «  empire  »  dans  son  acception 
latine  :  Imperium,  État,  nation. 


i 


QLATHE-VIMiT-DOUZE.  81 

Après  €  Veillons  au  salut  de  l'empire  »,  qui  date  de 
la  fin  de  1791,  et  après  la  Marseillaise,  composée  dans  la 
nuit  du  25  au  26  avril  1792,  la  chanson  à  la  mode  fut 
la  Carmagnole. 

La  Carmagnole  est  une  de  ces  chansons  qui  désolent 
ceux  qui  veulent  absolument  savoir  qui  les  a  faites,  — 
comme  si  les  chansons  populaires  étaient  faites  pour 
qu'on  sache  cela  !  Celle-ci  est  un  des  meilleurs  exemples 
que  puissent  invoquer  les  folkloristes  à  l'appui  de  la 
thèse  qui  affirme  l'anonymat  de  la  production  popu- 
laire, car,  sa  naissance  étant  circonscrite  dans  une 
période  très  restreinte  de  temps  et  d'espace,  personne 
malgré  cela  n'a  jamais  su  dire  qui  en  a  composé  ni  les 
paroles  ni  la  musique. 

L'époque  :  il  n'y  a  qu'à  lire  les  paroles  pour  être  fixé. 
Nous  n'avons  aucun  besoin  de  pièces  d'archives  dûment 
authentiquées  par  des  signatures  pour  être  certains  que 
ces  vers  : 

Les  Suisses  avaient  tous  promis 
Qu'ils  feraient  feu  sur  nos  ainis. 

Mais  comme  ils  ont  sauté! 

Comme  ils  ont  tous  dansé  ! 

ou  ceux-ci  : 

Vivent  les  Marseillois, 
Les  Bretons  et  nos  lois 

font  allusion  aux  événements  du  10  août,  et  lui  sont 
ainsi  postérieurs.  L'ensemble  respire  une  haine  farouche 
pour  le  roi  et  la  reine  :  Monsieur  Veto,  qui  «  avait 
promis  d'être  fidèle  à  sa  patrie,  mais  il  y  a  manqué  », 
Madame  Veto,  qui  <  avait  promis  de  faire  égorger  tout 
Paris  »,  et  les  vers  qui  suivent  :  «  Mais  son  coup  a 
manqué  —  grAce  à  nos  canonniers  »,  et  plusieurs  autres 
uplets,  où  il  est  de  nouveau  parlé  du  canon,  et  le 

6 


r 


82         FÊTES   ET    CUAXTS   DE   LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

refrain  lui-même,  sentent  vraiment  la  poudre  de  la 
bataille  fratricide  et  chantent  la  sombre  joie  de  la 
victoire.  En  outre,  ces  mots  : 

Va,  Louis.  ;.iT()s  paour. 
Du  Temple  dans  la  tour, 

et  cet  autre  couplet,  dépouillé  d'atticisme,  mais  dont 
le  style  est  tout  populaire  : 

Quand  Antoinette  vit  la  tour, 
Elle  voulait  fair'  demi-tour. 

Elle  avait  mal  au  co'ur 

De  se  voir  sans  honneur 

établissent  que  la  chanson  est  postérieure  à  l'incarcé- 
ration de  la  famille  royale  au  Temple. 

D'autre  part,  si  des  vers  comme  :  *  Ne  faisons  plus 
quartier,  —  nous  les  ferons  sauter  ».  et  les- couplets  sur 
les  aristocrates,  disent  la  fureur  du  peuple,  ils  ne  con- 
tiennent encore  (le  roi  et  la  reine  étant  mis  à  part)  que 
des  menaces  :  dans  cette  chanson  où  les  allusions  à 
l'événement  du  10  août  sont  si  nombreuses  et  si  pré- 
cises, il  n'y  a  pas  un  mot  qui  puisse  être  appliqué 
aux  massacres  de  septembre.  Enfin  nous  avons  des 
preuves  écrites  qu'au  cours  de  ce  dernier  mois  la 
chanson  jouissait  déjà  de  toute  sa  popularité  :  la  Chro- 
nique de  Paris  du  vendredi  14  septembre  annonça  que, 
deux  jours  auparavant,  le  peuple  était  allé  chanter  au 
pied  de  la  tour  les  chansons  :  Aux  armes  citoyens,  Madame 
Veto,  Dansons  la  Carmagnole. 

De  tout  cela  il  faut  conclure  nécessairement  que  la 
chanson  de  la  Carmagnole  date  du  lendemain  du  10  août, 
où  plutôt  du  13,  date  de  l'entrée  de  Louis  XVI  au 
Temple,  —  et  il  y  a  lieu  de  penser  qu'elle  fut  faite 
immédiatement,  pour  ainsi  dire  dans  le  feu  de  l'action. 

Pour  le  lieu  de  sa  naissance,  je  pense  que,  du  moins 


QUATRE-VINGT-DOUZE.  83 

en  ce  qui  concerne  les  paroles,  personne  ne  doute  que 
ce  soit  Paris. 

Mais  l'auteur  reste  ignoré  :  c'est  quelque  bel  esprit 
de  carrefour,  —  peut-rtre  plusieurs,  suivant  le  principe 
du  vaudeville  qui,  a  dit  Boileau,  c  s'accroît  en  mar- 
chant ».  Aucun,  en  tout  cas,  ne  s'est  fait  connaître. 

Sur  la  musique,  nous  possédons  au  contraire  un  ren- 
seignement d'une  valeur  inespérée.  Grétry  a  écrit,  dans 
ses  Essais  :  c  La  Carmagnole,  qui  nous  vient  du  port  de 
Marseille  ».  Du  port  :  ce  mot  est  de  la  littérature.  Il  faut 
comprendre  tout  simplement  que  l'air  de  la  Carmagnole 
vient  de  Marseille,  d'où  il  a  été  apporté,  cela  ne  peut  faire 
doute,  par  les  mêmes  Marseillais,  grands  chanteurs, 
auxquels  fut  due  la  popularité  contemporaine  de  la 
Marseillaise.  L'aspect  de  la  mélodie  confirme  cette  indi- 
cation de  la  façon  la  plus  péremptoire.  L'air  de  la  Car- 
magnole, si  on  veut  bien  l'écouter  en  faisant  abstraction 
du  sens  des  paroles,  est  celui  d'une  chanson  populaire, 
d'une  «  ronde  à  danser  »,  comme  la  tradition  orale  en  a 
conservé  dans  toutes  les  provinces  de  France.  Je  ne  l'y 
ai  pas,  à  la  vérité,  retrouvée  dans  son  intégralité;  mais 
bien  des  airs  de  danse  qu'on  chante  encore  dans  nos 
campagnes  renferment  l'une  ou  l'autre  de  ses  périodes 
mélodiques.  Le  début  de  la  mélodie  ressemble  presque 
note  par  note  à  celui  d'une  chanson  de  bergère  qui  a 
joui  d'une  grande  vogue  au  xvin*'  siècle  : 

Je  veux  garder  ma  hberté 
Et  mon  humeur  coquette. 

On  retrouve  également  la  même  formule  dans  une 
ronde  que  J.-F.  Bladé  a  recueillie  dans  le  pays  d'Agen  : 

Quand  je  me  suis  mise  à  la  danse 
A  la  main  de  mon  bel  ami.... 

iJn  détail  rythmique  vient  accuser  encore  le  caractère 


I 


84         FÊTES    ET    CHANTS   DE   LA   RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

de  la  mélodie  :  on  ne  peut  noter  la  première  phrase 
de  la  Carmagnole  qu'en  mélangeant  les  mesures  à  deux 
et  à  trois  temps,  suivant  un  procédé  familier  à  la 
chanson  populaire;  les  notations  qui  veulent  se  con- 
former à  la  régularité  de  la  musique  savante  sont  boi- 
teuses, et  déforment  la  ligne  si  naturelle  du  chant. 

La  seconde  phrase  se  reconnaît  fréquemment  dans  les 
airs  de  branle  ou  de  bourrée  que  les  ménétriers  du 
centre  de  la  France  jouent  sur  leurs  cornemuses. 

Quant  au  refrain  final,  il  est  d'allure  si  franche  qu'on 
doit  penser  qu'il  a  toujours  dû  servir  à  rythmer  la 
danse.  Évidemment  on  a  chanté  d'abord  :  t  Dansons  la 
Carmagnole  »  sans  autre  intention  que  si  on  eût  dit  : 
«  Dansons  la  Boulangère  »,  ou  tout  autre  nom  de  danse 
populaire  au  xviii"  siècle.  Et  cela  fait  penser  que  l'ap- 
port des  Marseillais  ne  consiste  pas  seulement  dans  la 
mélodie,  mais  aussi  dans  le  premier  vers  du  refrain,  qui 
aura  donné  son  nom  à  la  chanson.  Le  nom  de  «  carma- 
gnole »  donné  aux  Piémontais  qui,  tous  les  étés,  venant 
de  Carmagnola  ou  d'ailleurs,  passent  les  Alpes  pour 
venir  aider  les  cultivateurs  de  France  à  faire  la 
moisson,  la  vendange,  la  cueillette  des  olives,  est  un 
terme  courant  dans  le  midi.  Ces  gens-là  ont  certaine- 
ment dansé  la  carmagnole  avec  les  filles  de  la  Provence 
longtemps  avant  1792,  —  comme  ailleurs  on  danse  la 
bourbonnaise,  la  mâconnaise,  l'auvergnate.  Ne  faisons 
pas  doute  que  les  Marseillais  du  10  août  l'aient  dansée 
à  leur  tour  à  Paris,  et  que  les  Parisiens  leur  aient 
emprunté  leur  refrain,  en  y  ajoutant  sa  conclusion 
révolutionnaire. 

A  rencontre  du  Ça  ira,  qui  est  inchantable,  l'air  de 
la  Carmagnole  a  été  utilisé  pour  une  multitude  de  chan- 
sons diverses.  Je  n'en  ferai  certes  pas  l'énumération; 


QUATRE-VINGT-DOUZE.  85 

mais  je  veux  citer  les  vers  que  composa  pour  lui  un 
poète  qu'on  ne  s'attendait  guère  à  rencontrer  en  cet 
affaire  :  Florian! 

L'auteur  cVEstelle  et  Némorin  a  traversé  les  années  de 
la  Révolution  en  y  jouant  un  certain  rôle,  plutôt  passif. 
Ancien  page  du  duc  de  Penthièvre,  puis  officier  de 
dragons,  aussi  célèbre  en  sa  jeunesse  aventureuse 
comme  duelliste  que  comme  poète,  il  devint  comman- 
dant de  la  garde  nationale  à  Sceaux,  fut  emprisonné 
sous  la  Terreur,  et  ne  fut  libéré,  après  le  9  thermidor, 
que  pour  mourir  au  bout  de  quelques  semaines. 

Quelques  mois  avant  cette  triste  fin,  un  recueil  pério- 
dique de  chansons  comme  il  s'en  publia  tant  pendant  la 
Révolution,  les  Mases  sans-culottides  (8^  cahier,  30  ger- 
minal an  II)  écrivit  dans  sa  préface  les  paroles  suivantes  : 

«  Il  y  a  dans  ce  volume  une  chanson  d'un  célèbre 
chantre  des  amours,  du  tendre  et  doucereux  Florian, 
qui  veut  quitter  sa  lyre  erotique  et  très  renommée  pour 
célébrer  uniquement  nos  miracles  et  notre  héroïsme 
républicain.  Son  début  est  sur  l'air  de  la  Carmagnole.  Il 
serait  fâcheux  de  voir  ce  poète  abandonner  tout  à  fait 
sa  houlette  pastorale;  mais  la  pique  républicaine  doit 
avoir  d'autant  mieux  ses  préférences  qu'elle  sert  à 
l'épuration  de  l'amour  comme  à  celle  de  toutes  les 
autres  jouissances  des  Français.  La  houlette  ensuite 
n'en  aura  sans  doute  que  plus  d'action  et  d'attrait.  » 

Et  dans  le  corps  du  recueil  se  trouvait  la  chanson 
annoncée,  si  bien  faite  pour  piquer  la  curiosité  que 
nous  n'hésitons  pas  à  la  reproduire  à  notre  tour  : 

JOLIE  CHANSON 

Sur  l'air  :  Dansons  la  Carmagnole. 

Sur  ma  guitare  assez  longtemps  (bis) 
J'ai  chanté  les  tendres  amants  (bis). 


FETES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

Chantons  la  liberté, 
La  sainte  égalité 
Et  le  doux  nom  de  frères; 
Soyons  unis,  soyons  unis. 

Et  le  doux  nom  de  frères; 
Soyons  unis, 
Âfes  amis. 

Disparaissez,  titres  si  vains  (bis) 
Qu'inventa  l'orgueil  des  humains  {bis). 
Le  seul  (jue  l'on  chérit, 
Le  seul  qui  nous  suffit. 
C'est  le  doux  nom  de  frères  ; 
Soyons  unis,  soyons  unis. 

C'est  le  doux  nom  de  frères  ; 
Soyons  unis, 
Mes  amis. 

Que  faut-il  au  républicain  (fets)? 
Une  arme,  du  c(i>ur  et  du  pain  (bis). 
L'arme  pour  l'étranger, 
Du  conir  pour  le  danger, 
Et  du  pain  pour  ses  frères  ; 
Soyons  unis,  soyons  unis. 

Et  du  pain  pour  ses  frères; 
Soyons  unis, 
Mes  amis. 

Des  voleurs  nommés  conquérants  {bis) 
Quand  je  lis  les  exploits  sanglants  {bis). 
Tout  mon  cœur  en  frémit. 
Mais  il  s'épanouit 
S'il  est  question  de  frères; 
Soyons  unis,  soyons  unis. 

S'il  est  question  de  frères. 
Soyons  unis, 
Mes  amis. 

J'aime  à  voir  les  fils  d'Abraham  {bis) 
S'avancer  dans  le  Canaam  {bis). 
Les  Cobourg  du  pays 
Furent  bientôt  soumis 
Par  ce  peuple  de  frères; 
Soyons  unis,  soyons  unis. 
Par  ce  peuple  de  frères; 
Soyons  unis, 
Mes  amis. 


QUATRE-VINGT-DOUZE.  87 

I  fut  un  cheval  de  renom  (bis)  : 
Celui  des  quatre  fils  Aymon  (bis). 
Pourquoi  l'antiquité 
L'a-t-elle  tant  vanté? 
C'est  qu'il  portait  des  frères! 
Soyons  unis,  soyons  unis, 
C'est  qu'il  portait  des  frères! 
Soyons  unis, 
Mes  amis. 

Dans  le  joli  mois  des  amours  [bis) 
Quel  sig-ne  préside  aux  beaux  jours  (bis)'^ 
Almanachs  vieux,  nouveaux, 
Vous  diront  :  les  Gémeaux, 
C'est-à-dire  les  frères; 
Soyons  unis,  soyons  unis, 
C'est-à-dire  les  frères; 
Soyons  unis, 
Mes  amis. 

Deux  frères,  fils  de  Jupiter  (bis) 
L'un  pour  l'autre  allaient  en  enfer  (bis). 
Envions  tous  le  sort 
De  Pollux  et  Castor, 
Et  mourons  pour  nos  frères  ; 
Soyons  unis,  soyons  unis. 

Et  mourons  pour  nos  frères  ; 
Soyons  unis, 
Mes  amis. 

Par  le  citoyen  Florian. 

Un  jour,  il  y  a  peu  d'années,  M.  Jean  Jaurès,  à  la  fin 
d'un  banquet,  entonna  de  sa  voix  d'airain  le  couplet  : 
«  Que  faut-il  au  républicain  »,  dont,  sans  contredit,  le 
tour  est  excellent.  Lorsque  ensuite  il  eut  à  subir  le 
reproche  attendu  d'avoir  chanté  la  Carmagnole,  il  ne 
manqua  pas  de  répondre  d'un  air  triomphant  :  «  La 
Carmagnole  est  de  Florian!  »  C'était  peut-être  un  peu 
jouer  sur  les  mots.  11  est  bien  vrai  que  notre  éloquent 
contemporain,  s'étant,  à  l'exemple  de  plusieurs  politi- 
ques de  la  Révolution,  improvisé  chanteur,  avait  chanté 
des  vers  de  Florian  sur  l'air  de  la  Carmagnole  :  mais  s'en- 


88         FIATES   ET    CHANTS   DE   LA    REVOLUTIO.X    FRANÇAISE. 

suit-il  absolument  que  la  Carmagnole  soit  de  Florian?... 
Sans  compter  qu'il  ne  me  souvient  guère  que  M.  Jaurès 
ait  conservé  le  trait  fraternel  du  refrain  :  «  Soyons 
unis,  —  mes  amis  »,  dont  l'esprit  ne  s'accorde  pas  trop 
avec  celui  d'une  chanson  moderne  :  «  C'est  la  lutte 
finale  »,  qu'on  aime  aujourd'hui  à  faire  alterner  avec  la 
Carmagnole  et  le  son  du  canon!  Celle  qui  contient  ces 
derniers  mots  est  la  seule  vraie  Carmagnole. 


IV 

Revenons  à  1792,  et  aux  fêtes  nationales  qui  termi- 
nent l'année. 

La  cérémonie  commémorative  des  morts  du  10  août 
eut  un  grand  caractère.  Elle  eut  lieu  le  27  août,  au 
jardin  des  Tuileries,  à  neuf  heures  du  soir.  «  Les  chants 
sévères  de  Chénier,  la  musique  âpre  et  terrible  de 
Gossec,  la  nuit  qui  venait  et  qui  apportait  son  deuil, 
tout  remplit  les  cœurs  d'une  ivresse  de  mort  et  de  pres- 
sentiments sombres.  »  Ainsi  Michelet  résume  l'aspect 
de  cette  soirée  funèbre.  Le  cortège  défila  pendant 
trois  heures.  Des  torches  éclairaient  d'une  lueur 
blafarde  cette  masse  humaine  hérissée  de  piques. 
Une  pyramide  funéraire  avait  été  élevée  au-dessus  du 
grand  bassin  :  on  y  lisait  cette  simple  inscription  : 
Silence,  ils  reposent!...  Le  char  funèbre  en  fit  le  tour; 
pendant  ce  temps,  la  musique  de  la  garde  nationale 
jouait  la  Marche  des  morts,  dont  l'impression  sur  les 
assistants,  au  dire  de  plusieurs,  fut  profonde.  Puis,  du 
haut  d'une  tribune  aux  harangues  dans  la  forme 
antique,  sous  la  nuit  noire,  Marie-Joseph  Chénier  pro- 
nonça une  oraison  funèbre  écoutée  dans  le  plus  grand 
silence  et  suivie  d'enthousiastes  acclamations.  Enfin,  le 
président  de  l'Assemblée  déposa  des  couronnes  sur  la 


OIATRE-VINGT-DOUZE.  89 

pyramide;  et  soudain  la  musique,  cessant  ses  accords 
funèbres,  leur  fît  succéder  des  chants  vifs  et  triomphants, 
c  célébrant  ainsi  la  gloire  des  citoyens  morts  pour  la 
liberté,  —  espèce  d'apothéose  des  victimes  dont  on  célé- 
brait la  mémoire  » .  Cette  conception  musicale  est 
l'embryon  de  celle  que  Berlioz  réalisera,  près  de  cin- 
quante ans  plus  tard,  en  écrivant  sa  Symphonie  funèbre  et 
triomphale  en  commémoration  des  victimes  de  juillet 
1830  :  cette  œuvre  comporte,  exactement,  les  trois 
parties  de  la  fête  du  10  août  :  Marche  funèbre,  Oraison 
funèbre,  Apothéose. 

Les  événements  fournirent  enfin  l'occasion  de  célébrer 
des  fêtes  plus  joyeuses.  Sur  le  champ  de  bataille  de 
Valmy,  Kellermann  voulut  faire  chanter  le  Te  Deum. 
Mais  le  ministre  de  la  Guerre,  Servan,  lui  écrivit  : 

«  La  mode  des  Te  Deum  est  passée....  Faites  chanter 
solennellement,  et  avec  la  même  pompe  que  vous  auriez 
mise  au  Te  Deum,  Vhymne  des  Marseillais,  que  je  joins  ici 
à  cet  effet.  » 

Ce  fut  ainsi,  au  lendemain  de  la  première  victoire  des 
armées  révolutionnaires,  que  le  chant  de  Rouget  de 
Lisle  fut,  pour  la  première  fois,  exécuté  officiellement 
dans  une  fête  nationale. 

Quinze  jours  plus  tard,  et  dans  une  circonstance  ana- 
logue, il  reçut  la  consécration  de  l'exécution  parisienne  : 
il  fut  chanté  à  la  fête  donnée  sur  la  place  de  la  Révolu- 
tion le  1  i  octobre  pour  célébrer  la  conquête  de  la  Savoie. 
Ainsi  fut  réalisé  le  rêve  formé  dès  les  premières  fêtes 
de  la  Révolution  :  la  France  libre  et  républicaine  eut 

Iésormais  son  Te  Deum. 
Et  depuis  ce  jour,  la  musique  composée  pour  les  fêtes 
ationales  affecta  un  caractère  nouveau.  Non  seulement 


90    FÊTES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

mais  les  compositeurs  les  plus  savants  s'efforcèrent  de 
retrouver  l'accent  énergique  et  viril  dont  un  musicien 
occasionnel  avait  seul  eu  le  don.  Ce  ne  fut  pas  d'ailleurs 
pour  le  simple  désir  d'enrichir  l'art  d'une  forme  nou- 
velle que  s'opéra  cette  évolution.  Maintenant,  l'idée  de 
la  guerre  prime  toute  autre  préoccupation.  Les  chants 
qui,  précédemment,  n'avaient  pour  but  que  de  traduire 
les  idées  abstraites  de  fraternité  ou  de  liberté  devront 
désormais  exprimer  les  sentiments  plus  précis,  plus 
immédiats,  plus  actifs,  qu'inspirent  les  idées  de  patrie, 
de  bataille,  de  victoire.  La  physionomie  des  fêtes 
nationales  en  sera  foncièrement  modifiée. 


CHAPITRE  V 

QUATRE-VINGT-TREIZE.  -  FÊTES  DE  LA  RAISON 
CHANTS  DE  VICTOIRES 


Les  écrivains  qui,  depuis  peu,  ont  pris  à  tâche  d'ap- 
prendre à  connaître  la  vie  religieuse  de  la  Révolution 
ont  trouvé,  à  partir  de  1793,  une  source  abondante 
d'observations  de  toute  sorte.  M.  Aulard  a  écrit  un 
important  chapitre  de  cette  histoire  en  nous  donnant 
son  beau  livre  sur  le  Culte  de  la  Raison  et  le  Culte  de  VÊtre 
suprême.  Plus  récemment,  M.  A.  Mathiez,  élargissant  le 
champ  des  mêmes  observations,  l'a  étendu  jusqu'aux 
deux  extrémités  de  l'époque  révolutionnaire,  montrant 
le  point  de  départ  de  ce  mouvement  dans  le  désir  de 
créer,  avec  la  constitution  civile  du  clergé,  une  religion 
nationale,  sa  continuation  à  l'époque  du  Directoire,  avec 
le  culte  décadaire  et  la  théophilanthropie,  son  échec 
;,      enfin  lorsque  le  Concordat  mit  fin  à  ces  efforts  divers 

Ipour  revenir  purement  et  simplement  aux  pratiques  du 
passé.  Dans  ces  manifestations  multiples,  si  différentes 
qu'elles  soient  en  apparence,  l'historien  croit  apercevoir 
une  continuité  dans  la  pensée  religieuse  de  la  France 
révolutionnaire.  Les  idées  qu'il  développe  sont  trop 
intimement  liées  à  celles  qui  font  le  sujet  de  cet  ouvrage 


92    FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

«  Les  cultes  révolutionnaires  eurent  en  réalité  une 
double  origine  :  une  origine  spontanée  et  collective,  car 
ils  sont  dérivés  directement  du  mouvement  mystique 
et  cultuel  des  Fédérations,  une  origine  politique  et 
réfléchie,  car  ils  furent  organisés  pour  remplacer  la 
Constitution  civile  du  clergé,  dont  l'appui  manquait 
décidément  à  la  Révolution. 

«  Le  spectacle  des  Fédérations  donna  aux  patriotes 
l'idée  d'un  remède.  Ces  grandes  scènes  mystiques  leur 
révélèrent  la  puissance  des  formules  et  des  cérémonies 
sur  l'âme  des  foules.  Ils  comprirent  que  le  patriotisme, 
et  par  ce  mot  on  entendait  l'amour  de  la  société  idéale, 
fondée  sur  la  justice,  beaucoup  plus  que  l'amour  du  sol 
national,  ils  comprirent  que  le  patriotisme  était  une  foi, 
une  vraie  foi  capable  à  elle  seule  de  faire  reculer  la 
Contre-Révolution.  Ils  se  dirent  qu'il  n'y  avait  qu'à 
entretenir  cette  foi,  qu'à  l'exalter  par  de  fréquentes 
cérémonies  civiques  conçues  sur  le  modèle  des  Fédé- 
rations, et  les  fêtes  patriotiques  les  projets  d'  «  insti- 
tutions nationales  »  se  succédèrent. 

c  Toute  religion  se  compose  nécessairement  d'une  foi, 
c'est-à-dire  d'une  série  de  croyances  admises  sans  dis- 
cussion, et  d'un  culte,  c'est-à-dire  d'un  ensemble  de 
symboles  et  de  rites  par  lesquels  les  croyances  se  mani- 
festent extérieurement-  Or,  la  Révolution  française  se 
présente  dès  le  début  avec  des  croyances  obligatoires, 
véritables  dogmes  politiques  qui  ne  tardent  pas  à 
s'accompagner  de  symboles  et  de  cérémonies,  qui  font 
corps  avec  eux,  qui  en  sont  inséparables.  Ces  croyances, 
ces  symboles,  ces  cérémonies  constituent  l'essentiel  de 
tous  les  cultes  révolutionnaires....  C  est  le  patriotisme,  l'at- 
tente messianique  de  la  Régénération,  qui  anime  toutes 
les  âmes  en  1789,  la  conviction  que  la  Constitution  nou- 
velle fera  disparaître  toutes  les  iniquités  non  seulement 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  93 

du  sol  français,  mais  de  la  face  de  la  terre,  la  confiance 
absolue  en  la  toute-puissance  de  la  Raison  humaine,  la 
croyance  profonde  au  progrès  indéfini,  la  vision  pro- 
chaine d'un  âge  d'or,  placé  dans  l'avenir  et  non  plus 
dans  le  passé.  Essentiellement  religieuse,  la  foi  nouvelle 
se  formule  dans  le  Credo  des  Droits  de  l'homme,  elle  a 
son  ivresse  et  son  fanatisme.  Aussi  intolérante  que  l'an- 
cienne, elle  n'admet  pas  la  contradiction,  elle  réclame  des 
serments,  elle  se  rend  obligatoire  par  la  prison,  l'exil 
où  l'échafaud.  Comme  l'autre  aussi,  elle  se  matérialise 
dans  des  signes  sacrés,  dans  des  symboles  définis  et 
exclusifs  qui  sont  entourés  d'une  piété  ombrageuse  :  la 
cocarde,  l'autel  de  la  patrie,  larbre  de  la  liberté,  le 
bonnet  phrygien,  etc.  Elle  s'accompagne  enfin,  dès 
l'époque  des  Fédérations,  d'un  culte,  dont  le  cérémonial 
est  copié  sur  celui  de  la  religion  ancienne.  Les  cortèges 
civiques  se  déroulent  dans  les  rues  comme  les  anciennes 
processions,  avec  bannières,  statues  des  grands  hommes 
et  des  martyrs  de  la  liberté  remplaçant  les  images  des 
saints,  jeunes  filles  habillées  de  blanc  jetant  des  fleurs 
à  pleines  mains  ainsi  qu'à  la  Fête-Dieu,  soldats  en  armes 
servant  d'escorte.  On  expose  les  Tables  de  la  Loi  sur 
les  autels  de  la  Patrie  comme  on  exposait  le  Saint-Sacre- 
ment sur  les  reposoirs.  L'encens  fume....  L'analogie,  la 
symétrie  entre  les  deux  cultes  se  poursuivent  jusque 
dans  les  moindres  détails.  » 

Le  tableau  est  fort  bien  tracé  :  il  eût  été  absolu- 
ment complet  si,  dans  son  énumération,  l'auteur  n'eût 
omis  de  compter  la  musique.  Pourtant  le  chant  des 
cantiques  et  des  hymnes  a  toujours  été  l'âme  des  céré- 
monies patriotiques,  et  l'étude  de  cette  production  musi- 
cale a  cet  intérêt,  pour  la  thèse  même  de  M.  Mathiez, 
que,  par  sa  continuité,  elle  lui  vient  apporter  une  nou- 
velle confirmation.  Les  hymnes  nationaux  des  maîtres 


94         FETES    ET    CHANTS    DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

de  ce  temps-là  sont  la  même  musique  religieuse  que 
celle  qu'ils  composaient  antérieurement  sur  les  paroles 
de  la  liturgie  catholique;  ils  sont  restés  en  usage  à 
travers  toutes  les  transformations  du  culte  révolution- 
naire, sans  qu'on  éprouvât  le  besoin  de  les  changer  ; 
enfin  nous  en  verrons  plusieurs  reprendre  plus  tard  une 
destination  franchement  religieuse  en  s'adaptant  aux 
besoins  du  culte  catholique,  par  la  simple  substitution 
de  paroles  latines  aux  vers  français  qui  les  avaient  pri- 
mitivement inspirés. 

Bref,  nous  voilà  arrivés  à  ce  tournant  de  l'histoire 
révolutionnaire  où  les  fêtes  nationales,  naguère  impro- 
visées au  hasard,  vont  prendre  une  existence  systéma- 
tique et  régulière,  et  où  la  spontanéité  des  premiers 
jours  deviendra  consciente.  La  liturgie  civique  va  se 
fixer.  Quatre-vingt-treize  nous  montrera,  trois  fois  au 
moins,  ce  qui  en  doit  sortir. 

I 

La  plus  grande  fête  de  cette  année  fut  encore  une 
Fédération.  Elle  n'eut  plus  lieu  le  14  juillet,  mais  fut 
fixée  au  10  août,  dont  elle  célébra  l'anniversaire,  en 
même  temps  qu'elle  eut  pour  destination  principale  la 
proclamation  de  la  Constitution  de  1793  et  son  accepta- 
tion par  le  peuple. 

C'est  David  qui  en  eut  le  commandement  général.  Le 
terme  n'est  point  inexact,  car  tout  fut  réglé  en  ce  jour 
avec  l'exactitude  d'une-  manœuvre  militaire.  La  réussite 
prouva  du  moins  que  le  peuple  était  discipliné  et  tout 
aux  ordres  de  ses  chefs. 

Le  programme,  symbolique,  était  tout  pénétré  de 
l'esprit  de  Jean-Jacques  Rousseau.  Les  citoyens  qui  pri- 
rent part  à  la  fête  durent  être  rassemblés  avant  le  jour, 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  95 

afin  de  saluer  le  soleil  levant.  «  symbole  de  la  vérité  à 
laquelle  ils  adresseront  des  louanges  et  des  hymnes  ». 
Le  «  champ  de  la  Réunion  »  était  l'emplacement  de  la 
Bastille,  sur  les  dernières  ruines  de  laquelle  avait  été 
élevée  la  «  fontaine  de  la  Régénération,  représentée  par 
la  Nature  »  :  c'était  une  statue  colossale,  dans  le  style 
égyptien,  montrant  l'image  d'une  femme  assise  et  pre- 
nant de  ses  mains  ses  deux  seins,  d'où  l'eau  jaillissait. 
Le  monument  avait  grand  caractère;  un  artiste  qui 
assista  à  la  fête  et  en  a  laissé  une  relation,  le  graveur 
Mille,  dit  qu'il  eût  mérité  d'être  coulé  en  bronze. 

VHynine  à  la  Nature,  de  Gossec,  exécuté  au  moment  où 
parut  l'astre  radieux,  est  lui-même  une  paraphrase  musi- 
cale de  la  description  simple  et  frappante  qui  précède 
la  Profession  de  foi  du  Vicaire  savoyard  :  «  Les  rayons  du 
soleil  levant  rasaient  déjà  les  plaines,  et,  projetant  sur 
les  champs  par  longues  ombres  les  arbres,  les  coteaux, 
les  maisons,  enrichissaient  de  mille  accidents  de  lumière 
le  plus  beau  tableau  dont  l'œil  humain  puisse  être 
frappé.  On  eût  dit  que  la  nature  étalait  à  nos  yeux  toute 
sa  magnificence....  »  La  musique,  en  restant  dans  une 
forme  très  classique,  affectant  môme,  au  contact  de 
David,  une  certaine  raideur  qui  n'est  point  trop  le  fait 
des  précédentes  compositions  de  Gossec,  a  un  caractère 
de  grande  élévation,  presque  de  mysticisme.  Les  voix 
murmurent,  s'exhalant  en  une  charmante  expansion 
mélodique  :  <  Touchant  réveil,  calme  enchanteur  »; 
elles  s'harmonisent  avec  les  dessins  concertants  des  ins- 
truments, dont  les  trames  les  enveloppent  comme  une 
atmosphère  douce.  Même  on  trouve,  dans  l'accompagne- 
ment, une  formule  rythmique,  un  simple  grupetto,  que 
i>lus  d'une  moderne  composition  descriptive  a  utilisé, 
it  dont  des  maîtres  tels  que  Beethoven  et  Berlioz  ont 
iré  grand  parti  :  le  ruisseau  de  la  Symphonie  pastorale^ 
h 


96    FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

les  Sylphes  de  la  Damnation  de  Faust  en  témoignent. 
Après  cette  poétique  entrée  en  matière,  les  voix  de 
femmes  se  font  entendre;  elles  alternent  avec  les 
hommes,  et  forment  entre  elles  un  épisode  d'un  charme 
imposant,  rappelant  le  beau  style  des  disciples  de  Gluck, 
Sacchini  ou  Saïieri,  avec  une  grâce  nouvelle.  Une 
courte  péroraison  unit  toutes  les  forces  sonores,  bril- 
lante conclusion  d'une  symphonie  vocale  d'un  caractère 
aussi  noble  qu'harmonieux. 

Après  cette  exécution,  la  cérémonie  symbolique  com- 
mença. Le  président  de  la  Convention,  Hérault  de 
Séchelles,  s'avança  et  emplit  une  coupe  à  la  fontaine  de 
la  Régénération;  et  d'abord,  marchant  autour  de  la 
statue,  il  fit  une  libation  en  répandant  l'eau  pure  sur 
«  le  sol  de  la  Liberté  ».  Puis  il  remplit  de  nouveau  la 
coupe,  et  but.  Après  lui,  les  commissaires  des  quatre- 
vingt-six  Assemblées  primaires  des  départements,  repré- 
sentant la  France  entière,  s'avancèrent  et  burent  tour  à 
tour.  L'arrivée  de  chacun  était  saluée  par  les  tambours 
et  les  trompettes;  il  buvait  au  milieu  du  silence  recueilli; 
puis  le  canon  retentissait,  annonçant  la  Régénération 
accomplie,  l'acte  de  Fraternité  consommé.  Après  cette 
communion,  tous  se  donnèrent  le  baiser  de  paix.  Il  se 
peut  que  le  rapprochement  soit  ridicule,  mais  je  ne  puis 
m'empècher,  en  écrivant  cela,  de  penser  à  Parsifal.  Ici, 
la  coupole  du  temple  est  remplacée  par  l'azur  du  ciel  : 
«  Le  lieu  de  la  scène  sera  simple,  sa  richesse  sera  prise 
dans  la  Nature  »,  avait  dit  David.  11  est  vrai  que  la 
musique  n'était  pas  celle  de  Wagner  :  en  certains 
endroits,  cette  partie  de  la  cérémonie  symbolique  fut 
accompagnée  simplement  par  l'air  de  Grétry  :  «  Où  peut- 
on  être  mieux  qu'au  sein  de  sa  famille?  » 

Et  ce  fut,  toute  la  journée,  un  long  concert.  Gossec 
avait  jeté  à  pleines  mains  les  trésors  inépuisables  de 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  97 

-on  harmonie  :  il  n'écrivit  pas  moins  de  cinq  chœurs 
pour  cette  fête  (tous  sur  les  vers  du  même  poète,  Varon), 
et  le  premier,  nous  l'avons  vu,  est  une  composition 
développée,  en  trois  parties,  véritable  symphonie  vocale. 
Un  autre  hymne,  où  les  voix  d'hommes  et  de  femmes 
alternent  et  s'unissent  tour  à  tour,  célébra  ensuite  l'éga- 
lité, la  nature,  la  patrie,  en  un  chant  tout  classique,  dont 
le  tour  peut  évoquer  des  souvenirs  d'Haydn,  de  Mozart, 
mais  ne  fait  songer  aucunement  aux  tumultes  de  quatre- 
vingt-treize.  Le  refrain  :  «  Égalité  chérie  »,  est  un  thème 
charmant  en  son  contour  nettement  tracé.  Les  six  stro- 
phes de  ce  cantique  furent  encore  chantées  sur  l'empla- 
cement de  la  Bastille  à  la  fin  de  la  cérémonie  matinale. 
Un  troisième  chœur  :  «  Quel  peuple  immense  !... 
Entendez-vous  ces  clairons?  —  Que  les  festons  de  l'allé- 
gresse parent  nos  fronts  »,  accompagna  le  départ  du 
cortège. 

Celui-ci  parcourut  les  boulevards,  et,  sur  la  place  de 
la  Révolution,  fit  une  station  devant  la  statue  de  la 
Liberté.  Il  y  trouva  un  orgue,  transporté  là  d'un  couvent 
ou  d'une  église.  Un  autre  avait  été  placé  au  Champ 
de  Mars;  les  organistes  Méreaux  père  et  fils,  Séjean 
et  Desprez  en  touchèrent.  Le  chœur  chanta  un  qua- 
trième hymne  de  Gossec  :  «  Auguste  et  consolante 
image  ».  Enfin  la  procession  (c'est  le  vrai  nom  qu'il  faut 
donner)  continua  son  long  trajet  jusqu'au  «  Champ  de  la 
Fédération  ».  Le  président  déposa  sur  l'autel  de  la 
Patrie  l'arche  contenant  les  tables  de  la  Constitution, 
que  les  membres  de  la  Convention  avaient  portée  eux- 
mêmes  sur  leurs  épaules  pendant  toute  la  marche,  et 
I'on  chanta  un  dernier  hymne,  sur  l'air  de  la  Marseillaise. 
lossec  l'avait  transcrit  une  fois  de  plus  pour  l'adapter 
lux   besoins   de    l'exécution    populaire,  et  ses  paroles 


98    FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

du  moment  —  celui  des  défaites,  de  l'invasion  et  de  la 
levée  en  masse  —  affirmaient  la  volonté  du  peuple  de  se 
défendre  jusqu'à  la  mort  : 

Sans  regret  on  donne  sa  vie 
Lorsijue  l'on  a  sauvé  l'honneur.... 
Nous  la  devons  à  la  patrie. 
Courage,  citoyens!  formez  vos  bataillons!... 

Enfin,  sur  un  théâtre  élevé  en  plein  air.  on  représenta 
devant  le  peuple  les  épisodes  héroïques  du  siège  de 
Lille,  —  et  c'est  là  une  date  dans  l'histoire,  à  peine  ébau- 
chée encore,  du  théâtre  populaire  et  vraiment  national, 
car  c'en  fut  la  première  tentative  en  France. 

II 

Mais  les  manifestations  de  quatre-vingt-treize  n'eurent 
pas  toujours  cette  grandeur  austère,  commandée  pour 
un  jour.  Le  peuple,  de  par  la  nouvelle  Constitution, 
a  part  à  la  souveraineté  :  il  en  profite  souvent  pour  se 
mêler  à  ses  représentants  et  les  soumettre  à  l'influence 
de  sa  présence  directe.  Il  a  droit  d'entrer  dans  l'enceinte 
de  l'Assemblée,  et  bien  qu'il  s'efforce  en  général  d'ob- 
server dans  ce  temple  des  lois  une  attitude  digne  de  la 
gravité  du  lieu,  il  ne  peut  manquer  d'y  apporter  l'écho 
de  sa  turbulence  et  de  son  exaltation.  Pendant  tout  Tété 
de  1793,  il  n'y  a  presque  pas  de  séance  où  les  sections  de 
Paris  n'envoient  leurs  délégués  à  la  barre  de  la  Conven- 
tion pour  proclamer  leur  acceptation  de  l'acte  constitu* 
tionnel.  Ils  entrent,  généralement  musique  en  tête,  éten- 
dards déployés,  traversent  la  salle  en  défilant  au  pied  de 
la  tribune  avec  des  acclamations  et  de  grands  gestes. 
Leur  orateur  déclame  un  discours;  il  proteste,  au  nom 
de  tous,  de  son  attachement  à  la  République;  la  musique 
joue  des  airs  patriotiques,  et  parfois  un  citoyen  chante 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  99 

une  chanson  nouvelle  :  il  en  est  fait  mention  avec  soin 
dans  le  procès-verbal;  souvent  la  Convention  décrète 
l'impression  et  l'envoi  aux  départements. 

Ce  fut  de  cette  manière  que  la  fête  du  14  juillet  fut 
célébrée.  Le  Conseil  général  de  la  Commune  avait 
d'avance  choisi  ce  jour  pour  apporter  à  la  Convention 
l'adhésion  de  la  ville  de  Paris  à  la  Constitution  de  1793. 
11  y  avait  bien  quelques  raisons  pour  que  les  préoc- 
cupations des  députés  fussent  ailleurs.  La  veille, 
notamment,  Marat  avait  été  tué,  et  cet  événement  devait 
nécessairement  remplir  une  partie  de  la  séance.  Cepen- 
dant, quand  les  délibérations  furent  terminées,  les 
représentants  de  la  cité  furent  introduits.  Ils  entrèrent 
dans  la  salle  des  séances,  précédés  par  la  musique  de  la 
garde  nationale.  Chaumette  prit  place  à  la  barre  et  lut  à 
l'Assemblée  une  adresse  dans  laquelle  il  annonçait  l'ac- 
ceptation unanime  de  la  Constitution  par  les  sections 
parisiennes.  Il  remit  au  président  les  procès-verbaux 
renfermés  dans  une  urne  sur  laquelle  était  peint  un 
Génie  qui,  courbé  respectueusement  devant  le  vœu  du 
peuple,  déposait  une  couronne  civique.  Puis,  les  sections 
défilèrent  en  masse  devant  la  Convention;  les  femmes 
offraient  au  président  des  bouquets  et  des  couronnes  et 
jetaient  des  fleurs  aux  députés  montagnards.  Quelques 
citoyens  portaient  le  nouveau  costume  des  cérémonies 
populaires.  Pendant  ce  temps,  la  musique,  placée  à  une 
des  extrémités  de  la  salle,  exécutait  divers  morceaux  : 

•ois  artistes,  dont  on  ne  dit  pas  les  noms,  chantèrent 
strophes  de  Chénier  : 

Soleil,  qui  parcourant  ta  route  accoutumée.... 

Il  se  pourrait  que  cette  audition  dans  la  salle  de  la 

mvention  fût  la  première  où  le  Chant  du  là  Juillet  ait 

entendu  à  titre  officiel,  —je  dis  «  entendu  »,  puis- 


100       FÊTES    ET    COANTS    DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

qu'on  a  vu  en  son  temps  que,  dans  le  tumulte  du 
14  juillet  1792,  ce  chant  (si  tant  est  qu'il  y  fut  exécuté)  ne 
fut  sûrement  écouté  par  personne. 

Mais  ce  n'était  pas  toujours  d'hymnes  de  Gossec  ni 
d'artistes  véritables  que  la  Convention  devait  subir  l'au- 
dition. Ces  manifestations  populaires  étaient  souvent 
prétextes  à  des  exhibitions  dans  lesquelles  la  dignité 
de  l'Assemblée  se  trouva  plus  d'une  fois  compromise.  Le 
procès-verbal  de  ses  séances  finit  par  devenir  un  recueil 
de  chansons,  tant  les  députés  mettaient  de  complaisance 
à  y  laisser  insérer  tout  ce  qui  se  débitait  devant  eux.  La 
collection  périodique  des  Muses  sans-culotlides  a  recueilli 
aussi  plusieurs  de  ces  chansons,  dont  elle  fait  suivre 
pompeusement  les  titres  de  la  mention  :  «  Chanté  à  la 
barre  de  la  Convention  le....  » 

Et  ce  n'était  pas  seulement  par  des  chansons  que  le 
peuple  tenait  à  faire  valoir  ses  petits  talents  devant  ses 
élus.  L'on  vit  par  exemple,  un  jour  où  la  section  Muscius 
Scsevola  était  venue  demander  l'organisation  de  l'Ins- 
truction publique,  un  enfant,  amené  par  elle,  réciter  à  ces 
hommes  devant  qui  tremblait  l'Europe  le  chapitre  de 
l'histoire  romaine  racontant  l'héroïsme  de  Muscius 
Scœvola,  son  patron. 

Danton  finit  par  élever  la  voix  pour  s'opposer  à  la 
continuation  de  ces  enfantillages.  Il  en  trouva  une  pre- 
mière occasion  en  nivôse.  Je  transcris  fidèlement,  d'après 
le  i\/o/n7eur,  l'extrait  du  compte  rendu  de  la  séance  du  26 
(n°  du  27  nivôse  an  II)  qui  relate  son  intervention. 

Une  députation  de  jeunes  élèves  de  la  patrie  est  introduite  au 
sein  de  la  Convention,  Un  de  ces  jeunes  gens  chante  une  chanson 
patriotique  de  sa  composition. Laloi  demande  l'insertion  au  Bulletin. 

Danton.  —  Le  Bulletin  de  la  Convention  n'est  point  du  tout 
destiné  à  porter  des  vers  dans  la  république,  mais  de  bonnes 
lois  rédigées  en  bonne  prose.  (11  conclut  en  demandant  le  renvoi 
au  Comité  d'instruction  publi(iue.) 


I  QUATRE-VINGT-TREIZE.  101 

DuBoucHET.  —  Rien  n'est  plus  propre  que  des  hymnes  et  des 
chansons  patriotiques  à  électriser  les  âmes  républicaines.  J'ai  été 
témoin  de  l'effet  prodigieux  ([u'elles  produisent,  lors  de  ma 
yypission  dans  les  départements.  Nous  terminions  toujours  les 
^^■ances  des  corps  constitués  et  des  sociétés  populaires  en  chan- 
^^Kit  des  hymnes,  et  l'enthousiasme  des  membres  et  des  specta- 
^^Burs  en  était  la  suite  immanquable.  J'appuie  l'impression  de 
^^^ymne  au  Bulletin. 

Danton.  —  11  ne  faut  pas  invoquer  des  principes  que  nous 
reconnaissons  tous  pour  en  tirer  des  consécjuences  fausses.  Sans 
doute  les  hymnes  patrioti(iues  sont  propres  à  enllammer,  à  élec- 
triser l'énergie  républicaine;  mais  qui  de  vous  est  en  état  de 
prononcer  sur  la  chanson  (lu'on  a  chantée  à  la  barre?  En  avez- 
vous  bien  entendu  le  sens  et  les  mots?  Pouvez-vous  m'en  ins- 
truire? car  moi  je  n'ai  pu  en  juger.  Pounjuoi  donc  empèclier  la 
Convention  de  se  mettre  en  mesure  de  prononcer  avec  connais- 
sance de  cause?  Le  vrai  moyen  est  le  renvoi  au  Comité  d'ins- 
truction publique.  Qui  plus  (jue  moi  sent  la  nécessité  d'encou- 
rager les  arts  et  les  jeunes  talents?  Nous  n'avons  point  fondé 
une  république  de  Visigoths;  après  l'avoir  solidement  construite, 
il  faudra  bien  s'occuper  de  la  décorer;  mais,  dans  les  petites 
choses  comme  dans  les  grandes,  la  Convention  ne  doit  jamais 
prendre  de  détermination  indiscrète  et  inconsidérée.  J'insiste 
pour  le  renvoi. 
Le  renvoi  est  décrété. 

Deux  mois  après,  autre  incident  (séance  du  26  ventôse, 
n»  du  27). 

La  section  du  Mont-Blanc  étant  introduite,  on  lit  une  pétition, 
et  l'orateur  chante  quehjues  couplets  d'une  chanson  patriotique 
dont  il  est  l'auteur. 

Danton  l'interrompt. 

Danton.  —  La  salle  et  la  barre  de  la  Convention  sont  destinées 
a  recevoir  l'émission  solennelle  et  sérieuse  du  va;u  des  citoyens; 
nul  ne  peut  se  permettre  de  les  clianger  en  tréteaux.  Je  porte 
dans  mon  caractère  une  bonne  portion  de  la  gaîté  française,  et  je 
la  conserverai,  je  l'espère  K  Je  pense,  par  exemple,  que  nous 
devons  donner  le  bal  à  nos  ennemis,  mais  qu'ici  nous  devons 
froidement,  avec  calme  et  dignité,  nous  entretenir  des  grands 
intérêts  de  la  patrie,  les  discuter,  sonner  la  charge  contre  tous 
les  tyrans,  indifjuer  et  frapper  les  traîtres,  et  battre  la  générale 
contre  les  imposteurs.  Je  rends  justice  au  civisme  des  pétition- 

1.  Danton  avait  encore  vingt  jours  à  vivre  lorscfu'il  exprimait 
cet  espoir. 


402   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

naires,  mais  je  demande  que  dorénavant  on  n'entende  plus  à  la 
barre  que  la  raison  en  prose. 
Cette  proposition  est  adoptée. 


III 


C'est  au  milieu  de  cette  effervescence  que  furent  célé- 
brées les  fêtes  dont  le  nom  a  servi  longtemps  pour  carac- 
tériser, dans  l'esprit  des  générations  élevées  sous  l'in- 
fluence contre-révolutionnaire,  les  manifestations  anti- 
religieuses de  l'époque  tout  entière.  Je  parle  des  fêtes 
de  la  Raison. 

Leur  histoire  a,  pour  l'étude  que  nous  avons  entreprise, 
un  intérêt  d'autant  plus  rare  que,  par  une  coïncidence 
singulière,  leur  date  concorde  avec  une  époque  impor- 
tante dans  les  fastes  de  la  musique  française.  C'est,  en 
réalité,  sous  le  patronage  de  la  fête  de  la  Raison  que 
le  Conservatoire  est  né  et  a  pris  une  existence  légale, 
sinon  sous  son  nom  définitif,  du  moins  sous  le  titre 
d'  t  Institut  national  de  musique  »  par  lequel  fut  con- 
sacré l'avancement  de  la  musique  de  la  garde  nationale, 
de  corps  purement  exécutant,  à  la  fonction  de  corps 
enseignant. 

Cela  fut  l'affaire  de  trois  jours,  au  cours  desquels  nous 
allons  voir  se  développer  parallèlement  la  double  orga- 
nisation du  Conservatoire  et  du  culte  de  la  Raison,  éga- 
lement passionnante  pour  leurs  initiateurs  respectifs. 

Le  17  brumaire  an  II,  l'archevêque  de  Paris,  Gobel, 
amené  par  les  membres  de  la  Commune,  vint  à  la  barre 
de  la  Convention,  non,  comme  on  l'a  dit,  pour  abjurer  le 
christianisme,  mais  pour  déclarer  qu'il  renonçait  à  ses 
fonctions  de  ministre  de  la  religion.  Le  président,  en  lui 
répondant,  proclama  que  l'Être  suprême  «  ne  veut  pas  de 
culte  que   celui  de  la   Raison,  qu'il  n'en   prescrit  pas 


O  U  A  TRE-VI.\G  T-TUEIZE .  103 

d'autre,  et  que  ce  sera  désormais  la  religion  nationale  ». 
Et  le  jour  même,  le  Département  et  la  Commune  arrêtè- 
rent que  «  pour  célébrer  le  triomphe  que  la  Raison  a 
remporté  dans  cette  séance  sur  les  préjugés  de  dix-huit 
siècles  »  les  musiciens  de  l'Opéra  et  ceux  de  la  garde 
nationale  seraient  invités  à  venir,  le  décadi  suivant 
20  brumaire,  chanter  des  hymnes  à  la  Liberté  «  devant 
l'image  de  cette  divinité  des  Français,  dans  l'édifice  ci- 
devant  dit  l'Église  métropolitaine  ». 

C'était  prendre  tout  le  monde  à  Timproviste  :  il  ne 
restait  pas  même  trois  jours  pour  préparer  et  célébrer  la 
cérémonie! 

Or,  il  se  trouvait  que,  par  un  arrêté  antérieur  du  Dépar- 
tement, ce  même  décadi  20  brumaire  devait  être  con- 
sacré à  une  fête  civique  en  l'honneur  de  la  Liberté,  au 
Palais-Royal.  La  musique  de  la  garde  nationale  était 
conviée  :  elle  y  devait  donner  la  première  audition  d'un 
Hymne  à  la  Liberté  deChénier  mis  en  musique  par  Gossec. 
L'arrêté  du  17  ayant  spécifié  que  «  ces  citoyens,  qui 
devaient  se  réunir  au  Lycée  des  Arts  pour  y  exécuter 
les  plus  rares  morceaux  de  musique,  seraient  invités  à 
changer  leur  destination  et  à  se  réunir  dans  le  lieu 
désigné  pour  la  fête  patriotique  »,  ceux-ci  ne  purent 
faire  autrement  que  de  donner  à  Notre-Dame  l'audition 
•ju'ils  avaient  préparée  pour  un  autre  local;  ils  maintin- 
rent donc  au  programme  le  nouvel  Hymne  à  la  Liberté. 
Ainsi,  l'hymne  qui  fut  chante  à  la  fête  du  20  brumaire 
n'avait  pas  été  composé  en  vue  de  cette  cérémonie,  et 
ne  fut  pas  un  c  Hymne  à  la  Raison  ».  Rien  plus  :  Notre- 
Dame  n'en  a  pas  même  eu  les  prémisses,  car  une  exé- 
cution publique  en  fut  donnée,  nous  allons  le  voir, 
deux  jours  auparavant. 

Le  18  brumaire,  en  effet,  tandis  que  l'administration 
des  embellissements  publics  travaillait  en  grande  hâte 


104      FF^TES   ET    CHANTS   DE   LA    RP:VOLUTION    FRANÇAISE. 

à  décorer  la  cathédrale,  les  musiciens  de  la  garde 
nationale,  conduits  par  une  députation  de  la  Commune, 
comparurent  à  la  barre.  C'était,  nous  l'avons  vu,  la 
coutume  parlementaire  en  ce  temps-là  :  les  pétition- 
naires devaient  venir,  en  personne,  présenter  leurs 
requêtes  à  l'Assemblée.  Ils  entrèrent;  et  d'abord  ils 
jouèrent  «  avec  beaucoup  d'ensemble  et  de  talent  une 
marche  guerrière  qui  excita  le  plus  vif  enthousiasme  ». 
Présenté  par  un  des  délégués  de  la  Commune  (l'officier 
municipal  Baudrais),  Vorateur  des  musiciens  (Sarrette, 
évidemment)  prit  la  parole  :  il  offrit  à  la  patrie  un 
corps  de  jeunes  musiciens  nouvellement  formé  par  ses 
artistes,  et  demanda  à  la  Convention  l'établissement 
d'un  Institut  national  de  musique.  Il  fut  applaudi  par 
l'Assemblée,  et  le  président  le  félicita  sur  le  succès 
de  ses  travaux.  Puis  M.-J.  Chénier  monta  à  la  tribune, 
prononça  un  éloge  de  la  musique,  et  convertit  en 
motion  la  demande  des  pétitionnaires.  La  Convention 
s'associa  sur-le-champ  à  ses  conclusions,  et  décréta  : 

Article  premier.  —  Il  sera  formé  dans  la  commune  de  Paris 
un  Institut  national  de  musique. 

Art.  II.  —  Le  Comité  d'Instruction  publique  présentera  à  la 
Convention  un  projet  de  décret  sur  l'organisation  de  cet  établis- 
sement. 

C'est  dans  cette  séance  que  Sarrette,  pour  montrer 
que  le  civisme  de  ses  musiciens  était  égal  à  leurs 
talents,  raconta  à  la  Convention  les  anecdotes  que  nous 
avons  rapportées  en  les  remettant  à  leur  date  *  ;  puis  il 
ajouta  : 

«  Nous  allons  vous  exécuter  l'hymne  composé  par 
Chénier  et  mis  en  musique  par  le  Tyrtée  de  la  Révolu- 
tion, le  citoyen    Gossec,   qui  nous  accompagne.  »  Ce 

1.  Voir  ci-dessus,  pp.  71-72. 


Mmo 
^exé( 

m: 


OUATRE-VIXGT-TREIZE.  105 

orceau  était  l'Hymne  à  la  Liberté  précédemment  men- 

nné  :  il  fat  accueilli  par   les   applaudissements  des 

eputés  et  des  spectateurs.  Enfin,  les  élèves  de  l'école 

xécutèrent  une  symphonie  et  le  Ça  ira,  et  les   applau- 

sements  redoublèrent. 

A  l'Hôtel  de  Ville,  à  la  même  heure,  on  s'occupait 
aussi  de  musique,  de  l'Opéra,  de  la  garde  nationale. 
Comblés  des  faveurs  de  l'État,  fiers  du  titre  d'Institut 
national  qui  venait  d'être  conféré  à  leur  groupement, 
les  musiciens  auxquels  la  Convention  avait  fait  si  bon 
accueil  ambitionnaient  maintenant  une  marque  de 
distinction  de  la  Commune  :  ils  sollicitèrent  celle  qui 
leur  parut  la  plus  enviable;  le  Conseil  général,  faisant 
droit  à  leur  requête,  arrêta  donc  qu'  «  en  témoi- 
gnage du  patriotisme  qu'ils  ont  toujours  montré  »  il 
leur  serait  donné  «  à  chacun  un  bonnet  rouge  ».  C'est 
donc  en  toute  exactitude  que  M.-J.  Guillaume  a  pu,  par 
quelques  lignes,  tracer  le  tableau  suggestif  de  cette 
exécution  inaugurale  dans  laquelle  les  maîtres  d'une 
école  d'art  destinée  à  une  si  longue  prospérité,  —  Gossec, 

Ïatel,  Devienne,  Jadin,  Duvernoy,  etc.  —  jouèrent,  à 
otre-Dame,  en  l'honneur  de  la  Raison,  de  la  clarinette, 
il  cor,  de  la  flûte  et  du  basson,  le  chef  ceint  de  la 
>iffure  emblématique  affirmant  leur  civisme  à  toute 
preuve. 

Quant  aux  artistes  de  l'Opéra,  ils  avaient,  par  une 

lettre  lue  à  la  même  séance,  remercié  le  Conseil  «  de 

l'invitation  qui  leur  a  été  faite  de  participer  à  la  fête  de 

la  Raison...  oij  l'on  offrira  à  la  Liberté  les  restes  des 

^préjugés  du  fanatisme  ». 

^fftQuel  était,  dans   la   pensée  des  initiateurs,  le   céré- 

^^honial  qui  devait  convenir  à  une  solennité  si  nouvelle? 

Le  temps  était  si   court  qu'à  peine  ils  eurent  le  temps 

de  se  le  demander.  11  n'était  pas  possible  de  préparer  de 


■ 


106   FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

l'inédit  :  il  fallait  donc  se  contenter  de  ce  qui  se  trouvait 
tout  prêt.  Le  procès-verbal  de  la  séance  du  Conseil 
général  où  le  principe  fut  adopté  dit  en  propres  termes  : 
c  Les  musiciens  de  l'Opéra  seront  invités  à  venir  exécuter 
ï  Offrande  à  la  Liberté  deyami  l'image  de  cette  divinité....  » 
Mais  ce  ne  fut  là  qu'un  projet,  une  indication  dont 
purent  tenir  compte  les  maîtres  de  la  cérémonie  : 
ceux-ci  se  souvinrent  en  effet  du  spectacle  imposant  et 
vraiment  émouvant  que  donnait  l'Opéra  à  la  fin  de  la 
scène  lyrique  dont  le  nom  vient  d'être  rappelé.  Là, 
après  le  premier  couplet  du  chant  de  guerre  —  celui  de 
Rouget  de  Liste  —  les  voix  se  taisaient  un  moment,  et, 
sur  le  mouvement  ralenti  de  l'orchestre,  des  enfants 
vêtus  de  blanc  s'avançaient  d'un  pas  processionnel, 
s'inclinaient  et  brûlaient  des  parfums  devant  l'image 
de  la  Liberté;  puis  le  chœur  chantait,  en  lents  accords, 
à  voix  très  douce,  avec  l'accent  de  la  foi,  la  strophe  : 
«  Amour  sacré  de  la  patrie  ».  Cette  mise  en  scène  fut 
imitée  à  la  cérémonie  de  Notre-Dame,  sans  que  d'ailleurs 
rien  ait  été  conservé  de  l'appareil  guerrier  qui  était  la 
principale  raison  d'être  do  VOffrandeàla  Liberté,  et  aucune 
relation  de  la  cérémonie  du  20  brumaire  n'est  venue 
nous  informer  que  l'on  y  ait  mis  en  action  ni  même 
chanté  la  Marseillaise. 

Au  jour  fixé,  à  dix  heures  du  matin,  les  représen- 
tants de  la  Commune  et  du  Département  se  rendirent  à 
Notre-Dame.  Une  «  montagne  »  avait  été  élevée  au 
milieu  de  la  nef;  au  sommet  était  un  temple  grec,  avec 
cette  inscription  :  A  la  Philosophie  ;  à  mi-côte,  sur  un 
petit  autel  grec,  brûlait  le  flambeau  de  la  Vérité. 

L'Institut  de  musique  ouvrit  la  cérémonie  en  exécu- 
tant un  morceau,  —  une  marche  instrumentale  sans 
doute,  —  pendant  lequel  on  vit  descendre  à  droite  et  à 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  107 

gauche  de  la  montagne  des  femmeç  vêtues  de  blanc. 
Elles  se  croisèrent  devant  l'autel  antique  et  saluèrent 
le  flambeau  de  la  Raison,  puis  remontèrent  et  vinrent 
se  ranger  dans  le  haut  de  la  montagne. 

Ce  mouvement  terminé,  parut  l'actrice  qui  représen- 
tait la  Liberté  —  non  la  Raison ,  comme  le  veut  la 
légende  :  la  représentation  matérielle  de  la  Raison  était 
le  flambeau  brûlant  sur  l'autel.  Cette  personne,  —  sur 
l'identité  de  laquelle  on  n'est  pas  absolument  d'accord, 
tant  les  récits  sont  contradictoires  (peut-être  la  dan- 
seuse Aubry,  dont  la  dernière  création  à  l'Opéra  avait 
été  Junon  dans  le  Jugement  de  Paris  de  Méhul,  ou 
Mlle  Maillard,  la  belle  interprète  de  Gluck i),  était 
vêtue  d'une  robe  blanche,  d'un  manteau  bleu  et  d'un 
bonnet  rouge;  elle  tenait  une  pique  à  la  main.  Elle 
aussi  s'inclina  lentement  devant  le  flambeau,  et  vint 
s'asseoir  sur  un  siège  de  verdure.  Pendant  ce  temps, 
les  chœurs  chantèrent  VHymne  à  la  Liberté,  de  Chénier 
et  Gossec,  dont  voici  la  première  strophe  : 


I 


Descends,  ô  Liberté,  fille  de  la  Nature  : 
Le  peuple  a  reconquis  son  pouvoir  immortel  : 
Sur  les  pompeux  débris  de  l'antique  imposture, 
Ses  mains  relèvent  ton  autel. 


Ce  chant  terminé,  la  Liberté  se  leva  et  rentra  dans  le 
temple;  de  nouveaux  hymnes  de  joie  furent  chantés,  des 

Ipcours  prononcés  ;  et  ce  fut  tout. 
iLa  Convention  ayant  trouvé  un  prétexte  pour  ne  pas 
Isister  à  la  cérémonie,  les  autorités  de  la  Commune 
V 
gard  des  renseignements  indécis  :  témoin  oculaire  de  la  fête  du 

20  brumaire,  il  liésite  à  dire  si  la  Liberté  fut  personnifiée  par 
Mlle  Maillard,  ou  Mlle  Aubry,  ou  même  par  Mlle  Candeille  ou 
Mme  Momoro.  En  ce  ([ui  concerne  cette  cérémonie,  ces  deux 
dernières  dames  doivent  être  éliminées,  —  autbentiques  déesses 
Raison,  mais  à  des  dates  postérieures. 


■ 


108   FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

allèrent,  en  sortant,  lui  en  rendre  compte  :  il  y  eut,  sui- 
vant l'usage  musique  militaire,  hymnes  patriotiques 
chantés  à  la  barre  :  «  Un  nombre  prodigieux  de  musi- 
ciens font  retentir  les  voûtes  des  airs  chéris  de  la 
Révolution  *,  dit  le  procès -verbal.  La  déesse  de  la 
Liberté  et  sa  suite  entrèrent  dans  la  salle  des  séances, 
et  l'Assemblée,  sur  un  vœu  émis  par  Chaumette,  décréta 
que  Notre-Dame  serait  désormais  le  temple  de  la 
Raison.  Sur  les  instances  de  quelques  montagnards, 
la  Convention' décida  qu'elle  s'y  rendrait  sur-le-champ  : 
tout  le  monde  repartit  donc,  et  la  cérémonie  du  matin 
fut  recommencée,  sans  incidents  notables. 

Telle  fut  la  journée  parisienne  du  20  brumaire  an  II. 
Il  en  fut  beaucoup  parlé  par  la  suite,  plus  que  d'autres 
manifestations  révolutionnaires  qui  eurent  pourtant 
plus  d'importance.  C'est  elle  qui  jeta  la  plus  grande 
part  de  déconsidération  sur  le  régime  républicain.  On 
ne  saurait  méconnaître  qu'elle  ait  donné  lieu  aux  fautes 
de  goût  les  plus  graves.  Je  n'ai  pas  à  parler  dans  ce 
livre  du  défi  insolent  jeté  aux  croyances  qui  restaient 
celles  d'une  grande  partie  du  peuple  par  la  profanation 
du  temple  qui  avait  abrité  six  siècles  de  foi.  Mais,  au 
point  de  vue  de  l'art,  le  résultat  ne  fut  pas  meilleur. 
Cette  montagne  en  toile  peinte,  ce  décor  de  théâtre 
au  milieu  de  Notre-Dame  de  Paris,  ce  temple  grec  sous 
la  nef  gothique,  et  ces  femmes  d'opéra  y  marchant 
comme  sur  les  planches,  tout  cela  est  d'une  impression 
désagréable  C'avait  été  déjà  une  erreur  de  la  Révolu- 
tion de  trop  emprunter  au  théâtre  pour  ses  cérémonies 
patriotiques;  mais  transporter  le  théâtre  à  l'église, 
c'était  mettre  le  comble.  Les  fêtes  républicaines  n'étaient 
pas  faites  pour  le  cadre  des  cathédrales  :  c'est  le  plein 
air  qu'il  leur  fallait.  Ce  jour  fut  le  premier  où  le  peuple 
ne  prit  aucune  part  directe  à  une  fête  nationale  :  il  resta 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  109 

simple  spectateur.  Tout,  on  l'a  vu,  se  passa  en  figura- 
tion, une  figuration  assez  mesquine.  Malgré  tous  les 
efforts  pour  réchauffer  le  zèle,  l'ensemble  resta  guindé. 
La  fête  de  la  Raison,  à  quelque  point  de  vue  qu'on  se 
place,  fut  la  moins  louable  de  toutes  les  fêtes  de  la  Révo- 
lution. 

Au  reste,  on  en  a,  suivant  l'usage,  méconnu  le  véri- 
table esprit  quand  on  lui  a  fait  le  reproche  d'indécence. 
Peut-être  les  cortèges  qui  se  déployèrent  dans  les  rues 
pendant  tout  le  jour  laissèrent-ils  quelque  chose  à  redire 
■  à  cet  égard  ;  mais  rien  n'autorise  à  prétendre  que  la 
cérémonie  de  Notre-Dame  se  soit  passée  incorrectement. 
Je  croirais  au  contraire  qu'elle  pécha  par  excès  de  sévé- 
rité, et  fut  principalement  maussade. 

Cependant,  lidée  même  d'une  religion  philosophique 
répondait  à  un  état  d'esprit  si  général  à  la  fin 
du  xviu*^  siècle,  que,  malgré  ce  début  peu  favorable, 
l'idée  de  célébrer  la  fête  de  la  Raison  fit  rapidement  son 
chemin,  dans  les  provinces  aussi  bien  qu'à  Paris.  Dans 
ce  culte,  dont  le  symbole,  au  lieu  d'être  une  statue 
inerte,  était  représenté  par  une  femme  vivante,  on  com- 
prit facilement  qu'il  s'agissait  d'une  religion  purement 
humaine.  Si  l'actrice  qui  s'était  exhibée  pour  la  pre- 
mière fois  dans  le  temple  dédié  désormais  «  A  la 
Raison  »  n'était  pas  digne  de  cet  honneur,  il  était  facile 
de  trouver  d'autres  femmes  pour  recevoir  les  hommages 
des  adorateurs  de  l'idée.  Une  décade  après  la  fête  de 
Notre-Dame,  il  y  en  eut  une  autre  à  Saint-Sulpice, 
que  le  libraire  Momoro,  membre  du  Département, 
annonça  la  veille  dans  les  Révolutions  de  Paris,  en  disant 
que,  pour  représenter  la  Raison,  il  faut  «  offrir  aux 
yeux  du  peuple  une  femme  dont  la  conduite  rende  la 
beauté  respectable  »  ;   et   ce    fut  Mme    Momoro    elle- 


110      FP^TES    ET    CHANTS   DE   LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

nouveaux    fidèles,    satisfaction    au    vœu    exprimé   par 
son  mari. 

Ce  n'est  d'ailleurs  pas  à  Paris  que  le  mouvement  eut 
le  caractère  le  plus  sérieux.  «  Nullement  matérialiste, 
mais  généralement  déiste,  il  y  fut,  dit  M.  Aulard, 
joyeux  et  superficiel  tant  que  le  peuple  s'en  mêla, 
pédant  et  stérile  quand  il  ne  fut  plus  entretenu  que  par 
quelques  lettrés.  »  En  province  au  contraire  il  y  eut  de 
graves  et  sincères  tentatives  pour  abdiquer  la  religion 
ancienne  et  établir  la  nouvelle.  «  Les  déesses  de  la 
Raison  y  furent  presque  partout,  —  et  les  témoins  les 
plus  hostiles  ne  le  nient  pas  —  de  belles  et  vertueuses 
jeunes  filles,  appartenant  à  l'élite  de  la  bourgeoisie.  » 

«  Il  y  eut,  dit  M.  Gabriel  Monod,  beaucoup  de  candeur 
parfois  dans  les  fêtes  de  la  Raison.  Michelet  rappelle 
que  souvent  les  jeunes  filles  des  meilleures  familles  y 
représentaient  la  Raison  ou  la  Liberté.  Flaubert  aimait 
à  raconter  qu'une  de  ses  parentes  avait  figuré  la  Liberté 
dans  je  ne  sais  plus  quelle  ville  normande.  Elle  portait 
un  bonnet  phrygien  avec  une  banderole  sur  laquelle 
était  écrit  :  «  Ne  me  tournez  pas  en  licence  ». 

M.  J.  Guillaume  cite  des  noms  qui  confirment  la  véra- 
cité de  ces  témoignages  :  la  déesse  de  la  commune 
d'Avize  (Marne),  celle  de  Besançon,  qu'on  vit  reparaître 
à  la  fête  de  l'Être  suprême,  la  jeune  et  belle  Marie- 
Thérèse  Valentin,  de  Bruyères,  dont  les  quatre  frères 
étaient  officiers  dans  les  armées  de  la  République,  toutes 
personnes  irréprochables. 

Le  plus  récent  historien  des  cultes  révolutionnaires, 
M.  A.  Mathiez,  résume  fidèlement  les  faits  lorsqu'il 
parle  de  «  la  gravité  sévère  et  moralisante  des  céré*^ 
monies,  du  sérieux  des  assistants  »,  constatant  que 
«  la  mascarade,  les  scènes  burlesques  et  gauloises  ne 
se  trouvent   qu'à   l'état  d'exceptions   très  rares,   dans 


QLATRE-VINGT-TRETZE.  Hl 

quelques  grandes  villes  et  surtout  dans  la  capitale  »  et 
prenant  note  «  de  la  généralité  et  de  la  profondeur  d'un 
mouvement  qu'on  représentait  comme  superficiel  >. 

Mais  cela  ne  fait  pas  qu'au  point  de  vue  de  la  réa- 
lisation artistique  le  culte  de  la  Raison  ait  rien  pro- 
duit d'intéressant.  Devons-nous  dire  pour  son  excuse 
qu'il  n'eut  pas  le  temps  de  donner  naissance  à  des 
chefs-d'œuvre?  Mais  l'esprit  même  dans  lequel  étaient 
conçues  les  cérémonies  montre  que  l'avenir  n'en  pou- 
vait rien  attendre.  Ce  n'étaient  que  prêches,  discours, 
paroles.  La  musique,  dont  la  place  est  si  considérable 
dans  les  autres  fêtes,  n'y  joue  presque  aucun  rôle. 
Il  suffit,  pour  s'en  convaincre",  de  lire  le  chapitre 
que  M.  Aulard  a  consacré  aux  fêtes  de  la  Raison  en 
province  :  il  n'y  trouve  presque  rien  à  citer  en  fait  de 
chants;  ce  qu'il  signale  de  plus  remarquable  est  un 
Hymne  aux  grancb  hommes  qui  fut  chanté  à  Tours  sur 
l'air  :  Jeunes  amants,  cueillez  des  fleurs  \ 

A  Paris,  l'apport  de  la  musique  ne  fut  pas  aussi 
complètement  dédaigné  :  il  y  avait  déjà  des  traditions 
établies,  et  vraiment  pas  de  raisons  pour  s'y  soustraire. 
Et  puis,  l'Institut  national  de  musique  était  là,  toujours 
prêt  à  se  faire  entendre,  et,  par  un  sentiment  bien 
légitime  à  cette  heure  fiévreuse  des  débuts,  désireux 
d'attirer  l'attention  sur  soi.  Une  décade  exactement 
après  la  première  fête  de  Notre-Dame,  le  30  brumaire,  il 
donna  à  Feydeau  un  grand  concert  instrumental  par 
lequel  il  voulut  affirmer  sa  vitalité  artistique.  —  date 
importante  dans  l'histoire  du  Conservatoire,  dont  ce  fut 
le  premier  concert.  On  joua  une  ouverture  et  un  hymne 
de  Catel,  deux  symphonies  concertantes,  dont  une  de 
Gossec  pour  onze  instruments  à  vent  (2  flûtes,  clari- 
nette, 2  hautbois,  2  cors,  2  bassons,  serpent  et  contre- 
clairon\  et,  ce  qu'il  ne  faut  pas  manquer  de  mentionner. 


112   FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

une  transcription  pour  trois  cors  d'un  morceau  jadis 
célèbre,  que  le  programme  dénomma  pour  la  circon- 
stance «  LE  CI-DEVANT  0  Salutaris  de  Gossec  d  . 

Et,  comme  musique  et  politique  vivaient  d'une  vie 
commune  étroitement  unie,  après  avoir  donné  au  théâtre 
leur  concert,  si  peu  révolutionnaire,  les  musiciens  de 
rinstitut  national  s'en  vinrent  bravement  le  répéter  à 
Notre-Dame,  en  l'honneur  de  la  Raison.  C'est  ainsi  que 
l'on  put  voir  la  collection  (qu'ils  publièrent  bientôt  eux- 
mêmes)  de  Musique  à  Vusage  des  fêtes  nationales  s'inau- 
gurer, dès  la  première  page,  par  l'Ouverture  pour  instru- 
ments à  vent  de  Catel  exécutée  dans  le  Temple  à  la  Raison, 
le  XX  frimaire  an  W  de  la  République,  et  une  livraison 
postérieure  (la  troisième)  donner  une  ouverture  de 
Méhul,  qui,  sans  aucun  doute,  était  celle  que  désignait 
officiellement  le  Programme  de  la  fête  qui  aura  lieu  le  décadi 
20  frimaire,  à  onze  heures  du  matin,  dafis  le  Temple  de  la 
Raison,  ci-devant  Notre-Dame.  Ce  programme  comprenait 
en  outre  une  Ode  patriotique  de  Catel,  —  musique  bien 
sage,  sur  le  plan  de  VHymne  à  la  Nature  de  Gossec,  mais 
beaucoup  moins  intéressante;  puis  encore  la  symphonie 
concertante  de  Gossec,  peut-être  pas  trop  à  sa  place 
en  un  tel  local.  Enfin,  il  est  bien  spécifié  cette  fois  que 
les  voûtes  de  la  cathédrale  retentirent  aux  accords  de 
la  Marseillaise. 

Nous  venons  de  trouver,  pour  la  première  fois  dans 
cette  histoire,  un  nom  nouveau,  qui  est  illustre  :  Méhul. 
Il  était  de  ceux  qui,  au  moment  de  la  constitution 
officielle  de  l'Institut  national  de  musique  (exactement 
le  lendemain  du  premier  concert,  l*"'"  frimaire  an  II), 
furent  appelés  à  faire  partie  du  corps  enseignant  qui 
devait  réunir  tous  les  talents  de  la  République. 
Lesueur  y  fut  admis  le  même  jour.  Euphrosine  et  Coradin^ 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  113 

Stratonice,  la  Caverne  étaient  leurs  victoires  à  tous  deux. 
C'était,  pour  l'école,  se  faire  honneur  que  d'attirer  à  soi 
de  tels  maîtres. 

Il  advint  de  cette  coïncidence  que  les  débuts  de 
Méhul  dans  l'art  de  la  musique  nationale  se  firent  par 
un  Hymne  à  la  Raison  :  un  très  authentique  Hymne  à  la 
Raison,  non  un  simple  Hymne  à  la  Liberté  comme  celui  de 
Gossec  au  20  brumaire.  Chénier  en  avait  composé  les 
vers  tout  exprès  pour  les  fêtes  qui  s'inauguraient.  Un 
quatrain  répété  à  la  fin  de  chaque  strophe  formulait 
l'invocation  suivante  : 

0  Raison,  puissante  immortelle, 
Pour  les  humains  tu  fis  la  loi. 
Avant  d'être  égaux  devant  elle, 
Ils  étaient  égaux  devant  toi. 

L'audition  en  eut  lieu  à  Saint-Roch,  le  10  frimaire, 
dans  une  cérémonie  présidée  par  l'acteur  Monvel,  qui  y 
prêcha. 

La  musique  de  Méhul  est  écrite  pour  trois  voix 
d'hommes,  chantant  seules  jusqu'à  la  reprise  en  chœur 
du  refrain,  où  l'orchestre  vient  doubler  les  parties.  Elle 
a  un  caractère  grave,  et  tend  visiblement  à'  exprimer 
l'austérité  républicaine.  Oserai-je  dire  qu'elle  est  un 
peu  morose?  C'est  le  cas  de  presque  tous  ces  chants 
à  la  Raison,  ceux  du  moins  qui  sont  conçus  dans  un 
esprit  sérieux.  Pour  écrire  son  chef-d'œuvre  de  musique 
nationale,  Méhul  avait  besoin  de  puiser  à  une  autre 
source  d'inspiration.  Le  Chant  da  Départ  la  lui  fournira 
bientôt. 

Trop  sévère,  cette  musique  n'était  pas  destinée  à 
pénétrer  dans  les  masses;  mais  la  poésie  de  Chénier, 
d'allure  plus  populaire  avec  ses  petis  vers  de  huit 
syllabes,  fut  adoptée  plus  facilement.  On  la  trouve  dans 
plusieurs  recueils  de  chants  révolutionnaires.  Elle  est 


114      FÊTES   ET    CHANTS   DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

dans  les  Concerts  républicains,  publiés  en  l'an  III  par 
Mercier  de  Compiègne,  accompagnée  d'une  musique 
signée  d'un  nom  inconnu,  Rose.  Elle  figure  dans  les 
Muses  sans-culottides  ou  le  Parnasse  des  Républicains,  chan- 
sonnier publié  à  Grenoble,  par  livraisons,  au  cours  de 
l'an  11  :  aucune  musique  n'y  est  notée;  mais,  pour  être 
agréable  aux  lecteurs,  l'éditeur  a  pris  la  peine  de 
rechercher  quelques  timbres  d'air  connus  pouvant 
s'adapter  aux  vers  de  Chénier,  et  il  a  trouvé  les  trois 
suivants  :  la  Trompette  appelle  aux  alarmes;  —  Avec  les 
jeux  dans  le  village;  — Du  serin  qui  te  fait  envie.... 

Les  mêmes  Muses  sans-culottides  renferment  d'autres 
hymnes  et  chansons  sur  le  même  sujet,  —  plusieurs  sur 
l'air  de  la  Marseillaise.  Je  n'y  relèverai  qu'un  titre,  celui 
d'un  «  Hymne  patriotique  pour  V inauguration  du  temple  de  la 
Raison,  chanté  par  les  orphelins  des  défenseurs  de  la 
Patrie,  la  société  des  jeunes  Français,  élèves  de  Léo- 
nard Bourdon,  membre  de  la  Convention  nationale,  à 
la  séance  du  20  brumaire  an  11  (Air  des  Marseillais),  par 
Léonard  Bourdon,  membre  de  la  Convention  natio- 
nale ».  Cet  hymne  était,  sans  doute,  un  de  ces  «  chants 
d'allégresse  »  que  les  comptes  rendus  de  la  cérémonie 
de  Notre-Dame  disent  avoir  accompagné  et  suivi  la 
sortie  de  la  déesse  de  la  Liberté. 

Un  autre  livret,  le  Chansonnier  de  la  République,  chante 
la  Raison  sur  un  tout  autre  ton.  L'air  est  celui  du 
vaudeville  d'Épicure;  l'esprit  français  ne  perdant  jamais 
ses  droits,  on  y  lit  ceci  : 

Raison,  par  ton  heureuse  adresse, 
On  sent  moins  le  mal,  mieux  le  bien. 
Perd-on  fortune,  amis,  maîtresse, 
Si  tu  restes,  on  ne  perd  rien! 

Parmi  les  musiciens,  en  très  petit  nombre,  qui  parti- 
cipèrent par  leurs  œuvres  aux  fêtes  de  la  Raison,  j'en 


QUATRE-VINGT-TREIZE .  115 

veux  citer  un,  type  curieux  d'artiste  révolutionnaire  : 
Giroust,  qui,  musicien  à  Versailles,  dirigeait  les  sym- 
phonies d'Haydn  au  petit  lever  du  roi.  Lui  qui  avait 
composé  autrefois  une  grande  abondance  de  musique 
religieuse,  il  se  résout  maintenant  à  faire  chanter  son 
Hymne  à  la  Raison  dans  une  station  des  Versaillais 
devant  le  buste  de  Marat  :  précédemment  il  avait  écrit 
VApothéose  de  Marat  et  Lepelletier.  Cela  ne  pouvait  suffire 
à  sauver  cette  épave  de  l'ancien  régime  :  devenu  con- 
cierge du  palais  de  Versailles,  il  mourut  misérable  en 
l'an  VII,  et  sa  veuve,  dame  Marie-Françoise  de  Beau- 
mont  d'Avantois,  n'eut  d'autre  ressource  que  de  solli- 
citer la  survivance  de  son  ultime  et  si  modeste  fonction  ! 

L'auteur  du  chant  national,  mis  en  prison  comme 
suspect,  profita  de  ses  loisirs  pour  écrire,  lui  aussi,  un 
Hymne  à  la  Raison.  11  eut  pour  cette  œuvre  des  soins  que 
Ton  n'a  pas  toujours  pour  des  productions  d'actualité  : 
plusieurs  années  plus  tard,  nous  le  voyons  en  con- 
férer encore  avec  Méhul  et  lui  demander  son  aide 
pour  la  notation  de  l'accompagnement.  L'influence  de 
Méhul  est  manifeste  sur  la  mélodie  même  :  la  musique 
de  ÏHymne  à  la  Raison  de  Rouget  de  Liste,  loin  d'avoir 
l'entraînement  de  la  Marseillaise,  est  écrite  en  un  style 
classique,  très  soutenu,  avec  une  expression  calme  et 
sévère  qui  fait  songer  à  certaines  inspirations,  môme 
postérieures,  de  l'auteur  de  Joseph. 

Enfin,  il  y  avait  en  ce  temps-là  un  garçon  de  dix-huit 
ans,  joli  comme  une  jolie  fille,  timide  non  moins,  mais 
prédestiné  à  chanter  bientôt  l'humeur  aimable  et  les 
galantes  conquêtes  des  chevaliers  français.  Il  habitait 
Rouen.  Dans  la  décade  même  où  la  Raison  fut  divinisée 
à  Paris,  le  11  brumaire,  le  théâtre  des  Arts  représenta 
son  premier  essai  d'opéra-comique,  la  Fille  coupable;  les 
jourtiaux  de  la  localité  l'appelèrent  «  jeune  élève  des 


116   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

Muses  »,  et,  tout  en  le  félicitant,  lui  conseillèrent  avec 
bienveillance  de  c  s'éclairer  au  llambeau  des  grands 
principes  ».  Personne  ne  le  connaissait  encore;  il  s'appe- 
lait François-Adrien  Boieldieu. 

Or,  il  faut  croire  que  l'émotion  des  premiers  débuts 
ne  suffit  pas  à  détourner  le  jeune  musicien  des  graves 
préoccupations  de  l'époque  :  toujours  est-il  que  l'on 
a  retrouvé,  et  cela  ni  plus  ni  moins  que  dans  les  Bul- 
lelins  de  la  Convention  nationale,  une  poésie  patriotique 
portant  ce  titre  :  Chant  populaire  de  la  fête  de  la  Raison, 
par  J.  B.  Noël,  mis  en  musique  par  Boyeldieu  fils.  Nous 
n'en  savons  pas  plus  long  :  la  musique  est  perdue,  et 
nous  ignorerons  toujours  comment  l'auteur  de  la  Dame 
blanche,  aux  beaux  jours  de  la  jeunesse,  chanta  :  «  La 
Raison  parle  et  nous  éclaire;  —  le  Fanatisme  est 
abattu.  »  Nous  devons  du  moins  noter  au  passage  cette 
influence  des  idées  les  plus  avancées  de  quatre-vingt- 
treize  sur  l'esprit  même  de  jeunes  artistes  que  l'avenir 
devait  montrer  si  peu  révolutionnaires! 

La  mauvaise  réputation  dont  furent  frappées  les  fêtes 
de  la  Raison  à  peine  commencées  fut  cause  de  la  perte  de 
plusieurs  de  ces  œuvres.  Bientôt  personne  ne  voulut  plus 
avoir  joué  un  rôle  dans  ces  manifestations  si  décriées  : 
l'on  craignit  d'être  compromis  s'il  en  restait  des  traces 
matérielles;  la  plupart  des  auteurs  détruisirent  leurs 
manuscrits.  Alors  que  tant  de  compositions  nationales 
de  Gossec  sont  venues  jusqu'à  nous,  son  hymne  du 
20  brumaire,  presque  seul  dans  son  œuvre,  nous 
manque.  Quant  à  Méhul,  il  est  vrai  que  sa  musique 
sur  les  vers  de  Chénier  fut  publiée;  mais,  outre  que 
le  nom  du  poète  fut  omis  sur  la  partition  (parue  en 
prairial  suivant  dans  la  3^  livraison  de  la  Musique  à 
l'usage  des  fêtes  nationales)^  le  titre  aussi  fut  modifié  : 
YHymne   à   la   Raison  devint  un   moins  compromettant 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  117 

Hymne  patriotique;  des  vers  furent  changés;  enfin  une 
strophe  nouvelle  fut  ajoutée  à  la  conclusion,  disant,  en 
prairial,  tout  le  contraire  de  ce  qu'il  avait  fallu  entendre 
en  frimaire  : 

Sous  ton  nom,  de  l'Être  suprême 
On  osa  renverser  l'autel. 
Le  crime  seul  prêche  un  système 
Couvert  d'un  opprobre  éternel. 
Ta  voix  annonce  la  puissance 
D'un  Dieu  maître  de  TUnivers, 
Le  protecteur  de  l'innocence 
Et  l'effroi  des  hommes  pervers. 

Ainsi  VHymne  à  la  Raison  de  Chénier  et  Méhul  devenait 
Hymne  à  VÈlre  suprémel  C'est  qu'à  l'époque  oîi  la 
musique  parut,  la  Raison  était  fort  compromise,  et 
l'Être  suprême  à  l'ordre  du  jour.  Nous  verrons  bientôt 
quel  parti  la  musique  sut  tirer  de  cette  nouvelle  évolu- 
tion de  la  pensée  religieuse  chez  les  hommes  de  la 
Révolution. 

IV 

Passons  rapidement  sur  les  autres  fêtes  de  1793  qui 
présentent  quelque  intérêt  au  point  de  vue  musical. 
L'œuvre  la  plus  importante  qui  ait  été  produite  dans 
cet  ordre  d'idées  vit  le  jour  à  Strasbourg,  pour  l'anni- 
versaire du  10  août,  et  eut  pour  auteur  un  musicien  que 
nous  avons  déjà  vu,  dans  la  même  ville,  collaborer  avec 
Rouget  de  Liste  pour  une  fête  nationale,  Ignace  Pleyel. 
Gardons-nous  de  nous  arrêter  sur  l'appareil  anecdo- 
tique  qui  accompagne  les  relations  de  cette  audition  : 
qu'il  me  suffise  de  dire  que,  voulant  faire  entendre 
aux  Alsaciens  quelque  chose  de  très  extraordinaire, 
le  musicien  viennois,  qui,  depuis  plusieurs  années, 
vivait  au  milieu  d'eux,  ne  craignit  pas  de  réquisi- 
tionner pour  son  orchestre  dos  cloches  déjà  portées  à 


118   FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

la  fonderie  pour  être  converties  en  canons.  Il  en  choisit 
sept  —  toute  la  gamme!  —  et,  disposant  d'autre  part 
d'un  orchestre  et  d'un  chœur  nombreux  (il  était  venu 
des  exécutants  de  toute  l'Alsace),  de  tambours,  de  trom- 
pettes, do  fifres,  de  canons,  il  se  mit  en  devoir  d'écrire 
pour  tout  ce  monde  la  partition  (conservée  à  la  Biblio- 
thèque du  Conservatoire  de  Paris)  de  la  Révolution  du 
10  Août  ou  le  Tocsin  allégorique.  L'audition  eut  lieu  à  la 
cathédrale.  Les  sept  cloches  avaient  été  suspendues 
sous  la  coupole  de  l'abside.  Quand  elles  se  mirent  à 
sonner  toutes  ensemble,  Pleyel  s'évanouit  d'émotion. 

La  Révolution  du  10  Août  est  donc  une  composition  des- 
criptive, une  de  ces  Batailles  en  musique,  à  la  mode  à  la 
fin  du  xviii«  siècle,  et  dont  les  événements  développe- 
ront bientôt  le  goût,  —  forme  incontestablement  infé- 
rieure de  l'art.  La  première  partie  est  purement  orches- 
trale. Une  introduction,  construite  sur  des  formules 
ultra-classiques,  peint  le  réveil  du  peuple  et  les  prépa- 
ratifs tumultueux  de  l'action.  Bientôt  une  cloche  sonne, 
suivie  d'une  seconde,  puis  d'une  troisième,  et  bientôt 
toutes  les  sept  sont  en  branle,  se  combinant  et  se 
répondant  en  des  accords.  La  bataille  ^'engage.  Trom- 
pettes, fifres,  tambours;  violons  montant  en  gammes 
rapides;  grondement  des  basses,  roulement  des  tim- 
bales.... Le  parti  royaliste  est  figuré  dans  l'orchestre 
par  les  motifs  :  0  Richard,  ô  mon  Roi  et  Où  peut-on  être 
mieux  qu'au  sein  de  sa  famille?  Le  parti  populaire  est 
représenté  par  des  refrains  militaires  et  par  la  sonnerie 
de  la  charge.  Les  cloches  sonnent  de  nouveau,  le 
canon  tonne,  —  tapage  épouvantable  et  assourdissant  : 
mais  le  combat  est  fini,  et,  pour  la  première  fois,  les 
voix  se  font  entendre.  Elles  entrent  en  chantant  le 
chœur  :  la  Victoire  est  à  nous,  de  la  Caravane  du  Caire. 
Remarquons  en  passant  que  Pleyel  s'est  peu  mis  en 


QUATRE-VINGT-TREIZE.  119 

frais  d'invention  mélodique,  puisque  voilà  déjà  trois 
thèmes  que  nous  lui  voyons  emprunter  à  Grétry.  Puis 
c'est  le  Ça  ira,  qu'on  était  étonné  de  n'avoir  point 
entendu  encore  :  exposé  par  l'orchestre,  il  sert  de  thème 
à  un  grand  finale  avec  soli  et  chœur,  où  le  musicien 
s'est  enfin  souvenu  qu'il  est  un  artiste.  Ce  morceau  est 
construit  à  peu  près  dans  les  proportions  du  grand 
finale  de  la  Création;  la  dernière  partie,  largement  déve- 
loppée, en  est  fort  belle. 

La  fête  laissa  de  longs  souvenirs  parmi  les  habitants 
de  Strasbourg,  et  l'œuvre  de  Pleyel  fut  exécutée  plu- 
sieurs fois  dans  les  années  qui  suivirent  :  en  1798,  dans 
la  salle  de  concert  du  Miroir;  en  1799,  pour  l'inaugura- 
tion de  la  salle  de  concert  de  la  Réunion  des  arts.  La 
dernière  audition  eut  lieu  le  28  octobre  de  cette  année; 
après  quoi  les  cloches  furent  rendues  aux  églises  aux- 
quelles elles  avaient  été  prises  en  quatre-vingt-treize, 
sauf  celle  en  mi  bémol,  qui  fut  conservée  à  Strasbourg 
dans  les  Archives  de  la  ville. 


A  quelque  temps  de  là  eut  lieu  à  Paris  une  cérémonie 
funèbre  qu'il  faut  mentionner  parmi  tant  d'autres  dont 
nous  avons  été  déjà  témoins.  Célébrée  le  6  brumaire 
an  II,  celle-ci  avait  pour  objet  l'inauguration  des  bustes 
de  deux  «  martyrs  de  la  fureur  despotique  »  :  l'un  était 
le  représentant  Le  Pelletier  de  Saint-Fargeau,  tué  par 
un  ancien  garde  du  roi  pour  avoir  voté  sa  mort;  l'autre, 
Marat. 

La  cérémonie  fut  très  théâtrale;  et  précisément  le 
document  qui  nous  fournit  le  plus  de  renseignements 
est  un  annuaire  de  théâtre,  les  Spectacles  de  Paris.  Il  y 
eut  un  grand  défilé  sur  les  boulevards,  avec  arrêt  devant 


120      FETES    ET    CHANTS    DE   LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

l'Opéra,  devenu  ce  jour-là  le  «  temple  des  Arts  et  de  la 
Liberté  ».  On  y  couronna  les  bustes.  La  troupe  entière 
du  théâtre  avait  été  réquisitionnée  :  à  l'entrée  du  cor- 
tège les  chœurs  exécutèrent  le  Chant  du  iU  Juillet;  mais 
une  certaine  modification  avait  été  apportée  au  premier 
vers  :  on  n'y  saluait  plus  le  Dieu  du  peuple  et  des  rois, 
mais  le  Dieu  du  peuple  et  des  lois.  Un  instant  après,  on 
chanta  le  Chant  patriotique  pour  V inauguration  des  bustes  de 
Marat  et  Lepelletier,  que  l'inépuisable  Gossec  avait  encore 
composé,  et  qui  est  une  superbe  mélodie,  ample, 
sonore,  pleine,  digne  en  tout  point  d'être  signée  Hœndel. 
Ensuite  vint  le  serment  d'Ernelinde,  de  Philidor  :  Jurons 
sur  nos  glaives  sanglants;  et  encore  d'autres  morceaux, 
dont  on  ne  nous  dit  pas  les  noms.  De  t'ait,  cette  pompe 
funèbre  fut  surtout  un  concert. 


VI 

Quatre-vingt-treize  fut  clos  par  une  fête  qui  put  enfin 
réunir  tous  les  cœurs  français.  Après  les  désastres  des 
premiers  mois,  la  trahison  de  Dumouriez,  la  perte  de  la 
Belgique,  la  révolte  de  la  Vendée,  l'envahissement  du 
territoire  par  toutes  les  frontières,  l'année  finissait  par 
une  glorieuse  série  de  victoires  des  armées  républi- 
caines. A  la  fin  de  décembre,  il  n'était  presque  point  de 
jour  où  l'on  ne  vînt  annoncer  à  la  Convention  quelque 
nouvel  avantage  remporté,  soit  aux  armées  de  la  Moselle 
et  du  Rhin,  soit  sur  la  Loire,  soit  à  la  frontière  du 
sud-est.  Le  4  nivôse,  à  l'annonce  de  la  reprise  de  Toulon 
sur  les  Anglais,  la  Convention  décréta  qu'une  fête 
nationale  serait  célébrée  dans  toute  l'étendue  de  la 
République.  Les  jours  suivants,  l'on  connut  la  victoire 
décisive  de  Hoche  à  W'issembourg  :  le  titre  de  la  fête 
fut  étendu  et  devint  la  «  Fête  des  triomphes  de  la  Repu- 


QUATRE- VINGÏ-THEIZE.  121 

blique  ».  David,  en  grande  hâte,  en  traça  le  plan,  et  fit 
adopter  à  la  Convention,  dans  le  séance  du  7  nivôse,  un 
projet  de  décret  dont  les  articles  ci-dessous  méritent 
d'être  reproduits  : 

Les  soldats  qui  ont  versé  leur  sang-  pour  la  Réi)ubli(iue  auront 
une  place  distinguée  dans  cette  ftHe.  —  La  Convention  nationale 
invite  les  corps  administratifs  à  lionorer  les  noms  des  lilles  qui 
choisissent  pour  époux  les  défenseurs  de  la  Républi(jue  blessés 
dans  les  combats. 

La  fête  eut  lieu  le  30  décembre  1793  (décadi  10  nivôse). 
11  faisait  froid  :  mais  qu'importe,  alors  qu'il  s'agit  de 
la  gloire  de  la  patrie?  «  Le  peuple,  dit  un  témoin,  s'y 
donna  en  spectacle  à  lui-même,  tant  le  cortège  était 
nombreux....  —  Il  régna  une  grande  concorde  et  beau- 
coup de  gaieté.  »  Du  jardin  des  Tuileries,  lieu  du  ras- 
semblement, le  cortège  se  rendit  au  Champ  de  Mars  en 
s'arrètant  devant  le  «  Temple  de  l'Humanité  »  (les  Inva- 
lides) pour  rendre  hommage  aux  vétérans  des  armées 
nationales. 

David  avait  imaginé  de  représenter  les  quatorze 
armées  de  la  République  par  quatorze  chars  remplis  de 
soldats  et  de  blessés,  escortés  par  des  jeunes  fdles 
vêtues  de  blanc  et  portant  des  palmes.  Derrière  ces 
chars,  séparés  les  uns  des  autres  par  des  groupes 
armés,  avec  musique,  trompettes,  canons,  marchait  la 
Convention  ;  puis  venait,  après  un  groupe  nombreux  de 
tambours,  toute  la  musique  de  la  garde  nationale; 
enfin,  un  dernier  char,  plus  magnifique  que  les  précé- 
dents, le  char  de  la  Victoire,  fermait  cette  marche 
triomphale.  La  musique  jouait  son  rôle  coutumier,  rôle 
que  l'organisateur  de  la  fêle,  bien  digne  de  comprendre 
et  d'approprier  à  ses  conceptions  toutes  les  manifesta- 
tions de  l'art,  avait  lui-même  soigneusement  précisé  : 
«  On  exécutera  des  airs  belliqueux....  Les  détachements 


122   FÊTES  ET  CUAXTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

chanteront  des  hymnes  à  la  Victoire....  On  chantera  un 
hymne  dans  le  Temple  de  l'Immortalité....  Au  bruit  d'une 
musique  guerrière  et  des  chants  de  triomphe  on  recon- 
duira les  guerriers  blessés.  »  Ainsi  s'exprime  le  rapport 
de  David.  Un  compte  rendu  nous  fait  connaître  même  le 
détail  du  programme  musical  :  aux  Tuileries,  la  musique 
militaire  joue  en  attendant  le  départ;  au  «  Temple 
de  l'Humanité  »,  on  exécute  un  chœur;  au  Champ 
de  Mars,  pendant  que  les  quatorze  chars  se  rangent 
autour  du  <  Temple  de  l'Immortalité  »,  on  exécute  une 
symphonie  militaire,  et,  pour  finir,  un  morceau  nou- 
veau, VHymne  sur  la  Prise  de  Toulon  de  Chénier  et  Gossec. 
Cette  dernière  composition  fut  jugée  «  belle  en  général, 
mais  pas  assez  populaire  ».  Nous  ne  pouvons  pas  con- 
trôler cette  appréciation,  le  morceau  de  Gossec  n'ayant 
pas  laissé  de  traces.  Aussi  bien,  une  production  si  hâti- 
vement élaborée  était  forcément  destinée  à  n'avoir 
qu'une  médiocre  valeur.  Tout  l'intérêt  de  la  journée  fut 
dans  la  fête  elle-même,  très  différente  des  autres  solen- 
nités nationales  de  l'année  qu'elle  termine,  et  dont  nous 
verrons  se  renouveler  souvent  la  mise  en  scène,  quand 
la  glorieuse  période  du  triomphe  définitif  des  armes 
françaises  s'ouvrira  enfin. 


CHAPITRE    VI 
LA    FÊTE    DE    L'ÊTRE    SUPRÊME 

I 

La  deuxième  décade  après  la  fête  de  la  Raison  était  à 
peine  commencée  quand,  le  soir  du  1^'"  frimaire,  Robes- 
pierre s'en  fut  aux  Jacobins  où  il  condamna  hautement 
l'athéisme  et  proclama  «  l'idée  populaire  d'un  grand 
Être  qui  veille  sur  l'innocence  opprimée  et  punit  le 
crime  triomphant  ».  Le  22  du  môme  mois  (et  dans 
l'intervalle  avait  été  signé  le  décret  du  14  frimaire  qui 
organisait  le  gouvernement  révolutionnaire  en  dicta- 
ture), il  revient  à  la  charge,  et  attaque  de  front  ceux 
qui  avaient  été  les  instigateurs  du  culte  de  la  Raison. 
La  réaction  fut  si  complète,  le  discrédit  si  absolu  que 
bientôt  l'on  n'entendit  plus  que  des  paroles  de  mépris  là 
même  où  la  Raison  était  célébrée  naguère.  Le  même 
jour,  à  la  barre  de  la  Convention,  Payan  s'indignait  en 
parlant  de  cette  nouvelle  mythologie  «  plus  absurde  que 
celle  des  anciens  »,  des  «  déesses  plus  avilies  que  celles 
de  la  Fable  »,  qu'on  avait  pu  voir  la  veille  «jouer  le  rôle 
de  Vénus  »,  tandis  qu'aux  Jacobins  CoUot  d'Herbois  se 
déclarait  scandalisé  par  le  spectacle  de  «  cette  raison 
postiche  qui  courait  les   rues  avec  les  conspirateurs, 


124   FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

terminait  avec  eux  leurs  prétendues  fêtes  dans  de  licen- 
cieuses orgies  »,  et  dont  «  il  n'y  avait  qu'une  épingle  à 
détacher  de  la  draperie  pour  en  faire  la  Débauche  ». 
Les  tètes  d'Hébert,  de  Cloots,  de  Chaumette  tombèrent, 
—  et  aussi  celles  do  Danton,  de  Camille  Desmou- 
lins, de  tous  ceux  en  qui  vivait  l'énergie  de  la  Répu- 
blique. 

Le  lendemain  du  jour  où  fut  consommé  ce  dernier 
sacrifice,  le  17  germinal,  Couthon  vient  annoncer  à  la 
tribune  de  la  Convention  que  le  Comité  de  Salut  public 
préparait  un  projet  de  fête  décadaire  dédiée  à  l'Éternel. 

A  la  môme  époque,  il  se  passait  des  choses  graves  à 
l'Institut  de  musique.  11  nous  faut  bien  poursuivre 
parallèlement  l'histoire  de  cette  école  avec  celle  des 
faits  généraux  :  ici  du  moins  le  récit  que  nous  aurons  à 
faire  aura  l'avantage  de  mêler  un  peu  de  bonne  humeur 
à  la  hantise  de  ces  heures  cruelles;  dans  le  spectacle  de 
la  vie  révolutionnaire  en  l'an  II,  il  viendra  fortà propos 
pour  former  la  diversion  d'un  intermède  comique. 

Le  lendemain  de  l'exécution  d'Hébert,  Sarrette  fut 
arrêté  ! 

Et  c'était  bien  d'une  arrestation  politique  qu'il  s'agis- 
sait. Le  futur  directeur  du  Conservatoire  s'était  com- 
promis avec  les  amis  du  Père  Duchesne.  Il  était  sus- 
pect; il  devenait  un  ennemi  de  l'État. 

Il  faut  bien  l'avouer  :  Sarrette  avait  vraiment  trop  de 
peine  à  se  tenir  tranquille.  Alors  qu'il  lui  eût  été  si 
facile  de  s'enfermer  en  toute  quiétude  dans  l'exercice  de 
ses  fonctions  administratives,  où  il  avait  déjà  fort  à 
faire,  quand  il  n'avait  qu'à  suivre  le  courant  établi  par 
rimpulsion  des  collaborateurs  éminents  qui  l'entou- 
raient, il  ne  pouvait  se  tenir  de  retourner  à  ses  anciennes 
habitudes  d'a^-itateur.  Il  était  membre  du  Comité  révo- 


LA  KETE  DE  L ETRE  SUPREME.  125 

lutioiinaire  de  sa  section,  —  la  section  de  Brutus.  On  y 
dénonçait,  comme  partout.  Cette  fois,  c'est  lui  qui  fut 
la  victime.  Un  certain  chevalier  Saint-Dizier,  c  aristo- 
crate, compromis  dans  les  intrigues  de  Roland  »,  lui  fit 
grief  «  de  son  zèle  pour  la  débâcle  des  prêtres  et  des 
églises  ».  Il  articula  des  faits  :  Sarrette  serait  parti  un 
jour  de  Paris,  avec  une  mission  peu  définie,  à  la  tête 
d'un  détachement  de  la  force  armée,  et  aurait  été  fermer 
l'église  de  Gagny,  «  où  son  ami  Gosset  {sic)  le  musicien 
a  une  maison  de  campagne  »,  arrêter  le  curé  et  prêcher 
la  population.  Il  aurait,  d'autre  part,  à  peu  près  extor- 
qué par  intimidation  1  200  livres  à  Le  Normand  d'Étiolé, 
ex-fermier  général,  ex-mari  de  M^"*'  de  Pompadour, 
pour  payer  les  frais  d'un  temple  à  la  Raison.  Une  autre 
dénonciation  le  représente  comme  un  ami  du  libraire 
Chardin,  son  collègue  au  Comité  révolutionnaire  de  sa 
section,  emprisonné  comme  complice  d'Hébert  et  com- 
pris dans  le  même  acte  d'accusation  que  Chaumette, 
Gobel,  le  général  Dillon,  —  d'ailleurs  acquitté.  On 
racontait  encore  qu'aux  funérailles  de  Marat,  il  avait 
fait  passer  ses  musiciens  par  une  des  petites  rues  abou- 
tissant à  la  rue  Saint- André-des-Arts  et  quitté  avec  eux 
le  cortège,  en  disant  «  d'un  ton  ironique  »  que  «  c'est 
ma  foi  donner  bien  des  preuves  de  patriotisme  que 
d'avoir  été  jusque-là  pour  Marat  ».  Les  commentaires 
dont  ces  faits  sont  accompagnés  sont  unanimes  pour  le 
désigner  comme  un  homme  très  habile,  «  un  intrigant 
qui  joue  tous  les  rôles  »,  dit  l'un,  «  un  homme  très 
adroit  »  risque  simplement  l'autre;  et  son  biographe, 
M.  Constant  Pierre,  ajoute  judicieusement  :  «  Nous  le 
croyons  sans  peine,  car  il  lui  fallut  de  réelles  qualités 
pour  triompher  des  difficultés  que  les  événements  fai- 
saient naître  à  chaque  instant  ». 
Bref,  le  Comité  de  Sûreté  générale  signa  l'ordre  d'ar- 


126   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

restation  de  Sarrette  ;  le  5  germinal  an  II  (25  mars  1794), 
celui-ci  fut  conduit  à  Sainte-Pélagie. 

Les  musiciens  de  Tlnstitut  national  firent,  comme  de 
raison,  tout  ce  qui  était  en  leur  pouvoir  pour  obtenir  sa 
libération.  Vény,  sergent-major  du  corps  de  musique  et 
secrétaire  de  l'Institut,  assura  au  Comité  que  son  chef 
était  «  victime  d'une  intrigue  ourdie  par  Roland  ».  Le 
pauvre  Roland  !...  La  section  de  Rrutus  attesta  qu'il  avait 
toujours  été«  ardent  patriote  »,  «  l'âme  des  patriotes  delà 
section  ».  Le  meilleur  argument  en  sa  faveur  fut  qu'on 
avait  besoin  de  lui,  dans  un  intérêt  public,  pour  former 
les  corps  de  musique  destinés  à  l'armée  du  Nord.  Il  fut 
donc  remis  en  liberté  provisoire,  sous  la  surveillance 
d'un  garde.  Enfin  les  membres  de  l'Institut  insistèrent  : 
en  leur  nom,  Gossec,  Méhul,  Lesueur  *  signèrent  une 
pétition  pour  obtenir  sa  mise  hors  de  cause  définitive. 
Après  tout,  Sarrette  était  un  trop  petit  compagnon  pour 
être  digne  des  premiers  rôles.  Il  ne  valait  pas  l'écha- 
faud!  On  le  relâcha  donc  :  le  21  floréal,  il  put  vaquer 
librement  à  ses  travaux. 

Ce  ne  fut  pas  d'ailleurs  la  fin  de  ses  tribulations.  Sar- 
rette s'était  trop  compromis  par  ses  coups  de  tête  pour 
être  oublié  si  vite;  inscrit  sur  la  liste  des  terroristes,  il 
fut  arrêté  de  nouveau  après  le  9  thermidor;  ses  armes 
lui  furent  retirées;  et  l'on  ne  sait  trop  ce  qui  serait 
advenu  de  lui,  sous  ce  régime  aussi  peu  clément  que 
celui  de  la"  terreur  précédente,  si  Chénier,  le  meilleur 
ami    de    l'Institut    de    musique,    devenu    membre  du 


1.  Quand  on  se  rappelle  ([uelle  fut,  sept  ans  plus  tard,  la  con- 
duite peu  généreuse  de  Sarrette  à  l'égard  de  Lesueur,  cet  homme 
de  génie,  ce  grand  cœur,  qui  venait,  dans  une  circonstance 
inquiétante^  mettre  ainsi  l'autorité  de  son  nom  au  service  d'une 
cause  qui  n'était  peut-être  pas  excellente,  on  est  autorisé  à  faire 
certaines  réflexions.. w 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  127 

Comité  de  Sûreté  générale,  ne  fût  intervenu  pour  le 
faire  rayer  de  la  liste  des  nouveaux  suspects. 

Et  quand,  devenu  vieux,  le  diable  se  fit  ermite,  il  fit 
raconter  par  ceux  qu'il  chargea  d'écrire  sa  biographie  que 
Robespierre  l'avait  fait  plonger  dans  les  cachots  de  la  Ter- 
reur parce  qu'un  de  ses  élèves  avait  été  entendu  jouant 
l'air  aristocrate  :  «  0  Richard,  ô  mon  Roi!  »  On  le  crut 
ingénument,  et  l'on  a  répété  cette  histoire  avec  autant 
de  complaisance  qu'on  en  a  mis  à  redire  celle,  dans  le 
même  goût,  de  Marie-Antoinette  jouant  le  Ça  ira  sur 
son  clavecin.  Il  fit  ajouter  que,  si  le  «  proconsul  *  con- 
sentit à  ce  qu'il  fût  mis  en  liberté  provisoire,  —  sous  la 
garde  d'un  gendarme  qui  (autre  détail  nécessaire)  ne  le 
quittait  jamais,  même  la  nuit  dans  la  chambre  où  il 
reposait  avec  son  épouse,  —  c'est  qu'il  était  nécessaire 
à  la  préparation  de  la  fête  de  l'Être  suprême.  Mais  les 
dates  s'opposent  encore  à  ce  que  nous  accueillions  cette 
nouvelle  hâblerie  gasconne  :  quand  Sarrette  sortit  de 
prison,  six  semaines  restaient  avant  cette  fête,  et  le 
principe  n'en  était  pas  encore  voté. 

11  se  pourrait  cependant  qu'il  fût  demeuré  quelque 
chose  du  souvenir  de  ces  frasques  dans  la  mémoire  des 
hommes  qui  détenaient  alors  l'autorité.  Dans  la  prépa- 
ration de  la  fête  de  l'Être  suprême  à  laquelle  nous  allons 
assister,  nous  constaterons  chez  ceux-ci  un  air  de  sévérité 
que  nous  n'avions  pas  encore  aperçu  dans  leurs  rapports 
avec  les  musiciens.  Mais,  en  définitive,  tout  se  passa 
bien,  et  l'Institut  national  de  musique  trouva  dans  la 
fête  printanière  de  l'an  II  la  plus  magnifique  occasion 
de  se  couvrir  de  gloire  qu'elle  eût  jamais  rencontrée 
jusqu'alors. 


128   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

II 

Le  18  floréal  an  II,  à  la  séance  de  la  Convention, 
Robespierre  monta  à  la  tribune,  et,  au  nom  du  Comité 
de  Salut  public,  lut  son  rapport  «  Sur  les  Rapports  des 
idées  religieuses  et  morales  avec  les  principes  républi- 
cains, et  sur  les  fêtes  nationales  ».  Il  y  travaillait  avec 
soin  depuis  un  mois.  C'est  un  morceau  en  effet  très  étu- 
dié, et  qui,  en  son  ton  dogmatique  tout  différent  des 
véhémentes  apostrophes  de  Mirabeau  et  de  Danton,  peut 
compter  comme  un  des  modèles  caractéristiques  de 
l'éloquence  révolutionnaire.  La  première  partie,  toute 
politique,  est  inspirée  par  les  préoccupations  ambiantes  ; 
l'orateur  ne  peut  se  tenir  d'insulter  à  la  mémoire  de  ses 
ennemis  vaincus,  sur  cette  même  tribune,  oîi,  dans 
quelques  semaines,  il  entendra  monter  à  lui  la  réplique 
vengeresse  :  «  Le  sang  de  Danton  l'étouffé  !  »  Mais  quand, 
ayant  satisfait  ses  haines,  il  arrive  aux  idées  générales, 
son  ton  s'élève,  et  il  parle  de  l'éducation  morale  en  des 
termes  dont  l'élévation  fut  fort  admirée.  «  Robespierre, 
parlant  de  l'Être  suprême  au  peuple  le  plus  éclairé  du 
monde,  dit  Boissy  d'Anglas,  me  rappelait  Orphée  ensei- 
gnant aux  hommes  les  premiers  principes  de  la  civilisa- 
tion et  de  la  morale.  » 

Il  dit  : 

Le  véritable  prêtre  de  l'Èlre  suprême,  c'est  la  nature  ;  son 
temple,  l'univers;  son  culte,  la  vertu;  ses  fêtes,  la  joie  d'un 
grand  peuple  rassemblé  sous  ses  yeux  pour  resserrer  les  doux 
nœuds  de  la  fraternité  universelle,  et  pour  lui  présenter  l'hom- 
mage des. cœurs  sensibles  et  purs. 

Attachons  la  morale  à  des  bases  éternelles  et  sacrées;  inspirons 
à  l'homme  ce  respect  religieux  pour  l'homme,  ce  sentiment  pro- 
fond de  ses  devoirs  qui  est  la  seule  garantie  du  bonheur  social  ; 
nourrissons-le  par  toutes  nos  institutions;  que  l'éducation  pu- 
blique soit  surtout  dirigée  vers  ce  but  :  vous  lui  inspirerez  sans 
doute  un  grand  caractère,  analogue  à  la  nnture  de  notre  gouver- 


LA   FÊTE   DE   L'ÊTRE    SUPRÊME.  129 

nenient  et  à  la  sublimité  des  destinées  de  notre  république;  vous 
sentirez  la  nécessité  de  la  rendre  commune  et  égale  pour  tous 
les  Français. 

Pour  l'atteindre,  ce  but,  il  faut  instituer  des  fêtes 
nationales  :  Robespierre  y  voit  une  partie  essentielle  de 
l'éducation  publique. 

Rassemblez  les  hommes,  vous  les  rendrez  meilleurs;  car  les 
hommes  rassemblés  cherchent  à  se  plaire,  et  ils  ne  pourront  se 
plaire  que  par  les  choses  qui  les  rendent  estimables.  Donnez  à 
leur  réunion  un  grand  motif  moral  et  politique,  et  l'amour  des 
choses  honnêtes  entrera  avec  le  plaisir  dans  tous  les  cœurs,  car 
les  hommes  ne  se  voient  pas  sans  plaisir. 

L'homme  est  le  plus  grand  objet  qui  soit  dans  la  nature,  et  le 
plus  magnifique  de  tous  les  spectacles  c'est  celui  d'un  grand 
peuple  assemblé.  On  ne  parle  jamais  sans  enthousiasme  des  fêtes 
nationales  de  la  Grèce  ;  cependant  elles  n'avaient  guère  pour 
(ihjet  que  des  jeux  où  brillaient  la  force  des  corps,  l'adresse,  ou 
tout  au  plus  le  talent  des  poètes  et  des  orateurs  :  mais  la  Grèce 
était  là;  on  voyait  un  spectacle  plus  grand  que  les  jeux;  c'étaient 
les  spectateurs  eux-mêmes,  c'était  le  peuple  vainqueur  de  l'Asie, 
que  les  vertus  républicaines  avaient  élevé  quelquefois  au-dessus 
de  l'humanité;  on  voyait  les  grands  hommes  qui  avaient  sauvé 
et  illustré  la  patrie;  les  pères  montraient  à  leurs  fils  Miltiade, 
Aristide,  Épaminondas,  Timoléon,  dont  la  seule  présence  était 
une  leçon  vivante  de  magnanimité,  de  justice  et  de  patriotisme. 

Combien  il  serait  facile  au  peuple  français  de  donner  à  ses 
assemblées  un  objet  plus  étendu  et  un  plus  grand  caractère!  Un 
système  de  fêtes  nationales  bien  entendu  serait  à  la  fois  le  plus 
doux  lien  de  fraternité  et  le  plus  puissant  moyen  de  régénération. 

Ayez  des  fêtes  générales  et  plus  solennelles  pour  toute  la 
république;  ayez  des  fêtes  particulières  et  pour  chaque  lieu,  qui 
soient  des  jours  de  repos,  et  qui  remplacent  ce  que  les  circon- 
stances ont  détruit. 

Que  toutes  tendent  à  réveiller  les  sentiments  généreux  qui  font 
le  charme  et  l'ornement  de  la  vie  humaine,  l'enthousiasme  de  la 
liberté,  l'amour  de  la  patrie,  le  respect  des  lois;  que  la  mémoire 
des  tyrans  et  des  traîtres  y  soit  vouée  à  l'exécration;  que  celle 
des  héros  de  la  liberté  et  des  bienfaiteurs  de  l'humanité  y  reçoive 
le  juste  tribut  de  la  reconnaissance  publique;  qu'elles  puisent 
leur  intérêt  et  leur  nom  même  dans  les  événements  immortels 
de  notre  révolution  et  dans  les  objets  les  plus  sacrés  et  les; 
plus  chers  au  cœur  de  l'homme;  qu'elles  soient  embellies  et  dis- 
tinguées par  les  emblèmes  analogues  à  leur  objet  particulier 
invitons  à  nos  fêtes  et  la  nature  et  toutes  les  vertus;  que  toutes 

9 


130   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

soient  célébrées  sous  les  auspices  de  l'Être  suprême;  qu'elles 
lui  soient  consacrées;  qu'elles  s'ouvrent  et  qu'elles  finissent  par 
un  hommage  à  sa  puissance  et  à  sa  bonté  K 

Pour  conclure,  Robespierre  lut  un  projet  de  décret 
déclarant,  par  son  premier  article,  que  <  le  peuple  fran- 
çais reconnaît  l'existence  de  l'Être  suprême  et  l'immor- 
talité de  l'âme  »,  et  par  les  articles  suivants,  instituant 
une  série  de  fêtes  nationales,  les  unes  à  dates  fixes,  les 
autres  célébrées  chaque  décadi. 

Il  ne  semble  guère  qu'il  soit  possible  d'exagérer  l'im- 
portance d'une  proposition  aussi  hardie  :  au  point  de  vue 
de  la  vie  sociale  et  religieuse,  sa  portée  est  considérable. 
On  se  rappelle  la  parole  de  Gœthe  au  soir  de  Valmy  : 
«  En  ce  jour  commence  une  ère  nouvelle  »;  et  quand, 
plus  tard,  le  poète  revit  les  compagnons  devant  lesquels 
il  l'avait  prononcée,  ils  convinrent  qu'il  avait  eu  raison 
plus  qu'il  ne  croyait  lui-même,  puisque  l'adoption  du 
calendrier  républicain,  partant  du  même  jour,  avait  en 
effet  renouvelé  l'ordre  du  temps.  11  y  avait,  quand 
Robespierre  parla,  quelques  mois  seulement  que  ce 
calendrier,  aux  noms  si  poétiques ,  était  entré  dans 
l'usage;  mais  il  ne  suffisait  pas  que  la  réforme  fût  dans 
les  mots.  Le  décadi  avait  supplanté  le  dimanche  :  donc  il 

1.  Les  idées  que  Robespierre  exprimait  ainsi  dans  son  style 
étaient  si  bien  alors  celles  de  tout  le  monde  (jue,  quelques  mois 
auparavant,  la  Convention  les  avait  entendu  exposer  par  Danton 
même,  avec  plus  de  concision,  et  non  moins  de  fermeté  :  «  Le 
peuple  entier  doit  célébrer  les  grandes  actions  de  notre  Révolu- 
tion. 11  faut  qu'il  se  réunisse  dans  un  vaste  temple,  et  je 
demande  que  les  artistes  les  plus  distingués  concourent  pour 
l'élévation  de  cet  édifice  où,  au  jour  indiqué,  seront  célébrés  des 
jeux  nationaux.  Si  la  Grèce  eut  ses  jeux  olympiques,  la  France 
solennisera  aussi  ses  jours  sans-culottides.  Le  peuple  aura  des 
fêtes,  dans  lesquelles  il  offrira  de  l'encens  à  l'Être  suprême,  au 
maître  de  la  nature....  Donnons  des  armes  à  ceux  qui  peuvent 
les  porter,  de  l'instruction  à  la  jeunesse,  et  des  fêtes  nationales 
au  peuple.  »  Moniteur,  séance  du  6  frimaire  an  IL 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  131 

fallait  de  même  remplacer  la  messe.  C'est  à  quoi  allaient 
servir  les  fêtes  décadaires,  consacrées  tour  à  tour  à 
l'Être  suprême  et  à  la  Nature,  au  Genre  humain,  au 
Peuple  français,  aux  bienfaiteurs  de  l'humanité,  aux 
martyrs  de  la  Liberté,  à  la  République,  etc.  De  même,  le 
christianisme  avait  à  célébrer  les  jours  de  ses  grands 
mystères  :  Pâques,  Noël,  etc.  :  la  République  fêtera  donc 
aussi  ses  anniversaires,  le  14  juillet,  le  10  août,  etc.  La 
religion  républicaine  est  fondée.  Elle  a  son  Dieu,  ses 
saints,  —  son  pape  aussi. 

L'article  quinzième  et  dernier  de  la  proposition  de 
Robespierre  était  ainsi  conçu  : 

Il  sera  célébré,  le  20  prairial  prochain,  une  fête  nationale  en 
l'honneur  de  TÊtre  suprême. 

David  est  chargé  d'en  présenter  le  plan  à  la  Convention 
nationale. 

L'ensemble  du  projet  ayant  été  voté  sur-le  champ  par 
la  Convention,  David  monta  à  son  tour  à  la  tribune,  et 
donna  lecture  de  son  Plan  de  la  fête  à  VÊlre  suprême,  qui 
fut  également  approuvé. 

Ce  plan,  pris  dans  ses  grandes  lignes,  divisait  la 
journée  de  fête  en  deux  parties  :  le  matin,  réunion  du 
peuple  dans  le  Jardin  des  Tuileries  et  discours  du  pré- 
sident; puis,  après  un  long  cortège  processionnel, 
seconde  cérémonie,  au  Champ  de  Mars,  composée 
presque  exclusivement  de  musique. 

Voici  d'ailleurs  en  quels  termes  le  document  définit 
la  participation  de  la  musique  à  ces  divers  moments  : 

Aux  Tuileries  d'abord  : 

«  La  Convention  nationale,  précédée  d'une  musique  écla- 
tante, se  montre  au  peuple.... 

«  Après  cette  cérémonie  que  termine  un  chant  simple  et 
.  joyeux,  le  bruit  des  tambours  se  fait  entendre,  le  son 


132   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

Le  cortège  s'étant  mis  en  marche  et  chacun  ayant 
pris  sa  place  au  Champ  de  Mars,  c  les  accords  touchants 
d'une  musique  harmonieuse  se  font  entendre  :  les  pères 
accompagnés  de  leurs  fils,  chantent  une  première 
strophe....  Tout  le  peuple  répète  la  finale....  Les  filles 
avec  leurs  mères  chantent  une  seconde  strophe....  Le 
peuple  répète....  Une  troisième  et  dernière  strophe  est 
chantée  par  le  peuple  entier....  Un  chant  mâle  et  guerrier 
répond  au  bruit  du  canon  ». 

Il  restait  un  peu  plus  d'un  mois  pour  la  réalisation 
de  ce  projet  grandiose.  C'était  assez,  mais,  même  en 
ces  temps  d'activité  surabondante,  ce  n'était  pas  trop. 
Le  21  floréal,  un  arrêté  du  Comité  de  salut  public 
chargea  la  Commission  executive  de  l'instruction 
publique  de  s'occuper  de  l'organisation  des  fêtes  natio- 
nales, et,  le  20,  lui  donna  mandat  spécial  pour  la  prépa- 
ration de  la  fête  à  l'Être  suprême.  L'architecte  Hubert, 
beau-frère  de  David,  était  chargé  d'en  assurer  l'exécu- 
tion matérielle. 

De  ce  qui  se  passa  au  sein  des  comités  depuis  cette 
date  jusqu'au  17  prairial,  trois  jours  avant  la  fête,  nous 
ignorons  tout.  Nous  voyons  seulement,  par  les  procès- 
verbaux  du  Comité  d'Instruction  publique,  qu'il  n'y 
avait  presque  pas  de  jour  qu'on  n'eût  à  y  prendre  con- 
naissance de  quelque  hymne  à  l'Être  suprême  ou  d'au- 
tres pièces  de  circonstance  que  lui  communiquaient 
des  poètes  plus  ou  moins  obscurs;  mais  le  Comité  pas- 
sait à  l'ordre  du  jour  sur  ces  poésies,  ou  les  renvoyait 
à  un  de  ses  membres. 

III 

A  qui  donc  incombait  la  mission  de  préparer  la  fête? 
Pour  la  partie  lyrique,  il  ne  pouvait  y  avoir  aucun 
doute  :  c'était  à  l'Institut  national  de  musique. 


I 


LA   FÊTE    DE   l'ÉTRE    SUPREME.  133 

L'Institut  n'était  pas  seulement  un  groupe  d'artistes, 
un  orchestre,  une  école  :  c'était  une  autorité.  Quand  le 
Comité  d'Instruction  publique  avait  à  se  prononcer  sur 
quelque  affaire  musicale,  sa  réponse  (les  procès-ver- 
baux l'attestent)  était  invariable  :  «  Renvoyé  à  l'Ins- 
titut ».  Pour  lui,  nous  savons  à  quel  objet  il  répondait 
par  son  origine  même  :  le  service  des  fêtes  nationales 
était  sa  raison  d'être.  Depuis  quatre  ans  passés,  sous 
quelque  titre  que  ce  fût,  maîtres  et  élèves  s'étaient 
acquittés  de  leur  tâche  à  la  satisfaction  générale,  sans 
que  jamais  personne  fût  venu  du  dehors  pour  dire  com- 
ment il  fallait  faire  :  il  est  donc  de  toute  évidence  qu'ils 
pensèrent  être  autorisés  à  agir  pour  la  fête  du  20  prai- 
rial comme  ils  n'avaient  jamais  cessé  de  le  faire  pour 
les  autres.  Et  comme,  depuis  1790,  Marie-Joseph  Ché- 
nier  était  le  poète  attitré  des  fêtes  nationales  et  le 
fidèle  collaborateur  de  Gossec,  il  apparut  que  cette 
association  continuait  d'être  inéluctable  :  il  fut  donc 
tout  naturellement  désigné  pour  écrire  les  vers  de 
VHymne  à  VÊtre  suprême,  et  ceux  d'un  chant  populaire  qui 
devait  clore  la  cérémonie.  On  a  dit  que  Barère  fut  appelé 
à  se  prononcer  sur  ce  choix  :  cela  peut  être  ;  mais  il  res- 
sort de  ce  qui  précède  que,  de  quelque  autorité  qu'il  fût 
investi,  sa  part  d'initiative  ne  fut  pas  grande,  et  qu'il  se 
borna  à  sanctionner  une  pratique  dès  longtemps  établie. 

Gossec  put  donc  se  mettre  tranquillement  en  devoir 
de  composer  la  musique  de  l'hymne.  Le  plan  de  David 
annonçait  vaguement,  pour  la  première  partie  de  la 
cérémonie  du  Champ  de  Mars,  «  les  accords  touchants 
d'une  musique  harmonieuse  »  ;  mais  un  autre  document 
précisa  bientôt  :  le  Détail  des  cérémonies  et  de  Vordre  à 
observer  dans  la  fête  de  l'Être  suprême,  véritable  pro- 
gramme de  la  journée,  qui  fut  connu  du  public  vers  le 
milieu  de  prairial.  II  spécifiait  ceci  : 


134      FÊTES    ET    CHANTS   DE   LA   RÉVOLUTION   FRANÇAISE. 

«  Aussitôt  que  tout  sera  rangé  dans  l'ordre,  le  corps 
de  musique  exécutera  seul  un  hymne  à  la  divinité.  » 

Le  corps  de  musique,  c'était,  pour  l'accompagnement 
instrumental,  l'Institut  national  au  grand  complet.  Pour 
chanter,  les  chœurs  de  l'Opéra,  renforcés,  sans  aucun 
doute,  de  tout  ce  que  Paris  comptait  de  chanteurs  pro- 
fessionnels. Les  voix  de  femmes,  à  rencontre  de  la  plu- 
part des  exécutions  antérieures,  n'étaient  pas  exclues. 
Au  total,  plusieurs  centaines  d'exécutants  exercés.  Sûr 
du  concours  d'une  masse  vocale  et  instrumentale  aussi 
imposante,  ayant  en  main  des  vers  auxquels  le  poète 
avait  visiblement  donné  des  soins  particuliers,  Gossec 
pensait  n'avoir  à  s'inquiéter  de  rien  :  il  entreprit 
d'écrire  une  composition  plus  grandiose  que  tout  ce 
qu'il  avait  produit  jusqu'alors. 

La  poésie  de  Ghénier  lui  offrait  en  effet  la  matière 
d'une  construction  monumentale  :  vingt  strophes,  dans 
la  forme  bien  française  (classique  depuis  Malherbe,  et 
dans  laquelle  Chénier  lui-même  avait  écrit  presque  tous 
ses  premiers  poèmes)  de  trois  alexandrins  suivis  d'un 
vers  octosyllabique.  L'ensemble  eût  été  trop  long  s'il 
avait  fallu  tout  chanter  :  Gossec  choisit  douze  de  ces 
quatrains,  qu'il  réunit  deux  par  deux,  de  manière  à  en 
former  six  strophes  de  huit  vers.  Mais  il  ne  les  traita 
pas  en  couplets  :  sa  musique  était  disposée  de  manière 
que  les  strophes  se  succédassent  dans  un  ordre  savam- 
ment varié,  tantôt  sur  une  musique  différente,  tantôt 
avec  des  retours  de  phrases  qui  prenaient  harmonieu- 
sement leur  place  dans  la  symétrie. 

La  première  strophe  était  une  prière,  la  prière  du 
peuple  entier  : 

Source  de  vérité  qu'outrage  l'imposture, 
De  tout  ce  qui  respire  éternel  protecteur, 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  135 

Dieu  de  la  liberté,  père  de  la  nature, 
Créateur  et  conservateur, 

0  toi,  seul  incréé,  seul  g:rand,  seul  nécessaire, 
Auteur  de  la  vertu,  principe  de  la  loi, 
Du  pouvoir  despotique  immuable  adversaire, 
La  France  est  debout  devant  toi. 

Il  y  a  dans  ces  vers  un  souffle  qui  rappelle  celui  du 
Polyeucte  de  notre  vieux  Corneille,  tandis  que  le  vers 
final  vient,  avec  une  belle  concision,  replacer  l'œuvre 
dans  son  milieu  de  temps  et  d'espace.  Gossec  écrivit 
pour  cet  exorde  une  musique  proche  parente  de  son 
oeuvre  inaugurale,  le  Chant  du  là  Juillet,  dont  on  peut 
reconnaître  au  passage  quelques  formules  :  il  ne  pou- 
vait faire  choix  d'un  plus  beau  modèle.  Peut-être  est-il 
permis  de  découvrir  dans  le  prototype  une  inspiration 
plus  directe,  plus  de  sincérité,  plus  d'âme;  mais  la 
plus  grande  richesse  des  moyens  utilisés  dans  l'œuvre 
seconde  lui  donne  l'apparence  d'une  beauté  plus  impo- 
sante. L'orchestre,  où  les  instruments.de  cuivre  domi- 
nent, —  trombones,  trompettes,  cors,  —  accompagne 
le  chant  avec  la  plénitude  d'un  orgue  aux  mille  jeux; 
les  accords  des  voix,  très  harmonieusement  disposés, 
ont  des  inflexions  d'une  grande  suavité.  Le  mouvement 
est  lent,  soutenu  ;  le  sentiment,  celui  d'une  piété  sin- 
cère, sinon  de  la  foi. 

Une  seconde  strophe  module  dans  un  ton  plus 
sombre  :  elle  maintient  le  mouvement  lent;  mais  l'or- 
chestre, cessant  de  procéder  par  longues  notes,  mêle 
des  dessins  plus  mouvementés  aux  accords  toujours 
soutenus  des  voix.  C'est  qu'en  effet  l'invocation  dit  la 
puissance  du  dieu  des  tempêtes  : 

Ta  main  lance  la  foudre  et  déchaîne  les  vents.... 

La   troisième  strophe,   plus  sereine,   fait  revenir  au 


136   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

chaut  les  harmonies  contemplatives  de  la  première  : 
«  Tes  autels  sont  épars  dans  le  sein  des  campagnes....  » 
Mais,  à  la  quatrième,  le  ton  se, hausse  à  celui  de  l'im- 
précation, car  le  poète  maudit  les  ennemis  vaincus,  et 
songe  que  l'Être  suprême  a  présidé  à  leur  défaite  : 

Ton  invisible  bras  i^uidait  notre  courage, 

Tes  foudres  marchaient  devant  nous. 

Ici,  les  voix  d'hommes,  réunies  en  un  ferme  unisson, 
font  retentir  un  anathème  dont  nous  retrouvons  l'ac- 
cent musical  dans  des  œuvres  de  1830,  mais  que  l'histoire 
doit  signaler  comme  ayant  été  suggéré  pour  la  première 
fois  à  Gossec  quand  il  eut  à  traduire  les  indignations  de 
Robespierre  :  je  n'en  connais  pas  d'exemple  dans  l'art 
antérieur.  Cet  épisode,  avec  lequel  le  mouvement 
s'anime,  sert  de  transition  pour  aboutir  à  la  péro- 
raison musicale,  faite  d'une  cinquième  et  d'une  sixième 
strophe  répétant  l'une  après  l'autre  la  même  musique 
belliqueuse  et  triomphale  : 


Que  notre  Liberté,  guidant  nos  étendards, 
Fasse  à  jamais  fleurir  sous  ses  palmes  fécondes 
Les  vertus,  les  lois  et  les  arts  K 

Le  plan  de  David  disait  en  outre,  parlant  du  chant 
populaire  qui  devait  terminer  la  fête  : 

Les  pères,  accompagnés  de  leurs  flls,  chantent  une  première 
strophe;  ils  jurent  ensemble  de  ne  plus  poser  les  armes  qu'après 
avoir  anéanti  les  ennemis  de  la  République  :  tout  le  peuple 
répète  la  finale.  Les  filles  avec  leurs  mères,  les  yeux  fixés  vers 
la  voûte  céleste,  chantent  une  seconde  strophe...  le  peuple  répète 

1.  Sur  la  forme  primitive  et  les  divers  remaniements  des 
Hymnes  à  VÉtre  suprême,  ainsi  (jue  sur  les  documents  (jui  nous 
ont  fait  connaître  ces  œuvres  et  les  discussions  et  incidents 
qu'ils  ont  provoqués,  voir  l'Appendice. 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  137 

les  expressions  de  ces  sentiments  sublimes  inspirés  par  l'amour 
sacré  des  vertus.  Une  troisième  et  dernière  strophe  est  chantée 
par  le  peuple  entier.  Tout  s'émeut,  tout  s'agite  :  hommes,  femmes, 
lilles,  vieillards,  enfants,  font  tous  retentir  l'air  de  leurs  accents.... 
Une  décharge  formidable  d'artillerie,  interprète  de  la  vengeance 
nationale,  enflamme  le  courage  de  nos  républicains:  elle  leur 
annonce  ({ue  le  jour  de  gloire  est  arrivé  ;  un  chant  mâle  et  guer- 
rier, avant-coureur  de  la  victoire,  répond  au  bruit  du  canon. 
Tous  les  Français  confondent  leurs  sentiments  dans  un  embras- 
sement  fraternel;  ils  n'ont  plus  qu'une  voix,  dont  le  cri  général: 
Vive  la  Bépubliquel  monte  vers  la  Divinité. 

Le  chant  ainsi  décrit  par  avance  était  destiné  à  être 
chanté  par  les  délégués  des  sections  de  Paris,  au 
nombre  de  2  400,  étages  sur  une  montagne  artificielle 
érigée  au  Champ  de  Mars;  le  peuple  entier  devait 
répondre  aux  refrains.  Le  Détail  des  cérémonies,  rompant 
avec  la  phraséologie  du  Plan,  donnait  ces  instructions 
plus  précises  : 

Les  vieillards  et  les  adolescents  qui  seront  sur  la  montagne 
clianteront  une  première  strophe  sur  l'air  des  Marseillais,  et 
jureront  ensemble  de  ne  poser  les  armes  qu'après  avoir  anéanti 
les  ennemis  de  la  République. 

Tous  les  hommes  répandus  dans  le  Champ  de  la  Réunion 
répéteront  en  chœur  le  refrain. 

Les  mères  de  famille  et  les  jeunes  filles  placées  sur  la  mon- 
tagne chanteront  une  seconde  strophe  :  celles-ci  promettront  de 
n'épouser  que  des  citoyens  (jui  auront  servi  la  patrie,  et  les 
mères  remercieront  lÉtre  suprême  de  leur  fécondité. 

Toutes  les  femmes  répandues  dans  le  Champ  de  la  Réunion 
répéteront  ensemble  le  refrain. 

La  troisième  et  dernière  strophe  sera  chantée  par  tout  ce  qui 
sera  sur  la  montagne. 

Le  peuple  entier  répétera  en  chœur  le  dernier  refrain. 

Les  vieillards,  les  adolescents,  les  mères  de  famille  et  les 
jeunes  filles  i)lacés  sur  la  montagne  seront  guidés  pour  le  chant 
de  chaque  strophe  par  le  chœur  de  musique. 

Là,  les  musiciens  n'eurent  pas  à  se  donner  grand'- 
peine,  car,  par  un  très  juste  sentiment  de  la  situation,  le 
chant  choisi  pour  répondre  aux  intentions  des  premiers 
organisateurs,    c'est-à-dire    pour    être    chanté    par    le 


d38   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

peuple,  n'était  autre  que  le  plus  populaire  de  tous  les 
chants  de  la  Révolution  :  la  Marseillaise.  Ghénier  encore 
fut  chargé  d'y  adapter  des  paroles  nouvelles,  et  cette 
partie  du  programme  ne  donna  lieu  à  aucun  incident. 

Pour  les  marches  qui  devaient  accompagner  le  cor- 
tège, pour  la  «  grande  symphonie  *  que  le  Détail  inscrit 
comme  devant  être  exécutée  au  Champ  de  Mars  entre 
VHymne  à  VÊtre  suprême  et  les  strophes  finales  sur  l'air 
de  la  Marseillaise,  le  répertoire  de  l'Institut  national  de 
musique  fournissait  abondamment  ce  qui  pouvait  être 
nécessaire  dans  cet  ordre  d'idées. 

Est-ce  tout?  Non  pourtant,  car  nous  n'avons  parlé 
que  de  la  cérémonie  du  Champ  de  Mars.  Bien  qu'elle 
comprît  le  principal  de  la  musique,  l'autre  partie  de  Itf 
fête,  celle  qui  avait  lieu  aux  Tuileries,  ne  devait  pas  en 
être  entièrement  dénuée.  En  effet,  nous  avons  vu  déjà 
le  Plan  de  David  lui  faire  la  part  suivante  :  la  Con- 
vention entre  précédée  d'  <  une  musique  éclatante  », 
et  la  cérémonie  se  termine  par  «  un  chant  simple  et 
joyeux  ».  Le  Détail,  de  son  côté,  après  avoir  marqué  la 
place  du  «  corps  nombreux  de  musique  »  sur  les  deux 
rampes  du  perron,  dit  qu'après  le  premier  discours  du 
président  «  on  exécutera  une  symphonie  »,  et  qu'après 
le  second  discours  le  peuple  répondra  «  par  des  chants 
et  des  cris  d'allégresse  ».  Il  y  a  quelques  contradictions 
entre  ces  deux  documents.  Mais  les  faits  accomplis 
vont  les  mettre  d'accord  :  ils  sont  plus  importants  que 
les  projets.  Or,  nous  savons  de  source  certaine  qu'à  la 
cérémonie  des  Tuileries  il  fut  chanté  un  Hymne  à  VÊtre 
suprême  qui  n'est  pas  celui  que  Chénier  et  Gossec 
avaient  composé  pour  le  Champ  de  Mars.  La  musique 
était  encore  de  ce  dernier,  mais  toute  différente  de 
l'autre  :  à  l'unisson  une  strophe  sur  deux,  simple  comme 


LA    FETE    DE    l'ÊTRE   SUPREME.  J  39 

un  cantique  populaire.  —  et  il  le  fallait  bien,  car  cet 
hymne  était  destiné  à  être  chanté  par  le  peuple  entier. 
Les  paroles  étaient  d'un  poète  obscur,  qui  donna  par  la 
suite  quelques  autres  couplets  aux  fêtes  nationales,  mais 
qui,  à  la  fête  de  l'Être  suprême,  était  à  son  début, 
Th.  Desorgues. 

Ce  morceau  a  tenu  dans  le  programme  la  place 
prévue  pour  «  le  chant  simple  et  joyeux  >  du  Plan  de 
David,  pour  «  les  chants  et  les  cris  d'allégresse  >  du 
Détail.  Nous  verrons  par  la  suite  s'il  est  possible  de 
fixer  plus  ou  moins  exactement  la  date  où  il  fut  com- 
posé. En  tout  cas,  il  était  utile  de  spécifier  dès  mainte- 
nant, pour  la  clarté  d'un  récit  qui  risquerait  d'être 
embrouillé  (tant  les  documents  sont  confus  et  contra- 
dictoires), que,  pour  la  fête  du  20  prairial,  il  fut  pré- 
paré deux  Hymnes  à  VÉtre  suprême,  bien  distincts  l'un  de 
l'autre,  l'un,  le  «  grand  chœur  »,  sur  les  vers  de  Ché- 
nier,  fait  pour  être  exécuté  par  le  «  corps  de  musique  » 
au  Champ  de  Mars,  l'autre,  le  «  petit  chœur  »,  sur  les 
vers  de  Desorgues,  chanté  aux  Tuileries  par  le  peuple, 
les  deux  poèmes  ayant  été  mis  en  musique,  sous  deux 
formes  très  différentes,  par  Gossec. 

Avec  tant  de  besogne,  on  ne  perdit  pas  son  temps  à 
rinstitut  national  de  musique  pendant  les  quinze  pre- 
miers jours  de  prairial.  Mais  enfin,  la  musique  du 
grand  chœur  était  composée,  les  parties  copiées  (et  ce 
matériel  n'était  pas  peu  de  chose);  bref  tout  paraissait 
aller  le  mieux  du  monde,  —  quand  soudain  se  produisit 
un  coup  de  théâtre. 

A  une  date  très  rapprochée  du  jour  de  la  fête  —  le 
16  prairial,  précisent  certains  historiens,  —  Sarrette, 
étant  venu  à  la  Commission  executive  de  la  fête,  y  ren- 
contra Robespierre,  qui  venait  d'être  élu  président  de 


140      FETES   ET    CHANTS    DE   LA   REVOLUTION    FRANÇAISE. 

la  Convention.  Que  se  passa-t-il  dans  cette  entrevue? 
Nous  ne  pouvons  le  dire  d'une  façon  positive  et  cir- 
constanciée. En  bloc  :  Robespierre  fit  défense  à  l'Ins- 
titut national  de  musique  de  chanter  les  vers  de  Ché- 
nier;  il  ordonna  en  outre  qu'un  Hymne  à  VÊlre  suprême 
fût  chanté  aux  Tuileries,  entre  les  deux  parties  de  son 
discours,  et  qu'il  fût  chanté  par  le  peuple.  C'était  tout, 
et  c'était  clair. 

L'on  devine  le  désarroi  quand  Sarrette  revint  à  l'Ins- 
titut apportant  cette  nouvelle!  Plus  que  trois  jours,  et 
tout  à  refaire  ! 

Mais  d'abord,  quelle  était  donc  la  cause  de  cette 
interdiction  des  vers  de  Chénier?  Les  deux  écrivains 
qui,  seuls  à  nous  renseigner  sur  ces  incidents,  nous  ont, 
très  tardivement  (quarante-sept  ans,  soixante-deux  ans 
après  l'événement)  apporté  l'écho  des  souvenirs  de 
Sarrette  et  de  Gossec,  ont  fait  là-dessus  des  contes 
qu'il  n'est  guère  possible  de  prendre  au  pied  de  la 
lettre.  L'un  veut  que  Robespierre  se  soit  refusé  à 
admettre  à  la  fête  à  laquelle  il  devait  présider  les  vers 
d'un  «  fédéraliste  »,  un  «  girondin  »,  tandis  que  l'autre 
prétend  qu'il  se  serait  senti  visé  par  les  expressions 
d'une  strophe  invoquant  le  Dieu  qui  «  sous  le  dais  fait 
pâlir  la  puissance  »,  Dieu  «  tourment  du  crime  heureux  ». 

Ce  dernier  témoignage  est  récusé  par  une  observation 
des  plus  péremptoires  :  la  strophe  en  question  est  une 
de  celles  que  Gossec  a  omis  de  mettre  en  musique. 

Pour  l'autre  imputation,  elle  est  vague. 

Pourtant,  ne  pourrait-il  pas  se  faire  qu'il  y  eût  quelque 
chose  de  fondé  dans  cette  dernière,  et  que  les  vers  de 
Chénier  eussent  été  écartés  pour  des  causes  politiques? 
L'examen  sommaire  du  rôle  joué  par  le  poète  dans  la 
vie  révolutionnaire  va  peut-être  nous  dire  si  cette  hypo- 
thèse n'est  pas  plausible. 


LA   FÊTE    DE   l'ÊTRE    SUPREME.  141 

Marie-Joseph  Chénier,  plus  jeune  de  deux  ans  que  son 
frère  André,  entre  dans  la  vie  publique  en  1789,  où  il 
fait  représenter  son  Charles  IX,  hieniot  suivi  d'Henri  VIII, 
Calas,  Caïus  Cracchus,  Fénelon.  Dès  1790  il  compose  son  beau 
Chant  du  là  Juillet,  et  multiplie  les  hymnes  pour  chacune 
des  fêtes  nationales,  dont  il   semble  devenir  le  poète 
attitré  et  presque  unique.  Membre  de  la  Convention,  il 
est  dévoué  à  la  République,  mais  ne  cèle  pas  ses  sym- 
pathies pour  les  girondins  proscrits.    Son  frère,  pen- 
dant ce  temps,  est  lancé  à  fond  dans  l'action  contre- 
révolutionnaire.  Lui-même  est  suspect  de  modérantisme. 
En  septembre  1793,  lors  de  Y  «  épuration  »  des  Comités, 
il  cesse  d'être  membre  de  celui  d'Instruction  publique. 
Et  déjà,  le   mois  précédent,  nous  l'avons  vu  supplanté 
comme  poète  :  à  la  fête  du  10  août,  dont  David  était 
l'organisateur,   c'est   un   nommé  Varon,    rencontré    ce 
jour-là  pour  la  première  et  dernière  fois,  qui  fut  chargé 
d'écrire  les  vers  de  tous  les  hymnes,  —  et  ils  furent 
nombreux.  Il  reparaît  pourtant,  et,   à  la  fin  de    1793, 
reprend   son  rôle  de   poète  national.  11  faut  l'avouer, 
d'ailleurs  :  il  est  toujours  prêt  à  s'associer  aux  manifes- 
tations les  plus  diverses,  et  ses  vers  semblent  aller  à 
toute  fin.  On  a  vu  servir  les  uns  à  la  fête  de  révolte  de 
Châteauvieux,  tandis   que    d'autres    avaient  été   com- 
mandés pour  les  cérémonies  les  plus  officielles.  Mainte- 
nant, il  écrit  pour  Gossec  un  Hymne  à  la  Liberté,  que  des 
circonstances  fortuites  vont  faire  chanter  à  Notre-Dame 
pour  la  fête  de  la  Raison;  puis,  tout  à  fait  franchement 
cette  fois,  il  compose  un  Hymne  à  la  Raison,  et  celui-ci 
transformé  à  son  tour,  va,  au  bout  de  trois  mois,  grâce 
à  une  strophe  ajoutée,  devenir  une  espèce  d'hymne  à  l'Être 
suprême.  Car  on  est  à  présent  tout  à  l'Être  suprême  ;  Ché- 
nier va  donc  composer  encore  l'hymne  qui  doit  retentir 
harmonieusement  à  la  fête  instituée  par  Robespierre. 


142      FÊTES   ET    CUANTS    DE    LA   RÉVOLUTION   FRANÇAISE. 

Mais  les  temps  sont  devenus  orageux.  Lui-même  est 
aux  prises  avec  la  tempête.  Son  Timoléon,  en  répétition 
au  Théâtre-Français,  est  l'objet  des  notes  les  plus  défa- 
vorables, c  La  représentation  de  cette  tragédie,  écrit 
Payan,  produirait  je  pense  les  plus  mauvais  effets... 
nous  ne  verrions  plus  sur  le  théâtre  que  des  rois  hon- 
nêtes gens  et  des  républicains  modérés.  Belle  leçon  à 
présenter  au  peuple!  »  Et  plus  tard  :  «  La  tragédie  de 
Timoléon  peut  devenir  très  dangereuse....  L'auteur  peut-il 
avoir  mis  dans  sa  pièce  des  sentiments  révolutionnaires 
qui  lui  sont  étrangers?  >  Le  soir  même,  après  le  tumulte 
de  la  répétition  générale,  Chénier  brûle  son  œuvre. 
Cela  le  19  floréal,  lendemain  du  jour  où  la  Convention  a 
voté  la  célébration  prochaine  de  la  fête  à  l'Être  suprême. 
Et  maintenant,  c'est  VHymne  àVÊlre  suprême  lui-même 
que  Robespierre  interdit. 

Dépassons  cette  époque  pour  embrasser  l'ensemble 
des  événements.  Deux  jours  après  la  fête,  Robespierre 
fait  voter  la  loi  du  22  prairial,  par  laquelle  Chénier  se 
sent  menacé.  Il  fuit  de  chez  lui  et  va  demander  asile 
à  ses  amis  de  l'Institut  de  musique.  Méhul  met  en 
musique  son  meilleur  poème,  le  Chant  du  Départ  :  il  croit 
prudent  de  ne  pas  le  signer,  et  le  laisse  exécuter  sans 
dire  qu'il  en  est  l'auteur.  L'interdiction  des  vers  de 
VHymne  à  VÊtre  suprême  subsiste  :  l'Institut  national 
publie  la  musique  de  Gossec  et  la  fait  entendre  publi- 
quement; mais  d'autres  paroles  ont  été  substituées  à 
celles  de  Chénier. 

Arrive  enfin  une  dernière  fête,  celle  qu'on  avait  pro- 
jetée en  l'honneur  de  Bara  et  Viala  pour  le  10  thermidor, 
et  qui  n'eut  pas  lieu.  On  en  connaît  le  programme, 
établi  par  David.  Pas  un  vers  de  Chénier  n'y  figure.  La 
proscription  littéraire  est  complète. 

Est-il   nécessaire  de  rappeler   qu'au  moment   même 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  143 

OÙ  cette  fête  se  préparait,  la  tète  d'André  Chénier  tom- 
l^ait  sur  l'échafaud? 

Je  pense  que  cet  ensemble  de  faits  permet  d'apercevoir 
clairement  la  progression  du  désaccord  qui  exista  entre 
M.-J.    Chénier  et,  sinon  Robespierre  en  personne,  du 
moins  le  gouvernement  auquel  l'histoire  a  associé  son 
nom.  L'interdiction  des  vers  à  l'Être  suprême  n'en  est 
qu'un  épisode.  Qu'un  mot,   une  strophe,  ou  peut-être 
le  ton  de  la  pièce  entière,  ait  déplu  à  Robespierre,  cela 
peut  être,  nous  n'en  savons  rien;  en  tout  cas,  ce  ne  fut 
qu'un  détail,  un  prétexte  :  à  regarder  au  fond  des  choses, 
c'est  moins  la  poésie  que  le  poète  qu'on  voulut  écarter. 
Encore    Chénier    put-il   s'estimer    heureux   que    son 
poème  fût  la  seule  victime.  Les  hommes  de  la  Conven- 
tion avaient  quelques  raisons  de  connaître  les  méthodes 
de  gouvernement  de  Robespierre  :  ils  l'avaient  vu,  pour 
inaugurer  une   politique   nouvelle,    vouloir,  avec   une 
logique  implacable,  que  tout  fût  nouveau,  les  hommes 
d'abord,  et,  pour  cela,  supprimer  ceux  qui  représentaient 
les  tendances  d'hier,  ceux  qu'on   avait  vus   à    l'œuvre 
depuis    1789,    Danton,    Camille    Desmoulins.    Chénier 
pouvait  passer  pour  un  de  ces  hommes-là  :  il  y  avait 
quatre  ans  qu'on  entendait  ses  hymnes  dans  toutes  les 
fêtes;  naguère,  il  avait  chanté  la  Raison  d'Hébert  :  cela 
seul  ne  leût-il  pas,  aux  yeux   de  Robespierre,  rendu 
indigne  d'être  associé  à  la  célébration  de  l'Être  suprême? 
Comme  il  n'était  qu'un  poète,  on  se  contenta  de  sup- 
primer ses  vers.  Mais  s'il  craignit  pour  sa  personne,  il 
faut  avouer  que  cela  était  assez  naturel.  Et  quand  le 
cauchemar  eut  pris  fin,  ce  fut  en  toute  sincérité  qu'il 
écrivit  ce  vers,  commençant  un  hymne  que  xMéhul  mit 
en  musique  : 

Salut,  neuf  thermidor,  jour  de  la  délivrance  ! 


144   FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

Plus  tard,  il  a  parlé  sur  le  ton  d'une  colère  qui  ne 
se  lassa  pas  de  ce  régime  sous  lequel  «  l'ignorance 
orgueilleuse  et  cruelle,  ne  pouvant  dominer  que  par 
des  moyens  tyranniques,  étouffait  les  lumières,  pros- 
crivait les  talents  ».  David  aussi  fut  l'objet  de  ses  ran- 
cunes :  «  Je  sais  combien  il  a  été  injuste  envers  les 
artistes,  et  personne  ne  connaît  plus  que  moi  peut-être 
jusqu'où  il  a  poussé  la  prévention  ».  Le  rapproche- 
ment de  ces  souvenirs  avec  l'éviction  dont  il  avait  eu  à 
souffrir  aux  trois  principales  fêtes  dirigées  par  David 
(10  août  1793,  Être  suprême,  Bara  et  Viala)  n'est  pas 
pour  démentir  ces  paroles. 

Mais  revenons  en  prairial. 

Donc,  Robespierre  a  parlé.  Ses  deux  ordres  sont  par- 
faitement distincts  :  1»  ne  pas  chanter  les  vers  de 
Chénier,  2°  faire  chanter  un  Hymne  à  VÊtre  suprême  par 
tout  le  peuple. 

Le  premier  entraînait-il  nécessairement  le  retrait  de 
la  musique  déjà  composée  par  Gossec?  Point  du  tout, 
s'il  était  possible  de  la  chanter  sur  d'autres  paroles  : 
un  morceau  de  ce  style  était  au  contraire  indispensable 
à  la  place  qui  lui  était  assignée  dans  la  cérémonie  du 
Champ  de  Mars. 

C'est  ici  qu'entre  en  scène,  comme  un  Deus  ex  machina, 
le  poète  d'occasion  (jamais  cette  qualification  ne  fut 
mieux  appliquée!)  Théodore  Desorgues,  qui  va  sauver  la 
situation,  —  et  désormais  les  gasconnades  vont  avoir 
beau  jeu  !  Songeons  y  :  Desorgues  était  tout  fraîchement 
débarqué  d'Aix  en  Provence,  et  nous  connaissons  déjà 
Sarrette!  Le  nouveau  venu  était  fils  d'un  avocat;  il  avait 
pour  signe  particulier,  au  rapport  unanime  de  ceux  qui 
ont  parlé  de  lui,  d'être  bossu,  et  il  professait  un  répu- 
blicanisme exalté.  Sous  l'Empire,  il  se  lança  dans  l'op- 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  145 

position,  fut  interné  comme  fou,  et  mourut  en  1808.  La 
fête  de  l'Être  suprême  fut  son  plus  beau  jour  de  gloire. 

Les  tardifs  narrateurs  de  cette  histoire,  tout  en  appor- 
tant certaines  lumières  qui  sans  eux  feraient  défaut, 
sont,  dans  le  détail,  incertains  et  contradictoires.  Et 
d'abord,  c'est  à  eux  qu'est  due  cette  fâcheuse  confusion 
des  deux  Hymnes  à  VÈtre  suprême  en  un  seul  qui  a  rendu 
si  difficile  à  ceux  qui  sont  venus  plus  tard  la  tâche  de  se 
reconnaître.  Heureusement  ce  chaos  est  débrouillé; 
nous  savons  maintenant  qu'il  existe  deux  Hymnes  à 
VÉtre  suprême  :  le  «  grand  chœur  »,  dont  Gossec  a  com- 
posé la  musique  sur  les  vers  de  Chénier,  et  qui  est 
achevé  au  moment  où  nous  sommes  parvenus  ;  le 
«  petit  chœur  »,  encore  à  mettre  en  musique  lorsque 
apparaît  Desorgues,  puisque  c'est  lui  qui  en  apporte  les 
paroles. 

Au  dire  de  Zimmermann,  parlant  d'après  Sarrette, 
c'est  celui-ci  qui,  aussitôt  après  son  entrevue  avec 
Robespierre,  serait  allé  demander  à  Desorgues  de  paro- 
dier l'hymne  de  Chénier.  D'après  Adolphe  Adam,  Desor- 
gues serait  venu  lui-même  lui  présenter  ses  vers. 
P.  Hédouin,  rapportant  les  souvenirs  de  Gossec,  dit  au 
contraire  :  «  Le  lendemain  à  six  heures  du  matin  (quelle 
précision  admirable!  après  soixante  ans!)  Théodore 
Desorgues  arriva,  conduit  par  le  hasard,  chez  Gossec,  et 
lui  proposa  de  mettre  en  musique  des  paroles  qu'il 
avait  faites  sur  le  sujet  à  l'ordre  du  jour.  »  Voilà  des 
renseignements  qui  ne  s'accordent  guère.  Il  est  permis, 
je  pense,  de  les  récuser  tous  trois,  au  moins  dans  leurs 
détails,  et  de  leur  substituer  une  conjecture  mieux 
d'accord  avec  la  réalité  des  choses,  à  savoir  que  Desor- 
gues ne  fit  point  ses  vers  pour  remplacer  ceux  de  Chénier, 
mais  qu'il  les  avait  composés  dès  avant  ces  incidents, 
et  portés  à  l'Institut  national  de  musique,  à  qui  il  en  fut 

10 


146   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

adressé  bien  d'autres  *,  et  où  ils  se  trouvèrent  juste  à 
point  pour  être  utilisés. 

Toujours  est-il  que  ces  vers  servirent  à  deux  fins.  Ils 
furent  le  texte  sur  lequel  Gossec  composa  le  chant 
simple  et  populaire  du  «  petit  chœur  »,  et  en  même  temps 
ils  remplacèrent  ceux  de  Chénier  sur  la  musique  déjà 
composée  du  «  grand  chœur  ».  Je  n'examine  pas  ici 
comment  cela  put  se  faire  :  qu'il  me  suffise  d'assurer 
que  le  fait  est  certain,  que  tous  les  documents  sont 
d'accord  pour  l'affirmer-.  Le  plus  péremptoire  est  la  par- 
tition autographe  de  Gossec,  où  l'on  voit  les  vers  de  Ché- 
nier écrits  d'abord, puis  remplacés  par  ceux  de  Desorgues. 
Le  matériel  de  parties  coi)iées  pour  l'exécution  du  20  prai- 
rial fournit  d'autres  observations  concordantes.  Enfin 
nous  verrons  plus  tard  l'adaptation  devenir  définitive, 
et  ÏHymne  à  l'Élre  suprême  à  grand  chœur  être  publié 
et  exécuté  sans  qu'il  soit  plus  fait  aucune  mention  de 
Chénier. 

Que  les  musiciens  de  l'Institut  aient  fait  tout  ce  qui 
était  humainement  possible  pour  que  ce  remaniement  fût 
effectué  avant  le  20  prairial  et  que  la  nouvelle  œuvre  de 
leur  maître  conservât  au  programme  la  place  qui  lui  était 
assignée,  cela  ne  peut  faire  doute,  et  les  documents  le 
confirment. 


.  1.  Les  procès-verbaux  du  Comité  d'Instruction  publique  signa- 
lent, à  partir  du  5  prairial,  la  réception  d'un  grand  nombre  de 
poésies  en  l'honneur  de  l'Être  suprême.  Nul  doute  (|ue  l'Institut 
national  en  ait  reçu  également  pour  être  mis  en  musique. 
N'oublions  pas  que  des  chants  étaient  nécessaires,  et  prévus  par 
le  Plan  de  David  et  le  Détail  des  cérémonies,  pour  la  partie  de  la  fête 
à  l'Être  suprême  célébrée  aux  Tuileries  :  il  est  permis  de  penser 
([ue  c'est  en  vue  de  cette  nécessité  ({ue  Desorgues,  à  une  date 
peut-être  moins  tardive  que  ne  le  content  les  narrateurs,  envoya 
ses  vers,  arrivés  si  à  propos. 

2.  Sur  tous  les  détails   (jui  se   rattachent  û  ces  questions  com- 
pliquées, voyez  l'Appendice. 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  147 

Cependant,  malgré  tant  d'efforts,  l'hymne  à  grand 
chœur  dont  les  larges  accords  devaient  harmonieuse- 
ment résumer  l'idée  de  la  journée,  cette  page  lyrique 
cause  de  tant  de  soucis,  de  tracas,  d'inquiétudes  et  de 
colères,  ne  fut  pas  chantée  à  la  fête  de  l'Être  suprême. 
Quoi  que  l'on  fît,  l'on  n'avait  pu  être  prêt  à  temps.  Une 
correspondance  administrative,  conservée  aux  Archives 
nationales,  nous  donne  là-dessus  des  assurances  qui 
ne  peuvent  laisser  aucun  doute  :  il  y  est  question  du 
paiement  des  «  frais  de  gravure,  impression  et  copie 
de  VHymne  à  l'Être  suprême  par  Chénier,  copies  faites 
sur  la  demande  des  citoyens  Sarrette  et  Gossec,  cet 
hymne  n'ayant  pas  été  chanté  »  ;  l'autorité  consultée  là- 
dessus  répond  qu'il  faut  payer  «  quoique  Vhymne  n'ait  pas 
été  chanté,  mais  pour  la  seule  raison  que  ces  ouvrages 
ont  été  ordonnés  pour  la  fête  par  l'Institut  national  ». 

Ce  fut  donc,  pour  l'artiste,  peine  perdue  :  si,  par  la 
suite,  quelques  épaves  purent  être  sauvées,  jamais  le 
grand  Hymne  à  VÈtre  suprême  tel  que  Gossec  le  composa 
sur  les  vers  de  Marie-Joseph  Chénier  ne  fut  ni  entendu, 
ni  publié  sous  la  forme  intégrale  dans  laquelle  il  avait 
été  conçu. 

Heureusement,  l'autre  chant  ne  connut  pas  les  mêmes 
tribulations.  Malgré  tous  les  obstacles  qu'on  pouvait 
redouter  pour  la  réalisation  d'un  projet  aussi  extraordi- 
naire que  celui  qui  consistait  à  composer  un  hymne, 
l'enseigner  au  peuple,  le  lui  faire  exécuter,  tout  cela, 
dit-on,  en  l'espace  de  trois  jours,  VHymne  à  VÊtre  suprême 
à  petit  chœur,  mis  en  musique  par  Gossec  sur  les  vers 
de  Desorgues  :  «  Père  de  l'univers  »,  -eut  les  honneurs  de 
la  fête  du  20  prairial,  et  y  jouit  d'une  exécution  comme 
l'histoire  de  la  musique  n'en  vit  jamais  de  semblable. 

Je  suis  fort  tenté  de  croire  que  la  participation  du 


148      FETES    ET    CHANTS    DE    LA   RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

peuple  à  l'exécution  musicale  fut  la  principale  cause  des 
difficultés  qui  s'élevèrent  entre  Robespierre  et  les  musi- 
ciens. Et  vraiment,  il  y  avait  de  quoi  s'inquiéter.  Avait- 
on  jamais  vu  chose  pareille?  Faire  chanter  le  peuple! 
Lui  enseigner  des  chants  nouveaux,  le  faire  répéter,  lui 
battre  la  mesure,  l'obliger  aux  intonations  justes,  le 
plier  à  la  discipline  d'une  exécution  d'ensemble,  avec 
accompagnement  d'orchestre!  Ceux  qui  ne  sont  pas  du 
métier  ne  se  doutent  pas  de  ce  qu'il  pouvait  y  avoir 
d'effrayant  dans  une  telle  entreprise,  et  je  me  rends  bien 
compte  de  l'émoi  qui  dut  saisir  Gossec  quand  il  sut  qu'il 
aurait  à  conduire  une  pareille  exécution.  L'on  ne  pouvait 
même  pas  se  rendre  compte  à  l'avance  de  ce  que  pro- 
duirait un  effort  si  inusité.  Où  était  le  temps  où  un  Bach, 
pour  l'exécution  de  ses  cantates  ou  de  ses  sublimes  Pas- 
sions (œuvres  populaires,  à  coup  sûr),  se  contentait  de 
vingt-cinq  à  trente  exécutants,  —  trois  violons,  autant 
de  voix  à  chaque  partie?  Ne  remontons  pas  si  haut,  et  ne 
songeons  qu'à  Gossec  :  quand,  en  1773,  il  avait  pris  la 
direction  du  Concert  spirituel  et  qu'il  avait  porté  à  cent 
le  nombre  des  exécutants,  chœur  et  orchestre  réunis,  l'on 
avait  été  émerveillé  par  ce  rare  déploiement  de  forces 
musicales.  Les  livrets  des  opéras  de  Gluck  qui  donnent 
les  noms  des  «  acteurs  et  actrices  chantant  dans  les 
chœurs  »  ne  dépassent  jamais  le  nombre  de  quarante- 
huit,  douze  à  chaque  partie.  Il  est  bien  vrai  que  ces  pro- 
portions furent  dépassées  dès  les  premières  fêtes  de  la 
Révolution  :  on  chantait  en  plein  air,  les  chœurs  furent  ren- 
forcés, les  violons  remplacés  par  des  instruments  à  vent, 
plus  sonores;  mais  on  restait  encore  dans  des  conditions 
normales  d'exécution,  et  il  semblait  qu'on  avait  produit 
un  effet  de  sonorité  admirable  lorsqu'on  avait  groupé 
trois  cents  tambours  dont  les  roulements  se  mêlaient 
aux  derniers  accords  de  la  musique.  Ou'allait-ce  donc  être 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  149 

maintenant?  D'après  le  Détail,  rédigé  parla  Commission 
executive  de  l'Instruction  publique,  il  devait  être  désigné 
dans  chaque  section,  «  pour  occuper  la  montagne  élevée 
au  Champ  de  la  Réunion  »  et  chanter  les  trois  strophes 
de  Chénier  sur  l'air  de  la  Marseillaise,  dix  vieillards,  dix 
mères,  dix  jeunes  filles,  dix  jeunes  gens  et  dix  enfants 
(garçons),  au  total,  pour  les  48  sections,  2  400  personnes; 
enfin  il  était  spécifié,  par  le  Détail  aussi  bien  que  par  le 
texte  de  la  poésie,  que  les  refrains  sur  l'air  de  la  Marseil- 
laise seraient  chantés  par  tout  le  peuple.  C'était  donc  mul- 
tiplier les  exécutants  à  l'infini!  Que  sortirait-il  d'une  telle 
entreprise?  Folie,  ou  sublimité?  Discordance,  ou  har- 
monie d'une  puissance  incomparable?  Nul  ne  pouvait 
le  dire  d'avance.  Mais  surtout,  comment  faire  pour 
apprendre  au  peuple  ce  qu'il  devait  chanter?  Passe 
encore  pour  le  chœur  du  Champ  de  Mars,  dont  l'air  était 
connu  de  tous.  Pourtant  il  y  avait  déjà  une  certaine 
difficulté  à  adapter  à  cet  air  des  paroles  nouvelles  :  si 
encore  tous  les  exécutants  avaient  su  lire!...  Mais  ce 
n'était  pas  encore  assez  :  voilà  que  maintenant  il  fal- 
lait composer  pour  ce  peuple  un  chant  nouveau,  puis  lui 
enseigner  à  le  chanter!  C'était  là  le  plus  difficile,  et  l'on 
conçoit  aisément  qu'il  ait  fallu  que  Robespierre  ordonnât 
pour  que  les  musiciens  de  l'Institut  national  se  missent 
résolument  en  devoir  de  le  satisfaire. 

Il  convient,  je  pense,  de  faire  quelques  réserves  quant 
à  la  rapidité  vraiment  fabuleuse  avec  laquelle  cet  ordre 
aurait  été  exécuté  :  s'il  fallait  en  croire  les  principaux 
narrateurs,  le  Comité  de  Salut  public  aurait  adopté  le 
poème  de  Desorgues  dans  sa  séance  du  17  prairial  au 
soir,  l'aurait  ensuite  envoyé  à  l'Institut  avec  ordre  de  le 
mettre  en  musique,  et  cette  musique  aurait  été  composée, 
gravée  et  mise  en  répétitions  le  lendemain  18  à  trois 
heures  ! 


loO   FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  chronologie  fantaisiste,  il 
est  vrai  que  VHymne  à  VÊtre  suprême  à  petit  chœur  fut 
prêt  à  temps,  qu'il  fut  exécuté  dans  les  conditions  ordon- 
nées, et  que  cette  œuvre  improvisée  fit  honneur  à  Gossec 
plus  que  de  vastes  compositions  conçues  dans  le  calme 
et  mûrement  réfléchies. 

C'est  un  chant  d'une  forme  très  simple,  très  mélo- 
dique, d'un  style  soutenu,  plutôt  dans  le  caractère  d'un 
cantique  que  d'un  hymne  national  :  le  rythme  en  est 
familier,  et,  si  le  mouvement  n'était  l'imposant  larghetto, 
ferait  facilement  songer  aux  allures  du  vaudeville;  mais 
Gossec  avait  été  contraint  de  mettre  son  art  à  la  portée 
du  peuple,  et  il  a  vraiment  réussi  à  créer  un  chant 
capable  d'y  pénétrer.  Aucun  morceau  de  lui  ne  fut  aussi 
célèbre.  Dans  sa  vieillesse,  longtemps  après  la  Révolu- 
tion, ses  amis  aimaient  à  le  lui  chanter,  évoquant 
devant  lui  les  souvenirs  des  luttes  passées,  le  temps 
où  il  gouvernait  la  république  musicale. 

Bref,  au  milieu  des  heurts,  nous  voilà  arrivés  à  l'avant- 
veille  de  la  fête.  Désormais,  les  documents  vont  abonder  : 
l'histoire  de  la  musique  française  ne  saurait  ambitionner 
des  renseignements  plus  complets  que  ceux  qu'elle 
possède  sur  les  trois  journées  des  48,  19  et  20  prairial 
an  IL 

Et  d'abord,  les  musiciens,  dont  le  zèle  avait  pu  paraître 
un  instant  refroidi,  voulurent  manifester,  par  des  phrases 
comme  on  savait  en  faire  en  ce  temps-là,  leur  dévoue- 
ment à  la  cause  de  l'art  populaire.  Voici  la  lettre  que, 
d'un  accord  unanime,  les  plus  éminents  signèrent  et 
envoyèrent  au  Comité  de  Salut  public  : 


Représentants  du  peuple, 

La  Convention  nationale,  en  décrétant  des  fêtes  dignes  de  la 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  151 

majesté   du   peuple,  a  appelé  tous   les  arts  à  concourir  à  leur 
magnificence. 

La  musique  a  une  part  trop  active  à  la  célébration  de  ces  fôtes 
par  le  caractère  qu'elle  y  imprime,  pour  que  l'Institut  national  ne 
se  pénètre  pas  des  fonctions  sublimes  qu'il  a  à  remplir. 

Il  ne  considère  pas  seulement  les  richesses  que  l'art  de  la 
musique  doit  apporter  dans  ces  fêtes,  et  les  élèves  musiciens  qu'il 
doit  former  pour  tous  les  points  de  la  République  ;  il  est  une 
fonction  plus  honorable  encore  à  laquelle  il  se  voue  :  c'est  de 
transmettre  au  peuple  les  chants  des  hymnes  qui  auront  été 
choisis  pour  être  consacrés  dans  les  fêtes  publiques. 

Le  vide  que  laisse  la  suppression  du  rituel  du  fanatisme  doit 
être  rempli  par  les  chants  de  la  liberté,  et  le  peuple  doit 
augmenter  par  ses  accents,  la  solennité  des  fêtes  consacrées  aux 
vertus  que  la  République  honore. 

Des  chants  simples  seront  composés,  les  membres  de  l'Institut 
se  rendront  dans  chaque  section,  dans  les  écoles  primaires  :  le 
peuple,  et  sa  portion  la  plus  intéressante,  l'espoir  de  la  patrie,  y 
apprendront  les  hymnes  qui  devront  être  exécutés  dans  les  fêtes. 
Alors  le  peuple  français  libre  prouvera  à  rAllemagne  et  à  l'Italie 
asservies  qu'il  possède  aussi  le  génie  de  cet  art,  mais  qu'il  ne  le 
consacre  qu'à  chanter  la  liberté. 

Dans  l'École  de  Mars,  les  jeunes  patriotes  seront  exercés  par 
l'Institut  aux  chants  belliqueux  :  l'enthousiasme  de  la  liberté, 
l'amour  de  l'égalité  et  le  sévère  caractère  du  pur  républicanisme 
en  recevront  une  nouvelle  force. 

Que  les  despotes  tremldent,  c'est  par  un  chant  national,  que, 
plus  d'une  fois,  dans  les  combats,  le  Français  redoubla  sa  valeur; 
et  c'est  par  des  chants  populaires  que  fut  animé  le   courage  qui 
brisa  le  trône  du  tyran. 
Les  accents  de  la  liberté  précèdent  toujours  ses  étendards, 
nom  de  l'Institut  national  de  musique  : 

Lesueur,  compositeur;  Méhul,  compositeur;  Gosseg, 
compositeur;  Daleyrac,  compositeur;  Sarrette, 
Catel,  compositeur;  P.  Rode,  violon;  Devienne, 
compositeur;  Hermann,  claveciniste;  Lefèvre, 
clarinette;  Ozi,  basson;  Veny,  secrétaire;  Buch, 
cor;  Sallantin,  hautbois;  L.  Jadin,  compositeur; 
Mathieu,  serpent;  IIugot,  flûte;  Levasseur,  vio- 
loncelle; F.  DuvERNOv,  cor;  Blasius,  violon. 

Puis  l'on  se  mit  en  devoir  de  réunir  le  peuple  pour 
lui  apprendre  à  chanter.  Dès  la  journée  du  18,  les  musi- 
ciens de  l'Institut  convoquaient  à  cet  effet  les  enfants 
des  écoles. 


152   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

Garde  nationale.  COMMUNE  DE  PARIS 

Corps  de  misiquk.  le  18  prairial  1794 

L'an  second  de  la  République  française 
L'Institut  national  au  Comité  civil  de  la  section  le  Pelletier. 
Citoyens, 
Nous   vous  invitons  à  envoyer  les  écoles  primaires  de   votre 
section   à   celle  de  l'Institut,  rue  Joseph,  section  de  Rrutus,  cet 
après-midi  à  trois  heures,  pour  y  répéter  l'hymne  consacré  par  le 
Comité  de  Salut  public  pour  être   chanté    ù   la  Fête   de   l'Être 
suprême. 

Salut  et  fraternité, 
Sarrette. 

Mais  le  plus  beau  fut  ce  qui  se  passa  le  soir  du  19. 
Les  plus  grands  artistes  qu'il  y  eût  en  France,  les  plus 
illustres  maîtres  dont  s'honore  aujourd'hui  l'histoire  de 
la  musique,  vinrent  se  mêler  au  peuple  de  Paris,  allèrent 
le  trouver  chez  lui,  et  lui  enseignèrent  eux-mêmes  les 
chants  par  lesquels,  le  lendemain,  les  voix,  comme  les 
cœurs,  vibrèrent  à  l'unisson.  Il  avait  été  convoqué,  ce 
peuple,  à  s'assembler  au  siège  de  toutes  les  sections. 
Dans  chacune,  on  avait  dû  faire  au  préalable  un  choix 
parmi  les  plus  belles  voix  du  quartier,  pour  constituer 
les  chœurs  des  mères,  jeunes  filles,  vieillards,  guerriers, 
adolescents,  —  par  section,  50  chanteurs,  qui,  multipliés 
par  48,  formèrent  en  définitive  un  ensemble  de  2  400  voix. 
Mais  il  n'y  avait  pas  qu'eux  à  instruire,  car  les  refrains 
devaient  être  repris  par  tout  le  peuple,  et  V Hymne 
à  VÈlre  suprême  lui-même  chanté  par  lui.  C'est  bien 
le  cas  de  reprendre  ici  le  mot  de  Berlioz,  et  de  dire 
que  «  tout  ce  qui  avait  une  voix,  un  cœur  et  du  sang 
dans  les  veines  »  était  réuni  le  19  prairial  au  soir  dans 
les  sections  de  Paris,  pour  y  apprendre  à  chanter  sous 
la  direction  des  musiciens  de  l'Institut  national. 

Ceux-ci  avaient  été  envoyés  nominalement  à  leur  des- 
tination pour  une  «  lettre  de  députation  »  dont  voici  le 


LA   FÊTE    DE    l'ÉTHE    SUPREME.  153 

texte  (imprimé,  avec  des  parties  en  blanc  pour  recevoir 
les  noms  :  je  prends  pour  exemple  la  section  dans 
laquelle  fut  appelé  le  plus  grand  des  maîtres  qui  aient 
pris  part  à  ces  travaux)  : 

»         Liberté.  Égalité. 

Institut  national  de  musique. 
Le  19  Prairial,  an  2"  de  la  République, 
une  et  indivisible. 
Citoyen  président 
'Institut  national  députe  vers  la  Section  des  Thuilleries  deux 
de  ses  membres,  les  citoyens  Méhul  et  Guthmann  pour  y  ensei- 
gner au  peuple  l'Hymne  adoptée  par  le  Comité  de  Salut  public, 
le  17  Prairial,  pour  être  chantée  à  la  Fôte  de  l'Être  suprême. 

Salut  et  fraternité. 

Au  nom  de  l'Institut, 
Veny,  secrétaire. 
Au  dos  :  élève  Blin. 

Ils  allèrent  ainsi  dans  tout  Paris  :  en  même  temps 
que  Méhul  à  la  section  des  Tuileries,  on  pouvait  voir 
Catel  à  la  section  Marat,  Devienne  à  la  section  Guil- 
laume Tell,  Dalayrac  à  celle  des  Lombards,  Kreutzer  à 
celle  des  Piques,  puis  Rode,  Lefevre,  Jadin,  Rigel,  les 
deux  Duvernoy,  les  deux  Blasius,  Gebauer,  Sallentin, 
compositeurs,  virtuoses,  simples  professeurs  d'instru- 
ments, répandus  de  Popincourt  au  Gros-Caillou,  de 
rObservatovre  au  faubourg  du  Nord.  Des  traditions  que 
ne  confirment  pas  les  documents  (incomplets  d'ailleurs), 
mais  dont  il  serait  excessif  de  négliger  entièrement 
linformation,  ajoutent  à  ces  noms  Cherubini  et  Lesueur. 
Kt  pourquoi  ne  se  seraient-ils  pas  montrés,  eux  aussi? 
Croit-on  donc  que  ce  soir-là  il  put  rester  un  seul  musi- 
<  ion  à  la  maison,  et  qu'il  fallut  user  de  contrainte  pour 
que,  dans  l'entraînement  général,  tous,  fût-ce  par  partie 
do  plaisir,  aient  eu  à  cœur  de  prendre  leur  part  à  la 
préparation  de  ce  gigantesque  congrès  musical?  Quant 
à  Gossec,  il  n'est  pas  désigné  dans  les  lettres  de  dépu- 


154   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

tation,  par  la  bonne  raison  qu'ayant  le  commandement 
général  des  troupes,  il  n'avait  pas  à  veiller  à  l'instruc- 
tion d'une  unité  particulière;  mais  pouvons-nous  douter 
qu'il  ait  passé  sa  soirée  à  courir  de  section  en  section, 
pour  animer  tout  le  monde  par  sa  présence  et  ses  con- 
seils, et  se  rendre  compte  lui-même  de  l'ensemble  des 
opérations  qu'il  aurait  à  commander  le  lendemain? 

Les  maîtres,  au  nombre  d'un  ou  deux,  parfois  trois, 
étaient  accompagnés  d'élèves  en  pareil  nombre  :  parmi 
ces  derniers  sont  désignées  parfois  des  jeunes  filles  : 
citoyenne  Leblanc,  citoyenne  Dainville,  Lobbé  cadette, 
Augustine,  Elisabeth,  etc.  Les  noms  de  ces  élèves  sont 
inscrits  au  dos  des  lettres  de  dépuiation.  Ils  arrivaient 
dans  les  sections,  munis  de  leurs  instruments,  violon, 
clarinette,  cor,  pour  donner  le  ton  :  mieux  encore,  ceux 
qui  avaient  de  la  voix,  entonnaient  à  plein  gosier  l'air 
nouveau  ou  le  refrain  connu;  le  peuple,  attentif,  écou- 
tait, puis,  au  geste  du  chef,  redisait  avec  conviction  le 
chant  entendu. 

Et  ce  fut  partout  une  réunion  cordiale,  où  régna  une 
bonne  volonté  mutuelle  qui  ne  se  démentit  pas  :  elle 
nous  est  attestée  par  les  «  témoignages  flatteurs  rendus 
par  les  sections  au  zèle  civique  des  artistes  musiciens  » 
que  contient  le  carton  des  Archives  nationales  où  nous 
avons  trouvé  l'ensemble  de  ces  documents.  En  voici 
quelques  extraits,  rapportés  dans  toute  leur  naïveté, 
leur  incorrection  même  : 


tion  de  différentes  pièces  de  musique  en  l'honneur  de  l'Être 
suprême  a  arrêté  à  l'unanimité  la  mention  civique  dans  son 
procès-verbal  et  l'accolade  fraternelle  du  Président  au  citoyen 
Braun,  instituteur,  à  la  citoyenne  Belmont  et  Braun  ses  élèves. 

Les  citoyens  Solere  et  Domnich,  députés  de  l'Institut  national 
de  musiijue  vers  la  section  de  l'Indivisibilité,  se  sont  réunis  aux 
jeunes  citoyens  et  citoyennes  pour  essayer  de  leur  donner  l'en- 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  155 

semble  convenable  et  nécessaire  pour  chanter  dignement  l'hymne 
adopté  par  le  Comité  de  Salut  public,  et  d'après  cet  essai  ils  sont 
revenus  avec  les  jeunes  citoyens  et  citoyennes  chanter  à  grand 
cœur  celte  hymne  sacrée  au  milieu  de  l'assemblée  générale  qui 
s'est  jointe  à  eux. 

L'assemblée  générale  rend  hommage  au  zèle  de  nos  frères 
artistes. 

La  section  des  Tuileries,  où  fut  envoyé  Méhul,  a  laissé 
moins  de  détails  sur  les  opérations  musicales  propre- 
ment dites;  mais  son  rapport  a  l'avantage  d'être  très 
explicite  sur  la  nature  des  documents  que  les  musiciens 
de  l'Institut  avaient  mission  d'apporter  : 

Reçu  en  assemblée  générale  de  la  section  des  Tuileries  des 
exemplaires  de  l'hymne  du  citoyen  Desorgues,  musique  de  Gossec, 
des  exemplaires  de  l'hymne  du  citoyen  Ghénier  sur  l'air  de  la 
Marseillaise,  et  plusieurs  exemplaires  de  la  nouvelle  Instruction 
sur  les  changements  de  la  fête  à  l'Éternel.  Le  tout  remis  de  la 
part  du  Comité  de  Salut  public  par  les  citoyens  Méliul  et  Guth- 
mann,  de  l'Institut  national  de  musique. 

D'autres  procès-verbaux  ajoutent  le  Détail  des  céré- 
monies aux  trois  autres  objets  mentionnés  ci-dessus. 

Poursuivons  les  citations,  en  extrayant  surtout  les 
particularités  qui  permettent  de  reconstituer  la  vie  de 
cette  heure-là  : 

Le  citoyen  Hardouin,  accompagné  du  citoyen  L'Étonné,  élève,  se 
présente  au  nom  de  l'Institut  national  de  musique,  et  offre  d'ap- 
prendre aux  citoyens  et  citoyennes  l'hymne  qui  doit  être  chanté 
iï  la  fête  de  demain.  Sa  proposition  est  acceptée  par  l'assemblée, 
(jui  arrête  que  les  citoyens  et  citoyennes  qui  voudront  apprendre 
se  retireront  dans  la  salle  de  théologie  {section  du  Panthéon  fran- 
çais). 

Les  citoyens  Lefèvre,  Chélard  et  Félix...  se  sont  rendus  à  l'as- 
semblée générale  de  la  section,  où  ils  ont  plusieurs  fois  chanté 
et  fait  clianter  ces  hymnes  sublimes  et  républicains  pour  en 
apprendre  l'air   aux  citoyens  et  citoyennes  {section  Poissonnière). 

L'Assemblée  arrête  qu'elle  a  applaudi  unanimement  aux 
liymnes  chantés  en  l'honneur  de  l'Être  Suprême  par  nos  frères 
les  musiciens  de  l'Institut  national,  et  a  en  arrêté  mention  hono- 


156   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

rable  en  son  procès-verbal,  en  applaudissant  pareillement  à  leur 
zèle  {section  des  Marchés  :  musiciens,  Rode  et  Lefèvre). 

L'Assemblée  a  arrêté  qu'il  serait  fait  mention  civique  du  zèle 
du  citoyen  Duret  et  de  l'attention  fraternelle  des  citoyens  de 
l'Institut  national  [section  Fontaine  de  Grenelle). 

...  Certifie  que  l'élève  Lebrun  et  le  professeur  Brielle  se  sont 
trouvés  à  l'heure  de  six  heures  place  de  Gemmape,  heure  indi- 
quée par  la  section  assemblée  {section  de  l'Observatoire). 

...  Et  que  le  citoyen  Duvernoy  a  instruit  les  citoyens  de  l'as- 
semblée l'espace  de  deux  heures  {section  de  l'Unité). 

Reçu  en  assemblée  générale  de  la  section  Popincourt  vingt-sept 
hymnes  à  l'Être  suprême  par  Th.  Desorgues,  musique  de  Gossec, 
et  six  strophes  sur  l'air  de  l'hymne  des  Marseillais  par  Marie- 
Joseph  Chénier,  député  ù  la  Convention.  Qui  ont  été  déposée  sur 
le  Bureau  et  ensuite  chantée  avec  accompagnement  du  violon 
par  le  citoyen  Le  Vasseur  depuis  sept  heures  jusqu'à  dix  i  heures 
sonnée. 

Dix  heures  sonnées!  Et  à  cinq  heures  du  matin  les 
tambours  battaient  le  rappel  par  tout  Paris!  C'est  bien 
avec  raison  qu'on  a  dit  que  la  Révolution  fut  l'époque 
où  l'on  ne  dormit  pas  ! 

En  effet,  le  20  prairial  à  l'heure  dite,  tout  le  peuple 
était  à  son  poste,  sous  ses  habits  de  fête. 

Et  la  nuit  même  n'arrêta  pas  l'activité  déployée  pour 
la  préparation  musicale.  Dans  la  séance  du  19  prairial, 
le  Comité  de  Salut  public  arrêta  : 

Les  imprimeurs  (jui  travaillent  pour  l'Institut  national  de 
musique  continueront  cette  nuit,  s'il  est  nécessaire,  leurs  travaux 
pour  la  fête  nationale. 


IV 

Enfin  le  jour  parut  :  8  juin,  jour  de  printemps,  enso- 
leillé, radieux,  splendide. 

1.  La  pièce  originale  porte  ici  le  mot  «  neuf  »  raturé  et  rem- 
placé par  «  dix  ». 


^^_        LA  FÊTE  DE  L  ETRE  SUPREME.  157 

Nulle  fête  n'avait  excité  une  si  douce  attente.  «  Une 
mer  de  lleurs  (à  la  lettre,  le  mot  n'est  pas  exagéré,  dit 
Michelet)  inonda  Paris  :  les  roses  de  vingt  lieues  à  la 
ronde  y  furent  apportées,  et  des  fleurs  de  toutes  sortes, 
ce  qu'il  fallait  pour  fleurir  les  maisons  et  le^  personnes 
d'une  ville  de  sept  cent  mille  âmes.  »  La  veille,  toutes 
les  maisons,  riches  ou  pauvres,  avaient  été  ornées  uni- 
formément avec  des  branches  d'arbres,  des  fleurs,  des 
banderoles  tricolores. 

Après  que  les  tambours  eurent  battu  le  rappel  dans 
tous  les  quartiers,  —  ce  que  David  appelait  «  faire  suc- 
céder au  calme  du  sommeil  un  réveil  enchanteur  », 
les  cloches  de  toutes  les  églises  carillonnèrent  à  toute 
volée,  faisant  retentir  sur  Paris  la  symphonie  que 
Victor  Hugo  aimait  à  évoquer  du  haut  des  tours  de 
Notre-Dame.  A  huit  heures,  le  canon  tonna  :  c'était 
le  signal  de  l'ouverture;  les  citoyens,  qui  s'étaient 
rendus  individuellement  dans  les  quarante-huit  sections, 
se  formèrent  en  autant  de  cortèges  et  se  dirigèrent  vers 
le  jardin  des  Tuileries,  lieu  du  rassemblement.  L'allé- 
gresse était  générale.  «  La  joie  qui  rayonnait  dans  tous 
les  yeux  avait  quelque  chose  de  calme  et  de  religieux. 
Les  femmes  étaient  dans  le  ravissement.  »  Ainsi  parle 
un  témoin  oculaire  (Tissot),  évoquant  après  plus  de 
quarante  années  les  impressions  et  les  souvenirs  de 
l'inoubliable  journée. 

Pourtant,  n'avait-elle  pas,  cette  joie  populaire,  quelque 
chose  d'un  peu  contraint  et  de  trop  ordonné  pour  avoir 
le  caractère  d'intimité  qui  est  l'essence  de  la  véritable 
joie?  L'esprit. dans  lequel  fut  ordonnée  la  Fête  à  l'Être 
suprême  donne  à  le  penser.  Le  peuple  de  Paris  y  appa- 
lut  comme  enrégimenté.  Après  le  Plan  de  David,  qui, 
malgré  les  défauts  de  son  style  déclamatoire,  avait 
tracé  les  grandes  lignes  du  tableau  le  plus  grandiose, 


158      FETES   ET    GEANTS   DE   LA   RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

le  Détail  des  cérémonies,  qu'on  vendait  dans  les  rues,  et 
ÏInstruction  particulière  pour  les  commissaires  précisaient 
jusqu'au  moindre  détail,  sans  rien  laisser  à  l'initiative 
spontanée.  Ils  prévoient  tout;  ce  sont  de  véritables 
ordres  de  manœuvre.  Ils  en  ont  jusqu'au  style  :  en 
lisant  ces  programmes  d'opérations  si  habiles,  concis  et 
complets  tout  ensemble,  on  serait  tenté  de  croire  que 
Bonaparte,  ami  de  Robespierre,  a,  de  la  coulisse,  donné 
ses  conseils  pour  la  rédaction! 

Le  jardin  était  tout  entier  occupé  par  le  peuple,  —  du 
moins  le  peuple  formé  en  troupe,  car  l'Instruction  pour 
les  commissaires  informait  catégoriquement  «  les  citoyens 
et  les  citoyennes  qui  ne  marcheraient  point  avec  leurs 
sections  »  qu'ils  eussent  «  à  s'abstenir  d'entrer  dans  le 
Jardin  national,  car  ils  nuiraient  à  l'ordre  si  nécessaire 
à   observer  dans  les  fêtes   nationales  ».   Les   sections 
étaient  formées  en  deux  colonnes  marchant  sur  six  de 
front,  les  hommes  d'un  côté,  les  femmes  de  l'autre;  au 
centre,  sur  huit  de  front,  s'avançait  le  bataillon  des 
adolescents,    portant  le    drapeau    et   les    flammes.    A 
l'arrivée  au  jardin,  les  commissaires  désignés  condui- 
saient chaque  groupe  à  sa  place,  marquée  par  des  jalons. 
Ces  commissaires  étaient  des  «  citoyens  artistes  »,   au 
nombre   de   vingt-sept,  auxquels  étaient  adjoints  cin- 
quante membres  de  la  Société  des  Jacobins,  la  «  So- 
ciété-mère ».  Une  de  leurs  missions  était  d'  «  inviter  les 
citoyens  et  citoyennes  à  conserver  l'ordre  et  la  tranquil- 
lité  qui    peuvent  seuls  donner   à  la  fête  le   caractère 
auguste  qui  lui  convient  ».  Ils  étaient  chargés  en  outre 
de  distribuer  aux  hommes  des  branches  de  chêne,  aux 
jeunes  filles  des  corbeilles  de  fleurs,  et  les  strophes  de 
Chénier  à  tous  ceux  qui  savaient  lire  et  étaient  capa- 
bles de  chanter  l'air  de  la  Marseillaise. 
Tandis  que  le  gros  de  l'armée  populaire  occupait  les 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  159 

deux  côtés  de  l'allée,  le  terrain  qui  entoure  le  bassin 
était  réservé  aux  2  400  délégués  des  sections  formant  les 
groupes  de  mères,  jeunes  filles,  vieillards,  adolescents, 
enfants.  Ceux-là,  nous  les  connaissons  déjà  :  c'est  à  eux 
particulièrement  que  les  professeurs  du  Conservatoire 
sont  allés,  la  veille,  prodiguer  leurs  conseils.  Les  com- 
missaires distribuent  à  tout  le  monde  les  strophes,  les 
fleurs,  les  branches  de  chêne  :  au  sein  même  de  la 
Convention,  chaque  représentant  reçoit  un  bouquet 
d'épis  de  blé,  de  fleurs  et  de  fruits;  on  n'a  garde 
d'omettre  les  strophes,  car  il  faudra  bien  que  tous 
fassent  leur  partie  dans  le  concert.  Dans  les  cathé- 
drales, les  chanoines,  abbés,  vicaires,  ne  chantent-ils 
pas  au  chœur,  après  que  l'officiant  leur  a  donné  l'into- 
nation? Et  les  membres  delà  Convention,  ayant  décrété 
l'Être  suprême,  ne  sont-ils  pas  aujourd'hui  ses  prêtres, 
ayant  en  avant  d'eux  Robespierre,  qui  pontifie? 

Au  milieu  du  bassin  avait  été  érigée,  d'après  une 
esquisse  de  David,  une  statue  de  la  Sagesse,  provisoi- 
rement recouverte  par  des  oripeaux  représentant  le 
monstre  de  l'Athéisme.  Des  portiques  garnis  de  guir- 
landes de  fleurs  et  de  feuillage  étaient  élevés  à  toutes 
les  entrées  du  jardin;  des  inscriptions  «  consolantes 
pour  les  peuples,  terribles  pour  les  despotes  »  se  lisaient 
çà  et  là.  Un  vaste  amphithéâtre  soutenu  par  une  colon- 
nade d'où  l'on  descendait  par  une  double  rampe  circu- 
laire était  adossé  au  pavillon  central  du  palais. 

Pendant  que  chacun  prenait  position  et  que  les  pré- 
paratifs s'achevaient,  Robespierre  était  à  déjeuner  dans 
un  appartement  intérieur  des  Tuileries,  chez  le  juré 
du  tribunal  révolutionnaire  Villate.  Il  contemplait  par  la 
fenêtre  le  magnifique  spectacle  qui  s'étendait  sous  ses 
yeux.  Tout  à  son  émotion,  il  exhalait  parfois  en  de 
brèves  exclamations  sa  sensibilité  bien  connue  :  <  Voilà 


160      FETES   ET    CUANTS    DE   LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

la  plus  intéressante  portion  de  l'humanité!...  0  nature, 
que  ta  puissance  est  sublime  et  délicieuse!  —  Comme 
les  tyrans  doivent  pâlir  à  l'idée  de  cette  fête!  »  Puis  il 
restait  silencieux.  Il  portait  son  célèbre  habit  bleu  bar- 
beau et  la  culotte  de  nankin,  avec  l'écharpe  autour  du 
corps  et  les  plumes  tricolores  au  chapeau.  Éléo- 
nore  Duplay  avait  composé  pour  lui  un  magnifique 
bouquet,  qu'on  lui  vit  à  la  main  pendant  la  matinée; 
mais  quand  on  vint  l'appeler  pour  prendre  sa  place  à  la 
tête  de  la  Convention,  dans  sa  précipitation  il  l'oublia 
chez  Villate. 

Midi  étant  sonné  et  tout  en  ordre,  la  Convention 
parut  au  balcon  des  Tuileries,  et,  passant  sur  l'estrade, 
s'y  rangea.  Pour  la  première  l'ois  le  peuple  de  Paris  vit 
les  représentants  dans  leur  costume  officiel;  trois  jours 
auparavant,  en  effet,  sur  une  proposition  de  Barère,  un 
décret  avait  été  pris,  en  attendant  le  rapport  que  pré- 
parait David  sur  le  costume  national,  pour  ordonner 
que  les  membres  de  la  Convention  revêtissent  à  la  fête 
du  20  prairial  le  costume  des  représentants  du  peuple 
près  les  armées  et  dans  les  départements;  mais  ils  ne 
furent  pas  astreints  à  l'habit  d'ordonnance  et  ne  por- 
tèrent pas  le  sabre  «  inutile  dans  des  fonctions  qui  ne 
sont  pas  militaires  ».  La  ceinture  tricolore  etlechapeau 
rond  surmonté  de  trois  plumes  aux  couleurs  nationales, 
la  rouge  plus  haute,  furent,  en  ce  jour,  leurs  seuls 
insignes  distinctifs. 

L'Institut  national  de  musique,  précédant  la  Conven- 
tion en  jouant  «  une  musique  éclatante  »,  alla  se  placer 
sur  la  rampe  de  droite,  dont  elle  occupa  toute  l'étendue  ; 
sur  la  rampe  de  gauche  prit  place  le  chœur  des  musi- 
ciennes, vêtues  de  blanc,  parées  de  couronnes  de  fleurs 
et  de  rubans  tricolores,  «  et  cette  disposition  formait 
un  tableau  superbe  ». 


1 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  161 

La  musique  se  tut,  et  Robespierre  commença  son 
discours. 

Quand  l'orateur  s'arrêta,  le  peuple  chanta  l'Hymne  à 
VÈlre  suprême. 

L'orchestre  joua  d'abord,  en  manière  de  ritournelle, 
les  seize  mesures  de  l'hymne,  dans  un  mouvement  lent, 
«  très  gracieux  et  religieux  »  ;  puis  les  musiciennes 
entonnèrent  à  l'unisson  la  strophe  :  «  Père  de  l'Univers  d  ; 
enfin  le  peuple,  attentif  au  signal  de  ceux  qui  l'avaient 
enseigné,  unit  ses  milliers  de  voix  au  chœur  des  musi- 
ciens soutenant  son  chant  par  leurs  accords.  «  Ils 
célébrèrent,  par  ce  concert  unanime  et  harmonieux,  le 
Dieu  qui  a  répandu  l'ordre  et  l'harmonie  dans  l'uni- 
vers. >  (Bontemps  et  Barry.)  «  Les  hymnes,  empreintes 
d'un  caractère  éminemment  grave  et  religieux,  et  bientôt 
répétées  par  tout  le  peuple,  semblaient  être  des  chants 
sortis  de  tous  les  cœurs,  qui  s'élevaient  vers  le  ciel  sur 
les  ailes  de  l'ardente  espérance.  »  (Tissot.^  Minute  émou- 
vante, où  l'âme  du  peuple  entier  s'exhala  en  s'unissant 
en  un  chant  collectif  et  universel! 

Quand  les  derniers  sons  furent  éteints,  Robespierre 
descendit  vers  le  monument  symbolique,  saisit  une 
torche  enflammée,  et  mit  le  feu  aux  voiles  noirs  qui 
recouvraient  l'Athéisme  :  le  monstre  en  carton  peint 
s'embrasa,  et  bientôt,  du  milieu  de  la  flamme,  dans  le 
bruit  des  pétards,  on  vit  surgir  la  Sagesse,  —  éblouis- 
sante de  blancheur,  ont  dit  les  uns,  —  un  peu  noircie,  ont 
insinué  de  méchantes  langues.  Puis,  remonté  sur  sa 
tribune,  Robespierre  prononça  la  seconde  partie  de  son 
discours  :  «  11  est  rentré  dans  le  néant,  ce  monstre  que 
le  génie  des  rois  avait  vomi  sur  la  France,  etc.  »  ;  les 
musiciens  lui  répondirent  par  de  nouveaux  chants. 

Ce  prologue  terminé,  le  cortège  se  forma  au  son  des 

11 


1G2   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

tambours  et  se  dirigea  processionnellement  des  Tuile- 
ries au  Champ  de  Mars.   La  marche  était  merveilleu- 
sement réglée,  se  développant  avec  l'ordre  et  la  symé- 
trie déjà  constatés.  Des  musiques  retentissaient  partout. 
En  avant,   des   fanfares    de  cavalerie  sonnaient;   cent 
lambours,  élèves  de  l'Institut  de  musique,  précédaient 
les  vingt-quatre  sections  de  tête.  Au  milieu  d'elles,  on 
entendait  un  corps    de    musique    prêt    à   partir   pour 
l'armée  du  Nord,  et  qui,  trois  semaines  plus  tard,  allait 
jouer  la  Marseillaise  à  Fleurus.  Au  milieu  des  vingt-quatre 
dernières  sections,  précédées  de  même  par  cent  tam- 
bours, marchait  le  char  des  enfants  aveugles  exécutant 
un  hymne  à  la  Divinité,  du  citoyen  Bruni.  Cette  double 
masse  populaire,  séparée  en  deux  parties  par  les  repré- 
sentants   de    l'autorité    nationale,    était    divisée    elle- 
même  en  deux  colonnes  parallèles  :  celle  de  droite  se 
composait  des  pères,  conduisant  leurs  fds,  armés  d'une 
épée  et  tenant  une  branche   de  chêne,   symbole  de  la 
force  et  de  la  liberté;  celle  de  gauche  comprenait  les 
mères,  portant  des  bouquets  de  roses  «   symbole  des 
grâces  »,  accompagnées  de  leurs  filles  «  qui  ne  doivent 
jamais  les  abandonner  que  pour  passer  dans  les  bras 
de  leur  époux  »,  et  portant  elles-mêmes  des  corbeilles 
remplies  de  fleurs,  symbole  de  la  jeunesse.  Au  centre 
de  chaque  section,  les  «  adolescents  »,  armés  de  fusils, 
formaient  leur  bataillon  carré. 

Au  milieu  de  cette  masse  populaire  s'avançait  la 
Convention,  Robespierre  en  tête.  Devant  elle,  le  groupe 
des  cent  quinze  membres  et  des  six  cents  élèves  de 
rinstitut  de  musique  marchait  au  pas,  jouant  des 
marches.  Au  milieu  de  la  Convention,  un  char  de  forme 
antique,  drapé  en  rouge  et  traîné  par  huit  breufs  aux 
cornes  d'or,  portait  triomphalement  (symbole  naïf  bien 
conforme  à  l'esprit  du  temps)  les  objets  essentiels  à  la 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  163 

nourriture  du  corps  et  de  l'esprit  :  une  charrue  sur- 
montée d'une  gerbe  de  blé,  et  une  presse  d'imprimerie, 
Tun  et  l'autre  ombragés  par  un  chêne  qui,  placé  à  côté 
de  la  Liberté,  «  indiquait  que  les  arts  ne  fleurissent  que 
sous  son  empire  ».  Le  char  était  si  grand  que  lorsqu'on 
voulut  le  remiser  dans  le  magasin  affecté  à  la  conserva- 
vation  du  matériel  des  fêtes  nationales,  aux  Menus- 
Plaisirs,  il  fallut,  faute  d'une  porte  de  dimensions 
suffisantes,  le  laisser  dehors  pendant  plusieurs  jours, 
et  ouvrir  une  brèche  pour  le  faire  passer.  Tel  le  cheval 
de  Troie  ! 

L'immense  procession  laïque  défila  dans  ce  bel  ordre 
des  Tuileries  au  Champ  de  Mars,  par  l'Esplanade  et 
l'École  militaire.  Devant  l'hôtel  des  Invalides,  les  vieux 
braves  s'étaient  groupés.  *  Ils  se  levèrent  à  l'aspect  de 
la  Convention,  raconte  Boissy  d'Anglas,  et,  portant 
leurs  mains  au  ciel,  ils  jurèrent  tous  à  la  fois  de  mourir 
pour  la  liberté  si  elle  avait  besoin  de  leur  appui.  Un 
sentiment  religieux  força  la  représentation  nationale 
de  s'arrêter  devant  ces  vieillards,  presque  tous  couverts 
d'honorables  blessures,  comme  pour  recevoir  leurs 
serments,  et  surtout  pour  honorer  leur  vieillesse.  La 
musique  qui  nous  précédait  exécuta  des  chansons  guer- 
rières, et  les  yeux  de  ces  braves  gens  me  parurent 
étinceler  d'un  nouveau  feu,  lorsque  les  airs  retentirent 
des  accords  qui  rappelaient  leur  antique  gloire.  »  —  Ce 
fut  aussi  dans  cette  partie  de  la  fête  que  la  —  poli- 
tique l'emportait  malgré  tout  —  Robespierre  entendit 
des  paroles  de  haine  venir  jusqu'à  lui,  et  se  trouva  un 
moment  isolé,  séparé  de  ses  collègues  qui,  le  laissant 
marcher  en  avant  d'eux,  voulurent  marquer  qu'ils 
n'étaient  point  avec  lui,  —  qu'il  était  seul. 

Le   Champ   de   Mars   présentait  un   aspect   que   les 


164   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

Parisiens  ne  lui  connaissaient  pas  encore.  Sur  l'empla- 
cement que  l'autel  de  la  Patrie  avait  occupé  depuis  le 
14  juillet  1790,  une  montagne  s'élevait;  dont  les  côtes 
escarpées  pouvaient  porter  plusieurs  milliers  de  per- 
sonnes, et  sur  laquelle  étaient  arrangés  pittoresquement 
des  rochers,  des  grottes,  des  arbres,  des  ronces.  Cette 
montagne,  c'était  l'autel  même  :  l'encens  brûlait  autour 
et  sur  ses  pentes,  s'élevant  vers  le  ciel  en  longues 
fumées.  La  Convention  monta  jusqu'au  sommet.  Immé- 
diatement au-dessous  prit  place  l'immense  corps  de 
musique,  formé  des  chœurs  de  tous  les  théâtres  et  de  la 
masse  compacte  des  instruments  à  vent.  Sur  les  côtés  se 
rangèrent  les  deux  mille  quatre  cents  chanteurs  envoyés 
par  les  sections  ;  les  hommes  —  vieillards  et  adoles- 
cents —  à  droite;  les  femmes  —  jeunes  filles  et  mères 
—  à  gauche.  Les  bataillons  carrés  des  jeunes  gens 
entouraient  la  montagne;  la  double  colonne  du  peuple 
se  développa  dans  le  Champ  de  Mars,  celle  des  hommes 
d'un  côté,  celle  des  femmes  de  l'autre.  Ainsi,  tout  le 
peuple  de  Paris  devint  un  chœur  immense,  disposé  de 
façon  que  les  voix  différentes  pussent  se  répondre  dans 
un  ordre  aussi  parfait  que  sur  la  scène  lyrique  la 
mieux  ordonnée.  En  avant  de  la  montagne  se  dressait 
une  colonne  en  haut  de  laquelle  montèrent  des  trom- 
pettes, dont  le  rôle  fut  de  signaler  le  moment  où  le 
refrain  en  chœur  devait  être  repris  par  le  peuple.  Une 
flamme  en  étoffe  tricolore,  commandée  par  Sarrette,  était 
aussi  destinée  à  faire  des  signaux  visibles  au  sommet 
de  la  montagne. 

Quand  tout  le  monde  fut  placé  et  que  les  instruments 
eurent  fini  d'accompagner  les  dernières  évolutions  du 
cortège,  Gossec  leva  son  bâton  de  commandement,  et  le 
corps  de  musique  exécuta,  conformément  aux  instruc- 
tions données  par  le  Détail  des  cérémonies,  V  «  hymne  à 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  165 

la  Divinité  »  qui  ne  pouvait  vraiment  pas  faire  défaut  à 
une  pareille  heure.  Quel  fut  cet  hymne?  Nous  savons 
que  ce  n'était  pas  l'harmonieux  et  imposant  Hymne  à 
VÈlre  suprême  que  le  vieux  maître  avait  préparé  de  sa 
main  savante  et  où  il  avait  mis  toute  sa  foi  et  tout  son 
cœur.  Parmi  les  témoins  qui,  ignorant  l'incident  qui  en 
avait  si  malencontreusement  empêché  l'exécution,  pen- 
sèrent que  le  programme  était  fidèlement  suivi  sur  ce 
point  comme  en  tout  le  reste,  quelques-uns  crurent 
l'avoir  entendu  :  ils  se  trompent,  nous  le  savons;  mais  il 
résulte  de  leurs  rapports  mêmes  qu'un  chant  de  carac- 
tère analogue  fut  exécuté  à  sa  place,  —  et  de  cela  tous 
sont  d'accord.  Certains  de  leurs  renseignements  pour- 
raient faire  croire  que  VHymne  à  VÊtre  suprême  des  Tui- 
leries (le  «  petit  chœur  »  de  Desorgues  et  Gossec  oi^i  les 
voix  du  peuple  alternaient  avec  le  chœur  des  musiciens) 
fut  répété  au  Champ  de  Mars,  et  cela  n'est  pas  impos- 
sible. Mais  il  en  est  un  surtout  qui  paraît  mériter  d'être 
retenu  :  c'est  celui  de  Tissot,  témoin  oculaire,  qui,  dans 
son  Histoire  complète  de  la  Révolution  française,  parlant  des 
chants  «  consacrés  à  la  cérémonie  »  lesquels  furent 
a  répétés  avec  de  nouveaux  transports  »  au  Champ  de 
Mars,  donne  ce  détail  précis  : 

«  Celui  qui  commence  par  ce  vers  : 

Dieu  du  peuple  et  des  rois,  des  cités,  des  campagnes, 

produisit  une  espèce  de  frémissement  intérieur  et  de 
recueillement  religieux  que  l'on  ne  saurait  exprimer 
même  après  l'avoir  senti  au  milieu  de  cinq  cent  mille 
témoins,  tous  frappés  de  la  même  émotion  ». 

Cet  hymne,  c'est  le  Chant  du  iU  Juillet,  qui,  lui  aussi, 
est  à  sa  manière  une  façon  d'Hymne  à  VÊtre  suprême  : 

Dieu  du  peuple  et  des  rois,  des  cités,  des  campagnes, 
De  Luther,  de  Calvin,  des  enfants  d'Israël, 


166      FETES   ET    CHANTS   DE   LA   RÉVOLUTION   FRANÇAISE. 

Toi  que  le  Guèbre  adore  au  fond  de  ses  montagnes 

En  invoquant  l'astre  du  ciel, 
Ici  sont  rassemblés  sous  ton  regard  immense 
De  l'empire  fran(;ais  les  fils  et  les  soutiens.... 

N'était-ce  pas  là,  à  défaut  de  celui  qui  avait  été  com- 
posé tout  exprès,  le  chant  qui  résumait  le  mieux  la 
pensée  de  la  journée?  Et  sa  musique,  la  plus  belle 
qu'ait  inspirée  la  Révolution  en  dehors  des  chants  de 
guerre,  ne  s'y  appliquait-elle  pas  d'une  façon  parfaite? 
11  est  naturel  que  les  musiciens  de  l'Institut,  ne  pouvant 
exécuter  le  grand  Hymne  à  VÊlre  suprême,  l'aient,  au 
dernier  moment,  remplacé  par  le  chant  antérieur  qui 
était,  à  tous  égards,  le  plus  digne  de  prendre  la  place. 

La  réunion  était  exclusivement  consacrée  à  la  musique. 
Quelle  parole,  en  effet,  eût  pu  se  faire  entendre  après 
tout  ce  fracas  harmonieux  de  voix  et  d'instruments? 
Une  symphonie  succéda  à  V Hymne  à  VÊlre  suprême  :  l'on 
ne  nous  indique  pas  l'auteur,  mais  il  est  probable  que 
ce  fut  une  de  ces  symphonies  militaires  que  Gossec 
avait  écrites  pour  les  fêtes  nationales,  à  commencer  par 
ia  première  de  toutes,  la  bénédiction  des  drapeaux 
de  1789. 

Cependant,  l'instant  approchait  où  le  peuple  allait 
prendre  au  concert  la  part  prépondérante.  Considérons 
qu'il  ne  s'agissait  point  là  d'un  simple  effet  musical. 
Non,  l'idée  qui  présidait  à  cette  exécution  était  plus 
haute.  Le  lieu,  l'heure  étaient  les  mômes  où,  quatre 
années  en  deçà,  avait  été  prononcé  le  serment  solennel 
de  la  Fédération.  Mais,  au  14  juillet  1790,  une  voix  seule 
avait  parlé  au  nom  de  tous,  et  le  peuple,  qui  ne  l'avait 
pas  entendue,  se  bornait  à  lui  répondre,  de  confiance, 
par  de  vagues  acclamations. 

Cette  fois-ci,  le  serment  fut  prononcé  effectivement  par 
tous.  Le  refrain  de  Chénier,  adapté  à  la  mélodie  d'une 


LA  FETE  DE  L  ETRE  SUPREME.  167 

si  puissante  expression  collective  :  Aux  armes,  citoyens  \ 
n'était  autre  chose,  en  effet,  qu'une  formule  de  serment  : 

Avant  de  déposer  nos  glaives  triomphants, 
Jurons  d'anéantir  le  crime  et  les  tyrans. 

L'ensemble  des  vers  exprimait  un  sentiment  différent 
de  celui  qui,  jusqu'alors,  avait  paru  inspirer  la  fête,  — 
le  même  qui,  depuis  la  première  minute  de  la  Révolu- 
tion, avait  rempli  les  âmes  françaises  :  l'amour  de 
l'indépendance  et  de  la  gloire  de  la  patrie.  Dès  lors, 
c'en  est  fait  de  la  vaine  philosophie  que,  dans  quelques 
semaines,  le  flot  de  Thermidor  entraînera  sans  rémis- 
sion; maintenant,  le  peuple  s'est  repris;  la  glace  est 
rompue,  il  se  donne  tout  entier  :  il  chante  la  France 
victorieuse  et  le  triomphe  de  la  liberté. 

Du  haut  de  leur  poste  d'observation,  les  trompettes 
donnèrent  un  premier  signal.  Le  corps  de  musique 
préluda,  et  Gossec  donna  le  signal  de  l'attaque.  David, 
dans  son  programme,  très  pratique,  avait  dit  :  «  Lés 
vieillards,  les  adolescents,  les  mères  de  famille  et  les 
jeunes  filles  placés  sur  la  montagne  seront  guidés, 
pour  le  chant  de  chaque  strophe,  par  le  corps  de 
musique.  »  Les  voix  viriles  des  vieillards  et  des  adoles- 
cents s'unirent  donc  à  celles  des  choristes  profession- 
nels, et  cette  masse  énorme  de  chanteurs,  soutenue  par 
l'orchestre  le  plus  puissant,  retentit  jusqu'aux  extrémités 
de  la  plaine.  Ils  dirent  la  première  strophe  et  son  refrain. 

A  ce  moment,  la  trompette  sonna  de  nouveau  :  Gossec 
se  tourna  vers  le  peuple  répandu  à  ses  pieds,  et,  sur  un 
grand  geste  répété  par  ses  lieutenants,  tous  les  hommes 
qui  occupaient  la  partie  droite  du  Champ  de  Mars, 
cent  mille  voix  à  l'unisson,  redirent  le  grandiose  serment. 

Le  second  couplet  fut  dit  par  l'autre  partie  de  la 
montagne,  les  mères  et  les  jeunes  filles;  et,  de  même,  le 


108   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

refrain  lut  répété  par  les  femmes  du  peuple  occupant 
toute  la  gauche  du  Champ  de  Mars. 

La  troisième  fois,  toute  la  montagne  entonna  :  musi- 
ciens, choristes,  peuple  des  vieillards  et  des  adoles- 
cents, des  mères  et  des  jeunes  filles,  et  la  Convention 
elle-même,  tous  mêlèrent  leurs  voix  en  un  grandiose  et 
fraternel  accord. 

Cette  fois,  ce  fut  le  canon  qui  donna  le  signal;  et, 
tandis  que  tout  s'agitait  sur  la  montagne,  que  les  jeunes 
filles  jetaient  des  Heurs,  que  les  soldats  élevaient  leurs 
armes,  que  les  vieillards  leur  donnaient  la  bénédiction 
paternelle,  tout  le  peuple  répandu  sur  l'étendue  du 
Champ  de  Mars,  voix  d'hommes  et  voix  de  femmes 
unies,  le  chœur  de  Paris  entier,  répétèrent  une  dernière 
fois  la  mélodie  nationale. 

Enthousiasme  de  commande,  dira-t-on,  en  le  voyant 
d'avance  réglementé  avec  un  soin  si  méticuleux  !  Peut- 
être  :  mais  en  même  temps  spectacle  merveilleux, 
incomparable,  dime  colossale  grandeur,  et  qui,  à  lui 
seul,  n'eût  pas  manqué  de  faire  entrer  profondément 
cet  enthousiasme  au  fond  des  âmes  populaires,  si,  d'ail- 
leurs, un  sentiment  spontané  n'y  eût  largement  suffi. 

Quant  à  la  musique,  elle  eut,  ce  20  prairial  an  II,  sa 
journée  héroïque,  et,  qui  marque  une  date  dans  son 
histoire.  Si  les  destins  ne  voulurent  pas  qu'elle  eût  des 
lendemains  plus  prolongés  que  le  régime  politique  qui 
lui  avait  donné  l'occasion  de  se  produire  en  un  si  beau 
rayonnement,  du  moins  a-t-elle  laissé,  et  plus  profon- 
dément que  beaucoup  n'ont  cru,  des  traces  durables, 
un  souvenir  utile,  une  influence  féconde,  ayant  montré 
ce  que  peut  l'union  de  ces  deux  forces  irrésistibles  qui 
ne  demandent  qu'à  se  trouver  associées  entre  elles  :  le 
peuple  et  l'art. 


CHAPITRE    VII 

L'ART  RÉPUBLICAIN   EN  L'AN   II 
LE  CHANT  DU  DÉPART 


I 

La  Révolution,  qui  détruisit,  a  —  ce  fut  sa  gloire  — 
tenu  à  honneur  de  toujours  réédifier  sans  tarder.  Quand 
le  Comité  de  Salut  public,  prenant  en  main  révolution- 
nairement  le  gouvernement  de  la  France,  entreprit  de 
la  tirer  de  l'anarchie,  il  ne  pensa  pas  seulement  à  ter- 
rasser lee  ennemis  de  l'intérieur  et  de  l'extérieur,  il 
voulut  que  l'avènement  du  régime  républicain  fût  l'oc- 
casion d'une  renaissance  immédiate  des  lettres  et  des 
arts.  Ce  fut  une  constante  préoccupation,  chez  tous  les 
grands  esprits  de  la  Révolution  de  ne  point  passer  pour 
des  barbares.  Danton  disait  :  «  Nous  n'avons  point 
fondé  une  république  de  Visigoths  ;  après  l'avoir  soli- 
dement construite,  il  faudra  bien  s'occuper  de  la 
décorer  ».  Le  Comité  de  Salut  public  s'y  appliqua.  Il  se 
fit  peut-être  illusion  en  regardant  les  arts  comme  un 
moyen  de  gouverner  les  hommes  ;  mais  ses  efforts, 
même  prématurés,  pour  créer  un  art  républicain,  furent 
des  plus  intéressants  et  des  plus  louables. 


4  70   FETES  ET  COANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

18  floréal  et  rorganisation  de  la  fête  à  l'Être  suprême 
ne  fut  donc  pas  une  tentative  isolée  :  cette  double  idée 
se  rattachait  à  un  vaste  ensemble  de  projets  artistiques 
dont  l'exécution  fut  poursuivie  dans  le  même  temps.  Au 
mois  de  floréal  an  II,  durant  lequel  Robespierre  élabora 
son  discours  sur  les  fêtes,  les  registres  du  Comité  de 
Salut  public  se  remplirent  d'arrêtés  relatifs  à  cette 
organisation  artistique  de  la  France.  Voici  les  plus 
caractéristiques  : 

Le  5  floréal,  le  Comité  ouvre  un  concours  entre  les 
artistes  de  la  République  pour  reproduire  en  marbre  ou 
en  bronze  les  monuments  dont  les  maquettes,  exécu- 
tées d'après  les  dessins  de  David,  avaient  figuré  à  la 
fête  du  10  août  1793  :  la  Nature  régénérée  de  la  Place  de 
la  Rastille;  l'Arc  de  triomphe  du  6  octobre,  élevé  sur  le 
boulevard  des  Italiens  ;  la  statue  de  la  Liberté  de  la 
place  de  la  Révolution;  le  groupe  du  Peuple  français 
terrassant  le  fédéralisme,  sur  l'Esplanade  des  Invalides. 

Môme  date  :  Le  Comité  appelle  les  artistes  de  la 
République  à  concourir  à  transformer  en  Arènes  couvertes 
le  local  qui  servait  de  théâtre  à  l'Opéra  (Porte-Saint- 
Martin).  Ces  arènes  seront  destinées  à  servir  de  local 
pour  les  fêtes  nationales  pendant  l'hiver;  les  triomphes 
de  la  République  y  seront  célébrés  par  des  chants  civi- 
ques et  guerriers.  Les  projets  seront  exposés  au  Louvre, 
salon  du  Laocoon. 

Même  date  encore  :  Les  artistes  de  la  République  sont 
appelés  à  représenter  à  leur  choix  sur  la  toile  les 
époques  de  la  Révolution  française.  —  Un  concours  est 
ouvert  pour  élever  une  colonne  au  Panthéon  en  l'hon- 
neur des  guerriers  morts  pour  la  patrie.  —  Autre 
concours,  pour  l'exécution  de  la  statue  en  bronze  de 
Jean-Jacques  Rousseau.  —  Le  pont  de  la  Révolution 
(pont  de    la   Concorde,  nouvellement    inauguré)    sera 


LART    REPUBLICAIN   EN   LAN   II.  17l 

orné  de  statues.  —  Les  chevaux  de  Marly  seront  placés 
à  l'entrée  des  Champs-Elysées.  —  David  est  chargé  de 
présenter  un  projet  d'enceinte  monumentale  pour  le 
palais  des  Tuileries. 

Le  7  lloréal,  le  Comité  s'occupe  d'un  projet  de  restau- 
ration de  monuments  antiques.  —  Il  invite  David  à 
s'occuper  des  embellissements  du  .Jardin  national 
(Tuileries). 

Le  9  floréal  :  David  est  autorisé  à  réquisitionner  tous 
les  artistes  qui  seront  nécessaires  pour  les  travaux 
d'embellissements  précédemment  projetés. 

Le  12  floréal  :  Un  concours  est  ouvert  pour  élever  un 
monument  place  des  Victoires.  —  Une  statue  de  la 
Philosophie  sera  placée  dans  la  Convention. 

Le  2o  floréal  :  Des  détails  sont  donnés  sur  les  projets 
d'embellissement  des  Tuileries  et  des  Champs-Elysées. 

Même  date  :  Le  Comité  invite  David  à  présenter  un 
projet  «  sur  les  moyens  d'améliorer  le  costume  national 
actuel  et  de  l'approprier  aux  mœurs  républicaines  et  au 
caractère  delà  Révolution  ».  Sa  sollicitude  s'étendait  à 
toute  chose  !...' 

Le  27  floréal  :  «  Le  Comité  de  Salut  public  appelle  les 
poètes  à  célébrer  les  principaux  événements  de  la 
Révolution  française,  à  composer  des  hymnes  et  des 
poésies  patriotiques,  des  pièces  dramatiques  répu- 
blicaines, à  publier  les  actions  héroïques  des  soldats 
de  la  Liberté,  les  traits  de  courage  et  de  dévouement 
des  républicains  et  les  victoires  remportées  par  les 
armées  françaises  ».  Un  appel  analogue  est  adressé  aux 
historiens.  On  proposera  à  la  Convention  «  le  genre  de 
récompense  nationale  à  décerner  à  leurs  travaux,  les 
époques  et  les  formes  des  concours  ». 

La  musique  n'est  pas  négligée  : 

Le  4  floréal,  le  Comité  s'occupe  de  l'Institut  national 


172      FÊTES   ET    CUAIVTS   DE   LA   RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

de  musique  et  règle  le  compte  des  dépenses  à  remettre 
«  au  commandant  de  la  musique  de  la  garde  nationale 
parisienne  ou  à  celui  qui  le  représente  ». 

Le  7  floréal  :  Un  inventaire  sera  fait  des  instruments 
de  musique  des  émigrés  ;  ces  instruments  seront 
déposés  à  l'Institut  national. 

'Le  28  floréal  :  La  maison  nationale  ci-devant  appelée 
les  Menus  servira  désormais  pour  l'Institut  national  de 
musique.  C'est  l'emplacement  encore  occupé  aujourd'hui 
par  le  Conservatoire. 

Même  date  :  Un  concours  est  ouvert  entre  les  musi- 
ciens pour  la  composition  de  chants  civiques,  pièces  de 
théâtre,  musique  guerrière,  «  et  tout  ce  que  leur  art  a 
de  plus  propre  à  rappeler  aux  républicains  les  senti- 
ments et  les  souvenirs  les  plus  chers  de  la  Révolution  ». 

Le  29  floréal  :  Un  orgue  sera  porté  au  Panthéon  pour 
la  fête  de  Bara  et  de  Viala,  projetée  pour  le  30  prairial. 
Comme  le  temps  manque  pour  placer  un  grand  instru- 
ment, on  se  contentera  provisoirement  de  l'orgue  des 
bénédictins  anglais  de  la  rue  Saint- Jacques  :  après  la 
cérémonie,  on  établira  l'orgue  des  Jacobins  de  la  rue 
Dominique. 

Même  à  ce  point  de  vue,  l'attention  du  Comité 
s'exerce  sur  les  plus  petits  détails.  11  s'occupe  lui-même 
d'envoyer  aux  armées  des  musiciens  sortis  de  l'école  de 
Sarrette  et  Gossec. 

Le  3  floréal  :  Une  compagnie  de  musiciens,  actuelle- 
ment à  l'armée  de  l'Ouest,  se  rendra  sans  délai  à  l'armée 
du  Nord  ;  le  commandant  de  la  musique  de  la  garde 
nationale  de  Paris  continuera  de  correspondre  avec 
cette  compagnie  et  lui  fera  passer  les  objets  de  musique 
et  les  instruments  nécessaires.  —  Même  date  :  une  nou- 
velle compagnie  de  musiciens  sera  dirigée  sur  l'armée 
du  Nord;  le  commandant   de  la  musique  de  la    garde 


LART    REPUBLICAIiN   EN   LAN   II.  173 

nationale  de  Paris  est  chargé  de  cette  opération.  — 
Le  16,  une  autre  compagnie  de  musiciens  est  formée 
pour  l'armée  du  Nord.  Plusieurs  des  artistes  qui  la 
composent  sont  désignés  nominativement,  parmi  les- 
quels Persuis,  futur  directeur  de  l'Opéra. 

Cette  activité  prodigieuse,  excessive,  qui,  si  les  des- 
tins eussent  permis  de  réaliser  les  projets  qu'elle  com- 
portait, eût  nécessité  un  effort  artistique  représentant 
la  production  normale  de  toute  une  génération,  n'ef- 
frayait pas  les  chefs  du  gouvernement,  convaincus  que 
rien  n'est  impossible  à  l'énergie  républicaine.  Et,  s'il 
faut  peut-être  nous  féliciter  que  la  plupart  de  ces 
projets  artistiques  du  Comité  de  Salut  public  n'aient 
pu  aller  jusqu'à  l'exécution  (laquelle  eût  certainement 
été  hâtive  et  n'eût  point  répondu  à  l'attente),  du  moins 
ne  peut-on  s'empêcher  d'admirer  l'idée,  l'illusion,  si 
l'on  préfère,  qui  avait  présidé  à  cette  conception  :  elle 
était  noble  et  grande. 


II 

^^K  Ces  tendances  étant  connues,  l'on  ne  s'étonnera  pas 

^^■rue  le  Comité  ait  voulu  présider  lui-même  à  l'organisa- 

^^Bon  de  la  grande  fête  annuelle,  celle  du  14  juillet. 

^^Ê  Et,  comme  cette  fête  fut  essentiellement  musicale,  il 

^^B'ensuit    que    nous    allons    voir    Carnot,    Saint -Just, 

^^Eouthon,  Barère  (à  défaut  de  Robespierre,  à  ce  moment 

^fl*etiré  sous  sa  tente),  se  transformer  en  directeurs  de 

musique,  se  prononçant  sur  les    mérites  des  œuvres, 

rédigeant    des    programmes    de    concerts.  Bien   qu'à 

partir  d'à  présent  nous  n'ayons  plus  l'intention  de  nous 

étendre  sur  la  description  des  fêtes  autant  que  nous 

l'avons  fait  pour  les  premières  années,  celle-ci  offre  trop 

e  détails  curieux  et  révèle  des  mœurs  trop  caractéris- 


I 


174   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

tiques  pour  que  nous  ne  lui  consacrions  pas  encore 
un  récit  de  quelque  développement. 

Au  14  juillet  1794,  pour  la  première  fois  depuis 
cinq  ans,  la  France  avait  un  gouvernement  fort.  L'ordre 
intérieur  semblait  rétabli  ;  la  victoire  avait  porté 
partout  la  gloire  du  nom  français.  La  fête,  loin  de  sou- 
lever les  passions,  devait  donc  être  célébrée  dans  un 
esprit  de  pacification  et  de  calme.  Pour  exprimer  ce 
sentiment,  rien  n'était  plus  efficace  que  la  musique, 
l'harmonie  elle-même  :  en  conséquence,  le  Comité  de 
Salut  public  décida  qu'un  grand  concert  serait  donné, 
le  soir,  au  jardin  des  Tuileries.  Il  n'y  aurait,  cette 
fois-là,  ni  cérémonie,  ni  discours  :  de  la  musique  seule- 
ment, le  «  Concert  du  peuple  ». 

Tout  d'abord,  la  Commission  d'Instruction  publique 
présenta  un  rapport.  «  La  fête  du  14  juillet  sera  la  joye 
du  peuple.  »  Dans  la  journée,  tous  les  théâtres  donne- 
ront des  spectacles  gratuits;  le  soir,  le  Jardin  national 
sera  illuminé  et  l'Institut  national  y  exécutera  un 
concert  «  composé  surtout  de  morceaux  sublimes  et 
connus  ».  Ce  rapport  ayant  été  approuvé  et  contresigné 
par  Barère,  Carnot,  Couthon,  Billaud-Varenne  et  Saint- 
Just,  le  Comité  de  Salut  public,  à  la  date  du  15  mes- 
sidor an  II,  chargea  l'Institut  national  de  musique  de 
former  «  un  orchestre  nombreux  en  instruments  et 
chant  pour  les  Concerts  du  peuple  ».  A  cet  effet,  il  l'au- 
torisa à  s'adjoindre  «  les  musiciens  et  chanteurs  des 
spectacles  de  Paris  dont  il  jugeait  les  talents  utiles  à 
l'exécution  du  présent  arrêté.  »  Signé  :  Barère,  Carnot, 
Prieur,  Saint-Just. 

Le  lendemain  16  messidor,  Sarrette  et  Gossec  accu- 
sent réception  :  «  Nous  continuerons  pour  que  ce 
concert  soit  digne  du  grand  peuple  ».  Prudemment,  se 
souvenant  des  difficultés  de  la  fête  de  l'Être  suprême, 


l'art  républicain  en  l'an  II.  17o 

ils  prirent  le  parti  de  ne  rien  faire  sans  avoir  reçu 
(iavance  une  approbation  en  bonne  et  due  forme.  Donc, 
le  28  messidor,  par  une  lettre  signée  collectivement  de 
l'administration  et  du  jury  de  l'Institut  national,  ils 
soumirent  au  Comité  le  projet  de  programme  j^uivant  : 

Ouverture  de  Démophon.  —  Hymne  à  l'Être  suprême,  à  grand 
chœur  et  g:rand  orchestre.  —  Ouverture  dlphigénie.  —  La  Bataille 
de  Fleiiriis,  par  Lebrun.  —  Le  Chant  du  Départ,  hymne  de  guerre. 
—  Chœur  d'Ernelinde  (0  Mars!).  —  Dernier  morceau  de  la  sym- 
phonie en  ut  d'IIaydn.  —  La  Marche  de  Châteauvieux,  à  grand 
chœur.  —  La  Marseillaise,  Ça  ira,  la  Carmagnole  et  le  Pas  de  charge. 

Ces  propositions  n'agréèrent  pas  entièrement  au 
Comité.  L'ouverture  d'Iphigénie  rappelait  sans  doute  le 
souvenir  de  la  superstition  et  des  tyrans  :  elle  fut  biffée 
d'une  main  autoritaire.  Les  collègues  de  Robespierre 
oublièrent-ils  donc  que  Jean-Jacques  Rousseau,  leur 
maître,  avait  écrit  :  «  Pourquoi  répéter  sans  cesse  que 
l'homme  ne  peut  atteindre  à  la  perfection?  Je  connais, 
quant  à  moi,  trois  choses  parfaites  :  le  IV^'  chant  de 
VÉnéide,  la  colonnade  du  Louvre  et  l'ouverture  d'/p/ii- 
génie.  »  Du  moins  n'était-ce  pas  à  Gluck  que  l'auteur 
de  cette  suppression  voulait  s'en  prendre,  car  il  inscrivit 
à  la  place  d'Iphigénie  le  chœur  d'Armide  :  «  Poursuivons 
jusqu'au  trépas  l'ennemi  qui  nous  offense.  »  Enfin,  au- 
dessous  de  la  symphonie  d'Haydn,  la  même  main  a 
ajouté  :  «  Prise  de  la  Bastille,  par  Désaugiers  ».  Et  le 
projet  ainsi  modifié  fut  renvoyé  à  Sarrette.  Toute  l'éco- 
nomie du  programme,  savamment  combiné,  s'en  trou- 
vait dérangée  :  il  fallut  faire  des  interversions,  ajouter 
quelques  numéros  inoffensifs  ;  mais,  comme  on  n'osait 
plus  maintenant  prendre  la  moindre  responsabilité  sans 
être  sûr  d'être  approuvé  en  haut  lieu,  le  Comité  de  l'Ins- 
titut de  musique  proposa  une  dernière  rédaction,  par 
une  lettre  écrite  le  23  messidor,  signée  F.  Duvernoy, 


176   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

Sarrette,  Méhul,  Cherubini,  Gossec.  Cette  fois  le  Comité 
de  Salut  public  approuva,  et  le  concert  put  avoir  lieu 
dans  l'ordre  suivant  : 

Ouverture  de  Démophon.  —  Hymne  à  VÊtre  suprême.  —  La  Bataille 
de  Fleuras.  —  Le  Pas  de  Charge  des  Sans-culottes.  —  Serment  d'Er- 
nelinde.  —  Menuet  de  la  Symphonie  en  ut,  d'Haydn.  —  Le  Chant 
du  Départ.  — Finale  de  la  Symphonie  en  ut.  —  La  Prise  de  la  Bas- 
tille, hiérodrame,  auquel  a  été  ajouté  le  clurur  d'Armide  :  «  Pour- 
suivons jusqu'au  trépas.  >»  —  Hymne  des  Marseillais.  —  Chœur  de 
Châteauvieux.  —  Ça  ira,  la  Carmagnole,  le  Pas  de  Charge  des  Armées 
de  la  République. 

Le  nombre  des  exécutants  avait  été  renforcé  dans  des 
proportions  telles  qu'on  n'avait  jamais  vu  rien  de  sem- 
blable. Cette  fois,  les  violons  ne  furent  pas  exclus,  et  le 
concours  des  chœurs  fut  large  :  le  19  messidor,  Collot 
d'Herbois,  Barère,  Prieur,  Saint-Just  et  Billaud-Varenne 
signèrent  un  arrêté  autorisant  l'Institut  de  musique  à 
s'adjoindre  240  musiciens,  instruments  à  cordes  et 
chanteurs,  qui  recevraient  15  livres  chacun. 

Au  milieu  des  graves  événements  politiques  de  cette 
époque,  peu  de  journaux  voulurent  consacrer  quelques 
lignes  au  compte  rendu  de  ce  concert.  Le  Mercure  men- 
tionna quelques  titres,  passant  absolument  sous  silence 
le  Chant  du  Départ;  il  constata  le  grand  effet  produit  par 
l'hiérodrame  de  Désaugiers,  où  le  Te  Deum  chanté  jadis 
à  Notre-Dame  était  remplacé  par  le  finale  menaçant 
d'Armide  ;  surtout  il  s'étendit  sur  l'exécution  de  la 
Marseillaise,  renouvelée  encore  une  fois,  bien  que  déjà 
si  souvent  variée  : 

Rien  n'a  égalé  l'impression  terrible  et  le  mouvement  de  sur- 
prise, lorsqu'après  une  strophe  de  cet  hymne,  chanté  à  mi-voix 
et  avec  lenteur,  et  suivi  d'un  court  silence,  tout  à  coup  Ton  a 
entendu  le  son  précipité  du  tocsin,  qui  fut  le  terrible  avant- 
coureur  de  la  chute  de  la  tyrannie  au  14  juillet;  ce  son,  auquel 
était  mêlé  par  intervalle  le  bruit  des  tambours  et  du  canon, 
exécuté  par  les  instruments,  a  rappelé  à  tous  les  spectateurs  les 


I 


LAHT    REPLBLICAI.N    ES    LAN    11.  177 

premiers  moments  d'énergie,    d'inquiétude    et     d'agitation    qui 
furent  le  signal  de  l'insurrection  et  de  la  liberté. 

Plus  tard,  Castil-Blaze,  dont  les  hâbleries  méridionales 
sont  toujours  savoureuses,  a  raconté  à  sa  manière  cette 
exécution  colossale  de  l'hymne  de  Rouget  de  Lisle  : 

Le  dernier  couplet  :  Amour  sacré  de  la  patrie  \  fut  dit  lentement, 
avec  expression,  par  les  femmes  seules,  tous  les  auditeurs  à 
genoux  et  découverts.  Au  repos  qui  précède  le  chœur  :  Aux  armes 
citoyensl  l'immense  fenêtre  du  grand  pavillon  s'ouvre,  et  trois 
cloches  énormes,  (jue  l'on  y  avait  suspendues,  sonnent  le  tocsin, 
cent  tambours  roulent  avec  fracas,  tandis  que  cent  autres  battent 
la  charge,  sonnée  en  môme  temps  par  un  régiment  de  trom- 
pettes posté  sur  la  terrasse  du  bord  de  l'eau  ;  douze  pièces  de 
canon,  soutenues  par  une  brigade  entière  d'infanterie,  font  un 
feu  de  file,  un  feu  d'enfer,  un  tonnerre  continu,  qui  se  mêle  au 
chœur  :  Aux  armes  citoyensl... 

Mais  la  Marseillaise  ne  fait  pas  tout  un  programme  : 
pour  la  première  fois  dans  les  fêtes  de  la  Révolution, 
on  vit,  en  ce  14  juillet  musical,  la  musique  admise  pour 
elle-même.  Une  symphonie  d'Haydn,  des  ouvertures  et 
des  chœurs  de  Gluck,  Vogel,  Philidor,  toutes  œuvres 
antérieures  à  la  Révolution,  n'étaient  que  de  la  musique 
pure  :  le  Concert  du  peuple,  en  les  accueillant,  ouvrait 
donc  toutes  larges  ses  portes  à  l'art  pour  l'art. 

Il  n'eût  pas  été  juste  cependant  que  la  musique  natio- 
nale, art  si  jeune  et  déjà  si  vivace,  y  perdît  ses  droits. 
Il  n'en  fut  rien  en  effet.  Trois  œuvres,  en  dehors  des 
chansons,  la  représentèrent  dignement  dans  le  concert, 
et  la  diversité  des  noms  qui  les  signèrent  prouva  que 
l'exemple  donné  depuis  cinq  ans  par  Gossec  était  digne- 
ment suivi.  A  partir  de  ce  jour,  en  effet,  nous  ne  le 
verrons  plus  seul  à  fournir  le  répertoire  des  fêtes 
nationales,  et  les  jeunes  maîtres  qu'il  avait  appelés  à 
l'entourer  à  l'Institut  national  viendront  ajouter  à  son 
effort  leur  efficace  coopération. 

12 


178   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

Gossec  ne  composa  donc  aucune  œuvre  nouvelle  pour 
le  concert  du  26  messidor  an  II.  Cependant  le  peuple  fut 
admis  à  entendre  l'œuvre  récente  que  les  circonstances 
connues  n'avaient  pas  permis  d'exécuter  encore  publi- 
quement :  CHymne  à  VÊlre  suprême  à  grand  chœur, 
dans  son  arrangement  en  deux  parties  sur  les  vers  de 
Desorgues.  En  même  temps  que  la  première  audition,  c'en 
fut  aussi  la  dernière  :  le  9  thermidor  était  proche,  et, 
après  Robespierre,  il  ne  fallut  plus  songer  à  mettre 
un  tel  déploiement  de  solennité  pour  chanter  l'Être 
suprême.  Du  moins  Gossec  eut  la  consolation  d'entendre 
une  fois  son  œuvre  dignement  interprétée,  puisqu'il 
eut  à  sa  disposition  un  aussi  grand  nombre  d'exécu- 
tants qu'il  en  pouvait  désirer,  et  des  meilleurs. 

Catel  lui  succéda  au  programme,  avec  une  œuvre 
nouvelle  :  la  Bataille  de  Fleuras,  sur  les  vers  d'une  ode 
de  Lebrun,  —  composition  estimable,  oij  l'élève  s'ins- 
pire de  l'exemple  donné  par  son  maître  avec  VHymne  à 
la  Nature  du  U)  août  1793  et  le  grand  Hymne  à  VÊtre 
suprême  dans  son  développement  primitif.  Du  moins, 
dans  cette  cantate  à  plusieurs  mouvements,  où  l'an- 
cienne forme  du  chant  à  couplets  a  fait  place  à  un 
développement  plus  symphonique,  Catel  eut-il  le  mérite 
de  ne  pas  sacrifier,  malgré  le  titre,  à  la  musique  des- 
criptive :  il  n'a  pas  cherché  à  peindre  les  phases  du 
combat,  et  l'on  n'entend  dans  sa  Bataille  de  Fleurus  ni 
l'imitation  du  canon,  ni  les  sonneries  de  la  charge; 
c'est  une  sagesse  dont  il  convient  de  lui  tenir  compte. 

Le  troisième  nom  que  nous  ayons  à  relever  sur  ce 
programme  du  14  juillet  1794  est  celui  de  Méhul,  qui, 
ce  jour-là,  fit  son  véritable  début  de  compositeur  dans 
les  fêtes  nationales  (car  son  Hymne  à  la  Raison  n'était 
qu'un  essai  à  coté  des  solennités  officielles).  Et,  pour 
son  coup  d'essai;  ce  fut  un  coup   de  maître  :  l'œuvre 


L  ART   REPUBLICAIN   EN    LAN    II.  179 

qu'il  donna  au  Concert  du  peuple  est  celle  qu'il  faut 
nommer  la  première  parmi  la  production  lyrique  due 
aux  fêtes  de  la  Révolution  française.  C'est  le  Chant  du 
Départ. 

III 

Le  Chant  du  Départ  a  eu  l'honneur  d'être  appelé  la 
seconde  Marseillaise.  Ce  n'est  point  là  un  titre  usurpé  : 
on  retrouve  dans  cette  œuvre  splendide  presque  l'équi- 
valent de  l'inspiration  de  llamme  qui  a  créé  le  chant 
national.  Elle  en  a  presque  la  spontanéité  ;  elle  traduit 
aussi  fidèlement  l'aspiration  du  temps  qui  Fa  vu  naître. 
La  Marseillaise,  c'était  déjà  un  chant  du  départ,  le  départ 
pour  la  guerre  à  son  premier  jour  :  maintenant  deux 
ans  ont  passé,  et  Chénier  date  son  nouveau  poème 
quand  il  commence  par  ce  vers  admirable  : 

La  Victoire  en  chantant  nous  ouvre  la  l)arrière! 

Autant  nous  sommes  bien  éclairés  sur  toutes  les  cir- 
constances de  la  composition  du  chant  de  Rouget  de 
Lisle,  autant  divergent  les  renseignements  que  nous 
possédons  sur  l'origine  de  l'hymne  dû  à  la  collabora- 
tion de  Marie-Joseph  Chénier  et  de  Méhul.  Ces  rensei- 
gnements mêmes  sont  rares  :  il  n'en  est,  en  tout  cas, 
pas  un  seul  qui  ne  soit  d'au  moins  trente  ans  postérieur 
à  l'époque  de  cette  création,  et  ils  sont  si  loin  de  s'ac- 
corder ensemble  que  l'on  a  pu  lire  deux  récits  du  même 
auteur  disant  des  choses  parfaitement  différentes! 
Après  les  avoir  tous  examinés  très  attentivement,  et 
tout  en  convenant  qu'il  est  impossible  de  se  prononcer 
avec  certitude  ni  sur  la  date  exacte  ni  sur  les  circon- 
stances de  la  composition  du  Chant  du  Départ,  j'en  suis 
arrivé  à  penser  que  la  plus  grande  vraisemblance  reste 
encore   en  faveur   d'une    tradition    provenant   du  lieu 


180   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

même  d'où  l'œuvre  est  sortie,  l'Institut  national  de 
musique,  où,  pour  la  fête  de  l'Être  suprême,  nous 
avions  déjà  été  mis  sur  la  seule  voie  qui  conduisît  à  la 
connaissance  de  certains  faits  intéressants  confirmés 
par  ailleurs. 

D'après  cette  tradition,  Chénier,  déjà  inquiété  dans 
son  œuvre  par  les  incidents  de  Timoléon  et  de  VHymne  à 
l'Être  suprême,  croyant  décidément  pouvoir  craindre 
pour  sa  personne  après  le  vote  de  la  loi  du  22  prairial 
(loi  des  suspects),  alla  chercher  asile  chez  ses  amis  de 
l'Institut  national  de  musique,  où  Sarrette  le  cacha, 
dit- on,  dans  la  chambre  habituellement  occupée  par 
Catel.  Dans  cette  prison  volontaire,  sa  pensée  allant 
aux  frères  qui,  là-bas,  combattaient  pour  la  patrie  et 
pour  la  gloire,  à  ceux  qui  partaient  pour  les  frontières, 
abandonnant  foyer,  famille,  mères,  fiancées,  —  se  sou- 
venant aussi  du  beau  thème  que  David  avait  proposé  à 
la  fin  de  son  Plan  pour  la  fêle  à  l'Être  suprême,  et  que  déjà 
lui-même  avait  tenté  de  traiter  en  trois  strophes  insuf- 
fisantes pour  l'ampleur  de  la  conception  (les  fils  jurant 
de  rapporter  leurs  armes  victorieuses  et  de  purger 
la  terre  des  tyrans,  les  filles  promettant  de  n'épouser 
que  les  bons  serviteurs  de  la  patrie,  les  mères  s'enor- 
gueillissant  de  leur  fécondité,  les  enfants  songeant  au 
jour  où  il  faudra  fermer  des  paupières  aimées,  et  tout 
le  peuple  proclamant  sa  volonté  souveraine  de  ne 
poser  les  armes  qu'après  avoir  anéanti  les  ennemis  de 
la  République),  il  se  laissa  aller  à  sa  fonction  naturelle 
de  poète,  et  écrivit  les  strophes  ardentes  où  tour  à 
tour  il  donna  la  parole  aux  représentants  du  peuple, 
aux  mères,  aux  vieillards,  aux  épouses,  aux  guerriers. 
Sarrette  transmit  les  vers  à  Méhul.  Certains  narrateurs, 
pour  donner  à  leur  récit  un  tour  romanesque,  ajoutent 
ce  détail,  d'ailleurs  plausible,  qu'il  lui  fit  cette  commu- 


L  ART    REPUBLICAIN    EN   l'aN    II.  181 

nication  un  soir,  dans  le  salon  où  il  réunissait  les 
artistes  de  l'Institut,  et  qu'après  une  seule  lecture,  au 
milieu  des  conversations,  Méhul,  appuyé  sur  le  marbre 
de  la  cheminée,  fixa  immédiatement  sur  les  portées 
l'inspiration  de  premier  jet  qui  devait  contribuer  le 
plus  grandement  à  assurer  dans  l'avenir  l'immortalité 
de  son  génie. 

Toujours  est-il  qu'au  milieu  de  messidor,  le  Chant  du 
Départ  était  prêt  à  être  présenté  au  public. 

Le  caractère  de  l'œuvre  est  en  parfait  accord  avec 
cette  histoire.  Le  Chant  du  Départ  porte  l'empreinte  de  la 
création  spontanée,  et  sa  musique  exprime  les  paroles 
avec  une  intimité,  une  intensité  que  peut  seule  expli- 
quer la  pénétration  immédiate  de  l'esprit  du  poète  par 
celui  du  musicien.  On  ne  peut  rêver  une  plus  digne 
association  du  double  élément  lyrique,  musique  et 
poésie,  que  celle  dont  nous  avons  l'exemple  dès  les  pre- 
mières mesures.  Sur  les  vers  sonores  et  superbes,  la 
voix  claironne,  avec  un  éclat  triomphal  : 

Et  du  nord  .au  midi  la  trompette  guerrière 
A  sonné  l'heure  des  combats. 

C'est  bien  là  le  chant  énergique  et  fier  des  héros  en 
qui  la  Patrie  mettait  tout  son  espoir.  Puis,  après  cette 
phrase  d'exposition,  une  nouvelle  idée  poétique  inter- 
vient. L'accent  devient  menaçant  :  c  Tremblez,  ennemis 
de  la  France!  »  Et  la  mélodie,  suivant  fidèlement  la 
parole,  s'assombrit,  module  en  mineur.  Mais  qu'un 
vers,  un  seul,  ranime  l'idée  dominante  de  gloire  et  de 
fierté  nationale,  la  mélodie,  au  même  moment,  reviendra 
aux  tons  éclatants  du  majeur  : 

Le  peuple  souverain  s'avance  K 

l.  La  tradition  a  altéré  ici  l'inspiration  de  Métiul  :  l'on  chante 
toujours  ce  vers  en  mineur,   comme  les  précédents  et  le  sui- 


182      FETES   ET    CHANTS    DE   LA  REVOLUTION    FRANÇALSE. 

Pourtant  ce  n'est  là  qu'un  élan  passager  :  le  mineur 
l'emporte,  accentuant  vigoureusement  la  déclamation 
tragique  du  vers  final  : 

Tyrans,  descendez  au  cercueil! 

Enfin,  le  refrain  ramène  l'expression  de  joie  triom- 
phale :  la  mélodie,  d'une  ligne  un  peu  vulgaire  en  com- 
mençant, se  dégage  bientôt  et  s'élève,  franche,  sonore, 
abondante,  évoluant  sur  les  notes  les  plus  vibrantes 
des  voix;  le  chant  s'achève  sur  la  même  inspiration 
héroïque  qui  en  avait  dicté  les  premiers  accents. 

Il  ne  semble  pas  que  le  Chant  du  départ,  bien  que 
promis  à  de  longues  destinées,  ait  causé  grande  impres- 
sion à  ses  débuts.  Il  est  vrai  que,  œuvre  nouvelle,  il 
arrivait  à  un  assez  mauvais  moment,  en  messidor  an  II, 
pour  réaliser  les  intentions,  d'ailleurs  si  louables,  des 
autorités  qui  voulaient  qu'on  fît  entendre  surtout  au 
a  Concert  du  peuple  »  des  morceaux  «  sublimes  et 
connus  »  :  or  la  seconde  condition  n'était  point  remplie, 
et  quant  à  la  sublimité,  elle  ne  se  décrète  pas,  —  elle  ne 
se  devine  même  pas.  Seules  les  Archives  nous  ont 
fourni  des  documents  qui  ont  permis  d'y  voir  clair  en 
nous  faisant  assister  aux  discussions  du  programme  de 
la  fête  du  14  juillet  (26  messidor),  au  cours  desquelles 
l'hymne  de  Méhul  figura  sur  toutes  les  propositions  : 
jusqu'au  jour  où  j'eus  découvert  et  publié  pour  la  pre- 
mière fois   ces  pièces  S  l'époque  des  premières  audi- 

vant.  L'examen  de  la  partie  originale  ne  laisse  aucun  doute  à 
l'égard  de  la  modulation.  La  tradition  remplace  quelquefois 
des  beautés  par  des  platitudes.... 

l.  Voir  ci-dessus  pp.  174  et  suiv.  J'ai  publié  pour  la  première 
fois  ces  documents  dans  le  Ménestrel  du  3  juin  1894.  Il  convient 
d'ajouter  ([ue  l'ouvrage  (jui  les  contenait  était  entièrement  imprimé 
depuis  le  mois  de  décembre  précédent,  et  qu'un  tirage  à  part  en 


LAHT    RKI'UBLICAIX    EN    L  AN    II.  183 

lions  était  incertaine.  Nul  autre  document  contempo- 
rain n'en  a  mentionné  l'exécution  au  Concert  du 
peuple;  dans  son  compte  rendu  déjà  mentionné,  le 
Mercure  parle  de  tout  excepté  du  Chant  du  Départ.  Même 
il  se  pourrait  que  cette  exécution  du  14  juillet  n'eût  pas 
été  la  première.  Dans  le  même  mois  de  messidor,  à  la 
nouvelle  des  victoires  de  Fleuras  et  de  la  rapide  con- 
quête de  la  Belgique,  la  Convention  avait  ordonné  d'ur- 
gence la  célébration  de  deux  fêtes,  dont  il  sera  parlé 
plus  loin  avec  quelque  détail,  et  qui  eurent  lieu  le  soir 
aux  Tuileries,  le  11  et  le  16  (29  juin  et  4  juillet)  :  la 
dernière  avait  été  décrétée  le  jour  même.  Nous  n'en 
connaissons  pas  les  programmes,  et  aucune  relation  ne 
nous  en  a  été  transmise;  mais  un  compte  de  copie  et 
gravure  de  musique  retrouvé  aux  Archives  comprend 
les  parties  du  Chant  du  Départ  parmi  les  fournitures  du 
16  messidor,  et  ce  document  (encore  que,  restant  isolé, 
il  ne  soit  pas  péremptoire)  nous  offre  une  présomption 
assez  sérieuse  pour  que  l'on  puisse  admettre  la  possi- 
bilité de  cette  dernière  date  comme  celle  de  la  première 
audition  de  l'hymne  victorieux  de  Chénier  et  de  Méhul  -. 

avait  été  déposé  à  cette  date  à  rAcadémie  des  Beaux-Arts,  qui 
l'honora  d'une  récompense  (prix  Kastner-Boursault)  décernée  dans 
la  séance  du  16  juin  1894.  Cela  soit  dit  pour  répondre  à  des  contes- 
tations de  priorité  qu'il  n'était  peut-être  point  indispensable  de 
soulever,  et  ({ui,  se  réclamant  d'autre  part  de  mai  1894,  se  trou- 
vent ainsi  tranchées  eh  ma  faveur  par  une  avance  de  cin([  mois. 
2.  C'est  M.  Constant  Pierre  qui  a  publié  cette  pièce.  Lorsque 
j'ai  écrit,  comme  je  viens  de  le  répéter  ci-dessus,  (jue  je  ne  la 
considère  pas  «  comme  un  document  décisif  »,  par  la  raison 
qu'on  a  pu  voir  souvent  «  <iue  de  la  musiijue  copiée  pour  un 
concert  n'y  ait  pas  été  exécutée  »,  je  ne  pense  pas  avoir  fait  un 
raisonnement  qui  mérite  d'être  qualifié  d'  «  argutie  »,  mais  au 
contraire  avoir  parlé  d'après  une  expérience  maintes  fois  renou- 
velée, dont  répo([ue  la  plus  voisine  de  celle  où  présentement 
nous  reporte  cette  histoire  nous  fournit  justement  deux  exemples 
assez  caractéristiques  :  V Hymne  à  l'Être  suprême  h  prand  chœur  de 
Chénier  et  Gossec  fut  copié   pour  la  fêle  du  20  prniria!  cl  n'y  fui 


t84     kj;tes  et  chants  de  la  révoh  tion  française. 

Mais,  s'il  est  vrai  que  l'hymne  de  Chénier  et  Méhul 
j)assa  d'abord  presque  inaperçu,  il  ne  s'en  propagea  pas 
moins  avec  rapidité,  et  conquit  bientôt  la  plus  grande 
l)opularité  qu'il  ait  été  donné  d'obtenir  à  aucun  des 
chants  composés  en  vue  des  fêtes  nationales.  Nous  le 
verrons  bientôt  reparaître  dans  presque  toutes  les 
solennités  civiques  qui  suivirent,  à  commencer  par  celle 
du  cinquième  jour  complémentaire  an  II  (21  septembre), 
en  l'honneur  de  Marat. 

Quand  le  mouvement  révolutionnaire  rétrograda,  cer- 
tains, jugeant  que  la  Marseillaise  avait  été  souillée  dans 
les  excès  de  93,  voulurent  l'opposer  au  chant  de  Rouget 
de  Lisle  :  rivalité  toute  pacifique,  d'ailleurs,  et  à  laquelle 
Méhul  ne  se  prêta  pas,  car  il  tint  à  honneur  de  rester 
toujours  ami  de  l'auteur  du  chant  national. 

La  vérité  est  que,  si  beau  que  soit  le  Chant  du  Départ, 
il  n'égale  pas  la  Marseillaise.  Par  l'ardeur,  le  jaillissement 
de  l'inspiration,  le  chant  du  soldat  est  bien  supérieur  à 
celui  de  l'artiste.  Tous  deux  possèdent  les  mêmes  qua- 
lités; mais,  chez  Méhul,  la  spontanéité  est  tempérée  par 
les  habitudes  d'école  :  rien,  au  contraire,  n'en  entrave 
la  manifestation  chez  Rouget  de  Lisle. 

pas  exécuté;  la  musique  préparée  pour  la  fôte  en  l'honneur 
de  Bara  et  Yiala  le  10  thermidor  fut  également  copiée,  répétée 
et  payée;  elle  ne  fut  pas  davantage  exécutée.  Et  quand  nous 
voyons  qu'il  s'agit  ici  d'un  concert  dont  l'exécution  eut  lieu 
dans  la  journée  même  oîi  il  fut  ordonné,  et  à  la  préparation  du(]uel 
les  instrumentistes  de  l'Institut  de  musique  et  les  chanteurs 
({ui  devaient  leur  être  nécessairement  adjoints  n'eurent  proba- 
blement pas  une  seule  heure  à  consacrer,  nous  pouvons  con- 
cevoir des  doutes  quant  à  l'exécution  à  pareil  jour  d'une  œuvre 
nouvelle  telle  que  le  Chant  du  Départ,  ces  doutes  étant  redoublés 
par  le  fait,  de  nouveau  constaté,  qu'aucun  autre  renseignement 
contemporain  n'est  venu  confirmer  la  réalité  de  (;ette  première 
audition  prétendue.  —  Sur  ces  incertitudes,  voir  encore  l'Appen- 
dice, paragrai)hes  consacrés  au  Chant  du  Départ  (tin),  à  l'Hymne  à  la 
Victoire  de  Catel  et  au  Chant  des  Victoires  de  Méhul. 


LART    RÉPUBLICAIN    EN    LAN    II.  185 

Au  reste,  indépendamment  même  des  circonstances 
extérieures,  on  s'explique  assez  que  des  esprits  modérés, 
des  hommes  de  gouvernement,  aient  préféré  aux  explo- 
sions de  la  Marseillaise  les  accents  plus  sages  du  Chant 
du  Départ.  Aussi  Bonaparte  conserva-t-il  l'hymne  de 
Méhul  au  répertoire  des  musiques  militaires  jusqu'à  la 
fin  du  Consulat  :  il  jugeait,  dit-on,  qu'il  excitait  le  cou- 
rage de  ses  soldats. 

Et  nous  retrouverons  son  nom  à  la  dernière  page  de 
ce  travail,  car  il  fut  exécuté  lors  de  la  première  distri- 
bution des  croix  de  la  Légion  d'honneur,  au  camp  de 
Boulogne,  en  180k  C'est  aux  accents  du  Chant  du  Départ 
que  se  fermera  définitivement  la  série  des  fêtes 
nationales  inaugurées  par  la  Révolution. 

IV 

Faisons  maintenant  le  récit  de  manifestations  moins 
hautes,  dont  quelques-unes  nous  ramèneront  un  peu  en 
arrière  dans  l'ordre  du  temps. 

A  la  fin  de  quatre-vingt-treize,  à  l'époque  de  la  levée 
en  masse  et  de  la  réquisition  générale,  tandis  que  les 
hommes  du  peuple  étaient  enrôlés  dans  les  armées,  des 
écoles  militaires  s'ouvraient  spontanément  pour  les 
jeunes  gens  préparés  à  recevoir  une  instruction  techni- 
que supérieure.  La  Convention  avait  proclamé  :  «  Les 
maisons  nationales  seront  converties  en  casernes,  les 
places  publiques  en  ateliers  d'armes;  le  sol  des  caves 
sera  lessivé  pour  en  extraire  le  salpêtre  ».  De  cette  idée 
sortit  immédiatement  l'École  pour  la  fabrication  des 
canons,  poudres  et  salpêtres;  puis  ce  fut  l'école  de  Mars, 
qui  passa  quelque  temps  pour  former  la  garde  préto- 
rienne de  Robespierre;  enfin,  l'École  centrale  des  tra- 
vaux publics.  Cette  dernière  devint  illustre  sous  le  nom 


186   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

de  Polytechnique;  les  deux  autres  furent  éphémères. 
Elles  n'en  eurent  pas  moins  le  temps  de  célél^rer  leurs 
lètes  patriotiques.  Plus  tard  nous  aurons  à  parler  de  la 
fête  de  l'école  de  Mars,  qui  n'eut  lieu  qu'après  le  9  thermi- 
dor; pour  l'instant,  c'est  la  fête  de  l'École  pour  la  fabrica- 
tion descanons,  poudres  et  salpêtres  qui  va  nousoccuper. 
Elle  eut  lieu  le  30  ventôse  an  II  (20  mars  1794).  Son 
épisode  principal  se  déroula  dans  l'intérieur  même  de  la 
Convention.  Les  élèves,  voulant  montrer  à  la  nation 
qu'ils  étaient  dignes  de  sa  confiance,  vinrent  faire 
hommage  à  l'Assemblée  d'objets  provenant  de  leur 
industrie.  Ils  lui  présentèrent  un  canon  qu'ils  avaient 
fondu,  de  la  poudre,  du  salpêtre  extrait  et  raffiné  par 
eux  :  ces  objets  étaient  «  ornés  avec  un  appareil  révolu- 
tionnaire »,  parés  de  fleurs,  guirlandes,  palmes,  cou- 
ronnes de  chêne,  ainsi  que  des  attributs  de  la  liberté, 
de  l'égalité,  du  courage,  de  la  force.  «  Ici,  le  salpêtre 
était  porté  sur  une  peau  de  lion;  là,  il  s'élevait  en  pyra- 
mide, en  montagne  »;  ses  blocs  étaient  figurés  en  fais- 
ceaux, colonnes,  piques,  bonnets,  arbres  et  feuillages. 
Les  sections  de  Paris  accompagnaient  les  élèves,  appor- 
tant aussi  des  dons  patriotiques;  tous  défilèrent  dans 
la  salle  des  séances,  aux  sons  d'une  musique  guerrière. 
Une  épave  de  cette  fête  nous  est  restée,  sous  les  appa- 
rences de  Stances  chantées  à  la  fête  des  élèves  pour  la  fabri- 
cation des  canons,  poudre  et  salpêtre,  paroles  de  F.  Pillet, 
musique  de  Catel.  Cela  commence  par  cette  apostrophe 
aux  tyrans,  pleine  de  superbe  : 

Près  de  voir  lancer  le  tonnerre 
Qui  doit  punir  tous  vos  forfaits, 
Vous  osez  demandez  la  paix? 
Non,  tyrans  :   vous  aurez  la  guerre!... 

Dalayrac  répondit  à  Catel  par  les  Canons,  ou  la  réponse, 
au  salpêtre  (paroles  de  Coupigny). 


LART    REPUBLICAIN    EX    LAN    II.  18' 

Amis,  vos  vers  et  vos  chansons 
Du  salpêtre  ont  chanté  la  tiloire. 
Mais  vous  oubliez  les  canons 
Si  chers  au  dieu  de  la  victoire! 
Honneur  donc  au  salpètrier; 
A  son  art  nous  devons  la  poudre  : 
Honneur  encor  au  eanonnier 
Dont  la  main  dirige  la  foudre 


(bis) 


Si  la  chose  avait  plus  d'importance,  nous  pourrions 
esquisser  quelques  critiques.  Mais  à  quoi  bon  troubler 
ces  jeux,  et  quelle  nécessité  de  dire  que  Dalayrac  est 
beaucoup  mieux  inspiré  lorsqu'il  s'agit  d'exprimer 
l'émotion  d'un  cœur  sensible,  et  que  plusieurs  qualités 
manquent  à  Catel  pour  être  un  grand  musicien,  à  com- 
mencer par  le  génie? 

Il  est  singulier  qu'un  pareil  sujet  ait  inspiré  tant  de 
musique!  Voici  qu'un  maître,  plus  illustre  encore  que 
les  précédents,  chante  aussi  le  Salpêtre  républicain  :  Cheru- 
bini.  Puisque  nous  avons  fait  des  citations  des  autres 
couplets,  il  serait  trop  injuste  de  n'en  point  faire  de 
même  pour  ceux-ci,  dont  la  poésie  n'est  pas  moins 
digne  de  mémoire! 

Lavez  la  terre  en  un  tonneau  : 
En  faisant  évaporer  Teau, 
Bientôt  le  nitre  va  paraître. 
Pour  visiter  Pitt  en  bateau  (bis) 
Il  ne  nous  faut,  il  ne  nous  faut. 
Il  ne  nous  faut  que  du  salpêtre  (bis). 

Il  est  bien  vrai  que  Gherubini  a  mis  en  musique  des 
vers  d'opéra-comique  qui  ne  valent  pas  beaucoup  mieux 
que  ceux-ci  :  tels  les  couplets  de  son  Porteur  d'eau, 
encore  au  répertoire  des  théâtres  d'Allemagne;  cepen- 
dant c'est  sous  un  autre  jour  que  nous  sommes  habitués 
à  considérer  l'austère  auteur  de  Médée,  de  la  Messe  des 
Morts  et  de  V Hymne  funèbre  du  Général  Hoohe.  Il  n'en  fît 
pas  moins  son   début  dans  le  domaine  de  la  musique 


188       FKTES    ET    CHANTS   DE    LA    RÉVOLLTION    FRANÇAISE. 

nationale  avec  cette  chanson  du  Salpêtre  républicain,  au 
rythme  facile,  avec  des  intentions  amusantes,  qui  fut 
chantée  en  pluviôse  an  II  <  dans  la  fête  de  l'ouverture 
des  travaux  pour  l'extraction  des  salpêtres  »,  et  dont  il 
a  inscrit  le  titre  de  sa  main  sur  son  agenda  parmi  ses 
com[)ositions  de  musique  nationale. 

A  partir  du  milieu  de  17U4,  les  fêtes  de  caractère  pure- 
ment patriotique  se  multiplièrent,  avec  les  victoires. 
Nous  avons  déjà  entrevu  à  quelle  œuvre  de  haute 
envergure  elles  donnèrent  peut-être  l'occasion  de  se 
produire  pour  la  première  fois.  Il  est  bien  vrai  qu'il 
fallait  à  l'Institut  national,  maîtrise  de  la  République, 
un  répertoire  abondant  et  toujours  prêt,  car  à  tout 
moment  il  était  convoqué  d'urgence  pour  chanter,  non 
plus  le  Te  Deum,  mais  les  chants  de  triomphe  qui  fai- 
saient passer  sur  le  peuple  le  glorieux  frisson  de  la 
liberté  conquise. 

Le  8  messidor,  bataille  de  Fleurus.  Le  11,  Barère  vient 
annoncer  cette  victoire  à  la  Convention  :  accueilli  à 
chaque  phrase  par  de  patriotiques  acclamations,  il  fait 
décréter  que  les  armées  «  ne  cessent  de  bien  mériter  de 
la  patrie  d,  et  conclut  par  ces  mots  : 

«  Quant  aux  victoires,  c'est  aux  arts  à  les  célébrer; 
c'est  à  la  musique,  devenue  nationale  et  républicaine,  à 
rappeler  les  chants  de  Tyrtée  et  à  prendre  le  caractère 
énergique  qui  convient  à  un  peuple  libre.  Ce  soir,  des 
chants  civiques  célébreront  les  victoires  remportées  par 
les  armées  de  la  République.  » 

Et  la  Convention  décrète  sur-le-champ  : 

«  L'Institut  national  de  musique  célébrera  ce  soir, 
dans  le  jardin  du  Palais  national,  les  victoires  de  toutes 
les  armées  de  la  République.  » 

Cinq  jours  plus  tard,  16  messidor,  autres  victoires  : 


l'art  républicain  en  l'an  II.  189 

l'armée  de  Sambre-et-Meuse  s'est  couverte  de  nouvelles 
gloires!  Tournay,  Mons,  Bruges,  Ostende,  sont  au  pou- 
voir des  Français.  De  nouveau,  Barère  en  fait  le  rapport 
à  la  tribune;  le  président  clôt  l'incident  en  déclarant  : 
«  L'Institut  national  de  musique  célébrera  ce  soir,  à 
8  heures,  dans  le  Jardin  national,  les  victoires  que  vous 
venez  d'apprendre.  » 

Les  musiciens  furent  fidèles  à  la  convocation  :  le  11  et  le 
16  messidor,  dans  le  jardin  illuminé,  sur  l'estrade  élevée 
pour  la  fête  à  l'Être  suprême,  et  qui  servira  de  nouveau 
pour  le  14  juillet  et  les  fêtes  de  la  fin  de  l'année,  l'Ins- 
titut national  et  un  grand  nombre  d'artistes  des  théâtres 
jouèrent  pendant  deux  heures  des  airs  patriotiques  et 
guerriers,  des  hymnes  et  des  chœurs.  La  musique  était 
écoutée  en  grand  silence;  puis,  le  programme  sérieux 
étant  épuisé,  le  peuple,  au  milieu  des  chants  et  des  cris 
de  joie,  se  mettait  à  danser  :  «  C'est,  disait-on,  l'invin- 
cible Cobourg  qui  paie  les  violons!  » 

Ces  concerts  improvisés  ne  pouvaient  pas  avoir  grand 
intérêt  musical,  et  nous  n'en  aurions  même  pas  parlé  si 
les  organisateurs,  avec  leur  activité  étonnante,  n'eussent 
trouvé  moyen  d'y  faire  entendre  deux,  et  peut-être  trois 
chants  patriotiques  inédits,  dus  à  des  maîtres  :  l'un  est 
VHymne  à  la  Victoire  sur  la  Bataille  de  Fleuras,  de  Lebrun 
et  Catel  (qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  la  Bataille  de 
Fleuras,  des  mômes  auteurs,  exécutée  dix  jours  plus 
tard,  le  14  juillet),  un  chant  simple,  à  l'unisson,  de 
formes  analogues  au  Chant  du  Départ,  fièrement  rythmé, 
en  somme  une  des  plus  estimables  compositions  de 
Catel  en  ce  genre,  quoique  faite  très  rapidement  —  peut- 
être  pour  cela.  Le  second  est  le  Chant  des  Victoires,  de 
Méhul,  sur  des  vers  de  Chénier.  Celui-ci,  tout  au  con- 
traire, est  une  des  inspirations  les  moins  heureuses  du 
compositeur.  Mais  pouvait-on  exiger  qu'il  improvisât 


190      FETES   ET    CUANTS   DE    LA   RÉVOLUTIOxN    FRANÇAISE. 

coup  sur  coup  deux  Chants  du  DéparH  Nous  avons  vu, 
d'ailleurs,  que  ce  dernier  hymne  fut  peut-être  exécuté 
pour  la  première  fois  à  l'un  de  ces  concerts  donnés  en 
actions  de  grâces  pour  les  victoires  de  la  patrie.  Si  Méhul 
eût  pu  désirer  une  exécution  moins  hâtive,  il  n'avait 
certes  pas  souhaité  une  plus  glorieuse  occasion  pour 
produire  son  chef-d'œuvre. 


Le  caractère  patriotique  domine  enfin  dans  le  projet 
d'une  dernière  fête,  la  plus  importante  qu'élabora  le 
Comité  de  Salut  public  et  qu'organisa  David  :  celle  dans 
laquelle  les  honneurs  du  Panthéon  devaient  être 
décernés  à  Bara  et  Viala.  On  sait  l'histoire  de  ces 
enfants  dont  l'héroïsme  républicain  pouvait,  à  juste 
titre,  rappeler  les  plus  beaux  traits  de  l'antiquité  :  ils 
étaient  morts  tous  deux,  sans  avoir  connu  la  vie, 
victimes  volontaires  de  leur  dévouement  à  la  patrie, 
c  M'an  pas  manqua  !  Aquo  es  cgaou,  more  per  la  libertat  I  — 
Ils  ne  m'ont  pas  manqué!  C'est  égal,  je  meurs  pour  la 
liberté  !  »  Tel  avait  été  le  dernier  cri  du  petit  paysan  pro- 
vençal. Déjà  Chénier  avait  consacré  aux  deux  jeunes 
martyrs  un  des  couplets  du  Chant  du  Départ  :  ils  étaient 
dignes,  assurément,  de  tous  les  honneurs  que  pouvait 
leur  décerner  la  République. 

La  fête  proposée  en  leur  honneur  le  48  lloréal,  à  la  fin  de 
la  séance  où  Robespierre  avait  fait  adopter  son  rapport 
sur  l'Être  suprême  et  les  fêtes  nationales  avait  été  fixée 
d'abord  au  30  prairial  :  elle  fut  remise  au  10  thermidor. 
Ce  retard  lui  fut  fatal.  David  avait  préparé  un  projet 
aussi  important  que  celui  de  la  fête  à  l'Être  suprême, 
mais  conçu  dans  un  esprit  tout  différent,  et  non  moins 
intéressant,  dans  sa  conception  générale  comme  dans 


LART   REPUBUCAI.N    E.\    LAN    II.  191 

SCS  détails.  L'ouverture  de  la  fête  était  fixée  à  trois  heures 
de  l'après-midi,  David  ayant  reçu  maintes  fois,  il  l'avoue, 
le  reproche  de  faire  durer  ses  fêtes  trop  longtemps 
et  de  commencer  trop  tôt.  La  réunion  avait  lieu  au 
jardin  des  Tuileries  :  musique,  chant  d'  €  une  strophe 
analogue  à  la  fête  »,  oraison  funèbre,  remise  de  l'urne 
funéraire,  enfin,  cortège  se  dirigeant  vers  le  Panthéon. 
Pour  cette  première  partie,  Méhul  avait  composé  un 
hymne,  déjà  imprimé  au  Magasin  de  musique  à  l'usage 
des  fêtes  nationales.  Les  paroles  étaient  d'un  certain 
Davrigny.  Il  devait  être  chanté  par  le  peuple  et  lui  être 
enseigné  comme  l'avait  été  VHymne  à  VÊtre  suprême  à 
la  fête  du  20  prairial.  La  répétition  eut-elle  lieu  la 
veille?  On  peut  en  douter  :  le  soir  du  9  thermidor,  c'est 
la  musique  du  tocsin,  non  celle  des  chansons,  qu'on 
entendit  retentir  dans  Paris. 

David  avait  déployé  pour  le  cortège  toutes  les  res- 
sources de  son  imagination.  Au  milieu,  entre  les  sec- 
tions de  Paris,  immédiatement  avant  la  Convention, 
devaient  marcher  tous  les  artistes  des  théâtres,  costumés 
et  divisés  en  six  groupes  :  1"  musique  instrumentale; 
-  chanteurs;  3°  danseurs;  4"  chanteuses;  5°  danseuses; 
G"  poètes  récitant  les  vers  quils  auront  composés  en  l'honneur 
des  Jeunes  héros.  L'Assemblée  venait  ensuite;  puis  les  sol- 
dats blessés;  enfin,  le  peuple.  «  De  distance,  en  dislance, 
disait  le  Plan  de  David,  les  tambours  feront  entendre  leurs 
roulements  funèbres  et  la  musique  ses  sons  déchirants. 
Les  chanteurs  exprimeront  nos  regrets  par  des  accents 
plaintifs,  —  les  danseurs,  par  des  pantomimes  lugubres 
et  militaires....  »  Idée  curieuse,  en  vérité,  de  célébrer  une 
fête  funèbre  par  des  pyrrhiques  dansées  par  Vestris 
et  par  des  ballerines  formées  aux  traditions  de  la 
Camargo! 

Pendant  la  marche,  continue  le  Plan,  les  chœurs  font 


192   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

entendre  de  distance  en  distance  le  cri  funèbre  :  «  Ils 
sont  morts  pour  la  patrie!  »,  sur  des  accords  notés  par 
Méhul. 

Arrivés  sur  la  place  du  Panthéon,  les  groupes 
s'arrêtent  et  se  disposent  à  leurs  places  respectives.  Les 
chanteurs  disent  un  chœur  «  d'un  effet  large  et  sombre, 
dans  lequel  s'exhalent  les  plaintes  et  l'horreur  contre 
le  fanatisme  et  le  fédéralisme  ».  Les  danseurs  conti- 
nuent leurs  évolutions  funèbres.  Le  monument,  orné  de 
voiles  de  deuil,  reste  clos.  Enfin  la  porte  s'ouvre  et 
l'apothéose  commence.  Les  tambours  battent;  le  canon 
tonne,  le  chœur  fait  succéder  aux  accents  lugubres  ce 
cri  triomphal  :  «  Ils  sont  immortels!  »  mis  en  musique 
par  Méhul  comme  le  précédent;  il  chante  la  dernière 
strophe  de  l'hymne  : 

Autour  de  ces  urnes  sacrées, 
Flottez,  drapeaux,  sonnez,  clairons! 

Pendant  ce  temps  «  les  danseuses,  d'un  pas  joyeux, 
répandent  des  fleurs  sur  les  urnes,  en  font  disparaître 
les  cyprès;  les  danseurs,  par  des  attitudes  martiales 
qu'accompagne  la  musique,  célèbrent  la  gloire  des  deux 
héros  ». 

C'était  là  le  développement  complet  de  l'idée  que  nous 
avons  vu  ébaucher  lors  de  la  fête  funèbre  en  l'honneur 
des  victimes  du  10  août,  et  que  Berlioz  réalisera  plus 
tard,  avec  toutes  les  ressources  de  l'art  orchestral,  dans 
sa  Symphonie  funèbre  et  triomphale  :  l'apothéose  succé- 
dant aux  chants  funèbres.  L'originalité  de  la  conception 
de  David  consiste  en  ce  que,  pour  arriver  à  ce  but,  il  a 
voulu  associer  tous  les  arts  en  un  même  ensemble,  har- 
monieux à  l'œil  comme  à  l'oreille.  L'on  ne  peut  s'empê- 
cher de  rapprocher  cette  conception  de  celle  de  l'art 
grec,  où  Vorchestis  n'était  autre  que  l'union  de  la  poésie, 


LART    REPUBLICAIN    EN    LAN   II.  193 

de  la  musique  et  de  la  danse,  étroitement  rattachées 
entre  elles  par  un  lien  commun,  le  rythme.  Il  ne  faut 
donc  pas  condamner  cette  idée,  au  point  de  vue  de  l'art 
absolu,  quelque  ridicule  qu'elle  semble  au  premier 
moment.  Son  application  était-elle  possible?  Cet  idéal 
antique  était-il  réalisable  sous  notre  ciel  de  Tlle-de- 
France,  à  travers  les  rues  de  Paris,  avec  les  trom- 
bones, les  clarinettes  et  les  bassons  tle  la  garde  natio- 
nale pour  rythmer  les  danses,  et  les  danseuses  de  l'Opéra 
pour  les  exécuter? 

Nous  l'ignorons,  car  l'expérience  n'en  fut  pas  faite.  Le 
10  thermidor,  il  y  eut  dans  Paris  une  autre  manifesta- 
tion populaire,  mais  non  au  Panthéon  :  sur  la  place  de 
la  Révolution,  où  le  peuple  alla  voir  tomber  la  tête 
de  Robespierre.  Ce  soir-là,  on  ne  dansa  pas.  Certains 
purent  respirer  plus  à  Taise.  Mais  tout  l'effort  de 
cinq  années  fut  définitivement  perdu  *. 


1.  Comme  il  faut  toujours  que  le  comique  se  môle  nu  Ir.ip-ique, 
je  signalerai  une  pièce  curieuse  conservée  aux  Archives  :  une 
réclamation  adressée  par  des  artistes  qui,  ijinorant  le  10  ther- 
midor à  trois  heures  ce  qui  s'était  passé  dans  la  journée  du  9 
(l'arrêt  de  la  Révolution,  tout  simplement),  s'étaient  rendus  en 
costume  au  lieu  de  rassemblement  pour  la  fête,  conformément 
aux  instructions  reçues  :  ayant  été  obligés  de  retourner  chez  eux, 
ils  demandaient  aux  pouvoirs  publics  au  moins  le  remboursement 
de  leurs  frais  de  voitures.  Mais  les  vainqueurs  de  thermidor  ne 
voulaient  rien  entendre,  se  refusant  à  reconnaître  la  dette  con- 
tractée sous  Robespierre  I  (Voir  Arch.  nat.  F'"'  i,  84.) 


■ 


13 


CHAPITRE  VIII 
DU  1)  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE 

I 

Avec  le  9  thermidor,  la  flamme  qui  avait  éclairé  les 
premiers  ans  de  la  Révolution  s'éteignit.  Mais,  au  con- 
tact des  événements  antérieurs,  les  mœurs  avaient  pris 
une  empreinte  qui  ne  s'effaça  pas  si  tôt.  Malgré  tout, 
Ton  fut  encore  en  république  pendant  plusieurs  années. 
Les  fêtes  civiles  continuèrent  à  être  célébrées  jusqu'à 
la  lin  de  ce  régime,  exprimant  à  leur  manière  les  dis- 
positions de  la  conscience  nationale,  —  jusqu'au  jour  où 
les  fêtes  religieuses,  admises  à  reprendre  leur  ancien 
état,  y  mirent  fin.  Même  on  peut  dire  que  ce  fut  surtout 
à  partir  de  cette  époque  que  leur  usage  se  généralisa  et 
se  régularisa.  Embrassons  donc,  avant  de  poursuivre, 
l'ensemble  des  idées  qui  avaient  présidé  à  leurs  mani- 
festations premières,  et  indiquons  de  même  en  quel- 
ques mots  ce  qui  en  fut  fait  par  la  suite. 

Pendant  la  première  partie  de  la  Révolution,  les  fêtes 
nationales  n'avaient  pas  le  caractère  officiel.  Leur  célébra- 
tion était  l'effet  d'un  consentement  spontané  du  peuple, 
indépendant  de  toute  initiative  de  l'autorité.  Mais  elles 
déchaînèrent  un  courant  tellement  irrésistible  qu  il  y 


DU    9   TIJERMIDOR   AU    18   BRUMAIRE.  195 

fallut  bien  céder,  et  les  meilleurs  esprits  de  la  Révolu 
tion  s'en  préoccupèrent. 

L'un  des  premiers  fut  Mirabeau.  Il  consacra  aux  fêtes 
nationales  un  discours,  ou,  plus  exactement,  un  projet 
de  discours  que  l'on  a  retrouvé  dans  ses  papiers  :  c'est 
un  Travail  sur  V éducation  publique,  dont  la  deuxième  partie 
a  pour  titre  :  Des  fêtes  publiques,  civiles  et  militaires. 

L'Assemblée  constituante,  à  la  veille  de  se  séparer 
(2  septembre  1791),  inscrivit  dans  la  Constitution,  sous 
forme  d'article  additionnel,  qu'  «  il  serait  établi  des 
fêtes  nationales  pour  conserver  le  souvenir  de  la  Révo- 
lution française,  etc.  ». 

A  la  Législative,  Condorcet  fit  mention  des  fêtes  natio- 
nales dans  son  Plan  d'Instruction  publique. 

Enfin  la  Convention  eut,  dès  les  premières  semaines, 
à  décréter  des  fêtes  en  l'honneur  des  victoires  rem- 
portées par  les  armées  républicaines.  Puis,  l'idée 
d'organiser  officiellement  et  définitivement  les  fêtes 
nationales  fit  son  chemin.  Lakanal  leur  réserva  une 
place  importante  dans  son  Projet  d'éducation  nationale 
présenté  le  26  juin  1793.  Vergniaud,  Danton,  Cambon, 
Barère,  prirent  tour  à  tour  la  parole  sur  le  même  sujet. 
Enfin,  Robespierre  fit  adopter  le  décret  du  18  floréal 
an  II,  instituant  quatre  fêtes  nationales  annuelles  et 
consacrant  le  principe  des  fêtes  décadaires.  Ce  décret, 
dont  la  première  conséquence  fut  la  célébration  de  la 
fête  de  l'Être  suprême,  présente  aussi  la  première  solu- 
tion officielle  de  la  question  des  fêtes  nationales. 

Après  le  9  thermidor,  tout  fut  remis  en  cause. 
M.-J.  Chénier,  rival  de  Robespierreet  de  David,  entreprit 
de  détruire  ce  qui  avait  été  inauguré  sous  leur  influence, 
mais,  en  rétablissant  d'autre  manière  ce  qu'il  voulait  ren- 
verser. Pendant  la  dernière  année  de  la  Convention,  de 
nombreux  débats  oratoires  eurent  lieu  à  la  tribune,  prin- 


196   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇALSE. 

cipaîement  à  propos  de  la  substitution  du  décadi  au 
dimanche  et  de  la  célébration  des  fêtes  décadaires.  Rien 
d'ailleurs  ne  fut  résolu  à  ce  sujet.  Mais,  dans  son  avant- 
dernière  séance,  la  Convention,  par  le  décret  du  3  brumaire 
an  IV  sur  l'Instruction  publique,  institua  sept  fétesnatio- 
nales  différentes  de  celles  qu'avait  prévues  le  décret  du 
18  floréal  an  II.  Ce  dernier,  tombé  d'abord  en  désué- 
tude, fut  plus  tard  remis  en  vigueur  en  ce  qui  concerne 
les  fêtes  des  14  juillet,  10  août  et  21  janvier.  La  fête  du 
1''  vendémiaire  (22  septembre,  anniversaire  de  la  Répu- 
blique) fut  célébrée  en  vertu  d'un  décret  de  brumaire 
an  IV. 

L'on  vécut  sous  ce  régime  pendant  toute  la  durée  du 
Directoire.  En  dehors  des  fêtes  annuelles,  plusieurs 
furent  célébrées  exceptionnellement  en  l'honneur  de 
divers  événements  politiques  ainsi  que  des  victoires  des 
armées  françaises,  à  cette  époque  si  glorieuses. 

Enfin,  le  18  brumaire  arriva.  Le  pouvoir  personnel  se 
substitua  au  pouvoir  populaire;  la  République  n'existait 
plus  que  de  nom.  Le  14  juillet  et  le  22  septembre  furent 
encore  célébrés  quelque  temps,  en  vertu  d'un  arrêté 
des  consuls  du  3  nivôse  an  VIII.  Mais  bientôt  cette  tra- 
dition tomba  elle-même  en  désuétude  :  l'Empire  fut 
proclamé;  il  ne  pouvait  plus  être  question  des  fêtes 
nationales. 

Au  point  de  vue  de  la  réalisation  artistique,  ces  der- 
nières fêtes,  en  nous  montrant  les  changements  sur- 
venus depuis  les  premiers  temps,  nous  diront  combien 
fut  regrettable  l'avortement  de  tant  d'efforts.  Mainte- 
nant, il  ne  s'agit  plus  de  tentatives  isolées  :  la  France, 
pour  la  première  fois  dans  l'histoire  de  la  musique,  pos- 
sède une  école,  groupant,  autour  des  anciens,  un 
ensemble  de  jeunes  talents  les  plus  variés  et  les  plus 
vivaces.   Gossec,  après    son    effort  presque  invraisem- 


DU    9   TUERMIDOR   AU    18    BRUMAIRE.  [\)' 

blable  de  cinq  ans,  —  sans  se  reposer,  certes,  car  il 
continua  à  préparer  les  voies  aux  générations  futures, 
—  laisse  ses  nouveaux  camarades  subvenir  aux  besoins 
des  fêtes  nationales  :  c'est  donc  maintenant  le  tour  de 
se  montrer  pour  Méhul,  Lesueur,  Cherubini,  Catel,  que 
nous  n'avons  fait  encore  qu'entrevoir.  Les  œuvres, 
moins  hâtives,  prendront  un  caractère  nouveau,  par- 
fois vraiment  monumental.  Ce  qui  en  reste  montre  ce 
que  nous  a  fait  perdre  l'interruption  de  ce  mouve- 
ment: sans  elle,  un  art  français  vraiment  grand  aurait 
fini  par  s'affirmer.  Nous  aurions  eu  peut-être  des  Htendel 
et  des  Bach  français,  au  lieu  que  les  maîtres  que  nous 
venons  de  nommer  en  furent  réduits  à  ne  faire  que  des 
opéras-comiques. 

II 

Avant  d'examiner  les  œuvres  que  les  fêtes  nationales 
leur  permirent  de  produire  pendant  les  six  dernières 
années  du  xviii^  siècle,  rentrons  pour  un  moment  encore 
dans  la  vie  populaire,  et  recommençons  à  nous  occuper 
de  chansons. 

Une  seule  désormais  méritera  de  retenir  un  instant 
notre  attention.  Nous  avons  appris  à  connaître  la  chan- 
son de  1790,  le  provoquant  Ça  ira,  et  les  chansons  de 
1792,  la  Marseillaise,  la  Carmagnole,  etc.  Nous  allons 
savoir  ce  que  fut  la  chanson  thermidorienne. 

Elle  a  nom  le  Réveil  du  Peuple.  Elle  a  pour  auteur  de 
paroles  un  poète  dramatique,  Souriguère,  qui  n'a  de 
meilleur  titre  pour  être  recommandé  à  la  mémoire  de 
la  postérité  que  cette  épigramme  de  Lebrun  : 

A  les  tristes  écrits 
Tu  souris,  Sourifruôre; 
Mais,  si  tu  leur  souris, 
On  ne  leur  sourit  iziicn'. 


198   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLlTlOX  FRANÇAISE. 

Quant  à  la  musique,  elle  est  d'un  compositeur  dont 
quelques  aimables  ariettes  d'opéras-comiques  sont 
restées  classiques  assez  longtemps,  notamment  celles 
du  Bouffe  et  le  Tailleur  :  il  se  nommait  Gaveaux.  Son 
fiéveil  du  Peuple  ne  se  distingue  en  rien  du  reste  de  sa 
production  :  il  est  simplement  ordinaire.  Cet  air  a  eu 
du  succès  :  Devienne  en  a  fait  des  «  variations  pour 
deux  flûtes  »;  il  n'est  pas  dit  que  Berlioz  enfant  n'y  ait 
pas  fait  sa  partie,  puisant  son  répertoire  à  la  même 
source  où  il  avait  trouvé,  pour  la  jouer  sous  les  ombra- 
ges du  Saint-Eynard,  la  sentimentale  musette    de  Nina. 

Par  exemple,  ce  qui  n'est  pas  sentimental,  ce  sont  les 
paroles  que  l'on  chantait  sur  cet  air  douceâtre.  Il  faut, 
pour  replacer  la  chanson  dans  son  milieu,  nous  repré- 
senter la  situation  de  Paris  quelques  mois  après  ther- 
midor :  les  jacobins  traqués,  assommés  dans  les  rues, 
et  les  muscadins,  maîtres  de  la  place,  circulant  d'un  air 
provocateur,  gesticulant,  saus  leurs  costumes  étriqués 
et  bariolés,  brandissant  leurs  énormes  bâtons  (leurs 
pouvoirs  exécutifs)  d'un  air  cherchant  à  se  rendre  ter- 
rible, maintenant  qu'ils  n'ont  plus  peur.  De  fait,  leur 
Réveil  du  Peuple  est  très  loin  d'être  un  chant  de  paix. 
Prenant  à  partie  les  hommes  d'avant  thermidor  (com- 
bien décimés  maintenant!)  ils  jurent  de  rendre  «  aux 
monstres  du  Ténare  tous  ces  buveurs  de  sang  humain. 
—  Ah  !  qu'ils  périssent,  ces  infâmes  !...  »  poursuivent-ils; 
et  ils  concluent  : 

Oui,  nous  jurons  sur  votre  tombe, 
Par  notre  pays  malheureux, 
De  ne  faire  qu'une  hécatombe 
De  ces  cannibales  aiïreux. 

Pourquoi  dit-on  toujours  que  le  Ça  ira  et  la  Carma- 
gnole sont  des  chansons  sanguinaires?  La  voilà,  la 
chanson   sanguinaire  de  la  Révolution  :  c'est  le  Réveil 


DU  9  TUERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        199 

du  Peuple,  chant  de  ralliement  des  thermidoriens.  Elle 
donna  lieu,  dans  les  cafés  et  les  théâtres,  à  des  scènes, 
tumultueuses  que  nous  ne  raconterons  pas;  dix-huit 
mois  après  thermidor,  les  incroyables  et  les  merveilleux, 
assis  au  balcon  de  Feydeau,  le  théâtre  à  la  mode,  fai- 
saient encore  un  tel  tapage  autour  d'elle  que,  par  un 
arrêté  du  18  nivôse  an  IV,  le  Directoire  fit  défense 
expressément  «  de  chanter,  laisser  ou  faire  chanter  sur 
les  théâtres  l'air  homicide  du  Réveil  du  Peuple  ». 


III 

La  première  fête  que  le  peuple  ait  eu  à  célébrer  après 
la  chute  de  Robespierre  était  un  legs  de  quatre-vingt- 
treize.  Les  24  et  26  brumaire  an  II,  en  la  décade  même 
commencée  par  les  fêtes  de  la  Raison,  la  Convention 
avait  décrété  que  les  honneurs  du  Panthéon  seraient 
décernés  à  Marat,  et  que  «  le  jour  do  son  apothéose 
serait  une  fête  pour  toute  la  République  ».  Le  5  fri- 
maire, elle  ajouta,  «  considérant  qu'il  n'est  point  de 
grand  homme  sans  vertu  »,  que  le  corps  de  Mirabeau 
serait  retiré  du  Panthéon  et  remplacé  par  celui  de  l'ami 
du  peuple.  Cette  solennité  ne  dut  point  paraître  urgente, 
puisqu'en  thermidor  rien  n'en  était  encore  accompli. 
Elle  fut  fixée  définitivement  au  dernier  jour  de  l'an  II 
(21  septembre  1794)  «  cinquième  jour  sans-culottide  > 
pour  employer  le  mot  sans  respectabilily  qui  était  alors 
d'usage.  Mais  en  réalité,  l'on  s'arrangea  pour  que  la 
fête  eût  un  caractère  de  généralité  et  qu'il  y  fût  le  moins 
possible  question  de  Marat. 

Une  cérémonie  préliminaire,  la  plus  importante  partie 
de  la  journée,  eut  lieu  au  jardin  des  Tuileries,  sur 
l'emplacement  si  favorable  inauguré  à  la  fùte  de  l'Être 
suprême,  et  qui  avait  servi  depuis  aux   t  Concerts  du 


200   FKTES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLLTIO.V  FRANÇAISE. 

peu{)le  ».  On  y  joua  et  chanta  force  musique  :  marche 
guerrière  à  rentrée  de  la  Convention;  symphonie  de 
Catel;  Hymne  à  la  Victoire,  de  Méhul,  et  Hymne  à  la  Frater- 
nité (nouveau)  de  Cherubini.  Après  cela,  le  président 
l)roclama  «  que  les  armes  de  la  République  n'ont  pas 
cessé  de  bien  mériter  de  la  patrie  »  ;  cette  déclaration 
lut  annoncée  par  une  grande  fanfare  de  trompettes. 

Puis,  tandis  que  le  président  attachait  des  couronnes 
de  laurier  aux  drapeaux,  Tlnstitut  national  exécuta  une 
synqihonie  militaire  de  Jadin;  enfin,  tous  les  chœurs  et 
Torchestre  entonnèrent  avec  éclat  le  Chant  du  Départ, 
dont  le  succès  grandissait  chaque  jour. 

Le  cortège  se  disposait  à  se  mettre  en  marche,  quand 
les  huissiers  de  la  Convention  vinrent  prévenir  le  prési- 
dent que  de  graves  nouvelles,  survenues  fort  à  propos, 
nécessitaient  l'ouverture  immédiate  de  la  séance.  Marat 
s'en  alla  donc  au  Panthéon  sans  ses  anciens  collègues. 
Au  reste,  la  cérémonie  n'en  fut  pas  moins  pompeuse. 
A  l'entrée  du  corps  dans  le  temple  des  grands  hommes, 
l'Institut  de  musique  exécuta  «  une  musique  mélodieuse 
dont  le  caractère  doux  et  tranquille  peignait  l'immorta- 
lité »  ;  les  chœurs  chantèrent  un  nouvel  hymne  de  Ché- 
nier  et  Cherubini  «  à  la  gloire  des  martyrs  de  la  Liberté 
et  de  ses  défenseurs  ».  C'est  l'Hymne  du  Panthéon,  une 
composition  du  plus  beau  style,  par  laquelle  Cherubini 
préluda  dignement  aux  chefs-d'œuvre  de  musique 
funèbre  qui  ont  le  plus  fait  pour  illustrer  sa  mémoire. 
11  est  piquant  de  constater  que  ce  fut  en  l'honneur  de 
Marat  que  se  fit  ce  début.  Quant  aux  accessoires  du 
défilé,  ils  étaient  tout  à  fait  magnifiques.  Les  pièces  de 
comptabilité  conservées  aux  Archives  nationales  nous 
renseignent  sur  les  travaux  exécutés  à  cette  occasion  : 
réparation  du  «  cénotafe  »  de  Marat  place  delà  Réunion, 
décoration   du  jardin  national,  du  Panthéon,   et  char 


DU  0  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        201 

kinéraire,  panaches  et  plumes  pour  les  chevaux,  etc. 
Elles  nous  apprennent  même  qu'on  ne  mit  pas  grand 
inpressement  à  régler  ces  dépenses,  vu  que  la  plupart 
lie  furent  soldées  qu'en  l'an  VI  et  en  lan  VII. 

Une  autre  fête,  plus  véritablement  nationale,  eut  lieu, 
deux  décades  après,  en  l'honneur  de  Jean-Jacques  Rous- 
seau. Le  corps  du  philosophe,  exhumé  d'Ermenonville, 
fut  transporté  à  Paris,  comme,  trois  ans  en  deçà,  l'avait 
été  celui  de  Voltaire,  autre  père  de  la  Révolution. 

Dès  longtemps,  les  admirateurs  de  Jean-Jacques  lui 
avaient  rendu  leur  hommage.  Avant  même  qu'il  fût 
question  de  fêter  Voltaire,  au  temps  de  la  première 
fête  de  la  Révolution,  le  20  juillet  1790,  le  buste  du  phi- 
losophe de  Genève  avait  été  porté  triomphalement  sur 
les  ruines  de  la  Bastille;  une  fête  populaire  improvisée 
s'en  était  suivie;  on  avait  chanté  des  hymnes,  notam- 
ment le  chant  funèbre  de  Castor  et  Pollax  :  t  Que  tout 
gémisse  >,  sur  des  paroles  appropriées  :  «  Que  tout 
s'anime  —  au  saint  nom  de  Rousseau  ».  L'année 
d'après,  les  habitants  de  Montmorency,  au  milieu  des- 
quels il  avait  si  longtemps  vécu,  le  fêtèrent  à  leur  tour  : 
ayant  placé  son  buste  dans  leur  vallée,  près  de  l'Ermi- 
tage, ils  l'inaugurèrent  le  dimanche  21  septembre;  un 
autel  champêtre  fut  élevé  sous  les  châtaigniers;  les 
jeunes  filles,  les  enfants  et  les  citoyens  armés  vinrent 
déposer  des  fleurs,  des  couronnes,  des  branches  de 
chêne,  au  pied  de  l'image  de  l'ami  de  la  nature.  Au 
commencement  de  quatre-vingt-treize,  les  habitants  de 
Chambéry,  Français  depuis  peu,  adressèrent  aussi  leur 
hommage  à  leur  ancien  hôte  en  plantant  un  arbre  de 
Liberté  devant  la  petite  maison  des  Charmettes. 

Dans  l'intervalle,  quelques  semaines  après  le  triomphe 
de   Voltaire,  les    citoyens  de  Paris  avaient  porté   une 


202   KHTES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION'  FRANÇAISE. 

pétition,  couverte  d"iin  grand  nombre  de  signatures,  à 
rAssemblée  constituante,  pour  que  des  lionneurs  ana- 
logues fussent  rendus  à  Rousseau.  Déjà,  le  21  décembre 
1700,  l'Assemblée  avait  décidé  qu'une  statue  serait 
élevée  à  l'auteurd/îmi/p  et  du  Contrai  social;  le  26  août  1791 , 
ell(^  décréta  que  les  honneurs  décernés  aux  grands 
hommes  seraient  rendus  à  Rousseau.  Enfin,  ce  décret 
étant  resté  trois  années  sans  être  mis  à  exécution,  la 
Convention,  le  25  germinal  an  II  (14  avril  1794),  après  avoir 
reçu  à  sa  barre  Thérèse  Levasseur,  décréta  la  transla- 
tion des  cendres  de  Rousseau  au  Panthéon.  C'était 
l'époque  de  l'influence  régnante  de  Robespierre,  qui  eût 
été  heureux,  sans  doute,  de  présidera  la  cérémonie; 
mais  il  ne  lui  lut  pas  donné  de  vivre  jusque-là.  Après 
le  9  thermidor,  Lakanal  présenta  un  dernier  rapport,  à 
la  suite  duquel  la  Convention  fixa  une  date  définitive, 
le  20  vendémiaire  an  III  (11  octobre  1794). 

Si  cette  fête  ne  suscita  pas  tout  l'enthousiasme  qu'elle 
eût  soulevé  quelques  années  plus  tôt,  c'est  d'abord  que, 
comme  spectacle,  elle  n'avait  plus  l'attrait  de  la  nou- 
veauté, car  le  peuple  était  bien  las  de  toutes  manifesta- 
tions, quelles  qu'elles  fussent.  Elle  n'en  fut  pas  moins 
intéressante,  et  d'un  caractère  très  particulier. 

L'on  avait  eu  l'idée  de  construire  au  milieu  du  grand 
bassin  des  Tuileries  une  petite  île  (pourquoi  non?  on 
avait  bien  bâti  une  montagne  au  Champ  de  Mars).  Cette 
île,  imitant  celle  d'Ermenonville  où  jusqu'alors  avaient 
reposé  les  restes  du  philosophe,  était  plantée  d'arbres, 
couverte  de  verdure  :  un  mausolée  y  était  figuré, 
ombragé  d'un  haut  peuplier.  Et,  le  corps  de  Jean- 
Jacques  étant  arrivé  l'avant-veille  de  la  cérémonie,  on 
l'y  déposa,  sous  la  garde  du  peuple,  à  qui  ce  jouet 
semblait  donner  de  rafraîchissantes  impressions  de 
nature. 


Df  \)   THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        203 

La  journée  entière  conserva  ce  caractère  rustique  et 
pastoral. 

Le  matin  du  20  vendémiaire,  la  Convention  étant  en 
séance,  l'Institut  national  fut  introduit  dans  la  salle. 
Il  préluda  en  exécutant  les  airs  du  Devin  du  Village  : 
€  Dans  ma  cabane  obscure,  —  J'ai  perdu  tout  mon 
bonheur  k,  la  romance  «  Je  l'ai  planté,  je  l'ai  vu  naître  ». 
mélodies  dont  les  accents  rappelaient,  dit  le  Moniteur, 
<  les  talents  et  l'âme  sensible  de  l'auteur  d'Héloïse  ».  A 
cette  musique  naïve,  si  différente  de  la  «  musique  à 
coups  de  canon  »  à  laquelle  les  fêtes  républicaines 
avaient  habitué  les  oreilles  populaires,  l'Institut  fît  suc- 
céder un  hymne  :  car  on  pense  bien  qu'il  n'était  pas 
possible  de  rompre  absolument  avec  les  habitudes  du 
temps  présent;  quoique  Rousseau  ait  fourni  lui-même 
la  plus  grande  part  de  la  musique  pour  la  journée, 
Gossec  ne  pouvait  pas  négliger  de  chanter  ses  vertus, 
comme  il  avait  fait  pour  Voltaire  II  reprit  donc  la  plume 
en  son  honneur  et  écrivit  un  Hymne  à  Jean  Jacques  Rous- 
seau, sur  la  composition  duquel,  chose  rare,  nous 
sommes  renseignés  par  une  lettre  de  lui  :  j'en  ai  l'ori- 
ginal sous  les  yeux,  et  y  transcris  ces  premières  lignes  : 

Paris,  co  17  vomiëmiairc,  an  3""" 
Citoyen  mon  collaborateur',  je  suis  aussi  malade  d'une  fluxion 
aux  dents  qui  me  tient  depuis  huit  jours  et  qui  m'oblige  d'avoir 
la  tète  enveloppée  de  linge  et  de  coton,  et  de  garder  par  consé- 
quent la  maison  ;  malgré  cela  il  m'a  fallu  composer  la  f«He  pour 
J.-J.  Rousseau  qui  aura  lieu  décadi  prochain  au  Jardin  national 
et  de  lu  au  Panthéon.  Pour  cette  fête  il  m'a  fallu  passer  encore 
trois  nuits  et  cela  provient  de  ce  que  les  poètes  sont  toujours 
en  retard  ainsi  que  les  arrêtés  et  ordres  des  autorités  constituées. 

Ces  derniers  mots  évoquaient  le  souvenir  des  bous- 
culades de  l'Être  suprême  :  Gossec  ne  l'avait  pas  oublié  ! 

1.  Le  poète  Coupigny,  auteur  de  plusieurs  hymnes  mis  en 
musique  par  Gossec,  Dalayrac,  Lefèvre,  etc. 


204   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  HEVOLITIO.X  FRANÇAISE. 

Au  moins,  pour  sa  composition  nouvelle,  put-il  disposer 
d'un  délai  de  trois  jours  et  trois  nuits,  —  avec  le  mal 
de  dents  par-dessus  le  marciié!  Son  Hymne  à  Jean-Jacques 
Rousseau  ne  compte  d'ailleurs  pas  au  nombre  de  ses  meil- 
leures productions,  encore  qu'on  y  constate  un  souci 
d'appropriation  louable  :  la  musique  est  écrite  dans  un 
style  naïf  et  pastoral,  qui  vise  à  imiter  celui  du  Devin;  et 
si,  par  malheur,  les  vers  de  Chénier  se  prêtaient  médio- 
crement à  cette  interprétation,  Grossec  a  trouve  par 
endroits  quelques  accents  naïfs,  avec  des  tournures  de 
vieilles  romances,  qui  forment  une  évocation  musicale 
intéressante. 

Même  en  plein  air  les  musiciens  ne  cessèrent  pas  de 
jouer  les  airs  de  Rousseau.  «  Cette  musique  simple  et 
pleine  d'expression  faisait  éprouver  à  l'âme  un  atten- 
drissement religieux  bien  analogue  à  la  circonstance.  » 
Derrière  les  musiciens  marchaient  les  délégations  de 
genres  divers  :  d'abord,  des  botanistes,  portant  une 
bannière  avec  cette  inscription  :  «  L'étude  de  la  nature 
le  consolait  de  l'injustice  des  hommes  »  ;  puis  des  arti- 
sans, ayant  en  main  l'oulil  de  leur  profession,  et,  sur 
leur  bannière,  cette  devise  :  «  11  réhabilita  les  arts 
utiles  ».  Plus  loin,  des  citoyens  portaient  les  tables  des 
Droits  de  l'homme.  Enfin,  la  statue  de  la  Liberté,  sur 
un  char,  précédait  la  Convention,  qui  fermait  le  cor- 
tège. Au  Panthéon,  Cambacérès  prononça  un  discours, 
en  qualité  de  président  de  l'Assemblée,  et  Thymne  de 
Chénier  et  Gossec  fut  de  nouveau  chanté. 

Décadi  suivant,  30  vendémiaire,  fête  des  Victoires, 
ou  fête  de  l'école  de  Mars. 

A  la  même  époque  avaient  lieu  dans  la  Convention 
les  discussions  sur  les  fêtes  nationales  et  décadaires, 
où  Chénier,  exprimant  le  sentiment  général  de  l'Assem- 


II 


DU  9  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        205 

blée  après  Thermidor,  reconnaissait  en  principe  la 
nécessité  de  ces  fêtes,  mais,  par  haine  pour  tout  souvenir 
se  rattachant  à  la  domination  de  Robespierre,  préten- 
dait rompre  avec  les  traditions  antérieures.  Le  27  ven- 
démiaire, il  lança  à  la  tribune  une  violente  diatribe 
contre  David,  très  injuste,  et  peu  généreuse,  car  David 
était  alors  en  prison. 

«  Déjà,  s'écriait-il,  les  fêtes  publiques,  plus  sagement 
dirigées,  moins  chargées  d'oripeaux  civiques  et  de  gue- 
nilles à  prétention,  échappent  au  despotisme  des  imagi- 
nations bizarrement  stériles  et  du  caprice  en  délire,  et 
commencent  à  porter,  je  ne  crains  pas  de  le  dire,  un 
caractère  conforme  au  génie  du  peuple,  un  caractère  à 
la  fois  simple  et  grand.  » 

Un  peu  plus  tard,  le  l*^''  nivôse,  il  précisait  ses  cri- 
tiques, disant  : 

«  Un  décret  n'est  pas  un  tableau,  une  loi  n'est  pas 
une  description. 

«  Quand  il  s'agit  de  fêtes  publiques,  quand  un  peuple 
tout  entier  doit  se  réjouir,  il  est  absurde  de  lui  pres- 
crire tous  ses  mouvements  ainsi  que  l'on  commande 
l'exercice  à  des  soldats.  Il  est  nécessaire  de  ne  pas 
resserrer  la  pensée  publique  dans  le  cercle  d'un  règle- 
ment minutieux  et  de  laisser  pour  l'exécution  des  fêtes 
toute  la  latitude  qu'exige  le  génie  du  peuple  français.  » 

L'observation  n'est  pas  sans  justesse  :  les  rancunes 
de  Chénier  et  des  thermidoriens  leur  ont  fait  apercevoir 
du  premier  coup  les  côtés  faibles  des  conceptions  de 
David.  Il  est  fâcheux  qu'ils  aient  méconnu  du  même 
coup  ce  que  ces  conceptions  contenaient  de  grandeur 
et  d'art  véritable. 

A  la  fête  des  Victoires  du  30  Vendémiaire,  les  beaux 
groupements  artistiques  réglés  par  David  pour  les 
fêtes  de  la  période  précédente  firent  place  aux  exercices 


206   FETES  ET  CHA.\TS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

militaires  eux-mOmes.  Le  bataillon  des  élèves  de  l'école 
de  Mars  simula  l'attaque  et  la  prise  d'une  forteresse; 
puis  la  Convention,  qui  avait  observé  ce  spectacle  du 
haut  de  la  montagne  élevée  pour  la  fête  à  l'Être  suprême, 
descendit  processionnellement,  et,  précédée  du  char  de 
la  Victoire,  se  rendit  au  Temple  de  l'Immortalité,  où 
des  trophées  furent  déposés,  et  les  noms  des  quatorze 
armées  et  de  leurs  victoires  inscrits  sur  une  pyramide. 
Le  Chant  du  Départ  eut  dans  cette  journée  sa  troisième 
exécution  solennelle.  En  outre,  un  nouvel  hymne  y  fut 
donné,  et  un  nouveau  maître  s'y  révéla  pour  la  première 
fois  dans  le  domaine  de  la  musique  nationale  :  Lesueur, 
avec  le  Chant  des  Triomphes  de  la  République  française,  sur 
une  ode  de  La  Harpe.  Et  ce  fut  encore  une  acquisition 
précieuse  pour  la  musique  nationale,  on  put  en  juger 
dès  ce  premier  jour. 

L'ancien  chef  de  ïa  maîtrise  de  Notre-Dame,  qui 
naguère  avait  tenté  de  réformer  la  musique  religieuse 
dans  un  esprit  très  moderne,  ne  pouvait  manquer  d'ap- 
porter un  concours  efficace  aux  cérémonies  nationales, 
lesquelles  ouvraient  un  si  vaste  champ  à  son  activité.  Son 
génie  est  différent,  certes,  de  celui  des  autres  musiciens 
contemporains.  Il  ne  suit  pas  comme  eux  aveuglément 
les  tendances  classiques.  Esprit  chercheur,  ne  se  con- 
tentant pas  de  suivre  les  sentiers  battus,  mais  visant 
toujours  très  haut,  occupé  sans  cesse  à  découvrir  des 
voies  nouvelles  et  à  regarder  vers  l'avenir,  on  pouvait 
craindre  qu'il  ne  sût  pas  se  plier  aux  contingences  avec 
lesquelles  il  faut  compter  lorsqu'on  veut  adapter  l'art 
aux  besoins  du  peuple.  Peut-être  en  effet  quelques 
autres  s'y  soumirent-ils  mieux,  et  toutes  les  œuvres  qu'il 
fît  en  ce  genre  ne  sont  pas  d'égale  valeur.  Celle-ci,  la 
première  qu'il  ait  donné  aux  fêtes  nationales,  en  la 
forme  simple  et  sans  développement  dans  laquelle  il  a 


DU  9  THERMIDOR  AU  iH   BRUMAIRE.        207 

consenti  à  s'enfermer  (non  sans  effort,  car  on  sent  qu'il 
se  contraint  pour  ne  la  pas  faire  craquer)  est  une  de  ses 
meilleures  :  à  travers  des  formules  connues,  on  y  sent 
un  jaillissement  au  travers  duquel  on  pressent  l'action 
d'une  âme  impulsive.  Son  chant  est  fier  :  il  n'a  pas  le 
même  genre  d'ardeur  que  le  Chant  du  Dépari  ou  la  Mar- 
seillaise; son  accent  a  quelque  chose  de  moins  général, 
qui  n'entraîne  pas  autant,  mais  qui  pourtant  sait  aller 
au  cœur. 

Au  reste,  comment  une  nature  généreuse  comme  celle 
de  Lesueur  aurait-elle  manqué  d'enthousiasme  pour 
chanter  les  triomphes  de  la  patrie,  l'artiste  en  fût-il 
réduit  à  mettre  en  musique  des  vers  aussi  ridicules 
que  les  strophes  de  La  Harpe  qui  lui  furent  confiées? 

Passons  rapidement  sur  les  fêtes  de  même  caractère 
célébrées  dans  les  années  qui  suivirent. 

Ce  fat  d'abord,  le  10  prairial  an  IV  (29  mai  1790)  la 
«  fête  de  la  Reconnaissance  et  des  Victoires  »  en 
l'honneur  des  premiers  succès  remportés  en  Italie  par 
l'armée  de  Bonaparte.  Le  Champ  de  Mars  fut  orné  et 
disposé  dans  un  goût  de  régularité  classique  qui  déjà 
fait  songer  aux  formes  raides  et  officielles  de  l'Empire, 
et  les  évolutions  militaires  tinrent  une  large  place  au 
programme.  «  Des  symphonies,  des  chants  civiques  et 
des  décharges  d'artillerie  précéderont,  accompagneront 
et  suivront  cette  cérémonie  »,  dit  le  programme.  On 
couronna  les  drapeaux.  Comme  d'usage,  plusieurs  mor- 
ceaux de  circonslance  furent  produits.  Le  vieux  Gossec 
écrivit  encore  deux  hymnes  :  un  Chant  martial  pour  la 
Fêle  des  Victoires  du  10  prairial  an  /P  de  la  République  : 

Si  vous  voulez  trouver  la  ^'•loire. 
Cliercliez-la  dans  les  camps  français; 

Puis  un  Hymne  à  la  Victoire,  paroles  de  Coupigny  dont 


208   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

les   vers   indiquent   l'époque    :    «   En    vain  le   Tanaro 
rebelle  —  pensait  arrêter  nos  efforts  ». 

Pour  la  même  fête,  Cherubini  composa  son  Hymne  à 
la  Victoire,  dont  les  paroles  célèbrent  les  succès  militaires 
qui  ramènent  la  paix.  Enfin  Catel  écrivit,  sur  les  vers 
de  Lebrun,  le  Chani  du  Banquet  républicain  pour  la  Fête  de 
la  Victoire.  Le  programme  delà  fête  en  accompagnait  le 
texte  de  cette  double  épigraphe  :  «  O  jour  d'éternelle 
mémoire!...  »  et  :  Nunc  est  bibendum\ 

Après  le  traité  de  Campo-Formio,  quand  Bonaparte 
revint  d'Italie  ayant,  pour  la  première  fois  depuis 
quatre  vingt  douze,  assuré  pour  quelque  temps  la  paix, 
il  fut  reçu  en  triomphateur.  La  fôte  qu'on  lui  donna 
ne  fut  plus,  à  proprement  parler,  une  fête  nationale, 
mais  plutôt  une  fête  officielle  :  elle  eut  lieu,  le  20  fri- 
maire an  VI,  dans  le  palais  du  Directoire,  et  fut  très  bril- 
lante. Cette  fois,  c'est  Méhul  qu'on  chargea  de  faire 
harmonieusement  accueil  au  guerrier  pacificateur;  il 
s'associa  de  nouveau  à  son  digne  collaborateur  Chénier, 
et  les  auteurs  du  Chant  du  Départ  et  du  Chant  des  Victoires 
chantèrent  cette  fois  le  Chant  du  Retour. 

Tu  fus  longtemps  l'eiïroi,  sois  l'amour  de  la  terre, 

0  République  des  Français! 
Que  le  chant  des  plaisirs  succède  aux  cris  de  guerre; 

La  victoire  a  conquis  la  paix. 

Mais  la  plus  originale  de  toutes  les  fêtes  célébrant  les 
victoires  fut  la  «  Fête  de  la  liberté  et  entrée  triomphale 
des  objets  de  science  et  d'art  recueillis  en  Italie  »,  qui 
eut  lieu  le  40  thermidor  an  VI  (20  juillet  1798).  Si  l'on 
avait  vu  souvent  décerner  les  honneurs  du  triomphe  à 
un  homme,  c'était  bien  la  première  fois  au  monde  qu'une 
fête  prenait  pour  objets  les  produits  du  génie  humain  : 
des  tableaux,  des  livres,  des  statues.  Dix  chars,  en  tête 


DU  9  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        209 

du  cortège,  portaient  les  objets  scientifiques  et  les  bêtes, 
curieuses;  après  eux  marchaient  quatre  animaux  dont  la 
vue  excita  au  plus  haut  point  la  curiosité  des  Parisiens  : 
deux  chameaux  et  deux  dromadaires!...  Une  seconde 
section  renfermait  six  chars  portant  des  manuscrits,  des 
livres,  des  médailles,  etc.  Enfin  la  marche  était  fermée 
solennellement  par  un  défilé  de  vingt-neuf  chars  sur 
lesquels  on  avait  placé  des  statues  antiques,  la  Transfi- 
guration de  Raphaël,  des  Titien,  des  Véronèse,  etc.  Le 
buste  de  Junius  Brutus  était  porté  sur  les  épaules  par 
des  défenseurs  de  la  République.  Des  citations  de  Tacite, 
des  vers  de  Voltaire  étaient  inscrits  de  tous  côtés. 

Ce  cortège  traversa  tout  Paris  et  fut  rassemblé  en  der- 
nier lieu  au  Champ  de  Mars.  Certes,  la  musique  devait, 
en  un  tel  jour,  être  reléguée  au  second  plan;  elle  ne  fut 
pourtant  pas  complètement  négligée.  Quand  le  défilé 
des  chars  arriva  au  Champ  de  Mars,  il  fut  reçu  par  de 
larges  et  puissants  accords.  Un  orchestre  symphonique 
accompagna  tout  d'abord  aux  choristes  du  Conservatoire 
le  Carmen  sœcalare  de  Philidor;  puis,  après  cette  page 
classique,  l'on  entendit  une  œuvre  nouvelle,  de  vastes 
proportions,  YOde  pour  la  Fête  de  la  Liberté,  de  Lesueur, 
sur  des  vers  de  Lebrun,  avec  ce  début  très  académique  : 

Réveille-toi,  lyre  d'Orphée, 
Enfante  de  nouveaux  concerts; 
Jamais  aux  rives  de  l'Alphée, 
Pindare  ne  chanta  de  triomphes  plus  chers!... 

Mais  le  refrain  s'appliquait  à  des  préoccupations  plus 
modernes  : 

France  heureuse,  quelle    est  ta  gloire! 
Tu  vois  les  chefs-d'œuvre  des  arts 
Conquis  des  mains  de  la  victoire 
Embellir  tes  nobles  remparts. 

Et  la  composition  musicale  est  encore  de  grand  style  : 

14 


210   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  ERANÇAISE. 

musique  à  fresque,  pourrait-on  dire  ;  et  en  effet  c'est  bien 
à  cela  que  s'appliquait  de  préférence  le  génie  de  Lesueur. 

Combien  d'autres  œuvres  ont  été  écrites  pour  célébrer 
les  victoires  ou  les  efforts  des  armées  françaises!  Les 
plus  illustres  maîtres,  Grétry,Gossec,  n'ont  pas  dédaigné 
de  signer  de  simples  chansons  patriotiques.  L'on  vit  par 
exemple  l'auteur  du  Tableau  parlant  emboucher  la  trom- 
pette guerrière  pour  accompagner  des  «  Couplets  du 
citoyen  Patriophile,  dédiés  à  nos  frères  de  Paris  », 
lesquels  furent  chantés  au  Théâtre-Italien.  De  Gossec, 
outre  les  hymnes  déjà  cités,  nous  pouvons  signaler 
encore  une  Chanson  patriotique  pour  le  succès  de  nos  armes. 
Jadin  compose  une  Ode  à  V Armée;  Martini,  Kalkbrenner, 
chacun  un  Chant  triomphal.  Rouget  de  Lisle,  après  la 
Marseillaise,  le  chant  de  Roland  à  Roncevaux  et  celui  du 
Vengeur  :  «  Mourons  pour  la  patrie  »,  écrit  le  Chant  des 
Vengeances,  puis  le  Chant  des  Combats,  exécutés  (an  YI  et 
an  VIII)  non  dans  des  fêtes  publiques,  mais  à  l'Opéra, 
lequel  tendait  de  plus  en  plus  à  devenir  le  théâtre  des 
manifestations  du  patriotisme  officiel. 

C'est  encore  l'Opéra  qui  reçut  le  principal  écho  musical 
du  criminel  événement  qui  ralluma  le  guerre  en  Europe 
à  la  fin  du  siècle  :  l'assassinat  des  représentants  de  la 
République  par  les  Autrichiens  au  printemps  de  1799. 
On  y  donna,  le  14  juin  (26  prairial  an  VII),  la  Nouvelle  au 
Camp,  ou  le  Cri  de  Vengeance,  scène  lyrique  sur  laquelle 
nous  ne  possédons  que  de  vagues  notions  et  dont 
la  musique  est  attribuée  à  Gossec.  En  tout  cas,  il  est 
certain  que  le  vieux  maître  reprit  à  cette  occasion  la 
plume  qui,  en  1792,  avait  écrit  l'Offrande  à  la  Liberté  : 
il  composa  une  Cantate  funèbre  pour  la  fête  du  20  prairial 
an  VII,  enmémoire  des  plénipotentiaires  de  la  République  fran- 
çaise au  Congrès  de  Rastadt.  Ce  fut,  sinon  son  chant  du 
cygne  (puisque  ce  mot  implique  l'idée  d'une  sublime  et 


DU  U  ÏUERMIDOR  AU  18  HRUMAIRE.        211 

SLiprème  inspiration,  et  celle  de  Gossec  était  bien  alï'ai- 
blie),  du  moins,  très  probablement,  sa  dernière  produc- 
tion lyrique.  On  reconnaîtra  dans  le  choix  du  sujet  Tidée 
dominante  qui,  depuis  dix  années,  avait  dicté  les  meil- 
leures pages  au  créateur  de  la  musique  républicaine,  au 
premier  chantre  de  la  Liberté. 

Mais  chez  ses  successeurs,  et  jusque  sous  l'Empire, 
la  veine  de  la  musique  nationale  ne  fut  poin  ttarie. 
L'auteur  des  trois  chants  du  Départ,  des  Victoires  et  du 
Retour  composa  le  Chant  du  Retour  de  la  Grande  armée,  sur 
des  vers  d'Arnault,  et,  plus  tard  encore,  un  Chant  triom- 
phal qui  fut  exécuté  à  l'Opéra  en  1810-1811.  Et  Lesueur 
qui,  en  Tan  IV  et  en  l'an  VI,  avait  chanté  les  victoires 
des  armées  républicaines,  composa  pour  le  14  avril  1802, 
le  Chant  de  la  Paix,  ainsi  qu'un  Chant  de  Triomphe  pour  les 
concerts  de  la  cour  de  Napoléon  P'',  sur  des  paroles 
de  Lebrun. 

L'on  voit,  par  cette  longue  énumération,  que  le 
chant  patriotique,  genre  déconsidéré  de  nos  jours,  était 
loin  d'être  méprisé  il  y  a  un  siècle,  et  que  les  plus 
grands  maîtres  d'alors  ne  dédaignèrent  pas  de  le 
cultiver,  d'y  appliquer  tous  leurs  efforts  et  d'y  mettre  le 
meilleur  de  leur  génie. 

IV 

Si  les  fêtes  célébrant  les  succès  des  armes  françaises, 
multipliées  comme  elles  furent,  devinrent  banales,  les 
deuils  de  la  patrie  donnèrent  lieu  à  des  manifesta- 
tions dont  une,  au  moins,  fut  aussi  émouvante  qu'au- 
cune de  celles  des  premiers  temps  de  la  Révolu- 
tion. 

C'est  la  fête  funèbre  célébrée  après  la  mort  de  Hoche, 
le  10  vendémiaire  an  VI  (1er  octobre  1797). 


212       FETES   ET    CUAXTS    DE   LA    RÉVOLU TIOX    FRANÇAISE. 

Cette  fois,  le  peuple,  sentant  profondément  son  irré- 
parable perte,  retrouva  son  attitude  grave  et  désolée 
des  jours  les  plus  sombres.  En  cette  époque  désabusée, 
sceptique  et  frivole  du  Directoire,  Ton  sentit  de  nou- 
veau dans  Paris  le  souffle  qui  jadis,  aux  obsèques 
de  Mirabeau,  avait  puissamment  pénétre  parmi  la 
foule. 

La  cérémonie  eut  lieu  au  Champ  de  Mars.  Nous  ne  la 
décrirons  pas,  les  grandes  lignes  étant  toujours  les 
mêmes.  Elle  se  distingua  pourtant  par  le  soin  avec 
lequel  fut  réglée  la  partie  artistique  et  musicale.  Vhymne 
funèbre  pour  la  mort  du  général  Hoche,  poésie  de  Chénier, 
musique  de  Cherubini,  est  une  œuvre  lyrique  d'une 
grande  importance  et  d'une  envergure  peu  commune. 
Une  marche  funèbre,  exécutée  pendant  le  défilé  devant 
l'urne  funéraire,  en  forme  l'introduction;  elle  est 
conçue  d'après  les  traditions  inaugurées  par  Gossec, 
modelée  presque  exactement  sur  la  célèbre  Marche 
lugubre  des  obsèques  de  Mirabeau,  dont  on  retrouve  les 
roulements  sinistres  des  tambours  voilés,  le  sombre 
glas  du  tam-tam,  les  éclats  des  trompettes  et  des 
trombones,  jusqu'aux  rythmes  et  aux  accents.  Mais  les 
formes  musicales  sont  affinées  et  d'un  art  singulière- 
ment perfectionné;  si  l'œuvre  de  Cherubini  est  encore 
loin  d'atteindre  aux  sublimités  de  la  Marche  funèbre  pour 
fêler  la  mémoire  dMn  grand  homme,  dans  l'immortelle 
Héroïque  de  Beethoven,  déjà  elle  marque  un  achemine- 
ment certain  vers  le  plus  haut  style  du  maître  de  la 
symphonie. 

Après  la  marche  instrumentale  et  le  défilé  funèbre, 
quarante  jeunes  filles,  élèves  du  Conservatoire,  vêtues  de 
blanc,  avec  des  écharpes  de  crêpe,  et  les  cheveux  ornés 
de  bandelettes  à  la  manière  antique,  s'avancèrent  pro- 
cessionnellement  et  chantèrent  une  première  strophe. 


DU  y  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        213 

Sur  les  lents  accords  de  l'orchestre  soutenant  le  chant, 
le  prolongeant  parfois  quand  il  semblait  s'éteindre  en 
un  murmure  désolé,  les  voix  s'élevèrent,  tristes  et  mélo- 
dieuses, modulant  cette  funèbre  strophe  : 

Du  haut  de  la  voùle  éternelle, 
Jeune  héros  recois  nos  pleurs, 
Que  notre  douleur  solennelle 
T'offre  des  hymnes  et  des  lleurs. 
Ah  !  sur  ton  urne  sépulcrale, 
Gravons  ta  f^loire  et  nos  regrets. 
Et  que  la  palme  triomphale 
S'incline  au  sein  de  tes  cyprès! 

Les  exécutants  se  turent  après  cette  harmonieuse 
entrée,  et  Daunou,  au  nom  de  l'Institut,  prononça  un 
discours,  qui  fut  ainsi  encadré  de  musique,  car  le 
choeur  recommença  dès  qu'il  eut  parlé.  Des  vieillards, 
des  guerriers  se  présentèrent  à  leur  tour,  répétant  le 
beau  chant  de  la  première  strophe,  soutenus  par  les 
accompagnements  variés  et  de  plus  en  plus  riches  de 
l'orchestre;  enfin  une  dernière  strophe  unit  toutes  les 
voix  d'hommes  en  un  énergique  et  véhément  final.  La 
cérémonie  fut  complétée  par  le  chant  du  dernier 
couplet  de  la  Marseillaise  :  «  Amour  sacré  de  la  patrie  », 
exécuté  par  toutes  les  voix  réunies,  dans  un  sentiment 
de  respect  religieux.  Le  long  du  cortège  funèbre  avait 
retenti  à  plusieurs  reprises  la  lugubre  Marche  des  Morts 
de  Gossec.  Enfin,  conformément  à  la  tradition  révolu- 
tionnaire, le  peuple  ne  quitta  pas  le  Champ  de  Mars 
avant  que  les  chants  funèbres  eussent  fait  place  aux 
accents  de  l'apothéose  :  le  Chant  du  Départ  conclut  la 
cérémonie. 

La  mort  de  Hoche  eut  un  écho  musical  en  Italie,  où 
Bonaparte,  qui   ne  négligeait    rien  de  ce  qui   pouvait 


214   FETES  ET  CUA.XTS  DE  LA  RÉVOLUTIOX  FRANÇAISE. 

grandir  et  entretenir  sa  popularité  naissante,  ne 
manquait  pas  l'occasion  de  faire  célébrer  dans  son 
armée  les  grandes  dates  révolutionnaires.  Ce  fut  ainsi 
qu'en  1796  et  1797,  le  22  septembre  et  le  14  juillet  furent, 
par  ses  ordres,  fêtés  peut-être  avec  plus  d'éclat  qu'à 
Paris  :  lui-même  adressait  d'éloquentes  proclamations 
aux  troupes,  promettait  de  sauver  la  République,  pas- 
sait des  revues  au  milieu  des  populations  éblouies, 
faisait  planter  des  arbres  de  liberté,  organisait  des 
courses,  des  cortèges  allégoriques,  où  le  futur  empe- 
reur ne  craignait  pas  d'exhiber  sur  un  char  une  déesse 
de  la  Liberté  revêtue  d'habits  antiques  aux  trois  cou- 
leurs, comme  naguère  avaient  fait  Hébert  et  Chaumette, 
à  Notre-Dame,  pour  la  fête  de  la  Raison.  Le  Moniteur 
enregistrait,  comme  des  bulletins  de  victoire,  les 
comptes  rendus  de  ces  fêtes,  qui  formaient  comme 
une  vivante  propagande  des  idées  et  des  mœurs  de  la 
Révolution  française  à  l'étranger. 

Il  était  habile  au  vainqueur  d'Arcole  et  de  Rivoli  de 
s'associer  publiquement  au  deuil  de  la  France,  et  de 
déplorer  la  perte  de  son  glorieux  émule.  Chose  imprévue, 
cette  manifestation,  toute  politique,  eut  principalement 
un  résultat  musical. 

Tandis  qu'à  Paris  les  maîtres  français  (je  compte 
Cherubini  parmi  eux)  étaient  conviés  à  chanter  la 
mémoire  du  héros  pacificateur,  Bonaparte,  que  son 
goût  portait  résolument  vers  la  musique  italienne, 
s'adressa  à  Paisiello,  maître  de  chapelle  du  roi  de 
Sicile,  et  lui  commanda  un  morceau  funèbre.  Revenu  en 
France  presque  aussitôt  après,  il  rapporta  au  Conserva- 
toire une  copie  de  ce  morceau.  En  voici  l'intitulé 
exact  : 

Sur  la  couverture,  ces  simples  mots,  précédés  du  nom 
de  l'auteur  :  Overlura  o  sinfonia. 


1)L    *>    TJJEHMIDOR    AU    18    BRUMAIRE.  215 

Sur  le  titre  : 

MUSICA  FUNEBRb: 

composla  dal  maestro  di  capella  D.   Giovanni  Paisiello 

al  servizzio  délie  LL.   MM. 

Siciliane 

All'occasione  délia  merle  del  fîi  Générale  Hoche ^ 

cercatagli  dal  Sig''  Générale  in 

Capite  BUONAPARTE. 

Je  continue  en  français  : 

4  Les  idées  exprimées  dans  cette  musique,  après  un 
petit  prélude,  lequel  exprime  la  surprise  à  l'annonce  de 
la  mort  du  susdit  général,  sont  le  résultat  d'une  marche 
funèbre  militaire,  laquelle,  toutes  les  fois  que  vient  une 
nouvelle  reprise,  produit  des  sentiments  variés  de 
douleur,  de  désespoir,  de  confusion,  de  tristesse,  d'agi- 
tation, affliction,  plainte,  abattement,  tous  analogues  à 
ladite  perte. 

«  In  Napoli,  gli  II  noV  1797.  » 

Au  bas  de  la  page,  tracés  d'une  écriture  ferme  et 
appuyée,  ces  mots  autographes  : 

«  Donné  au  Conservatoire  de  musique  par  le  citoyen 
Bonaparte.  » 

Ce  morceau  a  son  histoire.  Quand,  parmi  les  acclama- 
tions et  les  fêtes  triomphales,  le  vainqueur  de  l'Italie 
fut  de  retour  à  Paris,  voulant  montrer  qu'un  futur 
empereur  a  des  clartés  de  tout,  il  envoya  le  morceau  de 
Paisiello  au  Conservatoire  en  demandant  qu'on  l'y  exé- 
cutât. Sarrette  et  le  comité  de  l'École,  dans  une  inten- 
tion toute  courtoise,  aussi  bien  pour  honorer  Bonaparte, 
en  faisant  plus  et  mieux  qu'il  ne  demandait,  que  pour 
lui  montrer  ce  dont  les  musiciens  français  étaient 
capables,  ne  se  contentèrent  pas  de  déférer  à  son  désir  : 
ils  firent  exécuter  en  même  temps  quelques-unes  des 
œuvres  produites  par  les  maîtres  de  la  maison,  notam- 
ment, par  une  association  d'idées  naturelle,  V Hymne 
funèbre  pour  la  mort  du  général  Hoche,  de  Cherubini. 


216       FKTES    ET    CUA.NTS    DE    LA    RÉVOLLÏIO.X    FRANÇAISE. 

Ce  Taisant,  ils  manquèrent  d'à  propos  :  la  suite  des 
événements  ne  le  leur  prouva  que  trop!  Quand  le  concert 
fut  achevé,  Bonaparte,  s'adressant  à  Cherubini,  d'un  air 
peu  satisfait  et  sans  dire  un  mot  de  son  œuvre,  lui  fit 
savoir  que  le  plus  grand  compositeur,  c'était  Paisiello, 
puis,  après  lui,  Zingarclli.  Et  ce  fut  tout.  Méhul,  Lesueur, 
Gossec,  Grétry  étaient  là,  écoutant  avec  déférence.  11 
j)araît  que  Cherubini  ne  put  se  retenir  de  murmurer  : 
€  Passe  encore  pour  Paisiello,  mais  Zingarelli...  ».  Aussi 
fut-il  en  disgrâce  pendant  tout  le  temps  que  dura  le 
pouvoir  de  Napoléon.  Est-il  besoin  d'ajouter  que  si  les 
causes  de  cette  disgrâce  se  rattachent  plus  ou  moins 
directement  à  ÏHymne  du  général  Hoche,  cela  ne  veut 
point  dire  que  Bonaparte  ait  regardé  Cherubini  d'un  œil 
courroucé  parce  qu'il  s'était  permis  de  célébrer^un  autre 
grand  homme  que  lui  :  la  commande  que  lui-même  avait 
faite  à  un  autre  musicien  en  est  la  preuve  certaine; 
il  ne  craignait  plus  ses  émules  lorsqu'ils  étaient  morts. 
Non  :  ce  n'est  que  pour  des  raisons  de  simple  dilettan- 
tisme que  Bonaparte  sacrifia  Cherubini. 

Voyons  donc  ce  qu'était  cette  Musica  funèbre  de  Pai- 
siello objet  de  ses  préférences. 

La  première  impression  que  j'eus  quand  j'ouvris  à  la 
bibliothèque  du  Conservatoire,  où  il  est  jalousement  mis 
en  réserve,  le  cahier  revêtu  de  la  glorieuse  signature, 
fut,  je  dois  l'avouer,  un  étonnement  mêlé  de  quelque 
inquiétude.  Je  me  demandai  si  Paisiello  n'a  pas  voulu 
se  moquer  légèrement  de  son  auguste  protecteur,  ou 
bien  s'il  s'est  trompé  lui-même,  croyant  écrire  un 
morceau  d'opéra  bujfa.  La  moderne  Marche  funèbre  d'une 
marionnette  donne  une  idée  assez  exacte  de  sa  conception  : 
dans  l'ingénieuse  fantaisie  de  Gounod,  la  musique  décrit 
tour  à  tour  les  épisodes  les  plus  divers,  jusques  aux 
stations  du  cortège  au  cabaret;  et  de  même  le  morceau 


DU  9  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        2l7 

de  Paisiello  a  la  prétention  de  dépeindre  des  émotions 
tellement  nombreuses  qu'on  en  frémit  d'avance!  Le  titre 
a  donné  un  avant-goût  assez  heureux  :  mais  ce  n'est  rien 
auprès  de  la  composition  même.  Dès  les  premières  pages, 
qui  débutent  par  une  introduction  de  huit  mesures  coupée 
par  quatre  points  d'orgue  exprimant  la  slupore,  après 
l'expositiou  d'un  motif  insignifiant,  des  commentaires 
écrits  nous  expliquent  pas  à  pas  les  intentions  du  musi- 
cien. Il  commence  par  exprimer  la  frénésie,  rien  de 
moins  :  Smanie  per  la  perdiia  del  Jii  générale  Ilochel  Puis, 
c'est  le  tableau  d'un  popolo  afjlilto  e  addolorato.  Ensuite, 
coup  sur  coup  :  Agitazione,  —  smanie,  —  pianlo,  —  confu- 
sione,  mestizia,  agitazione  smaniose,  pianlo  e  affani,  —  excla- 
mazioni  di  dolore,  —  avvilimento.... 

Que  de  choses  dans  une  marche  funèbre! 

Inutile  d'ajouter  que,  de  tous  ces  beaux  sentiments, 
il  n'y  a  pas  trace  dans  la  musique,  malgré  les  soins  du 
compositeur  pour  varier  les  tons  et  introduire  des  dessins 
à  intentions  expressives.  Son  effort  n'aboutit  qu'à  pro- 
duire des  mouvements  indifférents,  tracer  des  broderies 
superficielles.  Il  lui  suffit  d'écrire  dans  le  mode  mineur 
Dour  croire  qu'il  peint  l'affliction;  s'il  veut  dépeindre  le 
cxSespoir  ou  l'égarement,  quelques  doubles  croches, 
avec  des  syncopes  à  l'instant  favorable,  lui  sembleront 
réaliser  parfaitement  l'idéal.  Tout  cela  n'est  que  formule 
banale  et  vide  :  la  faconde  italienne  a  passé  tout  entière 
dans  les  paroles,  il  n'en  reste  rien  pour  la  musique. 
La  forme,  il  faut  le  reconnaître,  est  pure,  récriture  plus 
élégante  et  plus  variée  que  celle  des  maîtres  français  : 
de  là  quelque  chose  d'assez  agréable  à  écouter  distraite- 
ment, et  qui  berce  mollement.  Mais  que  sont  ces  élé- 
gances funéraires  à  côté  des  cris  de  désespoir  dont  Gluck 
avait  laissé  de  sublimes  modèles  à  ses  successeurs  de 
l'époque  révolutionnaire,  et  dont  Beethoven  retrouvera 


218   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

bientôt  l'accent  avec  plus  de  puissance  encore  et  de 
profondeur?  Méhul,  Gossec,  Cherubini  avaient  fait 
retentir  des  accords  autrement  poignants  pour  exprimer 
les  deuils  de  la  patrie.  Il  est  regrettable  que  Bonaparte, 
plus  remarquable  décidément  comme  homme  de  guerre 
que  comme  musicien,  n'ait  pas  su  le  comprendre. 


Les  fêtes  purement  politiques,  en  cette  dernière  partie 
de  l'ère  révolutionnaire,  furent  moins  nombreuses  et 
moins  solennelles  que  les  fêtes  patriotiques.  Elles  eurent 
généralement  un  caractère  plutôt  commémoratif  que 
véritablement  férial.  Des  mœurs  nouvelles  s'implan- 
tèrent :  au  lieu  de  donner  les  fêtes  nationales  en  plein 
air,  en  présence  de  tout  le  peuple,  on  les  célébra  dans 
l'intérieur  des  assemblées  législatives.  L'enceinte  de 
l'Assemblée,  nous  le  savons  déjà,  c'était  le  Temple 
national;  les  représentants  du  peuple  étaient  les  prêtres 
de  la  religion  civique.  Quant  aux  cérémonies,  elles  se 
composaient,  comme  dans  toutes  les  religions,  de  chants 
et  de  discours.  Et  c'était  une  laçon  plus  digne  de  célé- 
brer de  grandes  idées  et  de  grands  souvenirs  que  celle 
qui  ne  consiste  qu'en  des  réjouissances  plus  ou  moins 
vulgaires,  sans  lesquelles,  de  nos  jours,  on  ne  conçoit 
pas  les  fêtes  nationales. 

Nous  avons  suivi  la  fêle  du  14  juillet  année  par  année 
depuis  1790  :  poursuivons.  En  1795  la  grande  date  révo- 
lutionnaire fut  de  nouveau  commémorée  en  séance  delà 
Convention  :  c'est  en  ce  jour  que  la  Marseillaise  fut 
décrétée  chant  national,  et  nous  avons  dit  ailleurs  quelle 
vive  impression  avait  produite  l'audition  de  cet  hymne, 
dont  l'Assemblée  entendit  la  dernière  strophe  debout  et 
découverte.  L'Institut  national,  qui  avait  ouvert  la  séance 


DU    9   THERMIDOR    AU    18    RRUiMAIRE.  219 

par  rexécution  d'une  symphonie,  fit  entendre  encore  Ça 
ira.  le  Chant  du  Départ,  Veillons  au  Salut  de  l  Empire  et  le 
chœur  de  Gossec  sur  les  vers  de  Voltaire  :  Peuple,  éveille- 
toi,  romps /es /ers.  Enfin,  Rouget  de  Liste  eut  les  honneurs 
de  la  fête  nationale  qui  eut  lieu  quinze  jours  après,  éga- 
lement dans  la  Convention,  pour  l'anniversaire  du  9  ther- 
midor :  son  éloge  y  fut  prononcé;  mais  son  chant 
national  y  fut  mis  en  opposition  avec  le  thermidorien 
Réveil  du  Peuple,  exécuté  aussi  malgré  les  protestations 
des  derniers  montagnards.  Le  Chant  du  départ,  toujours 
étranger  aux  luttes  des  partis,  termina  la  séance. 

Dans  les  années  qui  suivirent,  le  zèle  fut  moindre  pour 
célébrer  la  prise  de  la  Bastille.  En  1796,  la  fête  fut  pure- 
ment et  simplement  renvoyée  au  9  thermidor.  En  1797, 
elle  se  résuma  en  une  cérémonie,  sans  grand  apparat, 
dans  la  cour  du  palais  du  Directoire  (le  Luxembourg), 
avec  discours  et  airs  connus,  et  quelques  manœuvres 
militaires.  Mais  en  1798,  la  majorité  républicaine 
s'efforça  de  rendre  au  14  juillet  un  peu  de  son  éclat  pri- 
mitif. Les  deux  Conseils  décidèrent,  en  séances  publi- 
ques, qu'ils  le  célébreraient  dans  leurs  salles,  que  les 
présidents  prononceraient  les  discours  d'usage  et  que 
les  corps  de  musique  affectés  à  chaque  Assemblée  exé- 
cuteraient des  airs  patriotiques.  Marbot  aux  Anciens, 
Chénier  aux  Cinq-Cents  s'acquittèrent  de  la  tâche  ora- 
toire. Un  épisode,  non  sans  poésie,  fut  la  remise  aux 
représentants  de  la  République  française  des  dons  sym- 
boliques du  peuple  irlandais  :  «  la  harpe  d'Erin,  la  harpe 
d'Ossian  aux  cordes  d'argent  »,  présents  qui  rappe- 
lèrent, disait  l'adresse  officielle  <  les  chants  solennels 
et  l'antique  république  de  Mona  ». 

Enfin,  on  revint  aux  pures  traditions  en  réunissant  le 
peuple  au  Champ  de  Mars,  où  se  dressa  de  nouveau 
l'autel  de  la  patrie:  il  y  eut  cortège,  évolutions  militaires, 


220   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

lancement  d'un  ballon;  les  discours  furent  encadrés  par 
Vllymne  à  la  Pairie  et  V Hymne  au  lU  JiiiUel. 

En  1799,  la  fête  ne  fut  célébrée  officiellement  que  dans 
les  Conseils.  Parmi  les  orateurs  était  Lucien  Bonaparte; 
Les  temps  sont  proches....  Au  point  de  vue  musical,  1( 
programme  ne  contient  que  cette  simple  phrase  :  «  Dans 
le  temple  décadaire.  Hymne  du  là  Juillet,  hymne  Amour 
sacré  de  la  Patrie.  »  Et  l'on  distribue,  dans  les  rues,  des 
couplets  d'un  nommé  «  Perrin,  chansonnier  de  la  Répu- 
blique »,  fort  plats,  qui  se  chantent  sur  l'air  du  vaude- 
ville des  Visitandines. 

Ce  rapide  exposé  nous  montre  qu'aucune  œuvre  lyrique 
digne  de  ce  nom  ne  fut  composé  pour  l'anniversaire  de 
la  prise  de  la  Bastille  depuis  que  la  Fédération  de  1790 
avait  inspiré  à  Chénier  et  Gossec  leur  admirable  Chant 
da  l'i  Juillet.  Seul  le  14  juillet  1800  donnera  naissance  à 
une  im})ortante  et  superbe  composition  musicale  :  nous 
en  parlerons  à  son  heure. 

Au  contraire  le  21  janvier  produisit  plusieurs  œuvres 
dont  quelques-unes  sont  dues  à  des  maîtres. 

L'anniversaire  de  l'exécution  de  Louis  XVI  compte  au 
nombre  des  fêtes  nationales  décrétées  sur  la  proposition 
de  Robespierre  le  18  floréal  an  II  :  il  avait  été  célébré 
l'hiver  précédent  par  l'initiative  populaire.  Vu  la  rigueur 
de  la  saison,  cette  fête  eut  lieu  d'ordinaire  en  des  locaux 
fermés,  et  commença  toujours  dans  la  salle  des  séances 
de  l'Assemblée.  La  musique  donna  lieu,  en  1795,  à  un 
incident  fort  ridicule,  dont  le  récit  a  sa  place  ici.  Au 
début  de  la  séance  de  la  Convention,  l'orchestre  de  l'Ins- 
titut national  avait  joué  une  marche  funèbre.  L'impres- 
sion de  cette  musique  «  douce  et  mélodieuse  »  parut 
déplacée  à  quelques  membres,  qui  interrompirent  en 
demandant  «    si  les  musiciens  entendaient  déplorer  la 


DU  9  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        221 

mort  du  tyran,  —  si  c'était  en  sa  faveur  qu'ils  manifes- 
taient, ou  contre  lui  ».  Sur  quoi  les  modérés  répondirent 
par  le  cri  :  «  A  TAbbaye!  »  Mais  Gossec,  dont  les  prin- 
cipes étaient  purs,  ne  voulut  point  rester  sous  le  coup 
dune  semblable  insinuation  :  il  descendit  à  la  barre,  et 
prononça  ce  discours  : 

«  Citoyens  représentants,  est-il  possible  qu'un  doute 
aussi  injurieux  se  soit  élevé  sur  les  intentions  des 
artistes  qui  sont  réunis  dans  celte  enceinte,  que,  ceux 
qui  ont  célébré  la  mort  du  tyran,  on  les  accuse  de  venir 
ici  le  pleurer?  On  se  livrait  aux  douces  émotions  qu'ins- 
pire aux  âmes  sensibles  le  bonheur  d'être  délivré  d'un 
tyran,  et  de  ces  sons  mélodieux  on  eût  passé  aux  chants 
maies  de  la  musique  guerrière  et  on  eût  célébré  nos 
succès  en  Hollande  et  sur  toutes  nos  frontières.  Citoyens 
représentants,  nous  marcherons  constamment  pour  cul- 
buter les  tyrans,  et  jamais  pour  les  plaindre.  » 

On  applaudit,  et  la  cérémonie  continua  sur  la  place 
delà  Révolution,  où  l'Institut  de  musique  joua  force  airs 
patriotiques,  le  Ça  ira,  la  Marseillaise,  le  Chant  du  Départ, 
p[  un  nouvel  hymne  mis  en  musique  par  Lefèvre. 

En  1796,  même  cérémonie,  commencée  dans  Tinté- 
rieur  des  Conseils,  continuée  au  Champ  de  Mars.  On  y 
chanta  pour  la  première  fois  le  Serment  républicain  de 
Chénier  et  Gossec,  composition  importante  qui,  malgré 
les  apparences  que  lui  donne  le  titre,  n'en  était  pas 
moins  un  chant  d'ancien  régime  :  ce  «  Serment  républi- 
cain »  était  le  serment  d'Athalie,  donnée  précédemment 
par  la  Comédie  Française  avec  des  chœurs  de  Gossec, 
et  les  vers  de  Chénier  n'étaient  qu'une  adaptation  des 
vers  de  Racine  : 

Oui,  nous  jurons  ici  pour  nous,  pour  tous  nos  frères.... 
Si  quel(iue  Irnnsjrresseur  enfreint  cette  promesse, 
Qu'il  éprouve,  grand  Dieu,  ta  fureur  vengeresse!... 


ââà   FKTES  ET  CUANÏS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

Voltaire  avait  fait,  dans  Brulus,  une  tirade  visible- 
ment imitée  de  celle-ci,  et  fort  à  la  mode  pendant  la 
Révolution  :  un  rien  suffit  pour  mettre  Racine  au  ton 
du  jour! 

En  1797,  la  cérémonie  publique  eut  lieu,  avec  peu 
d'éclat,  à  la  cathédrale  de  Notre-Dame;  en  4798,  à 
l'église  SaintSulpice,  alors  «  Temple  de  la  Victoire  ». 
Pour  ce  dernier  jour,  l'arrêté  directorial  avait  spécifié 
que  le  Conservatoire  exécuterait  «  un  chant  dimpréca- 
tions  contre  les  parjures  ».  Ces  mots  résument  le  carac- 
tère de  toutes  les  œuvres  lyriques  spécialement  com- 
posées en  vue  du  21  janvier  :  aucune  ne  fait  allusion  à  la 
mort  de  Louis  XVI;  on  s'y  bornait,  à  jurer  de  défendre 
toujours  l'indépendance  et  la  liberté  : 


S'il  en  est  qui  veulent  un  maître.... 
Qu'ils  aillent  mendier  des  fers, 
Ces  Franrais  indifines  de  l'être! 

Ces  vers  sont  le  début  du  Chant  national  pour  V Anniver- 
saire du21  Janvier,  de  Lebrun,  qui,  mis  en  musique  par 
Lesueur,  fut  exécuté  à  cette  cérémonie  de  Saint-Sul- 
pice,  oîi  le  Serment  républicain  de  Gossec  fut  également 
redit.  Rerton  remit  la  même  poésie  en  musique  pour 
l'anniversaire  suivant,  le  dernier  célébré. 

Passons  vite  sur  les  autres  anniversaires.  Le  10  août 
donne  naissance  à  des  compositions  lyriques  de  Cheru- 
bini  (Chant  républicain  du  10  Août,  paroles  de  Lebrun,  exé- 
cuté en  1795),  de  Catel  (Hymne  du  10  Août,  paroles  de  Ché- 
nier),  de  Giroust  [Hymne  pour  l'anniversaire  du  10  Août, 
chanté  à  Versailles  en  l'an  III),  de  Rigel  [Hymne  pour  la 
Fête  du  10  Août),  et  de  quelques  autres  de  moindre  impor- 
tance. Le  9  thermidor,  à  des  œuvres  de  Méhul  [Hymne 
au  9  Thermidor,  paroles  de  Chénier),  Gossec  [Hymne  à 
l'Humanité,  pour  le  9' thermidor,  paroles  de  Baour  Lor- 


DU  9  TUEHMIDOK  AU  18  BRUMAIRE.        223 

luian),  Lesueur  (Chant  du  9  Thermidor,  paroles  de 
DesorgLies),  Catel  {Stances  pour  l'Anniversaire  du  9  Ther- 
midor, sans  nom  de  poète),  Rouget  de  Liste  (paroles  et 
musique  d'un  Hymne  dithyrambique  sur  la  Conspiralion  de 
Robespierre  et  la  Révolution  du  9  Thermidor,  écrit  aussitôt 
après  l'événement,  et  exécuté  dans  la  Convention  lors 
du  premier  anniversaire  (9  thermidor  an  III). 

Enfin,  l'anniversaire  directorial  du  18  fructidor  (célébré 
en  1797  et  1798)  fut  chanté  par  Méhul  sur  des  vers  de 
Lebrun-Tossa)  et  Cherubini  (poète  inconnu). 

Quant  à  l'anniversaire  du  31  mai  1793,  compris  parmi 
les  fêtes  nationales  du  décret  de  Robespierre,  il  ne 
fut  pas  commémoré  une  seule  fois. 

C'est  au  l*^''  vendémiaire,  22  septembre,  jour  de  la 
proclamation  de  la  République,  que  les  pouvoirs  publics, 
sous  le  Directoire,  réservèrent  le  plus  de  solennité  et 
d'éclat.  Cette  iéle  n'eut  lieu  pourtant  qu'un  petit  nombre 
de  fois,  n'ayant  été  reconnue  fête  nationale  que  par  la 
loi  du  3  brumaire  an  IV.  Elle  fut  célébrée  pour  le  pre- 
mière fois  l'année  suivante  (1796).  La  description  qui 
nous  en  est  venue  montre  que  c'en  était  bien  fini  des 
nobles  et  grandioses  manifestations  populaires  des 
premiers  temps.  La  fête  eut  lieu  au  Champ  de  Mars,  et 
commença  par  une  allégorie  astronomique,  qui  sembla 
bizarre;  elle  se  termina,  et  c'en  fut  la  partie  principale, 
par  des  courses  à  pied,  à  cheval,  en  chars,  auxquelles 
prit  part  le  citoyen  Franconi,  etc.  On  s'acheminait  dou- 
cement  vers  les  beautés  du  jeu  du  pot  cassé,  du  màt 
de  Cocagne  et  de  la  course  au  canard,  qui  sont  aujour- 
d'hui les  principaux  ornements  de  nos  fêtes  publiques. 
Dans  l'intervalle,  après  l'exécution  d'un  «  Hymne  à 
grand  chœur  »  sur  l'identité  duquel  on  ne  nous  donne 
aucune  indication  précise,  on  proclama,  conformément 
à  un  arrêté  du  Directoire,  les  noms  des   «    poètes  et 


224      FETES   ET    GIIAXTS    DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

compositeurs  qui  ont  contribué  à  l'ornement  des  fêtes 
nationales  depuis  la  conquête  de  la  liberté,  et  auxquels 
la  nation  adresse  un  tribut  de  reconnaissance  ».  L'idée 
était  louable.  Mais  cette  espèce  de  distribution  des 
prix,  résumant  et  rappelant  les  gloires  artistiques  des 
six  années  précédentes,  ne  semblait-elle  pas  vouloir 
dire  que,  maintenant,  c'était  fini? 

Les  noms  proclamés  furent  : 

Comme    poètes    :    Marie-Joseph    Chénier,    Lebrun,   _ 
Desorgues,  Coupigny,  Rouget  de  Liste,  Baour-Lormian,  1 
Varon,  Davrigny,  Pillet,  Flins,   Lachabeaussière   et  la 
citoyenne  Pipelet. 

Comme  musiciens  :  Gossec,  Méhul,  Catel,  Berton,  les 
frères  Jadin,  Lesueur,  Langlé,  Lefèvre,  Eler,  Pleyel  et 
Martini  K 

En  1797,  le  l'"  vendémiaire,  suivant  de  quelques  jours 
seulement  le  coup  d'État  du  18  fructidor,  prit  un  carac- 
tère de  manifestation  politique,  et  donna  lieu  à  force 
discours;  mais  les  courses  à  pied,  à  cheval  et  en  chars 
renouvelèrent,  pour  le  peuple  indifférent,  l'attrait  de  la 
fête  précédente. 

Mais  le  1^1"  vendémiaire  an  VII  (1798)  eut  plus  d'éclat; 
si  cette  journée  ne  ressemble  en  rien  aux  fêtes  des  pre- 
mières années  révolutionnaires,  en  revanche  elle  fit 
pressentir,  les  grandes  manifestations  pacifiques  du 
XIX''  siècle.  Tandis  qu'une  partie  du  Champ  de 
Mars  était  réservée  aux  évolutions  militaires  et  aux 
courses,  on  avait  élevé  dans  une  autre  partie  un 
«  Temple  de  l'Industrie  »  destiné  à  recevoir  «.  les  objets 
les  plus  précieux  des  fabriques  et  manufactures  fran- 
çaises ».  Cela  n'était  rien  moins  que  la  première  exposi- 


1.  N'est-il  pas  sinfiulier  que  le  nom  de  Clierubini  manque  h 
cette  liste? 


DU  9  TUERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        225 

tion  qu'on  ait  vue  au  Champ  de  Mars,  et  en  France.  Il  y 
eut,  pour  la  proclamation  des  plus  méritants,  une 
cérémonie  dans  laquelle  l'orchestre  et  les  chœurs  du 
Conservatoire  jouèrent  leur  rôle  coutumier,  exécutant 
Ça  ira  pendant  que,  par  une  réminiscence  des  fêtes 
robespierristes,  on  brûlait  les  efïîgies  du  Despotisme  et 
du.  Fanatisme.  Parmi  les  exposants  récompensés,  il 
faut  citer  les  frères  Érard,  pour  leurs  perfectionnements 
apportés  à  la  harpe;  et,  parmi  les  musiciens  mentionnés 
dans  la  proclamation  des  meilleurs  ouvrages  de  l'esprit, 
Cherubini,  Lesueur,  Martini,  Monsigny.  Le  jeune 
Horace  Vernet  obtint  un  double  succès,  comme  peintre 
et  comme  cavalier  :  il  fut  classé  second  à  la  course. 
Enfin  l'on  entendit  quelque  musique,  notamment  un 
nouveau  Chant  du  1^''  Vendémiaire,  de  Martini,  fort  banal. 
Un  détail  suffira  pour  nous  édifier  sur  la  manière  dont 
ce  compositeur  comprenait  son  rôle  :  voulant  dépeindre 
un  tumulte  populaire,  il  ne  se  donna  pas  la  peine 
d'en  composer  la  partition,  mais  se  borna  à  indiquer 
en  grosses  notes  l'harmonie  fondamentale,  après  quoi 
il  écrivit  : 

«  Chaque  exécutant  prélude  à  volonté  sur  l'accord 
parfait  d'uf  pendant  ces  seize  mesures,  à  commencer 
par  la  première  note  et  en  finissant  par  la  dernière  note 
écrite,  pour  produire  une  fanfare.  » 

Voilà  qui  est  vraiment  d'un  art  facile!  Qu'avait-on 
donc  à  faire  d'appeler  un  étranger  comme  était  ce  Bava- 
rois italianisé,  —  de  son  vrai  nom  Schwarzendorf,  dit 
Martini  —  pour  célébrer  les  plus  intimes  souvenirs  de 
la  France  républicaine?  Ancien  maître  de  chapelle  du 
comte  d'Artois  et  surintendant  de  la  musique  du  roi, 
l'auteur  de  V Amoureux  de  Quinze  Ans  et  de  Plaisir  d'amour 
était  vraiment  trop  peu  fait  pour  cela! 
La  fête  officielle  du  même  jour,  célébrée  comme  de 

15 


220       FKTES    ET    CIIAXTS    DE    LA    REVOLUTION    FRANÇAISE. 

coutume  au  sein  des  Conseils,  fut  plus  musicale  que 
d'ordinaire.  Aux  Cinq-Cents,  l'orchestre  du  Conserva- 
toire exécuta  l'ouverture  du  Jeune  Henri,  dont  on  con- 
naît l'histoire  et  le  succès  prodigieux.  «  Ce  morceau, 
dont  l'exécution  a  été  complète  et  supérieure,  excite, 
dit  le  Moniteur,  le  plus  vif  enthousiasme.  »  Après  cette 
brillante  introduction  orchestrale,  les  chanteurs  Chéron, 
Laïs  et  Lalbrêt  dirent  en  trio  le  Cnani  du  i^  Juillet,  de 
Gossec,  déjà  exécuté  à  la  même  place  en  93,  peut-être 
avec  les  mêmes  artistes.  Citons  encore  le  compte  rendu 
officiel  :  «  Ce  trio,  exécuté  avec  une  rare  perfection, 
arrache,  malgré  le  règlement,  des  applaudissements 
réitérés.  »  Le  Chant  du  Départ,  et  le  révolutionnaire  f;;a  ira 
des  premiers  jours,  complétèrent  la  séance. 

En  1799,  on  était  bien  las  :  la  fête  du  1"  vendémiaire 
fut  célébrée  dans  les  Conseils  et  dans  les  temj)les  déca- 
daires, où  l'on  avait  élevé  un  autel  à  la  Concorde  auprès 
de  l'autel  de  la  Patrie.  Aucun  effort  ne  fut  tenté  pour 
renouveler  le  programme  ordinaire,  et  les  musiciens 
firent  entendre  les  mêmes  chants  qu'ils  exécutaient 
depuis  plusieurs  années.  —  Quelques  jours  après, 
Bonaparte  débarquait  d'Egypte;  le  mois  suivant  comp- 
tait parmi  ses  jours  le  18  brumaire. 

Pour  achever  l'énumération  des  fêtes  politiques  de  la 
Révolution,  il  ne  reste  à  mentionner  qu'un  petit  nombre 
de  solennités  particulières  et  isolées.  L'une,  des  plus 
intéressantes  fut  la  «  Fête  des  martyrs  de  la  Liberté  », 
célébrée  le  11  vendémiaire  an  IV.  Ces  martyrs  étaient 
les  Girondins,  dont  la  loi  du  18  floréal  an  II  avait  pré^ 
tendu  célébrer  la  chute  :  mais,  par  une  ironie  des  évé- 
nements, la  journée  du  31  mai  ne  fut  jamais  fériée,  et 
ce  fut  au  contraire  à  réhabiliter  leur  mémoire  que  la 
Convention  occupa  une  de  ses  dernières  séances,  au 


DU    9   TUERMIDOR   AU    18    IJRLMAIRE.  227 

milieu  d'une  crise  des  plus  graves.  La  date  de  la  l'ète 
eut  dû  être  le  31  octobre,  anniversaire  de  la  mort  des 
Girondins;  mais  la  Convention,  étant  au  bout  de  sa 
législature,  choisit  de  préférence  le  11  vendémiaire 
(3  octobre).  Déjà  la  journée  du  13  vendémiaire  se  pré- 
parait :  ce  fut  au  milieu  de  Paris  grondant,  en  sa  salle 
des  Tuileries  dont  les  abords,  défendus  sous  le  com- 
mandement décisif  de  Bonaparte,  était  transformés  en 
un  camp  retranché,  que  la  Convention  fit  amende  hono- 
rable à  la  mémoire  des  collègues  qu'elle  s'était  laissé 
ravir.  La  salle  des  séances  était  tendue  de  voiles  de 
deuil  :  deux  fois  les  députés  interrompirent  leurs  déli- 
bérations pour  entendre,  avec  calme  et  recueillement, 
des  morceaux  funèbres  et  des  hymnes  à  la  Liberté. 
Méhul  avait  écrit  pour  cette  circonstance  l'Hymne  des 
Vingt-Deux,  sur  des  vers  de  Chénier,  et  Gossec  un  Hymne 
élécjiaque  pour  V Anniversaire  du  31  Octobre  :  Aux  Mânes  de  la 
Gironde. 

Quelques  mois  auparavant,  à  la  journée  du  1*='  prai- 
rial, l'enceinte  de  la  Convention  avait  été  ensanglantée  : 
au  milieu  d'une  scène  dont  la  violence  dépassa  tout  ce 
qu'on  avait  vu  en  quatre-vingt-treize,  le  député  Féraud 
avait  été  frappé,  sa  tète  plantée  au  bout  d'une  pique,  et 
l'horrible  trophée  présenté  au  président  Boissy  d'Anglas. 
La  Convention  consacra  la  journée  du  14  du  même 
mois  à  commémorer  la  malheureuse  victime  dans  sa 
propre  assemblée.  Une  fois  de  plus  il  fallut  que  Gossec 
et  Méliul,  chacun  de  son  côté,  écrivissent  les  hymnes 
nouveaux  (cette  fois,  il  est  vrai,  ils  n'eurent  pas  à  les 
enseigner  au  peuple),  et  l'une  de  ces  improvisations, 
celle  de  Méhul,  est  vraiment  une  page  de  la  plus  grande 
beauté,  grave,  expressive,  un  modèle  admirable  de 
musique  funèbre.  —  Parmi  les  chants  inspirés  par  le 
même  événement  (on  devine  s'il  servit  de  matière  à  des 


228   KEÏES  ET  CUAXTS  DE  LA  REVOLUTIOX  FRANÇAISE. 

complaintes!),  il  en  est  un  dont  on  ne  s'attend  guère  à 
voir  l'auteur  en  cette  affaire  :  le  citoyen  Brillât,  de 
Belley,  qui  n'est  autre  que  Brillât-Savarin,  poète  et 
musicien  tout  ensemble,  mais  surtout  savoureux  auteur 
de  la  Physiologie  du  Goût.  Modeste,  il  consent  que  l'on 
chante  les  paroles  de  sa  Romance  sur  l'Assassinat  du  Repré- 
sentant Féraud  en  substituant  à  Tair  qu'il  a  composé 
celui  du  Barbier  de  Sépille  :  «  Je  suis  Lindor  ».  Le  sien 
est  pourtant  fort  bon. 

Sous  le  Directoire,  on  célébra  deux  fois,  en  l'an  VI  et 
en  l'an  VU,  la  fête  de  la  Souveraineté  du  peuple.  Catel 
a  composé  un  hymne  en  son  honneur. 

Enfin,  le  30  fructidor  an  VII  eut  lifeu  la  dernière  solen- 
nité de  la  République  en  l'honneur  de  ses  héros  :  ce  fut 
la  pompe  funèbre  de  Joubert,  mort  à  la  bataille  de  Novi. 
On  y  répéta  le  même  cérémonial  que  pour  Hoche,  et  la 
musique  de  Cherubini  fut  redite,  adaptée  à  de  nouvelles 
paroles.  Déjà,  cinq  jours  auparavant,  les  deux  Conseils 
avaient  consacré  leur  séance  à  célébrer  officiellement 
ce  deuil  :  les  salles  étaient  tendues  de  noir;  à  l'extérieur, 
le  canon  tonnait,  et  les  musiques  jouèrent  sans  relâche 
des  chants  funèbres,  dont  un  seul  est  désigné  par  le 
compte  rendu  :  le  chœur  des  tombeaux  de  Roméo  et 
Juliette,  de  Steibelt. 


VI 


Parmi  les  fêtes  dont  l'usage  ne  commença  que  dans 
les  dernières  années  de  l'ère  révolutionnaire,  celles 
qui  eussent  pu  devenir  les  plus  intéressantes,  les  plus 
vraiment  populaires  si  l'on  avait  su  les  faire  entrer 
dans  les  mœurs,  sont  les  mêmes  dont  on  songerait 
volontiers  à  reprendre  l'idée  aujourd'hui  sous  le  nom 
de  «  fêtes  humaines  »  :  fêtes  de  la  Jeunesse,  de  la  Vieil- 


DU  9  THERMIDOR  AU  18  URUMAIRE.        229 

lesse,  des  Epoux;  fête  de  la  Reconnaissance;  fête  des 
Saisons,  —  et  encore  les  fêtes  du  Travail,  parmi  les- 
quelles la  Révolution  n'a  guère  voulu  connaître  que 
l'Agriculture.  Là,  nous  nous  retrouvons  en  pleine 
atmosphère  de  xviiie  siècle  sensible  et  vertueux.  Cepen- 
dant la  Révolution  avait  introduit  quelques  notions 
plus  précises  que  n'étaient  les  vagues  aspirations 
naguère  éprouvées  par  les  lecteurs  de  VÉmile  et  de  la 
Nouvelle  Héloïse.  Il  résulta  de  là  quelque  confusion,  et, 
malgré  les  efforts  du  gouvernement,  ces  fêtes  réus- 
sirent peu. 

On  y  voyait  un  mélange  bizarre  de  symboles  naïfs  et 
de  pratiques  témoignant  de  l'esprit  le  plus  positif. 

La  fête  de  la  Vieillesse,  célébrée  le  10  fructidor  en 
les  ans  IV,  V  et  VI,  se  résumait  en  un  hommage  rendu, 
sous  des  apparences  diverses,  à  la  personne  des  vieil- 
lards. On  portait  en  triomphe  les  plus  dignes,  on  les 
couronnait  de  chêne,  et  les  orateurs  proposaient  à  la 
jeunesse  l'exemple  de  leurs  vertus.  Dans  les  campagnes, 
la  fête  se  passait  sur  la  place  publique,  ou  en  plein 
champ,  et  ne  manquait  pas  d'une  certaine  poésie  rus- 
tique. Des  gravures,  parfois  non  sans  mérite,  en  ont 
retracé  les  traits  les  plus  caractéristiques.  A  Paris,  on 
pensa  avoir  trouvé  une  idée  admirablement  assortie 
en  organisant  en  l'honneur  des  vieillards  une  repré- 
sentation d'Œdipe  à  Colone.  Cet  hommage  indirectement 
rendu  par  la  classique  et  pure  musique  de  Sacchini  fut 
répété  deux  années  de  suite,  en  l'an  IV  et  en  l'an  V. 

La  fête  des  Époux,  célébrée  dans  toutes  les  munici- 
palités de  la  République  aux  premiers  beaux  jours 
(le  10  floréal),  consistait  principalement  en  honneurs 
rendus  «  aux  personnes  mariées  qui,  par  quelque  action 
louable,  auront  mérité  de  servir  d'exemple  à  leurs  con- 
citoyens  >.  Les  noms  des  plus  vertueux  étaient  pro- 


23  0   FKTES  KT  CHANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

clamés,  et  des  couronnes  civiques  décernées  par  la 
main  du  vieillard  qui  pouvait  marcher  à  la  tête  de  la 
plus  nombreuse  famille.  Les  couples  mariés  nouvelle- 
ment étaient  admis  dans  le  cortège  aux  places  d'hon- 
neur, les  épousées  vêtues  de  blanc  et  parées  de  fleurs  et 
rubans  tricolores.  Peut-être  un  peu  indiscrète,  et  man- 
quant d'intimité,  cette  fête  fut  de  celles  qui  eurent  le 
plus  de  peine  à  s'acclimater. 

Il  en  fut  de  même  de  la  fête  de  la  Jeunesse  (10  ger- 
minal), qu'on  prétendit  renouveler  des  éphébées  athé- 
niennes. Spn  seul  mérite  fut  d'être  un  prétexte  à  incul- 
quer aux  jeunes  gens  les  sentiments  patriotiques.  Elle 
fut  bientêjt  remplacée,  de  la  façon  la  plus  naturelle, 
})ar  la  fête  du  tirage  à  la  conscription. 

Dans  les  campagnes,  la  fête  de  l'Agriculture  (10  mes- 
sidor) fut,  par  son  extrême  simplicité,  l'une  des  plus 
pénétrantes.  Les  laboureurs,  au  centre  du  cortège, 
entouraient  une  charrue  couronnée  de  fleurs;  ils  étaient 
suivis  d'un  char  portant  dos  instruments  agricoles.  Au 
son  des  chansons,  des  cloches  et  de  la  mousqueterie, 
ils  se  dirigeaient  vers  les  champs;  là,  le  plus  méritant, 
jaloux  de  l'honneur  de  tracer  le  premier  sillon,  diri- 
geait le  soc  de  la  charrue  ,  tandis  qu'autour  de  lui 
s'élevaient  les  accents  des  chansons  ou  des  hymnes. 
A  Paris  même  la  fête  ne  manqua  point  de  caractère;  les 
descriptions  contemporaines  lui  trouvèrent  un  mélange 
de  «  simplicité  champêtre  et  de  magnificence  nationale 
heureusement  alliées  ».  Sur  les  confins  des  Champs- 
Elysées,  que  les  champs  avoisinaient  encore,  on  avait, 
en  l'an  VI,  élevé  un  temple  de  verdure  à  Cybèle  :  un 
char  rustique  y  fut  amené  par  six  bœufs  ornés  de 
guirlandes  et  de  bandelettes;  il  était  escorté  par  les 
laboureurs  portant  les  outils  de  leur  métier  et  tenant  à 
la  main  un  bouquet  d'épis  et  de  fleurs.  Ensuite  s'avan- 


DU  9  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        231 

gait  le  char  de  Bacchus  orné  de  fruits  et  de  pampres. 
On  décerna  des  couronnes  aux  plus  dignes,  et  le  sillon 
fut  tracé  au  chant  du  Ça  ira;  enfin  l'on  chanta  un  Hymne 
à  lAgrimUiire,  et  la  fête  se  termina  gaiement  par  une 
«  musique  pastorale  invitant  aux  danses  ».  Les  specta- 
teurs lettrés  pensèrent  avoir  été  transportés  en  ce  jour 
au  milieu  des  fêtes  antiques  de  la  Phrygie.  Il  serait 
plus  exact  de  dire  qu'ils  assistèrent  au  premier  concours 
agricole,  institution  dont  il  ne  faut  pas  trop  médire, 
malgré  M.  Homais  et  ses  pareils  qui  y  sévissent  en 
grand  nombre  depuis  que  ces  cérémonies  ont  pris 
l'importance  d'une  institution. 

On  célébra  encore  la  fête  de  la  Reconnaissance,  celle 
de  l'Enfance,  etc.  D'autres  restèrent  à  l'état  de  projets, 
jamais  réalisés. 

Comme  toutes  les  autres,  ces  fêtes  périodiques  inspi- 
rèrent force  musique,  et  non  les  compositions  les 
moins  heureuses.  Méhul,  en  écrivant  Vllymne  pour  la 
Fête  des  Époux,  fit  pressentir  les  beautés  sereines  des 
chœurs  religieux  de  Joseph,  notamment  l'harmonieuse 
prière  des  Hébreux  au  soleil  levant,  si  admirable 
d'impression  en  son  extrême  simplicité.  Les  vers,  de 
Ducis,  apportent  une  note  un  peu  nouvelle  dans  la 
littérature  officielle  de  la  première  République;  ils 
méritent  qu'on  en  cite  quelques-uns  : 

Dieu  qui  créas  nos  cdnirs,  tu  les  a  faits  sensibles; 
Nous  te  devons  l'amour,  le  plus  doux  des  penchants. 
Rends  par  le  chaste  hymen  nos  monirs  incorruptibles, 
Notre  bonheur  plus  pur,  nos  devoirs  plus  touchants. 

On  a  attribué  à  Cherubini  l'intention  de  mettre  en 
musique  un  Hymne  à  la  Morl,  de  Legouvé  :  l'auteur  de 
VHymne  funèbre  de  Hoche  eût  été  mieux  que  personne 
désigné  pour  ce  choix  si  les  lois  sur  les  fêtes  nationales 
avaient  prévu    la   fête   des   morts.    II   reste  de   lui    les 


232       FÊTES    ET    CIIAXTS    DE   LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE. 

hymnes  pour  la  fête  de  la  Reconnaissance  et  pour  celle 
de  la  Jeunesse,  ce  dernier  morceau  sur  de  jolis  vers  de 
Parny  : 

Naissez,  beaux  jours,  voici  le  rianl  Germinal  : 

II  calme  les  airs  qu'il  épure, 

Et  du  réveil  de  la  Nature 
Son  souffle  caressant  a  donné  le  sif^nal. 

Gossec,  malgré  son  grand  âge,  ne  voulut  pas  rester 
étranger  à  ce  nouveau  mouvement  :  il  écrivit  une  Ode 
sur  l'Enfance  et  un  Trio  pour  la  Fête  de  VHymen,  sur  des 
paroles  de  Lebrun.  Lesueur  fit  un  chœur,  vivant  et 
expressif,  sinon  d'une  forme  très  pure,  pour  la  fête 
de  la  Vieillesse  (paroles  d'Arnault).  Un  revenant 
de  l'ancien  régime,  Piccinni,  mit  dans  un  Hymne  à 
VHymen  tout  ce  qu'il  put  trouver  de  vieilles  formules 
démodées  et  de  réminiscences  sans  portée.  La  fête 
de  l'Enfance  eut  pour  interprètes  deux  compositeurs 
oubliés,  Rigel  et  Widerkher,  et  la  fête  de  la  Reconnais- 
sance trouva  un  musicien  dont  le  nom  reprit  il  y  a 
quelque  cinquante  ans  une  réputation  aussi  imprévue 
qu'imméritée  :  Navoigille,  auquel  Fétis  attribua  faus- 
sement la  paternité  de  la  Marseillaise. 

Ce  fut  la  fête  de  l'Agriculture  qui  inspira  le  plus  de 
musique.  On  connaît  des  Hymnes  à  VAgriculture  de 
Berton,  de  Lesueur,  de  Jadin,  Martini,  Lefôvre,  et 
Navoigille  déjà  nommé.  La  plupart,  interprétant  l'idée 
conformément  aux  vraies  traditions  françaises,  cher- 
chèrent uniquement  à  écrire  une  musique  joyeuse  et 
franche,  sans  arrière-pensée  d'aucune  sorte.  Lesueur, 
visiblement,  recherche  l'accent  du  chant  populaire  :  à 
côté  d'évidentes  banalités,  il  a  trouvé  parfois  des  for- 
mules d'un  véritable  sentiment  rustique.  Pour  Berton, 
il  se  contenta  de  faire  un  chœur  d'opéra-comique,  bien 


nu  9  THERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        233 

venu  d'ailleurs,  mais  dont  il  sentit  si  bien  lui-même  la 
véritable  place  qu'il  l'introduisit  sans  tarder  dans 
Montano  et  Stéphanie,  où  cet  hymne  national  devint  un 
chœur  de  villageois  saluant  une  jeune  fiancée  :  «  Hom- 
mage! honneur!  chantons  notre  belle  maîtresse!...  » 
Originairement  cette  musique  était  chantée  sur  des 
vers  de  Lebrun  : 

Hommap,e  !  Hommage  ! . . . 
Hommage  à  la  pompe  rustique 
Qui  règne  au  jour  de  la  moisson. 
Reçois  nos  vœux,  charrue  antique, 
Toi  dont  un  luxe  asiatique 
Dédaignait  la  gloire  et  le  nom. 

Quant  à  l'hymne  de  Martini,  c'est  une  espèce  de 
cantique  assez  banal,  aussi  sec  et  dénué  d'accent  qu'une 
cantate  composée  par  un  instituteur  de  village  allemand 
en  l'honneur  de  Monsieur  le  bourgmestre.  Nos  bons 
et  charmants  maîtres  français  de  l'opéra-comique 
n'auraient-ils  donc  pas  été  mieux  désignés  pour  faire 
les  chansons  propres  à  plaire  au  peuple? 

Justement,  en  terminant  cet  exposé,  nous  allons  ren- 
contrer le  meilleur  :  Grétry,  qui,  musicien  d'ancien 
régime,  ayant  à  peu  près  terminé  sa  carrière  à  la  chute 
de  la  royauté,  n'a  pour  ainsi  dire  pris  aucune  part  à 
l'éclosion  de  musique  nationale  à  laquelle  nous  venons 
d'assister.  Il  n'était  pourtant  pas  indifférent  au  grand 
mouvement  des  idées  de  la  Révolution  :  les  écrits  aux- 
quels il  se  consacra  à  cette  époque  de  sa  vie  le  prou- 
vent de  reste;  et  quand  il  advint  que  son  pays  natal  eut 
à  s'associer  à  l'expansion  française,  il  ne  put  s'empêcher 
de  lui  adresser  son  musical  encouragement  en  com- 
posant une  Marche  patriotique  qui,  vendue  en  feuilles 
volantes  avec  accompagnement  de  guitare,  fut  popu- 
laire sous  le  nom  de  son  premier  vers  :   «  Valeureux 


234      FETES   ET    CUA.NTS    DE    LA    RÉVOLl  TIO.N    FRANÇAISE. 

Liégeois!  »  Et  voici  ce  qu'il  leur  chantait,  à  ses  Irères 
<l'origine  : 

Lii  liberté 

Dans  vos  foyers 
Vous  couvrira  de  jiloire. 
Célébrons  tous  par  nos  accords 
Les  droits  sacrés  d'une  si  belle  cause.... 

La  Liberté!  Toujours  ce  mot!  Jusqu'au  dernier  jour! 
Et  c'est  elle,  avec  riiommage  joyeux,  non  sans  poésie, 
(|ue  lui  rendait  le  peuple  en  ces  dernières  années  plus 
tranquilles,  c'est  la  Liberté  qui  va  nous  ramener  Grétry. 

Souvent,  dans  nos  villages,  on  voit  encore,  ombra- 
geant la  place  publique,  devant  l'église  ou  la  maison 
commune,  des  arbres  vigoureux  et  drus,  chênes,  ormes 
ou  tilleuls  :  la  tradition  du  pays  a  conservé  le  souvenir 
de  leur  origine;  ce  sont  les  arbres  de  la  Liberté.  Le  jour 
où  on  les  a  plantés  fut  jour  de  fête,  lete  toute  familière 
et  joyeuse.  C'est  en  vue  de  ces  inaugurations  que  Grétry 
a  composé  sa  Ronde  pour  la  plantation  de  l'Arbre  de  la 
Liberté.  Villageois  et  villageoises,  dansant  en  rond  sur 
la  place,  parés  de  llcurs  champêtres  et  de  rubans 
tricolores,  chantaient,  sur  un  rythme  entraînant  et  bien 
marqué  : 

Que  Ion  emblème,  ô  Liberté, 
Soit  le  signal  de  la  fiaîté! 
Plantons  l'arbre  sacré,  l'Iionneur  de  ce  rivage! 

Lorsque  la  paix  dans  leurs  foyers 
Rappellera  tous  nos  guerriers, 
Ils  suspendront  aussi  leur  glaive  à  ce  branchage.... 


C'est  surtout  avec  la  beauté 
Que  tu  plais,  ô  Fraternité! 
Belles,  vous  viendrez  donc  égayer  cet  ombrage.... 

Cette  façon  de  célébrer  les  fêtes  populaires  vaut  bien  — 
sans  l'exclure,  assurément  —  celle  dont  l'avaient  com- 
prise Louis  David,  Chaumette  ou  Robespierre. 


DU    9   TUERMIDOR    AU    18    RRUMAIRE.  23o 


VÎI 

it  aux  fêtes  décadaires,  leur  réussite,  si  elle  se  fût 
affirmée,  aurait  couronné  les  intentions  de  tous  les  pro- 
moteurs des  fêtes  civiles,  depuis  Mirabeau  jusqu'à 
Robespierre  et  Merlin  de  Thionville.  Mais  il  faut  avouer 
qu'elle  fut  assez  médiocre  :  au  point  de  vue  de  l'art, 
ces  fêtes  furent  celles  qui  produisirent  le  moins. 

Le  but  poursuivi  par  cette  institution  était  l'établisse- 
ment d'un  culte  moral  et  civique  substitué  aux  pratiques 
de  la  religion,  le  décadi  supprimant  le  dimanche,  la  fête 
laïque  remplaçant  la  messe.  Les  idées  politiques  ou 
philosophiques  qui  présidèrent  à  cet  effort  furent  en 
général  vagues  et  incertaines  :  une  assez  grande  liberté 
était  laissée  au  peuple,  dans  les  diverses  parties  du 
pays,  pour  célébrer  ce  culte  suivant  ses  idées  et  ses 
tendances  particulières.  La  secte  des  théophilanthropes 
s'efforça  de  lui  donner  un  caractère  de  religiosité 
mieux  définie  en  se  mettant  sous  l'invocation  de  Dieu, 
TÊtre  suprême  de  Jean-Jacques  Rousseau  et  de  Robes- 
pierre. 

Essayons  de  préciser  par  un  exemple  quel  fut  le  carac- 
tère général  de  ces  fêtes. 

Je  prends,  parmi  les  cérémonies  des  théophilanthropes, 
la  fête  de  la  Tolérance,  célébrée  le  15  frimaire  an  VIII 
dans  le  temple  de  la  Reconnaissance  (Saint-Germain- 
1  Auxerrois),  dont  un  imprimé  nous  a  laissé  la  descrip- 
tion circonstanciée. 

La  cérémonie  commence  par  l'exécution  d'un  morceau 
d'orgue,  et  les  assistants  chantent  un  hymne  commen- 
çant par  ces  mots  :  «  Adorateurs  de  l'Eternel!...  »  Un 
père  de  famille,  ayant  exhorté  les  fidèles  à  recueillir 
l(Hirs  pensées,  adresse  une  invocation  au  «  Père  de  la 


23G   FKTES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTIOX  FRANÇAISE. 

Nature  ».  Un  nouvel  hymne  est  chanté  :  «  Quelle  fête, 
ô  mes  fils!...  »,  puis  le  môme  père  de  famille  fait  une 
lecture  morale  suivie  de  VHymne  à  l'Être  suprême  :  «  Père 
de  l'univers,  suprême  intelligence  ».  Un  autre  prononce 
un  discours,  coupé  en  deux  parties  par  un  hymne.  Et 
c'est  de  nouveau  le  tour  de  l'orgue  :  après  quoi  le  lec- 
teur, suivi  des  administrateurs  du  culte,  prononce  une 
courte  formule,  promettant  devant  Dieu  et  devant  les 
hommes  «  d'être  toujours  tolérant,  d'aimer  toujours  son 
prochain  de  quelque  opinion  qu'il  soit,  de  le  servir  dans 
toutes  les  occasions  de  la  vie  ».  Pour  finir,  hymne  à  la 
Tolérance,  invocation  à  la  Patrie,  hymne  à  la  Patrie;  un 
troisième  père  de  famille  annonce  que  la  fête  religieuse 
et  morale  est  terminée;  l'orgue  joue  une  sortie,  et  les 
fidèles  se  séparent. 

En  province,  les  églises  servaient  aussi  de  locaux  à 
ces  sortes  de  cérémonies.  Castil-Blaze,  alors  enfant,  a 
évoqué  des  souvenirs  assez  intéressants,  bien  qu'il 
confondît  tout  l'ensemble  des  fêtes  nationales  et  déca- 
daires sous  le  nom  de  fêtes  de  la  Raison  ou  de  l'Être 
suprême.  Il  se  rappelle  avoir  tressé  des  guirlandes  pour 
orner  l'église  de  Cavaillon,  sa  ville  natale,  y  avoir  chanté 
la  partie  de  soprano  dans  les  hymnes  patriotiques,  que 
l'orgue  accompagnait. 

L'usage  du  chant  exécuté  par  le  peuple  était  donc 
général.  Déjà,  à  l'époque  oh  le  décadi  était  de  pratique 
nouvelle,  en  l'an  II,  on  se  déclarait  satisfait  quand,  dans 
le  Temple  de  morale,  on  avait  eu  «  quelques  lectures 
politiques,  une  bonne  musique  républicaine  ». 

C'étaient  là,  en  réalité,  des  offices  protestants.  Aussi 
bien,  toutes  les  fêtes  de  la  Révolution  eurent  recours 
à  ces  deux  éléments  essentiels  :  discours  et  musique. 
Un  répertoire  spécial  commença  à  s'en  constituer  en  vue 
de   ces  cérémonies.   Dès  l'an  III,   un  représentant  de 


DU  9  TUERMIDOR  AU  18  BRUMAIRE.        237 

>nne  volonté  avait  fait  paraître  un  recueil  de  t  Discours 
kadaires  pour  toutes  les  fêtes  de  Vannée  républicaine,  par  le 
citoyen  Poultier,  député  du  Nord  à  la  Convention 
nationale  ».  Des  recueils  d'hymnes  parurent  aussi  :  tel 
un  livre  de  Chants  religieux  et  civiques  pour  les  Fêtes  déca- 
daires, contenant  des  hymnes  empruntés  à  Jean-Baptiste 
Rousseau  et  à  VAthalie  de  Racine,  avec  une  musique 
nouvelle,  et  l'explication  de  l'ordre  des  cérémonies  ;  tel 
encore  un  Rituel  des  adorateurs  de  Dieu  et  amis  des  hommes 
contenant  Vordre  des  exercices  de  la  Théophilanthropie  et  le 
recueil  des  hymnes  adoptés  dans  les  différents  temples,  tant  à 
Paris  que  dans  les  départements,  par  J.  Chemin,  an  VIL 
Les  titres  indiquent  les  matières  qu'ils  couvrent. 

Au  reste,  les  théophilanthropes  et  les  organisateurs 
des  fêtes  décadaires  ne  se  bornèrent  pas  à  faire  com- 
poser des  morceaux  nouveaux  :  ils  en  firent  même  très 
peu,  et  se  contentèrent  le  plus  souvent  d'emprunts  au. 
copieux  répertoire  des  hymnes  à  l'Être  suprême  produits 
sous  Robespierre.  Le  nombre  de  ces  compositions  est 
respectable,  et  l'on  peut  dire  qu'il  est  peu  de  sujets  à  la 
mode  sous  la  Révolution  qui  aient  inspiré  tant  d'œuvres 
lyriques.  Le  petit  Hymne  à  VÊtre  suprême,  de  Desorgues 
et  Gossec,  est  à  la  première  place  dans  tous  les  recueils. 
Des  musiciens  qui  avaient  pris  peu  de  part  à  la  produc- 
tion révolutionnaire  firent  des  Hymnes  à  l'Éternel  :  Grétry, 
par  exemple,  et  Dalayrac,  et  Devienne.  L'Ode  à  l'Être 
suprême,  de  l'auteur  de  Nina  ou  la  Folle  par  amour,  est 
une  fort  jolie  mélodie  de  cantique.  Pour  Grétry,  son 
Hymne  à  VÉternel  (qui  semble  bien  dater  de  l'époque  de 
la  fête  à  l'Être  suprême)  est  une  des  moins  sérieuses 
parmi  ses  compositions.  Le  titre  seul  vaut  le  poème  : 
«...  musique  du  célèbre  Grétry,  avec  accompagnement 
de  guitare  par  Bedard,  professeur,  ci-devant  artiste  du 
théâtre  Feydeau  ».  L'Éternel  chanté  avec  accompagne- 


238      FETES   ET    GUANTS^DE    LA    RÉVOLUTION   FRANÇAISE. 

ment  de  guitare!  I^t  (jnel  est  donc  ce  Bedard,  à  qui 
Grétry  conliaitle  soin  d'écrire  ses  accompagnements?... 
Sans  rappeler  les  autres  compositions  faites  en  vue  de 
la  lète  du  20  prairial  an  II,  mentionnons  encore  des 
hymnes  dus  à  Langlé,  Jadin,  tous  deux  professeurs  au 
Conservatoire,  Fridzeri,  Navoigille,  Rochefort,  Gersin, 
artistes  moins  connus.  L'Italien  Cambini  écrit  deux 
hymnes  à  l'Etre  suprême,  dont  l'un  porte  spécialement 
cette  mention  :  «  Pour  l'usage  des  fêtes  décadaires  ». 
Quant  aux  poésies  parodiiMs  siii'  des  airs  connus,  elles 
sont  innombrables.  Et  pourquoi  n'aurait-on  pas  célébré 
l'Etre  suprême  sur  l'air  des  Petits  Montagnards,  ou  celui 
du  Vaudeville  de  l'Isle  des  Femmes^  ou  bien  de  la  romance  : 
Dans  le  Sein  d'une  Cruelle,  quand,  vingt  ans  plus  tard,  on 
entendra  chanter  dans  les  églises  ou  les  processions 
un  cantique  sur  le  Cliant  du  Départ,  légèrement  modifié 
ainsi  qu'il  suit  : 

La  religion  nous  appelle.... 

Un  ctu'étien  doit  vivre  pour  elle, 

Pour  elle  un  chrétien  doit  mourir! 


VIII 

Cette  énumération,  fort  sèche  à  coup  sûr,  et  qui, 
malgré  sa  longueur,  ne  prétend  pas  être  complète,  suffit 
à  dire  quelle  fut  l'activité  déployée  par  tous  pour  fonder 
Tœuvre  définitive  au  moment  où  cette  œuvre  était  près 
de  disparaître.  L'évolution  de  l'histoire  ne  permit  pas 
qu'elle  se  développât  davantage.  Mais  si,  au  point  de  vue 
général,  l'effort  déployé  resta  vain,  la  musique,  qui  y 
avait  pris  une  si  grande  part,  n'y  perdit  pas  tout.  Il  est 
resté  beaucoup  de  ce  qui  fut  créé  pour  elle  et  par  elle 
pendant  ces  dix  années  révolutionnaires.  Notre  temps 
en  ressent  encore  les  bons  effets. 


DU    0    TIIEHMIDOR    AU    18    HliUMAlHE.  239 

La  création  des  grands  concerts,  des  t  Concerts 
populaires  »,  comme  on  les  appela  tout  d'abord,  a  eu 
une  inilucnce  considérable,  à  la  fin  du  mx"^  siècle,  sur 
révolution  de  l'art  français.  Où  en  est  l'origine  pre- 
mière, si  ce  n'est  dans  ces  «  Concerts  du  peuple  ■»  qui 
ont  laissé  des  souvenirs  inoubliables  parmi  ceux  qui 
en  étaient  les  auditeurs  perdus  dans  la  foule?  Voici, 
notés  quarante  ans  après  1793,  ceux  qu'évoquait  un  de 
ces  témoins  obscurs  : 

«  Les  orchestres,  les  chœurs  du  Conservatoire,  de 
l'Opéra,  de  l'Opéra-Comique  fournissaient  une  troupe 
d'élite  très  nombreuse  qui  se  réunissait  dans  un  édifice 
en  bois  d'une  forme  élégante,  assez  élevé  pour  dominer 
l'auditoire.  Ouvert  de  toutes  parts,  ce  temple  musical 
versait  des  torrents  d'harmonie  sur  trois  cent  mille 
auditeurs  qui  se  pressaient  autour  de  ses  portiques,  et 
ne  signalaient  leur  présence  que  par  des  bravos  et  des 
applaudissements  bien  servis,  et  distribués  avec  une 
rare  intelligence.  C'était  admirable,  merveilleux.  On 
n'exécutait  là  que  des  compositions  dessinées  à  grands 
traits,  d'un  rythme  bien  marqué,  d'une  élocution 
franche,  telles  que  les  morceaux  d'Iphigénie  en  Aulide,  de 
Démophon,  de  Paiiurge,  les  chœurs  d'Œdipe  à  Colonne,  Iphi- 
génie  en  Tauride,  d'Écho  et  Narcisse,  des  airs  de  danse  de 
Gluck,  de  Rameau  ;  car  le  fameux  pas  des  Sauvages 
figurait  encore  avec  honneur  dans  ces  concerts.  Catel 
avait  composé  des  symphonies  d'un  grand  eflet  pour  les 
cérémonies  républicaines;  tous  les  hymnes  écrits  par 
Cherubini,  Méhul,  Gossec,  formaient  les  plus  beaux 
ornements  de  ces  fêtes,  où  la  Marseillaise,  le  Chant  du 
Départ,  faisaient  toujours  leur  magique  explosion.  Ces 
masses  de  chœur  et  de  symphonie,  entendues  à  une  dis- 
tance moyenne,  arrivaient  à  l'oreille  comme  un  nuage  har- 
monieux, dégagées  de  tout  frottement  d'archet,  de  toute 


240   FETES  ET  CUAXTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

imperfection  d'embouchure;  rien  ne  révélait  l'exécution. 
C'était  une  seule  voix,  puissante  et  tour  à  tour  suave 
et  formidable;  un  tuyau  sonnant,  un  tuyau  de  la  hauteur 
et  du  diamètre  de  la  colonne  de  bronze  !  Je  n'ai  jamais 
si  bien  senti  le  pouvoir  de  la  musique.  Il  me  pesait  sur 
la  poitrine,  m'oppressait,  me  touchait  jusqu'aux  larmes. 
Tout  ce  que  j'ai  entendu  là  s'est  gravé  dans  ma  mémoire 
et  j'exécuterais  aujourd'hui  les  symplionies  de  Catel, 
qui  depuis  lors  ont  disparu  de  l'horizon  musical  *.  » 

Voilà  les  traces  que  ces  fêtes  musicales  avaientlaissées  : 
voilà  avec  quelle  vivacité  d'enthousiasme  les  rappe- 
laient, quarante  ans  plus  tard,  ceux  qui  songeaient  aux 
vives  impressions  de  la  jeunesse  écoulée.  Le  souvenir 
de  manifestations  si  belles,  si  désintéressées,  si  sincères, 
ne  saurait  trop  nous  faire  regretter  qu'un  art  inauguré 
sous  ces  favorables  auspices,  et  qui  donna  dès  sa  nais- 
sance de  si  rares  preuves  de  vitalité,  n'ait,  par  la  faute 
des  événements  de  l'histoire,  pu  poursuivre  son  évolu- 
tion naturelle  et  prendre  son  développement  définitif 
et  complet. 

1.  Le  Constitutionnel  du  17  juillet  1833. 


CHAPITRE   IX 


LE    CONSULAT 


FIN    DES    FÊTES    NATIONALES 


Bonaparte  avait  trop  souci  de  la  popularité  pour 
Tégliger  un  moyen  de  propagande  aussi  el'ficace 
qu'avaient  été  les  fêtes  nationales  sous  le  gouverne- 
ment révolutionnaire.  11  supprima  celles  dont  la  signi- 
fication était  contraire  à  ses  projets,  mais  il  multiplia 
les  solennités  en  l'honneur  des  événements  contem- 
porains, leur  donnant  surtout  le  caractère  militaire  qui 
convenait  à  un  tel  moment.  Ce  fut  l'époque  de  ces  bril- 
lantes revues,  ces  magnifiques  parades,  dans  lesquelles 
le  vainqueur  se  montrait  dans  sa  gloire,  fêtes  guerrières 
qui  rassemblaient  au  Carrousel  toutes  les  classes  de  la 
société,  exaltaient  les  esprits,  faisaient  battre  les  cœurs, 
tourner  les  tètes,  et  dont  la  littérature  de  la  génération 
suivante,  Victor  Hugo,  Balzac,  Alexandre  Dumas,  nous 
ont  transmis  des  souvenirs  plus  vibrants  encore  que 
les  relations  du  lendemain.  Ces  jours-là,  le  rôle  de  la 
musique  était  fort  diminué  :  l'on  n'y  entendait  plus 
guère  que  les  marches  et  pas  de  manœuvres  qu'exécu- 
tait, sous  la  direction  de  Blasius,  le  corps  de  musique 

10 


242   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

de  la  garde  consulaire,  décidément  détaché  du  Conser- 
vatoire, tandis  qu'à  la  faveur  de  ce  dédoublement  l'école 
poursuivait  en  pleine  tranquillité  sa  mission  d'ensei- 
gnement musical. 

Quant  aux  dates  révolutionnaires,  l'on  continua 
quelque  temps  encore  d'en  célébrer  deux,  14  juillet 
et  22  septembre. 

Mais  ces  fêtes  ne  retrouvèrent  pas  leur  ancien  carac- 
tère populaire.  Elles  eurent  lieu  en  des  endroits  clos, 
loin  du  peuple  :  cela  seul  suffit  à  marquer  la  différence. 

Les  poèmes  qu'on  y  chanta  ne  furent  plus  ces  hymnes 
célébrant  les  idées  simples  et  abstraites  que  Chénier 
avait  su  exprimer  dans  ses  vers.  Fontanes,  Esménard, 
qui  le  remplacent  aujourd'hui,  ont  pour  tâche  essentielle 
d'adresser  d'ingénieuses  flatteries  au  nouveau  maître. 
Il  leur  est  encore  permis  de  prononcer  le  nom  de 
Liberté;  mais  c'est  comme  en  s'en  excusant,  et  au  prix 
de  quelles  précautions! 

0  Liberté!... 
Ton  courroux  indomptable 
Avait  changé  tes  traits 

dit  l'un;  et  l'autre  est  encore  plus  réservé  : 

Toi  qu'on  a  tant  déshonorée, 
Liberté,  calme  tes  douleurs! 
De  ta  couronne  déchirée. 
Le  sang  ternissait  les  couleurs. 

Ce  n'était  point  ainsi  qu'on  la  chantait  en  1792!  —  11 
est  aussi  fait  de  grands  éloges  de  la  paix  :  pourtant,  en 
même  temps  qu'on  annonce  qu'elle  va  renaître,  on 
maudit  l'Anglais  avec  une  insistance  et  sur  un  ton  qui 
font  pressentir  combien  l'espoir  qu'on  a  en  elle  est  pré- 
caire! Enfin  les  mânes  des  hommes  de  guerre  morts 
dans  les  dernières  campagnes,  Kléber,  Desaix,  sont 
évoqués    avec   les   accents  de    regret   que   l'on    savait 


LE  CONSULAT,  FIN  DES  FETES  NATIONALES.     243 

iuver  alors  quand  il  s'agissait  de  pleurer  les  mili- 
taires. Tout  cela  n'a  plus  le  caractère  de  généralité 
nécessaire  au  lyrisme,  et,  en  datant  trop  exactement  ces 
compositions,  ne  permettrait  plus  guère  de  les  produire 
aujourd'hui  sans  que  l'auditeur,  informé  par  la  suite 
des  événements,  éprouve  la  gène  du  mensonge  qui  en 
est  la  base,  —  à  moins  qu'il  consente  à  ne  point  tenir 
compte  des  paroles,  sacrifice  auquel,  en  notre  pays,  on 
fut  toujours  assez  facilement  résigné.... 

En  tant  qu'œuvres  d'art  en  effet,  les  productions  de 
cette  période  sont  dignes  d'une  attention  toute  parti- 
culière. Musicalement,  elles  inaugurèrent  une  intéres- 
sante et  notable  évolution.  On  ne  composa  plus  de  ces 
hymnes  courts  et  simples  dont  la  masse  des  auditeurs 
pouvait  aisément  suivre  les  grandes  lignes;  mais  les 
formes  furent  agrandies;  la  musique  savante  fit  son 
entrée  définitive  dans  les  fêtes  nationales.  C'est  bien 
là  que  devait  en  venir  l'art  républicain,  à  cette  dernière 
étape  que  marque  pour  lui  l'avènement  du  Consulat. 
L'on  pouvait  croire  encore  que  tout  n'était  pas  fini  pour 
lui,  qu'au  contraire  il  allait  s'affirmer,  s'organiser  défi- 
nitivement :  aussi  le  voit-on,  parallèlement  aiix  autres 
arts,  tendre  à  s'agrandir,  prendre  un  aspect  architec- 
tural, adapter  les  formes  monumentales.  C'est  le  temps 
où  Louis  David  et  les  peintres  formés  à  son  école,  les 
Gros,  les  Girodet,  les  Gérard,  tracent  leurs  plus  vastes 
tableaux;  et  de  même,  Méhul  et  Lesueurvont  consacrer 
aux  dernières  fêtes  civiles  les  plus  amples  compositions 
lyriques  dont  l'histoire  eût  fait  mention  jusqu'alors. 

Ces  œuvres  sont  le  Chant  national  du  2b  Messidor  ou  du 
l^t  Juillet  1800,  poème  de  Fontanes,  musique  de  Méhul, 
et  le  Chant  du  i"  Vendémiaire  An  IX,  par  Esménard  et 
Lesueur,  exécutés  l'un  et  l'autre  en  l'année  1800. 

Au  14  juillet  1800,  Hochstedt  et  Marengo  venaient  de 


244   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

couvrir  les  armes  françaises  de  nouveaux  lauriers.  Ce 
n'était  rompre  en  rien  avec  les  traditions  républicaines 
que  de  célébrer  la  victoire  en  même  temps  que  la  fête 
nationale.  Le  Tribunat  siégea  solennellement,  et  son 
président  prononça  un  discours;  en  même  temps  la 
cérémonie  officielle  eut  lieu,  avec  un  grand  apparat, 
dans  le  «  Temple  de  Mars  »  (les  Invalides),  en  présence 
des  consuls,  des  généraux  et  des  chefs  des  grandes 
administrations  de  l'État.  La  nef  et  les  tribunes  étaient 
remplies  d'un  public  choisi.  «  L'éclat  de  la  beauté,  le 
soin  de  la  parure  ne  faisaient  pas  un  des  moindres 
charmes  de  cette  fête  »,  dit  l'ofliciel  Moniteur-,  mais,  en 
constatant  que  cette  brillante  assistance  n'avait  été 
admise  que  sur  billets  d'invitation,  il  reconnaît  impli- 
citement que  le  peuple  était  maintenant  écarté  des  fêtes 
nationales. 

Une  disposition  inusitée  du  local,  décoré  par  Chal- 
grin  «  avec  une  grande  décence  et  beaucoup  de  pompe  », 
attira  dès  les  premiers  moments  l'attention  de  l'audi- 
toire. Deux  groupes  de  chacun  cent  cinquante  musi- 
ciens, chanteurs  et  instrumentistes,  étaient  disposés  à 
quelque  distance  l'un  de  l'autre  dans  le  milieu  de  la 
chapelle  ;  dans  le  dôme  avait  pris  place  un  troisième 
groupe,  composé  seulement  d'un  petit  chœur  de 
femmes  et  trois  instruments,  un  cor  et  deux  harpes. 
Ces  trois  chœurs  allaient  dialoguer,  se  répondre  et  se 
combiner  tour  à  tour.  Sur  l'estrade  centrale  se  tenait 
Méhul  :  pour  mieux  attirer  les  regards  d'exécutants  si 
éloignés  les  uns  des  autres,  il  avait  eu  l'idée,  a  raconté 
Castil-Blaze,  de  leur  battre  la  mesure  avec  son  bras 
enveloppé  d'un  mouchoir  blanc.  Deux  arlisles  italiens 
que  Paris  ne  connaissait  pas  encore,  le  chanteur  Blanchi 
et  la  célèbre  Grassini,  prêtaient  leur  concours  à  la  solen- 
nité  :   c'était,   à    la   vérité,    la    première   fois    que   des 


LE  CONSULAT,  FIN  DES  FETES  NATIONALES.     245 

étrangers  étaient  admis  à  prendre  part  aux  exécutions 
des  fêtes  nationales;  à  ce  trait  nous  reconnaissons 
l'influence  du  vainqueur  d'Italie.  Ce  qu'ils  chantèrent, 
nous  l'ignorons;  le  Moniteur  se  borne  à  mentionner 
«  deux  chants  de  triomphe  pour  la  délivrance  de 
l'Italie  >  sans  désigner  ces  morceaux  d'une  manière 
plus  explicite  :  sans  doute  de  hâtives  improvisations  de 
quelque  Paisiello;  nulle  trace  n'en  a  survécu. 

Après  cette  introduction  à  la  cérémonie  musicale,  le 
ministre  de  l'Intérieur,  qui  n'était  autre  que  le  frère  du 
premier  consul,  Lucien  Bonaparte,  prononça  le  discours 
d'usage. 

Enfin,  l'heure  vint  de  la  grande  musique  :  Méhul 
leva  la  main  et  l'exécution  de  son  «  Chant  national  à 
trois  chœurs  »  commença. 

Dès  le  premier  moment,  le  public  se  sentit  entraîné, 
soulevé  par  une  sensation  inconnue.  Sur  un  mouvement 
large  et  solennel,  les  deux  chœurs  et  les  deux  orchestres 
de  la  nef  préludèrent  par  de  puissantes  harmonies, 
renvoyées  alternativement  de  Tun  à  l'autre.  Comme  un 
écho  céleste,  les  voix  de  la  coupole  répondaient.  Ainsi 
les  auditeurs  se  trouvaient  pris  entre  ces  divers  foyers 
sonores,  dont  les  ondes  se  croisaient  autour  d'eux, 
s'enchevétrant,  se  combinant,  se  fondant  en  un  pres- 
tigieux ensemble.  «  On  ne  peut  rendre,  disait  un 
compte  rendu,  rétonnement  qu'a  manifesté  l'assemblée 
lorsqu'elle  a  entendu  les  orchestres  se  répondre.  C'est 
la  première  fois  que  l'on  ose  essayer  un  concert  où  se 
trouvent  trois  orchestres  à  une  si  grande  distance.  Il  est 
difficile  d'en  décrire  l'effet;  mais  ce  moyen  hardi  peut 
avoir  des  résultats  utiles  à  l'art.  » 

La  tentative  était  en  effet  nouvelle,  du  moins  en 
France,  et  n'avait  encore  été  réalisée  nulle  part  avec  un 
pareil  déploiement  de  ressources  musicales. 


246       FETES    ET    CHANTS    DE    LA    RÉVOLUTION    FRANÇAISE.  M 

Mais  l'œuvre  de  Méhul  n'a  pas  que  ce  seul  mérite  : 
même  indépendamment  de  cet  effet  particulier,  elle  reste 
une  œuvre  de  maître.  Beaucoup  plus  développée  que  les 
compositions  précédemment  écrites  pour  les  fêtes  natio- 
nales, elle  ne  compte  pas  moins  de  six  morceaux  de 
formes  et  de  physionomie  très  distinctes.  L'allure  géné- 
rale est  grave  et  sérieuse,  l'inspiration  toujours  sou- 
tenue :  bien  qu'écrite  en  peu  de  temps,  l'œuvre  est 
d'une  tenue  magistrale  et  ne  sent  en  rien  l'improvisa- 
tion. Les  divers  éléments  sont  mis  en  œuvre  avec  une 
rare  habileté.  Les  trois  chœurs  ne  jouent  pas  toujours 
ensemble,  tant  s'en  faut  :  le  plus  souvent,  au  contraire, 
les  orchestres  de  la  nef  ont  un  rôle  particulier,  et  parfois 
il  arrive  à  l'un  ou  à  l'autre  de  borner  son  rôle  à  l'ac- 
compagnement des  chanteurs  solistes. 

Quant  au  chœur  féminin  du  dôme,  avec  son  roman- 
tique accompagnement  de  harpes  et  de  cor,  son  emploi 
est  tout  exceptionnel.  Mais  c'est  à  lui  qu'appartient  la 
perle  de  la  partition  :  un  court  andante,  quatre  vers 
seulement  chantés  par  les  soprani,  dont  les  voix,  à 
deux  parties,  sont  combinées  aux  trois  instruments 
avec  un  art  exquis,  répétant  un  adorable  chant  de  cor 
dont  la  placidité  sereine  fait  songer  aux  plus  suaves  " 
inspirations  de  Joseph. 

L'avant-dernier  morceau  :  «  Tu  meurs,  brave  Desaix  », 
produisit,  dit-on,  sur  l'auditoire  une  grande  impression, 
plus  peut-être  par  les  souvenirs  si  récents  qu'il  évo- 
quait que  par  sa  valeur  même  :  la  musique,  chantée  par 
deux  seules  voix  de  ténor,  en  est  d'un  grand  caractère, 
et  très  digne  du  sentiment  exprimé.  De  même  on  put 
admirer  de  belles  sonorités  funèbres  dans  une  strophe 
oii  sont  évoquées  les  ombres  des  héros  du  temps  jadis, 
Condé,  Dugommier,  Turenne. 

Pour  conclure  enfin,  les  deux  grands  chœurs  s'unirent 


LE    CONSULAT,    FIN    DES    FETES    NATIONALES.  247 

triomphalement  en  une  magnifique  apothéose  sur  ce 
vers  :  «  Un  grand  siècle  finit,  un  grand  siècle  com- 
mence »,  au  son  des  trompettes,  des  buccins,  des  tubae 
curvœ,  des  tambours  et  du  tam-tam.  Ce  fut  sans  contredit 
la  plus  belle  impression  d'art  national  que  l'auditoire 
eût  ressentie.  Pourquoi  donc  faut-il  qu'une  telle  produc- 
tion, aussi  digne  du  nom  de  Méhul  qu'aucun  de  ses 
chefs-d'œuvre  les  plus  authentiquement  reconnus,  ait 
été  condamnée  à  n'avoir  jamais  que  cette  unique  audi- 
tion, et  soit  restée  par  la  suite  dans  un  complet  oubli? 
Est-ce  donc  une  si  grande  tare  pour  une  œuvre  d'avoir 
été  écrite  pour  une  fête  nationale,  pour  un  anniversaire 
du  14  juillet? 


II 


Au  22  septembre,  la  cérémonie  recommença  suivant 
un  ordre  analogue.  Comme  au  14  juillet,  la  fête  eut  lieu 
aux  Invalides  :  Lesueur  fut  désigné  pour  écrire  l'œuvre 
musicale.  Voulant  faire  plus,  sinon  mieux,  que  son  pré- 
décesseur, il  employa  quatre  chœurs  au  lieu  de  trois. 
Ce  quatrième  chœur,  ajouté  à  ceux  de  la  nef  et  du 
dôme,  fut  placé  sur  la  tribune  de  l'orgue  et  accompagné 
par  cet  instrument.  Il  serait  injuste  d'attribuer  cette 
analogie  à  un  simple  sentiment  d'imitation  ou  de  con- 
currence :  lors  même  que  Méhul  ne  lui  aurait  pas 
suggéré  l'exemple,  Lesueur  aurait  certainement  trouvé 
cette  combinaison  si  bien  en  rapport  avec  la  nature 
de  son  esprit.  Là  où  Méhul  n'avait  vu  qu'une  heureuse 
combinaison  permettant  d'échafauder  un  grandiose 
monument  sonore,  Lesueur  visait  encore  plus  haut  :  il 
trouvait  dans  ce  dialogue  de  quatre  chœurs  un  puissant 
moyen  d'expression  et  de   peinture  musicale,   chaque 


248      FETES   ET    CHANTS    DK    LA    liÉVOLL  TION    FRANÇAISE. 

groupe  représentant  dans  son  esprit  une  idée  distincte. 
Un  compte  rendu  du  lendemain,  celui  du  Mercure  de 
France^  nous  fait  part  clairement  de  ce  qu'étaient  ses 
intentions  : 

«  Les  quatre  orchestres  offraient  chacun  un  caractère 
particulier.  L'un  semblait  peindre  le  murmure  joyeux 
d'une  partie  du  peuple  au  retour  de  la  solennité  qu'on 
célébrait;  un  autre  développait  ses  sentiments  d'allé- 
gresse par  un  chant  analogue,  mais  plus  animé;  un 
troisième,  i)ar  un  motif  musical  tout  différent  des  deux 
autres,  exprimait  d'une  manière  nerveuse  cette  exalta- 
tion qui  se  communique  sensiblement  dans  une  grande 
réunion  d'hommes  ayant  les  mêmes  sentiments....  » 
Le  Mercure  néglige  de  nous  dire  quels  étaient  les  senti- 
ments exprimés  par  le  quatrième  orchestre. 

Si  près  de  finir,  je  ne  veux  pas  m'attarder  aux  détails 
relatifs  à  cette  œuvre,  à  son  histoire  (qui  nous  rendrait 
malheureusement  témoins  des  mésintelligences  qui  vin- 
rent se  mettre  dans  la  phalange,  naguère  si  unie,  des 
maîtres  du  Conservatoire)  non  plus  qu'à  l'état  incomplet 
dans  lequel  elle  nous  est  parvenue*.  Mais  elle  est  trop 
importante  pour  que  je  me  dispense  de  donner,  au  moins 
par  l'analyse,  l'idée  de  ce  qu'elle  fut. 

L'ensemble  se  compose  de  dix  morceaux,  la  plupart 
très  développés,  sur  lesquels  il  n'est  pas  moins  de  huit 
où  interviennent  les  chœurs.  Le  Chant  du  /'•'  Vendémiaire 
de  Lesueur  est  donc,  et  de  beaucoup,  la  plus  importante 
des  compositions  qui  aient  été  faites  pour  les  fêtes 
nationales.  C'est  un  véritable  oratorio. 

Le  début  dut  produire,  en  vérité,  une  impression 
étonnante,  toute  différente  du  Chant  de  Méhul,  et, 
vraisemblablement,   d'un   effet    immédiat  plus    irrésis- 

1.  Sur  ces  questions,  voir  l'Appendice. 


LE    CONSULAT,    FL\    DES 

tible    et    plus   profond.    Les 
strophe  : 


FETES    NATIONALES.  249 

chœurs    chantaient   cette 


Jour  glorieux!  jour  de  mémoire! 
Home  antique,  sors  des  tombeaux; 
La  France  hérite  de  ta  gloire! 
Les  prodiges  de  ton  histoire 
Sont  égalés  par  nos  travaux. 

Mais,  loin  de  donner  à  la  musique  de  ces  vers  la 
pompe  et  l'éclat  légèrement  banal  qui  en  semble  être 
l'expression  naturelle,  Lesueur  a  adopté  une  interpréta- 
tion tout  autre.  Après  un  prélude  de  quelques  mesures, 
où  Torchestre  arpège  un  accord  àhit  mineur^  les  chœurs 
des  deux  galeries  du  bas  se  font  entendre  presque 
simultanément,  chantant  sourdement,  comme  pour 
représenter  un  tumulte  populaire  peu  à  peu  grandissant. 
Malgré  la  rapidité  du  rythme,  nulle  confusion  n'est  à 
craindre  :  le  chant  est  en  quelque  sorte  une  simple  psal- 
modie que  les  parties  se  renvoient  sur  les  notes  d'un 
seul  accord.  Le  murmure  se  rapproche,  les  sons 
augmentent  d'intensité,  —  quand  soudain,  du  haut  du 
dôme,  part  un  chant  soutenu,  d'une  ligne  ample,  qui 
vient  se  poser  sur  les  accords  mystérieux  des  deux  pre- 
miers chœurs.  Les  voix  unies  des  femmes  et  des  ténors 
l'exposent  et  le  déroulent,  suivant  un  procédé  cher  à 
Lesueur,  qui  ne  craint  pas  d'en  faire  usage  dans  des 
morceaux  de  forme  scolastique,  où  ce  doublage  des  par- 
lies  vocales  en  octaves  doit  produire  d'heureuses  sono- 
rités. Les  basses  répondent,  redisant  le  même  chant  sur 
un  degré  plus  grave;  enfin,  après  un  court  développe- 
ment, le  quatrième  chœur  entre  à  son  tour,  les  voix, 
unies  à  Torgue,  entonnant  le  thème  austère,  toujours 
combiné  aux  vagues  bruissements  des  voix  populaires. 
Assurément,  il  y  aurait  quelque  ridicule  à  évoquer,  au 
sujet  de  Lesueur  et  d'une  œuvre  de  circonstance,  le  grand 


250   FETES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

nom  de  Sébastien  Bach  et  de  son  plus  sublime  chef- 
d'œuvre  :  autant  le  maître  allemand  possède  au  suprême 
degré  le  génie  harmonique  et  la  puissance  des  combi- 
naisons, autant  chez  Lesueur  la  langue  musicale,  malgré 
d'apparentes  complications,  est  d'une  simplicité  d'inven- 
tion qui  va  parfois  jusqu'à  la  pauvreté.  Cependant, 
toutes  ces  réserves  étant  faites,  il  m'est  impossible,  en 
lisant  ce  début  du  Chant  à  quatre  chœurs,  de  ne  point 
songer  à  l'introduction  de  la  Passion  selon  saint  Mathieu. 
Dans  Ta'uvre  de  Lesueur,  les  grandes  lignes  sont  sim- 
ples et  nues,  au  regard  de  l'accumulation  de  richesses 
et  de  l'extraordinaire  beauté  d'ornementation  qu'on 
admire  chez  Bach  :  encore  ne  sont-elles  pas  d'une 
moindre  grandeur;  et  quand  les  voix  du  dôme  et  de 
l'orgue  viennent  tomber  sur  celle  des  chœurs  de  la  nef 
en  un  chant  noble  et  expressif,  je  ne  puis  m'empècher 
de  trouver  là  une  frappante  analogie  avec  cette  admi- 
rable entrée  du  choral  venant  se  superposer  à  l'har- 
monie des  deux  chœurs  évangéliques  et  la  dominer  de 
son  austère  et  pure  inspiration. 

Malheureusement,  Lesueur  n'avait  pas  le  génie  du 
développement  :  il  était  donc  à  craindre  qu'il  ne  sût  pas 
soutenir  assez  longtemps  l'impression  produite  par 
cette  entrée  vraiment  troublante.  La  suite  du  morceau 
se  déroule  en  effet  dans  une  forme  toute  classique,  sans 
que  lintérét  s'en  renouvelle  par  rien  d'imprévu,  les 
deux  dessins,  l'un  rapide,  l'autre  large  et  ample,  conti- 
nuant de  se  répondre  des  diverses  parties  de  Tédifice, 
jusqu'à  un  dernier  ensemble  plus  animé,  où  les  quatre 
chœurs  s'unissent  et  chantent  à  la  fois. 

Les  morceaux  suivants,  moins  importants,  nous  ont 
été  aussi  moins  complètement  conservés. 

Il  y  a  d'abord  un  trio  dont  le  premier  chant  rappelle 
presque  note  pour  note  le  premier  vers  de  la  cavatine 


LE  CONSULAT,  FL\  DES  FETES  NATIONALES.     251 

de  r Africaine  :  «  Fille  des  rois  »;  car  c'est  un  des  traits 
caractéristiques  de  Lesueur,  un  précurseur  s'il  en  fût 
jamais  :  lorsque  sa  musique  fait  songer  à  celle  d'autres 
maîtres,  c'est  bien  plus  souvent  à  ceux  qui  sont  venus 
plus  tard  qu'à  ceux  qui  Font  précédé.  Le  rythme 
meyerbeerien  d'une  croche  pointée  et  une  double  croche 
formant  un  dessin  continu  à  la  basse  persiste  pendant 
le  chœur  qui  se  relie  au  trio,  épisode  d'allure  guerrière, 
toujours  avec  un  fond  de  sévérité  qui  peut-être,  à  la 
longue,  finirait  par  devenir  un  peu  maussade. 

Il  y  a  encore  un  «  rondeau  guerrier  »,  chanté  par 
Chéron,  et  terminé  par  un  chœur  martial,  sur  un  banal 
rythme  de  marche,  mais  sous  lequel  on  sent  toujours 
circuler  cette  flamme  intérieure  qui  déjà  animait  les 
premiers  chants  composés  par  Lesueur  pour  les  fêtes 
en  l'honneur  des  victoires  de  la  Révolution.  Dans  un 
autre  chœur,  on  maudit  «  l'avare  Albion  ».  Cette  note 
militaire  domine  dans  une  grande  partie  de  l'œuvre  : 
c'était  inévitable  à  cette  heure.  Pourtant  il  y  en  a 
d'autres.  Un  chant  de  ténor,  invoquant  la  Divinité  : 
«  Grand  Dieu,  les  nations  à  tes  pieds  prosternées  — 
implorent  tes  bienfaits  »  n'est  pas  loin  de  faire  songer 
au  pur  style  de  la  prière  des  Saisons  qu'Haydn  écrivait 
dans  le  moment  même,  tandis  qu'un  «  air  pour  .Mlle  Che- 
valier »,  dont  il  ne  reste  qu'un  fragment,  est  d'un  rythme 
rococo  qui  rappelle  plutôt  certains  airs  à  danser  des 
opéras  de  Gluck.  Mais  surtout  il  faut  citer  un  épisode 
vraiment  charmant  que  chantaient,  à  l'orgue,  des  voix 
isolées  alternant  avec  le  chœur  pour  dire  une  strophe 
en  l'honneur  de  la  paix,  d'un  sentiment  tout  racinien. 

L'avant-dernier  morceau,  en  chœur,  est  aussi  une 
fort  belle  chose  :  une  prière,  lente,  calme,  harmo- 
nieuse, toujours  conçue  suivant  cette  architecture  sobre 
et  simple  qui  n'exclut  pas  la  grandeur.  Les  voix  disent 


252     I  i;n:.s  kt  chants  di:  la  iœvolition  khançaise. 

d'abord  :  «  Dieu,  protège  la  France,  protège  ses  héros  »  ; 
mais  bientôt,  voulant  exprimer  le  sentiment  qui  était, 
avec  le  sien  propre,  celui  de  la  généralité  des  Français 
à  cette  époque,  le  compositeur  modifie  ces  derniers 
mots  :  au  lieu  de  «  Protège  ses  héros  »,  il  fait  chanter  : 
«  Conserve  son  héros  ».  Et  les  voix  se  fondent  en  des 
accords  de  plus  en  plus  doux,  avec  un  accent  convaincu, 
vraiment  intime,  et  s'achèvent,  divisées  à  l'infini,  par 
un  pianissimo  indiqué  par  quatre  p  :  un  murmure,  une 
extase....  J'avais  trouvé  tout  à  l'heure  une  phrase  de 
Meyerbeer;  à  ce  dernier  trait,  qui  hésitera  à  recon- 
naître Berlioz: 

Le  finale  est,  conformément  aux  usages  lyriques  de 
la  Révolution,  un  serment,  où  tous  les  chœurs,  orchestre 
et  solistes  sont  naturellement  utilisés.  Malheureusement 
ce  morceau  est,  de  toute  l'œuvre,  celui  qui  a  été  con- 
servé le  plus  incomplètement.  Par  ce  qui  reste,  nous 
voyons  qu'au  début  les  parties  sont  très  éparpillées  et 
dialoguent  en  prononçant  à  tour  de  rôle  leur  formule,  à 
laquelle  répond  chaque  fois  l'ensemble  de  toutes  les  voix 
disant  :  «  Nous  le  jurons!  »  Le  style  musical  semble  se 
rapprocher  de  celui  des  ordinaires  finales  d'oratorios, 
dont  celui  de  la  Création  reste  le  type  consacré. 


III 

Ces  deux  œuvres  de  Méhul  et  de  Lesueur,  derniers  et 
superbes  échos  de  linspiration  révolutionnaire,  sont 
deux  monuments  isolés,  mais  grandioses,  du  temps  où 
ils  ont  été  conçus.  Ils  forment  une  conclusion  magni- 
fique au  monument  lyrique  édifié  pendant  dix  années 
par  le  génie  des  hommes  de  la  Révolution. 

En  effet,  ces  traditions  de  l'esprit  républicain  étaient 
près  de  leur  fin.  La  légende  thermidorienne  leur  avait 


*'    LE    CONSULAT,    FLN    DES    KETES    NATIONALES.  253 

•té  le  premier  coup  :  la  légende  napoléonienne  les 
leva.  La  France  cessa  de  commémorer  les  grandes 
fâles  qui  marquaient  les  étapes  de  sa  conquête.  Les 
«  enfants  du  siècle  »  qui  s'ouvrait  entendirent  bien 
encore  parfois  prononcer  le  nom  de  Liberté;  mais,  a  dit 
le  poète  qui  a  si  fortement  exprimé  leur  désespérance, 
«  ils  plièrent  la  tête  en  pleurant...  ». 

11  n'y  eut  donc  plus  d'autres  fêtes  que  celles  qui 
devaient  consacrer  et  grandir  la  puissance  du  maître. 
Le  18  brumaire  devint  l'anniversaire  que  l'on  célébra  : 
en  Tan  X  (1801),  cette  date  vit  la  <  Fête  de  la  paix  géné- 
rale »,  qui  fut  prétexte  à  cortèges  et  défilés  de  chars 
analogues  à  ceux  des  fêtes  du  Directoire  :  une  grande 
pantomime  militaire  fut  jouée  sur  un  théâtre  élevé  à 
l'entrée  des  Champs-Elysées  ;  il  y  eut  parade  au  Carrousel, 
joutes  et  feu  d'artifice  sur  la  Seine,  tout  ce  qui  constitue 
la  banale  fête  officielle.  Quant  à  ce  qui  était  naguère 
l'ùme  des  fêtes  nationales,  la  musique,  c'en  était  fini 
d'elle. 

Une  fois  encore  seulement  nous  verrons  le  futur  empe- 
reur, toujours  nominalement  chef  de  la  République, 
faire  appel  aux  maîtres  qui  avaient  versé  généreusement 
les  trésors  de  leur  génie  en  l'honneur  des  idées  nou- 
velles. A  la  fête  du  camp  de  Boulogne,  dans  laquelle 
les  croix  de  la  Légion  d'honneur  furent  distribuées  aux 
braves  de  la  Grande  Armée,  le  i)remier  consul,  se  souve- 
nant des  prodigieux  elTets  produits  par  la  musique  dans 
les  batailles  révolutionnaires,  voulut  donner  une  der- 
nière et  superbe  exécution  du  Chant  du  Départ.  Méhul  et 
Gossec,  les  premiers  musiciens  qui,  avec  Grétry,  reçu- 
rent les  insignes  de  l'ordre,  y  assistèrent  et  condui- 
sirent l'exécution  :  douze  cents  chanteurs  firent  retentir 
le  rivage  des  énergiques  accents  de  Méhul. 

Il  est  bien  certain  que  le  rôle  de  la  musique  natio- 


254      FETES    ET    CHAiNTS    DE    LA   REVOLUTION    FRANÇAISE. 

nale  est  fini,  maintenant  que  le  culte  auquel  elle 
participait  depuis  dix  ans  est  aboli,  et  que,  reprenant 
la  place  de  la  religion  de  la  patrie,  la  religion  romaine 
a  reconquis  ses  anciens  droits.  La  lete  à  laquelle  nous 
aboutirions  s'il  fallait  poursuivre  cette  histoire  serait 
celle  du  jour  de  Pâques  1802,  où  le  Te  Deum  fut  chanté 
en  l'honneur  du  Concordat.  L'œuvre  dont  il  fut  fait 
choix  pour  cette  solennité  xie  fut  pas,  certes,  le  Te  Deum 
de  Gossec  :  qu'il  eût  été  déplacé  à  pareil  jour!  C'est  le 
nouveau  favori,  Paisiello,  qui  1^t  choisi  pour  l'écrire. 
Pourtant  on  fit  la  grâce  à  Méhlil  de  lui  concéder  le 
verset  Domine  salvum,  et,  par  cette  brève  composition,  il 
montra  ce  que  peut  un  génie  viril,  capable  de  former, 
en  conservant  une  savante  simplicité,  un  monument 
d'architecture  grandiose.  Mais  ce  jour-là,  les  chanteurs 
qui,  par  trois  fois,  répéteront  le  verset  liturgique,  après 
avoir  entonné  :  Domine  salvam  fac  rempublicam,  terminèrent 
ainsi  :  Salvos  fac  consules.  —  Douze  ans  auparavant,  à  la 
Fédération,  on  avait  aussi  chanté  la  messe  ;  mais  la  prière 
finale  était  tout  autre  :  elle  appelait  la  bénédiction  de 
Dieu  sur  la  Nation,  la  Loi,  le  Roi.  Douze  ans!  Que  les 
temps  sont  changés! 

Aussi,  voyant  leur  œuvre  de  dix  années  perdue  pour 
l'avenir,  les  musiciens  qui  avaient  consacré  le  meilleur 
de  leur  génie  à  la  formation  de  la  liturgie  républicaine 
pensèrent  à  l'utiliser  pour  d'autres  fins.  Puisqu'il  était 
définitivement  entendu  que  la  musique  française  ne 
pouvait  avoir  d'autre  raison  que  d'être  chantée  à  l'Opéra- 
Comique,  ceux  qui  avaient  fondé  le  Conservatoire  à  la 
faveur  des  fêtes  nationales  se  résignèrent  à  limiter  leur 
effort  au  seul  domaine  qui  leur  était  laissé.  Certains 
voulurent  sauver  quelques  épaves,  en  cherchant  à 
donner  cette  autre  destination  à  leurs  compositions 
nationales.  Nous  avons  vu  Berton  ne  pas  même  attendre 


LE    CONSULAT,    FIN    DES    FETES    NATIONALES.  255 

que  Tère  fût  révolue  pour  faire  de  son  Hymne  à  VAgricul- 
ture  un   chœur  de  paysans  dans  Montano    et  Stéphanie. 
Gossec,  lui,    ne  songea   pas    à  renier   VHymne  à  VÉtre 
suprême  pour   en   faire  un  cantique;  mais   son  ancien 
0  Salutaris  d'avant   quatre-vingt-neuf,   devenu  d'abord 
un  «   ci-devant   0    Salutaris    *,  puis,  avec   des    paroles 
françaises,    un    Hymne   à    la    Liberté,    n'eut    plus  qu'à 
reprendre  son  premier  état.  Car  les  églises,  rouvertes 
au  culte,  étaient  encore    un   asile  pour   la   musique. 
Lesueur,  esprit  sincèrement  religieux,  devenu  directeur 
de   la  Chapelle    impériale,    ne    craignit    donc   pas    de 
reprendre  ses  grandes  compositions  des  dernières  fêtes 
de  la  République,  sa  «  musique  à  fresque  »  faite  pour 
les  temples,  et  d'y  accorder  des  paroles  avec  lesquelles 
elles  devenaient  d'excellente  musique  catholique.  Ayant 
pris  ce  parti,  ce  fut  lui  qui  perdit  le  moins  ses  peines! 
Son  Chant  du  21  Janvier  devint  un  Te  Deum.   Son  Chant 
dithyrambique  qui,  en  1798,  avait  glorifié  la  paix  assurée 
par  les  armes  de   Bonaparte,  fut  mué  en   une  Cantate 
yligieuse  et  prophétique  pour  le  mariage  de  Napoléon,  et 
jrvit  pour  un  autre  mariage  encore,  celui  du  duc  de 
lerri.    Des   parties    de    son  grand    Chant  du  i"""  Vendé- 
ùaire  à   quatre   chœurs   passèrent  dans  un  Te  Deum, 
lème    dans   deux    Te    Deum,    d'autres   dans   un   Super 
Xumina  Babylonis,  d'autres  encore  dans  VOratorio  du  Cou- 
mnement.  Parfois  aussi  il  appropria  ses  anciennes  ins- 
pirations à  des  sujets  plus  profanes,  par  exemple  quand 
introduisait  le  thème  de  son  premier  Chant  des  Triom- 
phes dans  la  Marche  du  Sacre  de  Napoléon,  et  qu'il  reprit 
me  phrase  d'une  Scène  patriotique  pour  l'appliquer  à  une 
le  d'Anacréon. 

Mais,  sous  sa  forme  originale,  la  musique  des  fêtes 
lationales,  partageant  le  sort  des  autres  manifestations 
le  la  vie  révolutionnaire,  fut  victime  d'un  égal  discrédit 


256   FÊTES  ET  CHANTS  DE  LA  RÉVOLUTION  FRANÇAISE. 

et  tomba  dans  le  même  oubli  calomnieux.  Plus  d'un 
auteur  s'appliqua  à  favoriser  l'anéantissement  de  ses 
propres  ouvrages,  par  la  crainte  de  laisser  des  preuves 
d'avoir  participé  à  ces  fêtes  tant  décriées.  L'on  vit  par 
exemple,  au  retour  des  Bourbons,  Martini  réclamer  du 
Conservatoire,  avec  une  insistance  un  peu  comique,  la 
restitution  de  ses  manuscrits  ;  et  quand,  peu  de  temps 
après  l'avoir  obtenue,  il  mourut,  plus  rien  ne  restait  chez 
lui  de  ces  productions  compromettantes!  Ne  savons- 
nous  pas  déjà  que  la  musique  exécutée  aux  fêtes  de  la 
Raison  disparut  de  même,  et  cela  plus  promptement 
encore?  Quant  au  matériel  considérable  qui  servit  aux 
exécutions  de  ces  dix  années,  parties  d'orchestre  et 
parties  de  chœur,  s'il  en  est  resté  quelque  chose  à  la 
bibliothèque  du  Conservatoire,  ce  fut,  sans  aucun 
doute,  grûce  au  dédain  dont  furent  l'objet  les  paquets 
dans  lesquels  il  resta  entassé,  pendant  très  longtemps, 
au  fond  d'un  corridor  —  et  c'est  miracle  qu'il  n'ait  pas 
été  plus  complètement  détruit  ! 

A  constater  cette  espèce  de  débâcle,  on  pourrait  se 
croire  autorisé  à  conclure  à  la  faillite  de  l'art  musical 
de  la  Révolution.  De  fait,  la  faillite  fut,  pendant  un 
temps,  générale,  et  s'étendit  à  tous  les  actes  du  régime. 
Le  réveil  de  1830  fut  le  premier  signal  du  relèvement. 
La  musique  y  participa-t-elle?  Oui  certes,  et  grande- 
ment. Berlioz  qui,  aux  journées  de  juillet  (nous  l'avons 
déjà  signalé)  courait  les  rues  de  Paris  en  se  mêlant  au 
peuple  et  lui  faisant  chanter  la  Marseillaise,  a  beau  être 
l'homme  du  romantisme,  le  fils  spirituel  de  Shakespeare 
et  de  Beethoven,  il  procède  en  même  temps  en  ligne 
directe  de  la  Révolution,  lui,  le  plus  digne  élève  et  con- 
tinuateur de  Lesueur,  auteur  de  cette  Symphonie  funèbre 
el  triomphale  faite  à  l'exemple,  magnifiquement  agrandi, 
des  symphonies  militaires  de  Gossec^  faisant  retentir; 


LE    CONSULAT,    FL\    DES    FETES    NATIONALES.  2o7 

et  cela  encore  pour  la  commémoration  d'un  événement 
national,  son  Requiem  aux  cinq  orchestres,  dans  cette 
même  chapelle  des  Invalides  où  Méhul  et  Lesueur, 
donnant  les  premiers  modèles  de  musique  monumen- 
tale, avaient  disséminé  leurs  chœurs  dialoguant  jusque 
dans  la  coupole.  Et  c'est  encore  à  l'exemple  des  l'êtes  de 
la  Révolution  qu'il  institua  ses  grands  festivals  où  il 
réunit  plusieurs  milliers  de  chanteurs  :  mais  il  ne  put 
jamais  en  rassembler  autant  qu'il  y  en  avait  eu  à  la  fête 
de  l'Être  suprême,  premier  et  unique  exemple  d'un 
pareil  effort. 

La  même  fête  avait  donné  lieu  à  un  inoubliable  essai 
d'éducation  musicale  du  peuple,  quand  les  maîtres  du 
Conservatoire  étaient  allés  lui  enseigner  dans  ses  sec- 
tions les  hymnes  qu'il  devait  chanter  en  chœur.  Ce 
n'avait  été  qu'un  éclair,  mais  qui  brilla  assez  vivement 
pour  montrer  la  voie  sur  laquelle  il  fallait  s'engager. 
Un  élève  de  Gossec,  Wilhem,  élabora  dans  un  esprit 
systématique  et  pratique  la  réalisation  de  l'idée  qui 
avait  ainsi  jailli  en  un  jour  de  l'an  II,  et  fut  ainsi  le 
véritable  fondateur  de  l'enseignement  populaire  de  la 
musique  en  France.  C'est  encore  aux  environs  de  1830 
qu'il  accomplit  sa  tâche,  ayant  repris  la  tradition  révo- 
lutionnaire. 

Et  peut-on  oublier  que  le  Conservatoire,  né  du  14  juil- 
let 1789,  et  dont  nous  avons  suivi  le  développement  à 
travers  tous  les  événements  des  années  suivantes,  pour- 
suit avec  honneur  sa  mission  d'enseignement  supérieur 
de  la  musique,  et  n'a  pas  cessé  pendant  tout  un  siècle 
de  servir  d'exemple  à  tous  ceux  qui  visent  le  môme  but? 

Après  de  pareils  résultats,  on  serait  mal  venu,  sans 
doute,  de  parler  de  faillite. 

Quant  à  l'œuvre  d'art  en  elle-même,  elle  a  souffert  du 
même    discrédit     que    les    autres    manifestations     de 

17 


258   FETES  ET  CUANTS  DE  LA  REVOLUTION  FRANÇAISE. 

répoque,  —  et  nous  pourrions  ajouter  qu'elle  en  souffre 
encore,  et  ne  s'en  est  pas  relevée  autant  qu'elle  l'eût 
mérité.  C'est  le  grand   malheur  de  la  musique  de  ne 
pouvoir  être  ramenée  à  la  plénitude  de  la  vie  qu'au 
moyen   d'exécutions    pour  la  réussite   desquelles    des 
considérations    accessoires    tiennent    trop    de    place  : 
dépense,  publicité,  engouements  du  jour,  sans  parler 
des  qualités  artistiques  nécessaires  à  une  juste  inter- 
prétation. Il  a  suffi  d'exposer  le  tableau  du  Couronnement 
ou  la  Distribution  des  aigles  de  Louis  David  dans  une  salle 
du  Louvre  pour  rendre  au  peintre  toute  la  justice  qui 
lui  est  due.  Mais  l'idéal  de  David  est  aussi  différent  de 
celui  des  artistes   du   xx^  siècle  que  celui  de    Méhul, 
de   Cherubini   et    de    Gossec   Test  de    la    tendance  de 
nos  modernes   musiciens  ;    or,  des   œuvres    telles   que 
le  Chant  du  25  Messidor^  VHymne  pour  la  mort  du  Général 
Hoche,  VHymne  à  VÈlre  suprême,  restent  inconnues,  car  l'am- 
pleur de  leurs  lignes  aurait  besoin,  pour  se  développer, 
d'exécutions  dont  l'organisation  présente  les  difficultés 
connues   de   tous.   Triste   destinée    des    chefs-d'œuvre 
d'en  être  réduits  à  dormir  ainsi  dans  les  bibliothèques! 
Qu'au  moins  un  travail  tel  que  celui  qui  s'achève  ici 
ait  pu    réveiller  le   souvenir   harmonieux   de  ces    dix 
années,   pendant  lesquelles    retentirent   des  bruits    si 
divers,  mais  oii  nous   percevons  surtout   aujourd'hui, 
dans  le  lointain  qui  nous  en  sépare,  les  chants  généreux 
inspirés  par  l'amour  de  la  liberté  et  de  la  patrie  !  Leur 
exemple  est  d'autant  mieux  fait  pour  nous  intéresser 
qu'il  est  plus  rare,  étant  fort  peu  suivi  présentement. 
Oui  sait  si  quelque  jour  il  ne  le  sera  pas  davantage,  et 
si   nous  n'assisterons  pas  (il  faut  toujours  espérer  en 
l'avenir!)  à  la  constitution  définitive  d'un  véritable  art 
républicain?   L'on  ne  peut  pas  objecter    que    cela   est 
impossible  à  faire,  —  puisque  cela  a  été  fait. 


APPENDICE 


SOURCES,    DOCUMENTS    ET    DISCUSSIONS 

Les  premières  sources  auxquelles  il  a  été  puisé  pour 
l'élaboration  de  cet  ouvrage  sont  naturellement  les  œuvres. 
Restées  longtemps  ignorées,  la  plupart  étaient  pourtant 
tout  près  de  notre  portée  :  les  fêtes  nationales  ayant  donné 
naissance  au  Conservatoire,  c'est  au  Conservatoire  qu'est 
restée  la  musique  à  l'exécution  de  laquelle  cette  institu- 
tion a  principalement  coopéré.  Des  paquets  nombreux  de 
parties  séparées,  ayant  servi  aux  premières  et  souvent 
uniques  auditions,  reposent  sur  les  rayons  de  la  Biblio- 
thèque; ce  matériel  a  été  d'une  grande  utilité  pour  recon- 
stituer certaines  parties  du  répertoire. 

Un  document  également  précieux  est  la  collection  de 
Musique  à  Vusage  des  Fêtes  nationales  publiée  par  le  Con- 
servatoire lui-même  (ou  plus  exactement  par  l'Institut 
national  de  musique),  et  qui  contient  les  œuvres  les  plus 
importantes  du  même  répertoire.  Cette  publication,  faite 
sous  les  auspices  du  gouvernement,  a  commencé  en 
germinal  an  II,  et  s'est  poursuivie  périodiquement  pendant 
toute  une  année  par  livraisons  mensuelles  comprenant 
des  hymnes,  des  chansons  et  symphonies,  ouvertures, 
marches,  etc.,  en  parties  séparées.  Après  ces  douze  pre- 
mières livraisons,  quelques  œuvres  ont  paru  en  fascicules 
détachés. 

Vers  la  fin  de  la  période  révolutionnaire  fut  entreprise 


260  APPENDICE. 

la  publication  d'un  recueil  de  vulgarisation,  sous  le  titre 
d'Époques  de  la  Révolution  française^  qui,  tout  en  présentant 
un  moindre  caractère  d'authenticité,  n'est  point  inutile  à 
consulter.  De  cette  publication,  restée  inachevée,  il  ne 
subsiste  qu'un  exemplaire  (probablement  une  épreuve), 
que  possède  encore  la  bibliothèque  du  Conservatoire. 

Celle-ci  a  conservé  enfin  les  manuscrits  autographes 
d'un  certain  nombre  d'œuvres  dues  aux  compositeurs  qui 
furent  ses  premiers  maîtres. 

Je  ne  parle  pas  dans  cette  énumération  des  partitions 
et  morceaux  qui  peuvent  se  trouver  dans  toutes  les  autres 
bibliothèques. 

Les  chansons  tiennent  une  certaine  place  dans  cette 
étude.  Le  Conservatoire  nous  en  a  fourni  aussi  quelques- 
unes.  Mais  c'est  surtout  dans  d'autres  collections  que  nous 
avons  été  chercher  les  matériaux  nécessaires,  principale- 
ment à  la  Bibliothèque  nationale,  celles  de  la  ville  de 
Paris,  de  la  Chambre  des  députés  et  de  l'Opéra. 

Quant  aux  documents  historiques,  archives,  journaux, 
livres,  les  sources  en  sont  généralement  connues;  nous 
les  désignerons  dans  cet  appendice  au  fur  et  à  mesure  de 
leur  utilisation. 

Parmi  les  ouvrages  contemporains,  il  me  sera  permis,  je 
pense,  de  signaler  d'abord  mes  propres  écrits,  par  la  raison 
que,  dans  l'ordre  chronologique,  ce  sont  les  premiers  que 
l'on  rencontre.  Voici  les  titres  des  principaux  : 

La  Musique  dans  les  Fêtes  nationales,  deux  articles  dans 
la  Réforme  des  15  juillet  et  1^'-  août  1880. 

Les  Chansons  de  la  Révolution  et  la  Musique  dans  les  Fêtes 
de  la  Révolution,  deux  articles  dans  la  Nouvelle  Revue,  lojuin 
et  i^'  août  1884. 

La  Musique  de  VÉpoque  révolutionnaire,  conférence  (avec 
auditions)  faite  au  Cercle  Saint-Simon  (Société  histo- 
rique) le  20  avril  1886,  publiée  dans  les  Bulletins  du  Cercle 
Saint-Simon,  1886,  n^^  11, 12. 

Rouget  de  Liste,  son  œuvre,  sa  vie,  1  vol.  1892  (Delagrave). 

Les  Fêtes  de  ta  Révolution  française,  36  articles  dans  le 
Ménestrel  en  1893-94. 


APPENDICE.  261 

L'Académie  des  Beaux-Arts,  ayant  été  appelée  à  décerner 
pour  la  première  fois  en  1894  le  prix  Kastner-Boursault, 
destiné  à  récompenser  le  meilleur  ouvrage  de  littérature 
musicale  traitant  de  l'influence  de  la  musique  sur  le  déve- 
loppement de  la  civilisation  dans  la  vie  publique  et  dans  la 
vie  privée,  comprit  ces  deux  ouvrages  (dont  le  dernier 
n'avait  pu  lui  être  communiqué  que  sous  forme  d'extrait) 
dans  la  récompense  qu'elle  me  fit  l'honneur  de  ra'accorder, 
et  à  laquelle  participa  aussi  un  mémoire  (manuscrit)  relatif 
à  l'influence  de  la  musique  sur  le  développement  de  la 
civilisation. 

Les  Origines  da  Conservatoire  à  Voccasion  de  son  centenaire, 
10  articles  dans  le  Ménestrel  de  1895. 

Trois  Chants  du  là  Juillet  sous  la  Révolution,  brochure  de 
24  pp.  avec  musique  et  portraits,  1899  (Fischbacher). 

Enfin  divers  articles  parus  dans  le  Temps,  la  Révolution 
française,  V Intermédiaire  des  Chercheurs  et  des  Curieux,  le 
Bulletin  mensuel  de  la  Société  internationale  de  musique,  etc. 

Je  n'entre  pas  dans  le  détail  des  auditions  des  œuvres 
musicales  que  je  donnai  dès  1885,  et  dont  la  principale  fut 
celle  du  Chant  du  iU  Juillet  de  Gossec  au  Panthéon  pour  le 
centenaire  de  Michelet,  non  plus  que  des  publications  que 
j'en  fis  et  des  conférences  que  je  leur  consacrai. 

.le  n'ai  pas  manqué,  on  le  devine,  de  m'éclairer  des 
lumières  fournies  par  les  ouvrages  généraux  touchant 
de  près  au  sujet.  En  dehors  des  historiens,  au  nombre 
desquels  il  faut  continuer  à  citer,  avec  une  admiration 
qui  ne  saurait  s'éteindre,  Michelet,  si  justement  qualifié 
par  M.  Aulard  «  le  plus  vrai,  sinon  le  plus  exact  des  histo- 
riens de  la  Révolution  »,  je  dois  mentionner,  d'abord  ce 
même  M.  Aulard,  avec  sa  belle  étude  sur  la  Fête  de  la 
Raison  et  la  Fête  de  VÊtre  suprême,  2«  édition,  1904  (la 
première  était  antérieure  à  ma  série  d'articles  sur  les  Fêtes 
de  la  Révolution  française  et  lui  avait  déjà  profité);  plus 
récemment,  les  Contributions  à  VHisloire  religieuse  de  la 
Révolution  française  par  M.  A.  Mathiez,  précédées  d'une 
préface  de  M.  Gabkiel  Monod;  quelques  pages  du  Tliéâtre 
du  Peuple  de  M.  Romain  Rolland;  des  études  de  détail  de 


262  APPENDICE. 

M.  H.  MoMN  et  son  article  sur  les  Fêtes  nationales  dans 
la  Grande  Encyclopédie,  etc. 

Un  document  de  premier  ordre  est  le  recueil  de  Procès- 
verbaux  du  Comité  d'Instruction  publique  de  la  Convention 
nationale,  publiés  et  annotés  par  M.  J.  Guillaume,  sous  les 
auspices  du  ministère  de  l'Instruction  publique.  Nous 
aurons  de  nombreux  renvois  à  faire  à  cette  véritable  mine 
de  documents. 

Divers  points  de  détail  ont  été  étudiés  et  discutés  dans  la 
Révolution  française,  notamment  par  MM.  Gustave  Isambert, 
J.  Guillaume,  Monin,  Lieby,  Mathiez,  et  par  moi-même. 
Il  y  sera  renvoyé  au  fur  et  à  mesure  de  leur  utilisation. 

Au  point  de  vue  musical,  il  faut  citer  les  deux  livres  de 
M.  Constant  Pierre  publiés  par  la  ville  de  Paris  :  Musique 
des  Fêtes  et  Cérémonies  de  la  Révolution  française,  1899;  Les 
Hymnes  et  Chansons  de  la  Révolution,  1904.  Un  troisième 
ouvrage,  annoncé  comme  devant  faire  partie  de  la  même 
publication,  n'a  pas  paru,  que  je  sache.  La  lecture  de  ces 
ouvrages,  où  la  discussion  est  méticuleuse,  m'a  permis  de 
rectifier  Jusqu'à  trois  erreurs  de  mes  écrits  antérieurs;  je 
ne  manquerai  pas  de  signaler  au  passage  la  plus  impor- 
tante. On  doit  aussi  à  M.  Constant  Pierre  un  important 
recueil  de  documents  sur  le  Conservatoire,  une  biographie 
de  B.  Sarrette  (1895)  et  diverses  autres  études  de  détail  sur 
les  mêmes  sujets. 

Il  ne  faut  pas  oublier  de  citer  non  plus  VHistoire  du 
Conservatoire  de  Lassabathie  (1860). 

Dans  un  ouvrage  de  vulgarisation  que  j'ai  publié  en 
collaboration  avec  M.  Maurice  Bouchor,  Chants  populaires 
pour  les  Écoles,  plusieurs  emprunts  musicaux  ont  été  faits 
au  répertoire  des  fêtes  de  la  première  République;  les 
chants  qui  en  furent  l'objet  ont  été  transcrits  en  vue  des 
nécessités  de  l'exécution  musicale,  et  des  vers  nouveaux 
substitués  aux  paroles  originales.  Tels  sont  le  chœur  du 
dôme  du  Chant  national  du  là  juillet  1800,  de  Méhul  (devenu 
Hymne  à  la  Liberté)  ;  le  Chant  patriotique  pour  Vinauguration 
des  bustes  de  Marat  et  Lepellelier,  de  Gossec  {le  Chant  des 
Ouvriers)  ;  ÏHymne  pour  la  Fête  de  Bara  et  Viala,  de  Méhul 
[Salut  à  la  République);  la  Ronde  pour  la  plantation  de  l'arbre 


APPENDICE.  263 

de  la  Liberté^  de  Grétry  {V Arbre  de  la  Liberté).  M.  Maurice 
Bouchor  en  a  introduit  aussi  quelques  autres  dans  son 
recueil  en  4  volumes  publié  sous  le  titre  général  de  Poème 
de  la  Vie  humaine. 

Enfin,  au  point  de  vue  de  l'iconographie,  très  abon- 
dante pour  cette  époque,  je  dois  renvoyer  principalement 
à  Touvrage  illustré  de  M.  Ed.  Drumont,  les  Fêtes  nationales 
à  Paris,  1879. 

Les  renvois  aux  documents  contemporains  ne  seront 
faits,  dans  cet  appendice,  que  d'une  façon  sommaire.  Les 
lecteurs  qui  désireraient  des  détails  plus  précis  en  ce  qui 
concerne  l'indication  des  sources  trouveront  généralement 
les  satisfactions  qu'ils  peuvent  souhaiter  en  se  reportant 
à  notre  étude  précitée  :  les  Fêtes  de  la  Révolution  française 
{Ménestrel  de  1893-94),  base  principale  du  présent  travail 
(d'ailleurs  considérablement  remaniée)  où  ces  indications 
sont  données  par  le  menu  à  l'aide  de  notes  au  bas  des 
pages.  Il  ne  nous  a  pas  paru  indispensable  de  maintenir 
cette  disposition  dans  ce  livre. 


CHAPITRE  I.  —  Quatre-vingt-neuf. 

Sources  principales  :  Mercure  de  France  [Journal  politique 
de  Bruxelles  ioint  au  Mercure  de  mai  1789).  —  Moniteur.  — 
Révolutions  de  Paris.  —  Chronique  de  Paris.  —  Correspondance 
de  Camille  Desmoulins.  —  Zimmermann,  article  sur  Sarrette 
dans  la  France  musicale  du  21  novembre  1841,  —  P.  Bédouin, 
biographie  de  Gossec  dans  la  Mosaïque  (1856).  —  Fétis,  Bio- 
graphie universelle  des  musiciens,  articles  Gossec,  Catel.  — 
Lassabathie,  Histoire  du  Conservatoire.  —  Constant  Pierre, 
B.  Sarrette  et  les  Origines  du  Conservatoire  et  le  Conservatoire 
national  de  musique  et  de  déclamation.  —  Ed.  Drumont,  les 
Fêtes  nationales  à  Paris. 

Sur  la  musique  de  la  garde  nationale  et  les  origines  du  Con- 
servatoire : 

Les  dates  officielles  d'entrée  des  principaux  maîtres  de 
l'époque  révolutionnaire  dans  la  musique  de  la  garde  nalio 


264  APPENDICE. 

nale,  ou  dans  les  écoles  qui  en  sont  issues,  sont,  d'après 
les  pièces  rassemblées  par  M.  Constant  Pierre  dans  son 
livre  :  le  Conservatoire  national  de  Musique  et  de  Déclamation  : 

MÉiiUL  et  Lesueur,  le  1"  frimaire  an  II  (21  novem- 
bre 1793),  au  titre  de  ((  compositeurs  ».  Le  violoniste 
Rodolphe  Kreutzer  fît  partie,  au  titre  de  «  professeur  de 
l""^  classe  »,  de  la  même  promotion,  qui  eut  lieu  au  lende- 
main de  l'organisation  de  l'école  de  musique  de  la  garde 
nationale  sous  le  nom  d'Institut  national  de  musique. 

CHERUBIN!,  le  1"  messidor  an  II  (19  juin  1794),  au  titre 
de  «  professeur  de  1"  classe  ». 

Dai^ayrac,  Berton  ,  ainsi  que  Rode,  les  deux  frères 
Jadin,  etc.,  ont  pris  part  à  quelques  délibérations  de 
l'Institut  national  de  musique  et  signé  différentes  pièces 
en  1794-95,  sans  avoir  à  cette  époque  appartenu  au  corps 
enseignant. 

Le  plus  ancien  document  qui  soit  venu  Jusqu'à  nous  sur 
le  personnel  de  la  musique  de  la  garde  nationale  est  très 
postérieur  à  la  fondation  :  datant  de  1795,  il  établit  rétros- 
pectivement la  situation  de  la  compagnie  en  octobre  1793; 
mais  il  est  évident  que  la  plupart  des  artistes  qui  avaient 
participé  à  cette  fondation  n'avaient  pas  cessé  d'appartenir 
au  corps.  Leurs  noms  doivent  donc  se  retrouver  sur  cet 
état  du  corps  de  musique  en  1793,  dont  les  cadres,  à  cette 
époque,  étaient  constitués  ainsi  qu'il  suit  : 

Sarrette,  capitaine  commandant  (3  500  livres); 

GossEC,  lieutenant,  maître  de  musique  (2  500  livres)  ; 

X.  Lefèvre,  sous-maître  de  musique  (1  500  livres); 

ViNiT,  sergent-major,  secrétaire  (1  400  livres); 

Trois  sergents  (1 100  livres),  dont  F.  Devienne  (l'auteur 
des  Visitandines,  virtuose  à  la  fois  sur  la  flûte  et  le  basson, 
auteur  d'une  méthode  renommée  pour  le  premier  de  ces 
instruments)  ; 

Trois  caporaux  (1  000  livres); 

Trente  et  un  professeurs  de  l'*^  classe  (850  livres),  dont 
Catel,  les  deux  frères  Duvernoy,  Rlasius,  Ozi  ; 

Dix  professeurs  de  2^^  classe  (700  livres); 

Sept  professeurs  de  3"  classe  (600  livres). 

Plusieurs    des  noms  comoris  dans  cet  effectif  sont  de 


APPENDICE.  265 

tournure  allemande,  ce  qui,  s'ils  sont  ceux  des  anciens  musi- 
ciens des  gardes  françaises,  confirmerait  l'opinion  généra- 
lement admise  que  les  musiques  militaires  françaises  du 
xviii'^  siècle  se  recrutaient  en  partie  à  l'aide  de  sujets  alle- 
mands :  Buch,  Meric,  Widerkehr,  Assmann,  Fuctis,  Gerber, 
Guthmann,  Kenn,  SchneitzliœfTer,  Schwent,  Simrock, 
Stiglitz,  Vandenbrœck,  Gebauer,  Paocher,  Schreuder,  etc. 
D'autres  noms  ont  acquis  une  renommée  durable  par  la 
descendance  de  ceux  qui  les  portaient  en  1793  :  par 
exemple,  outre  les  frères  Duvernoy,  déjà  cités,  dont  la 
famille  a  toujours  été  honorablement  représentée  après 
eux  au  Conservatoire  :  Chelard,  ïulou,  Vauchelet, 
Félix  Miolan  *,  etc. 

Ainsi  que  nous  l'avons  dit  en  son  temps,  d'après  M.  Cons 
tant  Pierre  (qui  ne  donne  pas  la  justification  de  cette 
date),  Gossec  serait  entré  à  la  musique  de  la  garde  natio- 
nale, comme  lieutenant  maître  de  musique,  le  15  novem- 
bre 1T90;  nous  avons  vu  aussi  qu'à  cette  époque  il  coo- 
pérait à  ses  travaux  depuis  plus  d'une  année.  Pour  Catel, 
la  première  trace  authentique  qu'on  ait  conservé  de  sa 
présence  au  corps  est  un  certificat  délivré  par  Sarrette 
le  18  thermidor  an  III,  établissant  qu'il  y  avait  servi 
depuis  le  l*^'"  janvier  1792.  Mais,  pas  plus  que  pour 
Gossec,  cette  indication  n'implique  que  Catel  n'ait  rendu 
antérieurement,  fiit-ce  à  litre  bénévole,  à  la  musique  de  la 
garde  nationale  et  à  son  maître  les  services  de  sa  compé- 
tence. Au  reste,  si  l'on  examine  avec  soin  l'histoire,  l'on 
apercevra  clairement,  dans  l'absence  complète  de  docu- 
ments contemporains  sur  le  sujet  qui  nous  occupe,  que 
cette  date  du  1^''  janvier  1792  a  quelque  chose  de  conven- 
tionnel et  de  fictif  qui  ne  répond  aucunement  à  la  réalité. 
Dans  l'existence  incertaine  de  l'institution  à  ses  débuts, 
Catel  a  très  bien  pu  prendre  part  à  son  activité  sans  qu'il 
en  soit  resté  de  trace.  Nous  l'avons  vu,  par  une  pièce  qui 
nous  a  été  conservée  par  grand  hasard,  et  dont  l'original 
est  à  la  bibliothèque  du  Conservatoire,  prendre  son  enga- 

1.  On  trouvera  celle  liste  complète  dans  Constant  Pierre,  B.  Sar- 
rette et  les  Origines  du  Conservatoire,  p.  36. 


266  APPENDICE. 

geraent  dans  la  garde  nationale  avant  que  la  musique  fût 
constituée;  mais  nous  savons  aussi,  par  des  observations 
longtemps  prolongées,  que  les  musiciens,  au  temps  où  il 
existait  une  garde  nationale  où  ils  avaient  l'obligation  de 
servir,  ont  toujours  eu  une  adresse  particulière  pour  faire 
ce  service  dans  la  musique,  qu'ils  y  fussent  ou  non  incor- 
porés :  il  y  a  tout  lieu  de  penser  que  Catel  est  celui  qui  a 
inauguré  cette  tradition.  En  tout  cas,  deux  de  ses  com- 
positions furent  exécutées  dans  les  fêtes  dès  1791;  or 
nous  savons  pertinemment  que  pendant  plusieurs  années 
la  musique  de  la  garde  nationale  n'exécuta  d'autre  musique 
que  celle  qui  sortait,  à  proprement  parler,  de  ses  rangs  : 
d'abord  celle  de  Gossec,  son  chef,  et,  plus  tard,  celle  des 
autres  musiciens  qui  s'y  firent  admettre  :  si  donc  Catel  fut 
favorisé  de  deux  de  ces  exécutions  dès  1791,  c'est  qu'il 
n'avait  pas  attendu  1792  pour  recevoir  son  dignus  intrare. 
Fétis,  presque  contemporain  des  événements  (il  a  eu  soin 
de  nous  avertir  qu'en  1792  il  était  «  dans  sa  neuvième 
année  et  déjà  organiste  »)  a  écrit  que  «  dans  l'année  même 
où  fut  formé  le  corps  de  musique  de  la  garde  nationale  » 
Catel  fut  «  attaché  à  ce  corps  de  musique  en  qualité  de 
chef-adjoint  de  son  maître  Gossec  ».  II  y  a  assurément  une 
rectification  à  faire  quant  au  titre  :  Catel,  qui,  à  l'École 
royale  de  chant,  était  simplement  «  accompagnateur  » 
(bien  que  dans  son  acte  d'engagement  dans  la  garde  natio- 
nale il  soit  qualifié  «  maître  de  musique  »  de  ladite  école) 
n'eut  sans  doute,  dans  la  musique  à  son  début,  qu'une 
fonction  également  subalterne  :  son  extrême  jeunesse  ne 
pouvait  pas  d'ailleurs  lui  permettre  encore  de  hautes 
ambitions.  Nous  avons  vu  même  qu'en  1793  (l'année  de  ses 
vingt  ans)  ce  n'est  pas  lui  qui  avait  le  grade  de  «  sous- 
maître  »  (on  dirait  aujourd'hui  :  sous-chef),  lequel  apparte- 
nait au  clarinettiste  Lefèvre,  artiste  des  plus  distingués,  et 
dont  la  réputation  était  établie  depuis  plusieurs  années; 
pour  Catel,  il  comptait  simplement  comme  «  professeur  de 
i^^  classe  ».  Mais  cette  menue  erreur  du  biographe 
n'infirme  en  rien  la  valeur  générale  de  son  témoignage, 
qui  s'accorde  avec  d'autres  indices  pour  nous  donner 
l'assurance  que  Catel  fut  le  véritable  lieutenant  de  Gossec, 


APPENDICE.  267 

et  cela  dès  la  première  heure,  dans  l'œuvre  musicale  de  la 
fondation  du  Conservatoire.  ' 

Soit  dit  en  passant,  et  une  fois  pour  toutes,  les  observa- 
tions précédentes  tendent  à  établir  que,  si  utiles  que  soient 
les  documents  administratifs,  non  seulement  ils  ne  suffisent 
pas  à  constituer  toute  l'histoire,  mais  parfois  leur  rigueur 
même  n'arrive  qu'à  fausser  la  réalité  des  faits. 

Aussi  devons-nous  nous  garder  de  rejeter  comme  abso- 
lument sans  valeur  certains  autres  témoignages  qui,  moins 
précis,  ont  peut-être  la  qualité  de  donner  des  faits  une 
impression  plus  vivante,  par  exemple  ceux  deZimmermann, 
Pontécoulant,  d'Ortigue,  qui  nous  montrent,  dans  la 
musique  de  la  garde  nationale,  la  batterie  (parties  de  cym- 
bales et  triangle)  ayant  pour  exécutants  des  artistes  tels 
que  Catel,  Méhul  et  Cherubini. 


CHAPITRE  II.  —  La  Fête  de  la  Fédération. 

Sources  principales  :  Description  fidèle  de  tout  ne  qui  a 
précédé,  accompagné  et  suivi  la  cérémonie  de  la  Confédération 
nationale  du  là  juillet  1790.  —  Confédération  nationale,  ou 
récit  exact  et  circonstancié  de  tout  ce  qui  s'est  passé  à  Paris  le 
là  juillet  1790,  à  la  Fédération.  —  Cérémonial  de  la  Confé- 
dération française  fixée  par  la  ville  de  Paris  pour  le 
lU  juillet  1790.  —  Confédération  nationale,  ou  description  de 
ce  qui  a  précédé,  accompagné  et  suivi  cette  auguste  céré- 
monie. —  Le  lendemain  de  la  Confédération  nationale.  —  La 
Joyeuse  semaine,  compte  rendu  monarchiste  de  la  fête  de  la 
Fédération.  —  Le  Véritable  Ami  de  la  Reine,  ou  Journal  des 
Dames ^  par  une  Société  de  Citoyennes.  —  Moniteur.  —  Journal 
de  Paris.  —  Chronique  de  Paris.  —  Révolutions  de  Paris.  — 
Courrier  des  LXXXIII  départements. 

Sur  le  temps  qu'il  fit  à  la  fêle  de  la  Fédération  : 
Il   n'est   pas  probable  qu'on  ait  vu  souvent  un  mois  de 
Juillet  aussi  mauvais  que  celui  de  1790.  D'après  les  bulle- 
tins météorologiques  du  Journal  de  Paris,  il  n'y  eut  pas  un 


268  APPENDICE. 

seul  jour,  depuis  le  1"  jusqu'au  26,  où  le  temps  n'ait  été 
nuageux,  couvert,  pluvieux,  orageux;  le  tonnerre  gronda 
plusieurs  fois  :  la  plus  belle  journée  fut  encore  celle  du  14, 
qui  donne  lieu  à  l'observation  suivante  :  «  Belle  journée 
surtout  après  cinq  et  six  heures  après-midi  ».  Mais  les 
six  jours  précédents  portent  uniformément  la  mention  : 
u  Pluvieux,  pluie  abondante,  averses  fréquentes,  temps 
pluvieux  toute  la  journée  ». 

Sur  V instrumentation  du  Te  Deum  de  Gossec  : 
«  ...  Te  Deum  en  plain-chant  et  faux  bourdons  accom- 
pagnés d'instruments  militaires,  trois  cents  tambours  et 
trois  cents  instruments  à  vent,  dont  cinquante  serpents.  » 
Détails  de  la  Fête  nationale  du  là  Juillet  1790,  arrêtés  par  le 
roi.  —  Les  instruments  indiqués  dans  la  partition  auto- 
graphe sont  les  suivants  :  petites  llùtes,  hautbois,  clarinettes, 
trompettes,  cors,  altos,  basses  et  serpents;  tous  sont  écrits 
à  deux  parties,  excepté  les  basses;  les  trombones  (à  trois 
parties)  interviennent  au  verset  :  Judex  crederis.  Les  voix 
d'hommes  seules  sont  employées.  L'on  peut  remarquer  la 
présence  des  altos  (cordes)  parmi  les  instruments  à  vent; 
cela  encore  est  une  preuve  de  l'esprit  pratique  de  Gossec, 
lequel  vit  bien  que,  pour  remplir  les  parties  intermédiaires, 
les  cors  lui  seraient  d'un  trop  faible  secours. 

Sur  l'exécution  du  Te  Deum  à  la  fête  de  la  Fédération  : 
Voici  les  mentions,  fort  rares  et  sommaires,  que  nous 
trouvons  sur  ce  Te  Deum  dans  les  journaux  et  documents 
du  temps:  «  Le  Te  Deum  est  entonné  par  le  prélat  officiant 
et  exécuté  par  le  corps  de  musique  placé  à  côté  de  l'autel  ». 
Moniteur.  —  «  A  midi  et  demi,  Te  Deum  en  plain-chant  et 
faux-bourdon  accompagné  d'instruments  militaires.  »  Détails 
de  la  fête  nationale,  etc.  —  «  On  a  chanté  le  Te  Deum  au 
son  des  instruments  militaires.  »  La  Joyeuse  Semaine, 
compte  rendu  monarchiste  de  la  fête  de  la  Fédération.  —  a  Le 
Te  Deum  est  de  la  composition  de  M.  Gossec.  Le  peuple  et 
la  musique  chanteront  alternativement  les  couplets.  L'ac- 
cord et  l'effet  en  seront  parfaits.  »  Cérémonial...  fixé  par  la 
Ville.  —  Cette   dernière    disposition    (le  Te  Deum   chanté 


APPENDICE.  269 

alternativement  par  le  chœur  et  par  le  peuple)  ne  fut  pas 
observée  :  outre  l'impossibilité  matérielle  d'une  telle  exécu- 
tion, un  document  probant  l'atteste,  c'est  la  partition  même 
de  Gossec,  où  tous  les  versets  sont  traités  musicalement, 
sans  interruption,  et  sans  que  la  voix  populaire  ait  eu  la 
possibilité  de  s'unir  à  celle  des  chanteurs  professionnels. 
—  J'ai  publié  le  thème  du  premier  verset  et  une  trans- 
cription d'un  interlude  en  forme  de  passe-pied  dans  la 
brochure  intitulée  :  Trois  Chants  du  iU  Juillet  sous  la  Révo- 
lution, Vischhsicher,  1899. 

Sur  la  musique  de  Gossec  pour  le  Chant  du  14  juillet  et 
l'Hymne  à  Voltaire  : 

Lors  de  la  fête  célébrée  à  Paris  en  juillet  1791  pour  la 
translation  des  restes  mortels  de  Voltaire  au  Panthéon, 
Ghénier  composa  un  hymne  que  Gossec  mit  en  musique. 
Cette  musique,  insérée  dans  le  recueil  de  Musique  à  l'usage 
des  Fêtes  nationales  publié  par  le  Conservatoire,  par  consé- 
quent sous  les  yeux  de  Gossec,  présentant  ainsi  toute  les 
preuves  d'authenticité,  est  toute  différente  de  celle  du 
Chant  du  lU  Juillet. 

Cependant,  au  lendemain  de  la  fête,  le  Courrier  de  Gorsas, 
donnant  dans  sa  feuille  (par  une  exception  fort  rare  dans 
la  presse  de  ce  temps-là)  de  la  musique  imprimée,  repro- 
duisait les  paroles  de  V Hymne  à  Voltaire  de  Chénier  adap- 
tées à  une  autre  musique,  que  j'ai  reconnue  pour  être 
celle  du  Chant  du  là  Juillet  de  Gossec. 
Comment  expliquer  cela"? 
Cette  exjdication  est  très  facile. 

Les  vers  de  Chénier  en  l'honneur  de  Voltaire  étaient 
connus  :  ils  avaient  été  imprimés  à  l'occasion  de  la  fête; 
mais  la  musique  de  Gossec  était  encore  inédite.  Qu'avait 
donc  à  faire  le  journaliste  désireux  d'offrir  à  ses  lecteurs 
VHymne  à  Voltaire  de  façon  qu'il  pût  être  chanté?  Ce  qu'à 
cette  époque  on  faisait  toujours  :  à  défaut  de  musique 
nouvelle,  adapter  aux  paroles  un  air  connu.  On  en  a  fait 
autant  l'an  d'après  pour  la  Marseillaise,  qui  fut  imprimée 
avec  ce  sous-titre  :  «  Sur  l'air  de  Sargines  ».  Et  dans  le 
Courrier  même,  VHymne  à  Voltaire  voisine  avec   d'autres 


270  APPENDICE. 

chansons   patriotiques,   l'une  sur  Pair  des  Dettes,  l'autre 
sur  :  0  Mahomet,  ton  paradis  des  femmes  \.... 

Mais  quelle  musique  pouvait  être  chantée  sur  les  strophes 
de  Chénier,  qui  n'étaient  pas  une  chanson  ordinaire,  mais 
un  hymne?  Il  n'y  en  avait  qu'une  en  vérité  :  celle  qui, 
l'année  précédente,  avait  été  composée  dans  une  circon- 
stance analogue  et  sur  les  vers  du  même  poète,  vers  qui, 
précisément,  se  trouvaient  être  d'un  mètre  identique  :  le 
Chant  du  là  Juillet.  L'adaptation  se  fit  donc  de  la  façon  la 
plus  naturelle.  Elle  nous  apporte  la  preuve  que  la  musique 
de  Gossec  pour  l'hymne  :  «  Dieu  du  peuple  et  des  rois  » 
existait  dès  avant  1791,  et,  sans  pourtant  avoir  encore 
été  exécutée  dans  une  fête  publique,  s'était  assez  répandue 
pour  être  connue  d'un  journaliste. 

Est-il  maintenant  nécessaire  de  nous  arrêter  à  une  autre 
hypothèse  :  que  Gossec  n'aurait  composé  aucune  musique 
sur  les  vers  du  Chant  du  là  Juillet,  mais  en  aurait  fait 
deux  sur  VHymne  à  Voltaire,  pour,  après  cela,  reprendre 
une  de  ces  deux  musiques  et  l'adapter  à  la  première 
poésie?  Voilà  qui  paraît  beaucoup  plus  qu'invraisemblable! 
Autant  l'ordre  des  faits  exposé  en  premier  lieu  présente 
une  succession  logique,  autant  le  second  paraît  contraire 
à  toute  réalité. 

Mais  que  dis-je?  Ce  n'est  pas  deux  musiques  que  Gossec 
avait  écrites  pour  VHymne  à  Voltaire,  c'est  trois!  Trois 
chants  difTérents  pour  le  même  quatrain!  Ce  n'est  pas  trop 
l'usage  des  compositeurs  d'en  faire  tant  à  la  fois  :  cela 
même  est  pour  eux  besogne  fort  difficile,  car  une  fois  que 
le  musicien  a  trouvé  la  forme  qui  s'adapte  à  une  poésie,  il 
est  amené  tout  naturellement  à  répéter  les  mêmes  accents 
aux  mêmes  places,  et  n'a  plus  la  liberté  d'esprit  nécessaire 
pour  avoir  une  inspiration  complètement  nouvelle.  Dans 
le  cas  présent,  cet  excès  de  zèle  eût  été  d'autant  moins 
motivé  que  Gossec  croyait  certainement  travailler  pour  un 
seul  jour  et  ne  pouvait  pas  prévoir  alors  que  l'exécution 
de  son  hymne  aurait  de  nombreux  lendemains  :  il  n'est 
donc  guère  croyable  qu'il  se  soit  donné  la  peine  de  tant 
s'éparpiller. 

Au  reste,  des  trois  versions  musicales  mentionnées,  il 


APPENDICE.  271 

en  est  une  qui,  parue  dans  un  recueil  très  postérieur,  les 
Époques  de  la  Révolution  française,  compilation  sans  auto- 
rité et  sans  authencité,  ne  peut  être  sérieusement  consi- 
dérée comme  remontant  à  1791,  ni  même  comme  étant 
de  Gossec.  Il  en  reste  donc  deux.  L'une  a  toujours  été 
Hymne  à  Voltaire.  L'autre  a  toujours  été  Chant  du  là  Juillet, 
—  sauf  dans  cette  unique  et  fugitive  publication  anticipée, 
faite  évidemment  sans  l'aveu  de  l'auteur  (un  article  de 
journal!  qu'est-ce  que  cela?)  Cette  observation  suffit,  je 
pense,  à  démontrer  que  les  deux  musiques  ont  toujours  eu 
leur  existence  particulière  et  distincte,  et  que  le  Chant  du 
là  Juillet  n'a  pas  été  écrit  pour  Voltaire. 

Et  puis,  n'y  eût-il  rien  autre  à  considérer,  il  y  a  le 
caractère  de  l'inspiration,  la  musique  «  en  soi  »,  et  j'ai 
l'impression  que  celle  du  Chant  du  là  Juillet  est  essentiel- 
lement la  musique  de  la  fête  de  la  Fédération.  Rien  n'est 
venu  contredire  cette  intuition.  Au  contraire,  l'insertion 
dans  le  journal  de  1791,  est  venue  nous  confirmer  que 
la  musique  de  Gossec  avait  bien  été  composée  à  une  époque 
plus  proche  de  la  fête  de  1790  que  les  documents  précédem- 
ment connus  ne  permettaient  de  l'affirmer  :  c'est  tout  ce 
qu'il  en  faut  retenir. 

C'est  M.  Constant  Pierre  qui,  dans  un  fascicule  inti- 
tulé Musique  exécutée  aux  Fêtes  nationales  de  la  Révolu- 
tion française  (rais  en  vente  au  commencement  de  1894, 
ainsi  qu'en  témoigne  la  date  du  dépôt  à  la  bibliothèque  du 
Conservatoire)  a  publié  les  trois  versions  musicales  de 
V Hymne  à  Voltaire  dont  il  vient  d'être  question.  Celle  dont 
la  musique  n'est  autre  que  le  Chant  du  là  Juillet  y  est 
précédée  de  ce  titre  :  «  Hymne  à  Voltaire  —  Cho'ur  à  trois 
voix  d'hommes  —  1791.  —  Poésie  de  M.  J.  Chénier.  — 
Musique  de  Gossec.  »  Pas  un  mot  de  plus,  et  rien  qui 
indique  que  l'original  ait  été  reconnu.  Aussitôt  que  j'eus 
sous  les  yeux  cette  publication,  je  vi-s  bien  de  quoi  il  était 
question  :  ayant,  depuis  une  dizaine  d'années,  donné 
plusieurs  auditions  du  Chant  du  là  Juillet,  je  ne  pouvais 
manquer  d'en  reconnaître  la  musique  au  premier  coup 
(l'œil.  Je  fis  donc  part  sur-le-champ  de  cette  identification  à 


272  APPENDICE. 

M.  Constant  Pierre,  et  ne  tardai  pas  à  trouver  l'occasion 
de  la  communiquer  au  public,  ce  qui  fut  fait  par  une  note 
parue  dans  le  Ménestrel  du  4  février  1894.  Plus  tard,  devant 
Pobstination  de  M.  Constant  Pierre  à  cacher  la  source  où 
il  avait  trouvé  ce  document,  j'éprouvai  d'abord  quelques 
doutes  sur  son  authenticité;  mais  ayant  fait  de  nouvelles 
recherches,  j'eus  enfin  connaissance  de  la  publication  du 
Courrier  des  LXXXIII  départements  (ou  Courrier  de  Corsas), 
ce  qui  fut  de  ma  part  l'objet  d'une  nouvelle  communica- 
tion insérée  dans  le  même  Ménestrel  le  14  août  1898,  trois 
semaines  avant  que  M.  Constant  Pierre  se  décidât  à  en 
faire  lui-même  une  semblable.  —  Au  reste,  tout  cela  n'a 
pas  d'importance. 

Je  crois  pourtant  être  en  droit  de  revendiquer  l'honneur 
d'avoir,  à  proprement  parler,  découvert  cette  page  musicale 
de  Gossec,  oubliée  depuis  le  temps  de  la  Révolution,  et 
dont  je  me  suis  efforcé  avec  persévérance  de  faire  connaître 
les  beautés  aux  générations  de  la  troisième  République, 
soit  par  des  articles  de  la  Réforme  (15  juillet  1880),  la  Nou- 
velle Revue  (l'^'"  août  1884),  le  Ménestrel  (7  et  14  janvier  1894), 
le  Temps  (13  juillet  1898),  etc.,  soit  par  des  auditions, 
données  successivement,  depuis  1884,  au  dîner  de  «  la 
Marmite  »,  à  la  Société  historique  (Cercle  Saint-Simon),  à 
la  Société  d'histoire  de  la  Révolution,  etc.,  pour  aboutir 
enfin  à  l'exécution  du  Panthéon,  par  le  Conservatoire,  le 
14  juillet  1898,  en  l'honneur  de  Michelet. 

Sur  V audition  du  Chant  du  14  Juillet  à  la  Fête  nationale 
du  lU  juillet  1792  (première  audition  connue  de  cet  hymne 
dans  une  fête  publique),  voyez  la  communication  que  j'ai 
faite  à  la  Révolution  française  du  14  août  1899,  d'après  le 
programme  original  et  officiel  de  cette  fête,  imprimé  en 
une  brochure  sous  le  titre  :  Commémoration  nationale  du 
là  Juillet,  document  conservé  aux  Archives  nationales  dans 
le  carton  coté  AD  vin,  16. 


APPENDICE.  273 

CHAPITRE  III.  —  Fêtes  funèbres,  etc. 

Sources  principales  :  Les  journaux  mentionnés  dans  les 
précédents  chapitres  ;  Lettres  de  Gh.  Villette  sur  les  prin- 
cipaux événements  de  la  Révolution. 

Sur  V identification  de  la  musique  de  la  Marche  lugubre  de 
Gossec. 

Ce  n'est  pas  sans  difficulté  que  je  suis  parvenu  à  éta- 
blir l'identité  de  ce  morceau  célèbre.  En  effet,  la  plupart 
des  compositions  musicales  de  la  première  période  révo-  • 
lutionnaire  n'ont  pas  été  publiées  :  celles  qui  firent 
exception  ne  parurent  que  plus  tard,  et  aucune  partition 
gravée  de  Gossec,  non  plus  qu'aucun  manuscrit  original, 
ne  porte  d'indication  permettant  d'en  déterminer  l'attribu- 
tion en  toute  assurance.  Mais  le  recueil  périodique  de 
Musique  à  l'usage  des  Fêtes  nationales  renferme,  dans  sa 
livraison  de  ventôse  an  III  (près  de  cinq  ans  après  l'époque 
où  nous  sommes),  les  parties  séparées  d'une  Marche 
lugubre,  par  Gossec,  dont,  après  un  examen  attentif,  le 
caractère  me  parut  tout  d'abord  correspondre  exactement 
aux  descriptions  que  les  contemporains  nous  ont  laissées. 
Mais  ce  n'était  encore  qu'une  hypothèse.  Une  autre  obser- 
vation Ta  confirmée  et  changée  en  certitude. 

Pour  cette  identification,  la  peinture  est  venue  au  secours 
de  la  musique 

Il  y  a  dans  la  salle  de  lecture  de  la  bibliothèque  du  Con- 
servatoire un  portrait  à  l'huile,  assez  médiocre  comme 
œuvre  d'art,  représentant  Gossec  en  habit  d'académicien. 
Il  a  un  air  inspiré  et  tient  une  plume  à  la  main  :  sur  sa 
table  sont  posés,  dans  le  désordre  classique,  deux  cahiers 
de  musique.  Or,  l'artiste  a  poussé  la  conscience  jusqu'à 
peindre  sur  ces  cahiers  les  titres  ainsi  que  les  premières 
notes  de  deux  œuvres  de  Gossec,  et  cette  indication  nous 
est  doublement  précieuse  en  ce  qu'elle  nous  montre  que  les 
œuvres  ainsi  mentionnées  comptaient  encore,  beaucoup 
plus  tard,  parmi  les  plus  renommées  du  maître,  alors  que 
précisément  elles  ne  sont  autres  que  celles  qui  nous 
occupent  en  ce  moment  :  le  Te  Deum  du  14  juillet,  avec 

18 


274  APPENDICE. 

son  plain-chant  des  basses,  et  d'autre  part  (je  transcris 
l'intitulé  exact)  la.  Marche  lugubre,  pour  les  honneurs  funèbres 
qui  doivent  être  rendus  au  Champ  de  la  Fédération  le 
20  septembre  1790  aux  mânes  des  citoyens  morts  à  l'affaire  de 
Nancy  :  au-dessous  de  ce  titre,  le  peintre  a  reproduit  les 
premières  mesures  de  la  Marche  lugubre.  Nous  voilà  donc 
lixés  positivement,  et  cela  n'est  pas  sans  quelque  impor- 
tance pour  cette  histoiie. 

J'ai  fait  part  pour  la  première  fois  de  cette  constatation 
au  public  en  1894  {Ménestrel  du  21  janvier). 

Sur  Vejfet  de  la  Marche  lugubre  de  Gossec  aux  funérailles 
de  Mirabeau  : 

La  phrase  citée  :  u  Les  notes,  détachées  l'une  de  l'autre, 
brisaient  le  cœur,  arrachaient  les  entrailles  »  est  tirée 
du  compte  rendu  des  Révolutions  de  Paris.  Ce  journal  disait 
encore  :  «  La  psalmodie  du  clergé  n'était  pas  à  beaucoup 
près  aussi  touchante,  mais  les  prêtres  étaient  précédés  d'un 
corps  do  musique  exécutant  sur  divers  instruments  étran- 
gers, naturalisés  depuis  peu  en  France,  une  marche  vérita- 
blement funèbre  et  religieuse....  »  —  Le  Moniteur  du  Q  aynl 
dit  :  «  Un  roulement  lugubre  de  tambours,  et  les  sons 
déchirants  des  instruments  funèbres,  répandaient  dans 
l'âme  une  terreur  religieuse  ».  —  Le  Journal  de  Paris  du 
5  avril  parle  de  l'impression  funèbre  «  quand  on  a  entendu 
dans  les  ténèbres  une  musique  lugubre  dont  les  mesures, 
de  distance  en  distance,  étaient  frappées  par  un  instrument 
qui  imitait  un  bruit  de  cloche  ».  —  P.  Hédouin  :  Gossec,  loc. 
cit.,  résume  les  faits  en  ces  termes  :  «  Il  composa  la 
musique  pour  les  funérailles  de  Mirabeau,  où  l'on  se 
servit  pour  la  première  fois  du  tam-tam,  dont  les  sons 
éclatants  et  lugubres  produisirent  sur  la  foule  accompa- 
gnant les  restes  du  grand  orateur  un  effet  extraordinaire  ». 

Sur  les  exécutions  postérieures  de  la  Marche  lugubre,  voyez  : 
pour  Hoche,  un  exemplaire  de  la  Marche  lugubre  apparte- 
nant à  la  bibliothèqut;  du  Conservatoire,  portant,  écrits 
à  la  main,  ces  mois  au-dessous  du  titie  :  «  A  l'occasion 
de  la  mort  du  général  Hoche  »;  pour  Joube.rt,  le  Moniteur 


APPENDICE.  275 

rendant  compte  de  la  fête  funèbre  célébrée  en  son  hon- 
neur le  30  fructidor  an  VII  et  disant  qu'elle  fut  «  en  grande 
partie  conçue  d'après  celle  célébrée  il  y  a  deux  ans  en 
mémoire  de  Hoche  »  signalant  enfin  à  plusieurs  reprises 
«  un  chant  lugubre,  un  morceau  funèbre  exécuté  par  le 
corps  de  musique  »  (27  fructidor  et  3«  jour  complémentaire 
an  VII).  Pour  Lannes,  un  biographe  de  Gossec  dit  :  «  Cette 
musique  fut  exécutée  de  nouveau,  sous  l'empire,  aux 
obsèques  du  maréchal  Lannes,  duc  de  Montebello  ». 
P.  HÉDOUiN,  Gossec,  dans  la  Mosaïque.  Fétis  confirme  cette 
dernière  assertion. 

Sur  les  instruments  antiques  reconstitués  par  l'orchestre  des 
fêtes  de  la  Révolution   tuba  curva,  buccin)  : 

Voici  en  quels  termes  la  Chronique  de  Paris  parle  de  ces 
instruments  :  «  Nous  croyons  devoir  à  ceux  qui  s'inté- 
ressent aux  progrès  des  arts  la  note  suivante  sur  les  instru- 
ments antiques  qui  ont  été  exécutés  sous  la  direction  de 
M.  Sarrette,  au  zèle  et  à  l'intelligence  duquel  la  pompe  de 
Voltaire  a  dû  une  grande  partie  de  son  intérêt.  Les  plus 
grands  sont  ceux  que  les  anciens  appelaient  cornua curva; 
ils  rendent  le  son  de  six  serpents  ;  les  plus  petits  paraissent 
se  rapprocher  davantage  de  ceux  qu'ils  désignaient  par  le 
mot  de  buccina;  ils  rendent  le  son  de  quatre  demi-cors  ». 
(14  juillet  1791)  —  Cf.  n°  du  12,  p.  782.  Le  Moniteur  men- 
tionne également  la  tuba  curva.  Voir  aussi  les  Lettres  de 
Ch.  ViLLETTE  sur  Ics  principaux  événements 'de  la  Révolution, 
page  189.  —  La  partition  autographe  du  chœur  :  Peuple, 
éveille-toi,  romps  tesfersl  renferme  deux  parties  inscrites  à 
la  tablature  sous  le  nom  de  trompes  antiques  —  petites, 
grandes;  les  premières  sont  en  mi  bémol  (ton  du  morceau), 
les  deuxièmes  en  si  bémol;  le  compositeur  n'a  utilisé 
que  la  note  fondamentale  (à  l'octave)  et  la  quinte.  Un  de 
ces  instruments  existe  encore  ;  après  avoir  fait  partie  de  l'in- 
téressante collection  de  Eug.  de  Bricqueville,  à  Versailles, 
il  a  été  déposé  au  musée  du  Conservatoire.  Le  tube, 
recourbé  en  forme  de  demi-cercle,  a  un  développement, 
d'environ  1  m.  40;  le  nom  du  facteur  est  gravé  sur  le 
pavillon  :  Cormery,  rue  des  Prouvères,  près  Saint-Eustache. 


276  APPENDICE. 

L'instrument  est  en  la,  correspondant  exactement  à  notre  si 
bémol  par  suite  de  Texhaussement  du  diapason.  —  Le  fait 
que  la  première  mention  de  la  tuba  curva  dans  les  jour- 
naux ne  remonte  pas  plus  haut  que  la  fête  de  Voltaire 
est-il  de  nature  à  entraîner  la  certitude  que  ces  instruments 
n'avaient  pas  été  utilisés  lors  de  la  célébration  des  précé- 
dentes pompes  funèbres,  alors  que  la  partition  de  Gossec 
leur  attribue  dans  sa  Marche  lugubre  une  partie  parfaite- 
ment obligée?  Je  n'en  suis  pas  absolument  certain. 

Sur  l'hymne  de  Gossec  chanté  à  la  fêle  de  la  Constitution 
(Peuple  éveille-toi). 

C'est  M.  Constant  Pierre  qui,  dans  son  volume  :  les 
Hymnes  et  Chansons  de  la  Révolution,  a  désigné  le  titre  de  ce 
morceau,  que  mes  recherches  ne  m'avaient  pas  permis  de 
déterminer  exactement.  Il  ne  s'agit  d'ailleurs  pas  d'une 
première  audition.  Cette  rectification  est  la  plus  importante 
des  trois  que  j'ai  annoncé  devoir  à  la  documentation  de 
M.  Pierre. 

Sur  les  succès  de  la  musique  de  la  Garde  nationale  et  de 
Gossec  à  la  fête  de  la  Constitution,  voir  le  Journal  de  Paris  des 
20  et  22  septembre  1791,  les  Révolutions  de  Paris,  n°  115,  et 
la  Chronique  de  Paris  du  22  septembre  ainsi  que  du 
3  novembre  suivant.  L'article  du  22  septembre  de  ce 
journal  énumérait  en  détail  les  œuvres  de  Gossec  exécu- 
tées jusqu'alors  dans  les  fêtes  et  cérémonies  nationales. 
En  voici  le  résumé  :  Messe  des  morts  pour  les  victimes  de 
la  prise  de  la  Bastille;  symphonies  militaires  pour  la  béné- 
diction générale  des  drapeaux  de  la  garde  nationale; 
Te  Deum  avec  accompagnement  d'instruments  à  vent  pour  la 
Fédération  ;  Te  Deum  à  grand  chœur  exécuté  à  Notre-Dame  ; 
Marche  funèbre  pour  les  morts  de  Nancy;  hymne  pour  la 
translation  de  Voltaire;  enfin  hymne  sur  la  Constitution. 

Sur  la  fête  de  la  Constitution  à  Strasbourg  et  l'Hymne  à  la 
Liberté  de  Rouget  de  Liste  etignace  Pleyel,  voyeziVLiE^TiERSOT, 
Rouge.t  de  Lisle,  pp.  62  à  65. 


APPENDICE.  277 

CHAPITRE  IV.  —  Quatre-vingt-douze,  etc. 

Sources  principales  :  Commémoration  nationale  du  là  juil- 
let. —  Le  Cérémonial  qui  sera  observé  dimanche  et  lundi, 
22  et  23  juillet  présent  mois,  pour  la  proclamation  du  décret 
du  corps  législatif  qui  déclare  le  danger  de  la  Patrie,  et  pour 
Venrôlement  civique  des  citoyens  qui  se  dévouent  à  sa  défense. 
—  Moniteur.  —  Chronique  de  Paris.  —  Révolutions  de  Paris.  — 
Journal  des  débats  et  des  décrets.  —  Spectacles  de  Paris.  — 
Mémoires  ou  Essais  sur  la  musique  par  le  citoyen  Grétry, 
pluviôse  an  V,  III,  13. 

Sur  les  premières  compositions  de  Catelpour  les  fêtes  natio- 
nales : 

Le  manuscrit  de  la  bibliothèque  du  Conservatoire  qui 
porte  la  date  du  16  juillet  1791  a  pour  titre  :2«  Marche  mili- 
taire par  le  Citoyen  Catel  de  la  Musique  de  la  Garde  nationale 
parisienne.  Il  en  résulte  que  Catel  avait  composé,  avant  ce 
16  juillet  une  i"*"  Marche  qui  ne  nous  est  point  connue,  du 
moins  sous  ce  numéro.  Il  en  résulte  aussi  qu'au  milieu  de 
1791  Catel  faisait  parfaitement  partie  de  la  musique  de  la 
garde  nationale,  ce  qui  contredit  une  affirmation  basée  sur 
une  pièce,  postérieure  de  plusieurs  années,  d'après  laquelle 
Catel  ne  serait  entré  dans  ce  corps  qu'en  1792  (voir  ci-dessus, 
dans  cet  Appendice,  chap.  i.  Sur  la  musique  de  ta  Garde 
nationale,  etc.).  —  VouvV  Hymne  à  l'Égalité,  c'est  M.  Constant 
Pierre  qui  lui  assigne  la  date  du  19  juin  1791,  sans  donner 
de  référence  qui  la  justifie.  Les  éditions  de  Chénier  s'ac- 
cordent au  contraire  pour  indiquer,  comme  date  de  la 
poésie,  l'année  1792,  quelques-unes  indiquant  le  jour  spé- 
cifié, mais  une  année  plus  tard. 

Sur  l'auteur  de  «  Veillons  au  salut  de  l'empire  ». 

Ajoutons  la  référence  suivante  à  celles  que  donne  le 
texte  ci-dessus  :  la  Chronique  de  Paris  du  11  janvier  1793, 
rendant  compte  du  Chansonnier  patriote  publié  naguère  par 
Girey-Dupré,  fait  une  mention  spéciale  «  la  belle  chanson 
d'Adrien  S.  Hoy  »  qui  y  est  insérée. 

Le  regretté  Gustave  Isambert,  si  familier  avec  le  réper- 


278  APPENDICE. 

toire  des  chansons  de  la  Révolution,  a,  dans  un  article 
sur  Girey-Dupré  chansonnier  {la  Révolution  française  du 
14  août  1901)  fait  justice  de  la  fausse  attribution  des  paroles 
de  «  Veillons  au  salut  de  l'empire  »  à  Girey-Dupré,  qui, 
démontre-t-il,  loin  de  les  avoir  composées,  fut  des  premiers 
à  les  publier  dans  son  recueil  avec  la  signature  de  leur 
véritable  auteur,  Adrien  S.  Boy.  M.  Constant  Pierre  a 
cependant  maintenu  cette  attribution  dans  sa  Musique  des 
fêtes  et  cérémonies  la  Révolution  française,  tandis  que,  dans 
ses  Hymnes  et  Chansons  de  la  Révolution,  il  donne  à  la  fois 
les  noms  do  Boy  et  de  Girey-Dupré,  justifiant  ce  dernier  à 
l'aide  du  mauvais  recueil  postérieur  :  les  Époques  de  la 
Révolution  française;  dans  la  table  des  matières  du  même 
livre,  il  ne  fait  décidément  plus  mention  de  «  Veillons  au 
salut  de  l'empire  »  au  nom  de  Girey-Dupré,  malgré  la  pré- 
sence de  ce  nom  dans  l'article  consacré  à  la  chanson;  enfin 
dans  un  autre  endroit  (p.  149)  il  fait  allusion  à  l'attribution 
octroyée  à  l'un  ou  à  l'autre  de  ces  deux  poètes  «  de  la 
paternité  de  l'air  :  Veillons  au  salut  de  Vempire  ».  Mais  non; 
personne  n'a  jamais  attribué  cet  air  à  Girey-Dupré  ni  à 
Ad.  S.  Boy  :  il  est  de  Dalayrac. 

Sur  la  date  de  la  Carmagnole  : 

Pour  quelle  raison  et  par  quel  excès  de  prudence  le 
recueil  de  Musique  des  fêtes  et  cérémonies  de  la  Révolution 
française  de  M.  Constant  Pierre  inscrit-il  un  point  d'inter- 
rogation devant  la  date  :  1792,  assignée  à  la  Carmagnole, 
quand  nous  avons  la  certitude  que  non  seulement  cette 
date  est  exacte  mais  qu'elle  peut  être  circonscrite  à  une 
quinzaine  de  jours  vers  le  milieu  de  ladite  année,  c'est 
ce  qu'il  ne  m'appartient  pas  de  chercher  à  expliquer. 

Sur  la  fête  du  lU  octobre  1792  et  celle  qui  fut  célébrée  sur 
le  champ  de  bataille  de  Valmy,  voy.  Julien  Tiersot,  Rouget 
de  Liste,  pp.  117,  136,  IUd  et  1U6. 

La  fête  parisienne  du  14  octobre  est  celle  où  fut  produit 
pour  la  première  fois  dans  la  Marseillaise  le  couplet  des 
enfants,  qui  n'est  pas  de  Rouget  de  Lisle.  A  ce  sujet,  de 
nouvelles  observations  m'ont  permis  de  compléter  celles  que 


APPENDICE.  279 

j'avais  présentées  dans  le  livre  cité  au  sujet  de  l'origine  de 
ce  couplet.  Je  les  ai  résumées  dans  un  article  paru  dans  la 
Révolution  française  du  14  avril  1901,  auquel,  ne  pouvant  pas 
surcharger  ce  livre,  je  renvoie  purement  et  simplement  les 
lecteurs  que  la  question  intéresserait.  Je  me  borne  à 
répéter  ici  qu'entre  les  deux  thèses  qui  présentent  pour 
auteur  du  couplet  :  «  Nous  entrerons  dans  la  carrière  » 
l'une  l'abbé  Pessonneaux,  professeur  au  collège  de  Vienne 
(Isère),  l'autre  Louis  du  Bois,  poète,  historien,  agronome, 
de  Lisieux  (Calvados),  il  me  paraît  définitivement  établi  que 
la  seconde  seule  est  fondée,  les  faits  qu'elle  énonce  étant, 
dans  toutes  leurs  parties  connues,  parfaitement  daccord 
avec  la  réalité  historique,  tandis  que  ceux  qui  se  rattachent 
à  la  première  attribution  sont  d'apparence  légendaire  et  en 
contradiction  constante  avec  les  données  acquises  d'autre 
part. 


CHAPITRE  V.  —  Quatre  vingt-treize. 

Sources  principales  :  Fédération  du  iO  août  1793  au  Champ 
de  Mars  sur  Vautel  de  la  Patrie  :  Rapport  de  David  au  nom 
du  Comité  d'Instruction  publique.  —  Programme  delà  fête 
qui  aura  lieu  le  décadi  20  frimaire  à  onze  heures  du  matin  dans 
le  Temple  de  la  Raison  ci-devant  Notre-Dame.  —  Rapport  de 
David,  le  7  nivôse,  au  nom  du  Comité  d' Instruction  publique 
en  mémoire  des  victoires  des  armées  françaises,  et  notamment  à 
Voccasion  de  la  prise  de  Toulon. 

Procès  verbal  de  la  Convention  nationale,  XV,  87;  XVI,  lo9. 
—  Bulletin  de  la  Convention  nationale  du  18  frimaire  an  II, 
supplément. —  Moniteur.  —  Révolutions  de  Paris.  —  Journal 
de  Paris.  —  Feuille  du  Salut  public  (19  brumaire  an  II).  — 
Journal  des  Débats  et  des  Décrets  n"  41  G.  —  Intermédiaire  des 
Chercheurs  et  des  Curieux,  10  janvier  1879.  — La  Révolution 
française  (la  Déesse  de  la  Liberté  à  la  fête  du  20  brumaire 
an  II  par  J.  Cuillaume,  14  avril  1899;  V Hymne  à  la  Raison 
\de  M.-J.  Chénier]  adapté  au  culte  de  VEtre  suprême  par 
A.  LiEMY,  14  janvier  1903j. 


280  APPENDICE. 

Gre:goire,  Histoire  des  sectes,  I,  32  et  suiv.  —  Jules  David, 
le  Peintre  Louis  David.  —  Seinguerlet,  Strasbourg  pendant 
la  Révolution.  —  Article  Pleyel  dans  la  Biographie  univer- 
selle des  Musiciens  de  FÉTis.  —  Lettre  de  Lobstein  à  Camille 
Pleyel  (1844)  dans  la  partition  delà  Révolution  du  W  août  de 
Pleyel  (manuscrit  de  la  bibliothèque  du  Conservatoire). 

Les  sources  contenues  dans  les  livres  de  MM.  Aulard, 
Guillaume,  Mathiez  (préface  de  Gabriel  Monod)  et  le  mien 
sur  Rouget  de  Liste,  ont  été  tout  particulièrement  utilisées 
dans  ce  chapitre.  Je  dois  signaler  notamment  dans  les 
Procès-verbaux  du  Comité  d'Instruction  publique  de  M.  Guil- 
laume les  pages  rétrospectives  sur  la  fête  de  la  Raison  inter- 
calées dans  la  partie  relative  à  l'Être  suprême. 

Sur  les  hymnes  pour  la  fête  du  10  août  1793  : 
Le  recueil  de  Musique  à  Vusage  des  Fêtes  nationales 
donne  seulement,  dans  sa  5*^  livraison  (Thermidor  an  II) 
V Hymne  à  la  Nature  par  Varon,  musique  de  Gossec,  exécuté  à 
la  fête  de  la  Réunion  du  lOAoust  an  1*^^  de  la  République  Fran- 
çaise, Station  sur  remplacement  de  la  Bastille  au  lever  de 
l'Aurore.  Mais  l'ensemble  des  hymnes  composés  par  Gossec 
pour  la  même  journée  (le  troisième  excepté)  avait  paru 
dans  le  moment  même  chez  Imbault,  sous  ce  titre  :  Hymnes 
à  Trois  voix  (ceci  est  inexact  :  plusieurs  de  ces  morceaux 
sont  écrits  à  cinq  parties)  pour  la  fête  de  la  Réunion  célébrée 
le  10  Aoust  an  2  de  la  République,  Paroles  de  Varon,  musique 
de  Gossec.  Le  premier  morceau  (plus  tard  Hymne  à  la  Nature) 
est  intitulé  ici  Hymne  à  la  Liberté;  le  second,  Hymne  à  la. 
Nature  (plus  tard  Hymne  à  V Égalité,  inséré  sous  ce  titre  dans 
lalO^  livraison  de  la  Musique  à  Vusage  des  Fêtes  nationales, 
nivôse  an  III).  — Une  autre  bibliothèque  possède  une  copie 
de  la  même  œuvre  en  partition.  —  Au  sujet  de  ce  matériel 
voir  les  explications  que  j'ai  données  dans  le  Ménestrel  du 

13  novembre  1898. 

Sur  le  projet  d'exécuter  l'Offrande  à  la  Liberté  à  la  fête 
du  20  brumaire  an  H  : 

Voici,  d'après  M.  J.  Guillaume   [la  Révolution  française, 

14  avril  1899),  l'extrait  du  Procès-verbal  de  la  séance  du  Con- 


APPENDICE.  281 

seil  général  du  département  de  Paris,  du  17  brumaire,  Van 
second  de  la  République  Française  une  et  indivisible  relatif  à 
cet  objet  : 

«  Pour  célébrer  le  triomphe  que  la  Raison  a  remporté 
dans  cette  séance  sur  les  préjugés  Je  dix-huit  siècles,  le 
onseil  général  arrête  que  les  musiciens  de  l'Opéra  seront 
invités  à  venir,  décadi  prochain,  exécuter  VOffrande  à  la 
Liberté,  devant  l'image  de  cette  divinité  des  Français,  dans 
l'édifice  ci-devant  dit  l'Église  métropolitaine....  » 

V Offrande  à  la  Liberté,  qui,  en  brumaire  an  II,  était 
jouée  à  l'Opéra  depuis  plus  d'un  an,  était  la  mise  en  action 
de  deux  chansons  patriotiques  :  «  Veillons  au  salut  de 
l'empire  »  et  la  Marseillaise,  interprétées  à  grand  renfort  de 
tambours,  de  cloches,  de  canon.  L'intermède  de  caractère 
religieux  qui  valut  son  titre  à  la  scène  n'en  formait,  en 
étendue,  que  la  moindre  partie.  Le  mouvement  de  cet  épi- 
sode fut,  nous  l'avons  vu,  imité  à  la  fête  de  Notre-Dame; 
mais  l'appareil  guerrier  y  eût  été  on  ne  peut  plus  déplacé. 
M.  Guillaume  (qui  a  le  premier  attiré  l'attention  sur  ces 
détails)  l'a  fort  bien  vu,  et  il  a  conclu  des  relations  de  la 
fête  que  VEymne  à  la  Liberté  de  Chénier  et  Gossec  y  avait 
remplacé  les  strophes  de  la  Marseillaise.  Cela  étant,  il 
ne  semble  pas  qu'il  soit  permis  de  dire  que  la  «  fête  de  la 
Liberté  et  de  la  Raison  »,  du  20  brumaire  fut  «  tout  bonne- 
ment la  trentième  ou  quarantième  représentation,  mais 
cette  fois  dans  le  cadre  grandiose  d'une  cathédrale 
gothique  »,  de  VOffrande  à  la  Liberté,  —  car  VOffrande  à  la 
Liberté  sans  la  Marseillaise,  ce  n'est  plus  VOJfrande  à  la  Li- 
berté. 

Sur  rode  patriotique  de  Caiel  exécutée  à  Feydeau  le  30  bru- 
maire et  à  Notre-Dame  le  20  frimaire,  voir  Constant  Pierre, 
Hymnes  et  Chansons  de  la  Révolution,  p.  292.  Le  titre  d'Ode  à 
la  Raison  que  j'ai  indiqué  dans  une  étude  antérieure  est 
donné  par  le  Programme  de  la  fête...  décadi  20  frimaire  (v.  ci- 
dessus),  document  qui  se  trouve  dans  un  recueil  factice  de 
la  bibliothèque  de  la  Ville  de  Paris.  Le  livre  de  M.  Aulard, 
le  Culte  de  la  Raison,  etc.,  reproduit,  en  note  de  la  page  103, 
le  programme  de  la  même  fête  imprimé  par  les  soins  de  la 


282  APPENDICE. 

municipalité  de  Paris,  signé  Pache,  etc.  Là,  il  y  a  bien  écrit  : 
Ode  patriotique. 

Sur  l'Hymne  à  la  Raison  de  Chénier  et  Méhul  : 
Si  VO  Salularis  de  (iossec  était  devenu  en  brumaire  an  II 
un  «  ci-devant  O  Salutaris  »,  nous  avons  vu  qu'en  prairial 
ÏHymne  à  la  Raison  de  Chénier  et  Méhul  était  aussi  un  «  ci- 
devant//ym/ie  àla  Raison  ».  Le  titre  sous  lequel  ce  morceau 
figure  dans  la  3*^  livraison  de  la  Musique  à  Vusage  des  Fêtes 
nationales  est  d'une  concision  qui  semble  indiquer  l'envie 
de  jeter  un  voile  sur  ses  origines  :  «  N«  2.  Hymne  patrio- 
tique. —  Musique  de  Méhul.  »  Pas  un  mot  de  plus,  et  le 
nom  du  poète  complètement  omis. 

Sur  la  Révolution  du  10  Août  de  Pleyel  : 

J'ai  résumé  dans  ce  livre  le  récit  plus  développé  que 
j'avais  publié  antérieurement  de  la  fête  du  10  août  1793  à 
Strasbourg,  de  la  composition  de  l'œuvre  de  Pleyel,  et  des 
circonstances  qui  l'accompagnèrent.  Voir  le  Ménestrel  du 
!''••  avril  1894. 

Sur  rilymnesurla  prise  de  Toulon  de  Chénier  et  Gossec  : 
Il  m'est  impossible  de  reconnaître  cette  œuvre  dans  le 
morceau  publié  sous  le  même  titre,  mais  attribué  à  Catel, 
dans  les  Époques  delà  Révolution  française,  ce  recueil  posté- 
rieur, et  rempli  d'erreurs,  ne  pouvant  être  utilisé  que  si 
les  documents  qu'il  renferme  sont  confirmés  par  d'autres: 
or,  étant  ici  en  contradiction  avec  tous  les  témoignages  con- 
temporains, dont  il  n'est  pas  un  seul  qui  n'attribue  Thyinne 
en  question  à  Gossec,  nous  devons  nécessairement  le  tenir 
pour  plus  nul  encore  que  s'il  existait  seul,  ce  qui  déjà 
suffirait. 

Pour  les  paroles  de  cet  hymne,  les  Révolutions  de  Paris, 
dans  leur  compte  rendu,  en  attribuent  la  composition  «  aux 
deux  Chénier  ».  Le  Moniteur  dit  au  contraire  :  «  Par  Chénier, 
député  M.  Pourrait-il  être  fait  état  de  la  première  indica- 
tion, et  devons-nous  croire  qu'à  l'occasion  de  cette  fête,  bien 
faite  pour  unir  tous  les  cœurs  français,  André  Chénier  ait 


APPENDICE.  283 


voulu  s'associer  à  son  frère  pour  célébrer  les  victoires  de 
la  patrie?  Je  soumets  la  question  aux  commentateurs  des 
deux  poètes. 


CHAPITRE  VI.  —  La  Fête  de  l'Être  suprême. 

Sources  principales  :  Rapport  fait  au  nom  du  Comité  de 
Salut  public  par  Maxlmilien  Robespierre  sur  les  rapports  des 
idées  religieuses  et  morales  avec  les  principes  républicains 
et  sur  les  fêles  nationales.  —  Plan  de  la  fête  à  l'Être  suprême 
qui  doit  être  célébrée  le  20  Prairial,  proposé  par  David  et 
décrété  par  la  Convention  nationale.  —  Détail  des  cérémonies, 
de  l'ordre  à  observer  dans  la  fête  de  l'Être  suprême,  etc.  — 
Instruction  particulière  pour  les  commissaires  chargés  des 
détails  de  la  fête  à  VÊtre  suprême,  etc. 

Les  autres  sources  (documents  d'archives,  livres,  jour- 
naux, etc.)  seront  signalées  au  furet  à  mesure  de  leur  uti- 
lisation. 

Les  questions  relatives  à  la  fête  de  l'Être  suprême  ont  donné 
lieu  dans  la  Révolution  française  à  des  études  et  discussions 
juirmi  lesquelles  Je  signalerai  :  Marie-Joseph  Chénieret  la  fêle 
de  l'Être  suprême,  par  A.  LiiiRv(14  septembre  1902);  Marie- 
Joseph  Chénier  et  Robespierre,  par  J.  Guillaume  (14  octo- 
tobre  1902);  VHymne  à  l'Être  suprême,  par  Julien  ïiersut 
(14  août  1903;;  VHymne  à  l'Être  suprême,  par  J.  Guillaume 
(14  septembre  1903). 

Je  ne  saurais  me  dispenser  de  signaler  ici  d'une  façon 
toute  particulière,  bien  qu'il  en  ait  été  fait  mention  dans 
les  sources  générales,  le  recueil  de  Procès-verbaux  du  Comité 
d'Instruction  publique  de  la  Convention  nationale  publié  par 
M.  J.  Guillaume,  dont  le  tome  quatrième  (1901)  com- 
prend, de  la  page  339  à  366  et  de  559  à  606,  la  plupart  des 
documents  originaux  qui  se  rapportent  à  la  fête  de  l'Être 
suprême.  Quelques  menus  détails,  concernant  la  partie 
lyrique  de  cette  fête,  ont  donné  lieu  à  la  discussion  con- 
tenue dans  les  articles  de  [a  Révolution  française  c'i-dessus 
mentionnés. 


284  APPENDICE. 

Sur  V arrestation  de  Sarrette,  voir  Constant  Pierre, 
B.  Sarrette,  et  les  précisions  ajoutées  par  M.  J.  Guillaume 
dans  ses  Procès-verbaux  du  Comité  d'Instruction  publique, 
t.  JII,  494,  et  t.  IV,  192,  283,  352. 

Sur  les  incidents  poético- musicaux  qui  précédèrent  la  fête  de 
VÊtre  suprême  : 

Les  récits  qui  nous  sont  parvenus  relativement  à  la  com- 
position et  l'exécution  de  V Hymne  ou  plutôt  des  Hymnes  à 
VÊtre  suprême  de  Gossec  et  aux  incidents  qui  en  résultèrent 
sont  très  postérieurs  à  l'événement.  Ils  sont  au  nombre 
de  cinq,  tous  émanant  d'écrivains  appartenant  au  monde 
musical  :  Zimmermann,  Bernard  Sarrette  {France  musicale, 
21  novembre  1841);  Adolphe  Adam,  articles  du  Constitu- 
tionnel, 2  et  3  septembre  1848;  P.  IIédouin,  Gossec,  sa  vie 
et  ses  ouvrages  (étude  parue  d'abord  dans  les  Archives  du 
Nord,  t.  III,  puis  dans  le  Ménestrel  [181)2-53]  et  reproduite 
dans  le  recueil  d'articles  publié  par  l'auteur  en  1850  sous 
le  titre  de  Mosaïque);  Lassabatiiie,  Histoire  du  Conservatoire^ 
1860;  Ad.  de  Pontécoulant,  Souvenirs  de  Jeunesse  [Art 
musical  du  15  décembre  1864).  Zimmermann  et  Pontécou- 
lant rapportent  les  souvenirs  de  Sarrette,  qu'ils  ont  connu; 
Bédouin,  ceux  de  Gossec,  dont  il  était  compatriote,  et 
qu'il  a  connu  aussi  :  il  y  ajoute  les  communications  de 
Panseron,  élève  de  Gossec;  Adolphe  Adam  répète  sans 
doute  ce  qu'il  a  entendu  dire  à  son  père,  Louis  Adam,  qui, 
devenu  professeur  au  Conservatoire  en  l'an  V,  a  vécu  avec 
tous  les  acteurs  des  scènes  dont  il  est  ici  question;  Lassa- 
bathie  enfin  résume  des  traditions  du  Conservatoire.  On 
devine  aisément  que  de  tels  récits  contiennent  maints 
détails  fantaisistes;  mais  ils  s'accordent  entre  eux,  ainsi 
qu'avec  les  données  acquises  d'autre  part,  sur  les  faits 
essentiels,  savoir  l'interdiction  des  vers  de  Chénier  par 
Robespierre,  l'ordre  de  faire  chanter  V Hymne  à  l'Être 
suprême  par  le  peuple,  l'étude  de  ce  chant  sous  la  direc- 
tion des  maîtres  de  l'Institut  de  musique.  Tous  se  retrou- 
vent aussi  pour  confondre  en  une  seule  œuvre  les  deux 
Hymnes  à  VÊtre  suprême  de  Gossec  (grand  chœur  et  petit 
chœur)   et  les  strophes  de  Chénier  chantées  sur  l'air  de 


APPENDICE.  285 

la  Marseillaise.  Les  documents,  à  défaut  de  récits  contem- 
porains, permettent  de  rectifier  les  erreurs,  confusions  et 
fantaisies  provenant  de  ces  sources,  qui  ne  sont  d'ailleurs 
nullement  négligeables. 

Sur  les  causes  de  V interdiction  de  l'Hymne  à  l'Être  suprême 
de  Chénier  : 

L'on  a  objecté  que  cette  interdiction  ne  pouvait  pas  avoir 
eu  pour  cause  la  personnalité  de  Chénier,  parla  raison  que 
les  strophes  que  le  même  Chénier  avait  composées  sur  l'air 
de  la  Marseillaise  pour  être  chantées  par  le  peuple  au 
Champ  de  Mars  ne  furent  l'objet  d'aucune  mesure  analogue. 
A  cela  on  peut  répondre  que,  si  VHymne  à  VÊtre  suprême 
fut,  pour  quelque  raison  que  ce  soit,  l'objet  de  la  réprobation 
de  Robespierre,  il  se  peut  fort  bien  qu'il  n'ait  rien  trouvé 
à  redire  aux  strophes;  il  a  pu  aussi  répugner  à  ce  que 
l'hymne  résumant  le  sentiment  de  la  fête  fût  dû  à  un 
homme  qu'il  jugeait  indigne  de  cet  honneur,  tandis  qu'il 
pouvait  admettre  son  concours  pour  la  composition  d'une 
poésie  purement  patriotique.  Au  reste,  s'il  voulait  atteindre 
l'homme,  Chénier  l'était  déjà,  et  d'une  façon  très  sensible, 
par  le  coup  qui  frappait  son  Hymne  à  VÊtre  suprême.  Eniîn, 
et  je  croirais  volontiers  que  ce  fut  là  la  raison  décisive, 
les  strophes  sur  la  Marseillaise  furent  maintenues  par 
nécessité,  parce  que  si  on  les  eût  supprimées  encore  il 
n'y  aurait  plus  eu  de  fête  à  l'Être  suprême,  du  moins  plus 
de  cérémonie  au  Champ  de  Mars  :  refaire  encore  cela  eût 
été  de  toute  impossibilité;  il  fallait  donc  se  résigner  à  con- 
server cette  partie  du. programme  telle  qu'elle  avait  été 
préparée  par  l'Institut  de  musique,  sinon  tout  supprimer. 

A  propos  de  l'anonymat  sous  lequel  Chénier,  d'après  son 
dire,  se  crut  obligé  de  laisser  longtemps  le  Chant  du  Départ^ 
on  a  objecté  que  cet  anonymat  ne  dura  pas  plus  d'un  mois. 
Cette  réponse  me  paraît  plutôt  confîrmative  que  rectifica- 
tive. Un  mois,  à  l'époque  où  nous  sommes,  cela  est  un  fort 
long  temps,  et  le  fait  reste  constant  autant  que  significatif: 
pour  la  première  fois  depuis  qu'il  imprimait  des  vers, 
Chénier,  en  messidor  an  II,  crut  imprudent  de  se  déclarer 
l'auteur  du  Chant  du  Départ» 


286  APPENDICE. 

Sur  cette  question  Chénier-Robespierre,  voyez  les  articles 
de  M.  A.  Lieby  et  J.  Guillaume  dans  la  Révolution  française 
de  septembre  et  octobre  1902. 

Sur  les  deux  Hymnes  à  TEtre  suprême  de  Gossec  {grand 
chœur  et  petit  chœur)  : 

Les  documents  relatifs  à  V Hymne  à  l'Être  suprême  de 
M.-J.  Ghénier  et  Gossec,  à  sa  forme  originale  et  à  son 
remaniement  sur  les  paroles  substituées  par  Desorgues, 
sont  assez  nombreux  et  circonstanciés  pour  nous  permettre 
aujourd'hui  d'éclairer  jusque  dans  les  moindres  détails  une 
question  qui  naguère  paraissait  encore  obscure. 

Les  premiers  que  nous  ayons  à  signaler  sont,  outre  la 
poésie  de  Ghénier  qui,  imprimée  d'abord  à  la  suite  du 
Détail  des  cérémonies,  etc.,  paru  vers  le  milieu  de  prairial, 
et  reproduite  dans  les  journaux  du  17  et  du  19  {Débats  et 
Décrets,  Moniteur)  figure  dans  toutes  les  éditions  du  poète  : 
le  manuscrit  autographe  de  la  partition  de  Gossec,  et  ce 
qui  subsiste  du  matériel  de  parties  séparées  (chœur  et 
orchestre)  copiées  pour  l'exécution  du  20  prairial.  Ces 
deux  documents  originaux  sont  conservés  à  la  biblio- 
thèque du  Conservatoire. 

La  partition  autographe  est  écrite  sur  un  papier  de 
grand  format  dont  les  seize  parties,  remplies  dès  l'entrée 
du  chœur,  deviennent  à  la  fin  insuffisantes  pour  com- 
prendre tous  les  instruments.  En  haut  de  la  première  page 
est  inscrit  le  titre  :  Hymne  à  VÊtre  suprême  ;  à  droite  : 
20  prairial  an  [II]  au  Champ  de  Mars,  tout  cela  de  la  main 
de  Gossec.  La  première  strophe  tient  les  douze  premières 
pages.  Elles  sont  paginées.  La  douzième  se  termine  sur  un 
accord  final;  mais  aucune  double  barre  n'indique  que  ce 
soit  ici  la  fin  d'un  morceau  ou  d'une  partie  de  morceau. 
Ensuite  commence  la  dernière  strophe  :  Mouvement  animé 
de  marche.  En  haut  à  gauche  sont  inscrits  ces  mots  :  9^  et 
dernière,  effacés,  puis,  à  la  suite  :  strophes  ajoutées,  le 
dernier  mot  ajouté  après  coup.  Gossec  a  donc  écrit  d'abord  : 
9®  et  dernière  strophe,  puis  en  définitive  :  strophes  ajoutées. 
Cette  dernière  partie  est  écrite  sur  huit  pages  non  paginées  : 
il  est  manifeste  qu'à  l'origine  elle  ne  faisait  pas  immédiate- 


APPENDICE.  287 

ment  suite  à  la  première  strophe,  et  que  l'ensemble  de  la 
partition  actuelle  est  composé  de  deux  cahiers  distincts, 
rapportés  l'un  près  de  l'autre,  et  entre  lesquels  existe  une 
solution  de  continuité. 

Aussitôt  que  le  chœur  commence,  on  lit  sous  les  parties 
vocales  les  vers  de  Ghénier  :  «  Source  de  vérité,  etc.  »  Au 
dessus,  ceux  de  Desorgues  :  «  Père  de  l'univers  ».  Les  pre- 
miers ne  sont  pas  efïacés  au  début  ;  ils  le  sont  à  partir  du 
cinquième  vers.  La  volonté  de  substituer  de  nouvelles 
paroles  aux  premières  s'affirme  donc  de  la  façon  la  plus 
manifeste.  Elle  ne  cesse  pas  d'un  bout  à  l'autre  du  morceau. 

Donc,  ce  manuscrit,  à  travers  les  remaniements  dont  il 
témoigne,  n'a  conservé  que  deux  strophes,  la  première  et 
la  dernière.  Mais  les  parties  séparées  vont  nous  permettre 
de  retrouver  l'œuvre  entière. 

Ces  parties  sont  les  seuls  vestiges  (incomplets  même  en 
un  endroit)  qui  nous  aient  été  conservés  du  matériel  vocal 
et  instrumental  de  V Hymne  à  l'Être  suprême  tel  qu'il  fut 
préparé  pour  la  fête  du  20  prairial.  Elles  se  trouvent 
comme  noyées  dans  un  énorme  paquet  de  parties  (gravées 
pour  la  plupart)  ayant  servi  pour  une  exécution  postérieure 
et  par  conséquent  formant  un  autre  matériel  (on  n'y 
compte  pas  moins  de  380  parties  d'instruments).  Du  maté- 
riel primitif,  deux  parties  vocales  seulement  (une  taille  et 
une  basse)  donnent  les  paroles  de  Ghénier  et  le  développe- 
ment complet  de  l'hymne  en  six  strophes  de  huit  vers  (ou 
douze  de  quatre  vers).  Mais  il  y  en  a  d'autres  qui,  tout  en 
ayant  déjà  substitué  les  paroles  de  Desorgues,  sont,  au 
point  de  vue  musical,  si  conformes  aux  précédentes  qu'elles 
doivent  être  considérées  comme  faisant  partie  du  même 
matériel  :  le  papier  est  le  même,  la  copie  exécutée  sembla. 
blement;  au  contraire,  le  matériel  ayant  servi  pour  l'exécu- 
tion postérieure  est  tout  dilTérent,  étant  imprimé.  Enfin  le 
matériel  primitif  comprend  encore  la  presque  totalité  des 
parties  instrumentales.  L'ensemble  nous  offre  donc  tout  ce 
qui  est  nécessaire  pour  reconstituer,  à  quelques  menus 
délails  près,  l'œuvre  originale  dans  son  intégralité. 

Il  existe  pourtant  une  différence  intéressante  entre  celles 
de  ces  parties  vocales  qui  portent  les  paroles  de  Ghénier  et 


288  APPENDICE. 

celles  qui  portent  les  paroles  de  Desorgues  :  il  y  a  identité 
parfaite  entre  elles  dans  les  trois  premières  strophes 
{Source  de  vérité,  —  Tu  posas  sur  les  mers,  —  Tes  autels  sont 
épars,  de  la  version  Ghénier);  mais  la  quatrième  strophe  de 
la  composition  originale  [Quand  du  dernier  Capet)  a  disparu 
dans  cette  première  adaptation  aux  vers  de  Desorgues.  De 
leur  côté,  les  parties  instrumentales  sont  copiées  confor- 
mément à  la  version  primitive  et  complète;  mais  sur  la 
strophe  en  question,  elles  portent  la  marque  d'une  cou- 
pure. Il  résulte  de  là  que,  dès  le  premier  essai  de  substitu- 
tion des  vers  de  Desorgues  à  ceux  de  Ghénier,  l'œuvre 
musicale  eut  à  subir  cette  déjà  regrettable  mutilation. 

Parmi  les  parties  vocales,  il  en  est  qui  portent  des  traces 
d'usage  :  ce  sont  celles  qui  ont  les  paroles  de  Desorgues; 
les  interprètes  à  qui  elles  avaient  été  distribuées  y  ont  inscrit 
leurs  noms,  généralement  au  crayon,  suivant  un  usage 
encore  en  vigueur  chez  les  choristes  de  profession.  Il  faut 
conclure  de  cela  qu'il  y  a  eu  au  moins  une  répétition  du 
morceau  sous  cette  forme.  On  ne  voit  rien  de  semblable 
sur  les  parties  avec  les  paroles  de  Ghénier  :  elles  sont 
toutes  neuves.  Il  en  est  de  même  des  parties  instrumen- 
tales, dont  l'état  de  conservation  est  si  parfait  (sauf  pour 
une,  qui  porte  des  déchirures  et  les  traces  d'un  griffonnage 
postérieur)  qu'il  est  évident  qu'elles  n'ont  même  pas  été 
posées  sur  les  pupitres. 

Poussons  plus  avant  la  minutie  de  ces  observations.  Et 
d'abord,  nous  reportant  au  récit  fait  dans  ce  livre,  rappe- 
lons-nous ce  qui  fut  dit  de  l'utilisation  des  vers  de  Desor- 
gues lesquels  ont  servi  à  deux  fins  :  d'une  part  à  composera 
la  musique  de  VHymne  à  VÊtre  suprême  à  petit  chœur,  m 
d'autre  part  à  remplacer  les  vers  de  Ghénier  sur  la  musique 
déjà  composée  du  grand  chœur.  Pour  laquelle  de  ces  deux 
fins  furent-ils  composés?  Il  serait  naturel  de  penser  que  ce 
fut  pour  la  deuxième,  et  l'idée  de  «  parodie  »  (émise  par 
Zimmermann,  biographe  de  Sarrette)  est  la  première  qui 
vienne  à  l'esprit.  Gependant,  le  biographe  de  Gossec, 
Bédouin,  toujours  en  désaccord  avec  l'autre  sur  les  détails, 
dit  :  «  Il  se  trouva  que  les  paroles  de  Desorgues  allaient 
très  bien  sur  l'air  déjà  composé  ».  Si  peu  vraisemblable 


APPENDICE.  289 

que  cette  coïncidence  paraisse  au  premier  abord,  elle  est 
loin  d'être  impossible.  Les  strophes  de  Desorgues  pouvaient 
être  dans  la  même  coupe  que  celles  de  Chénier,  par  la 
simple  raison  que  celles  de  Chénier  étaient  semblables  à 
elles-mêmes  dans  presque  toutes  ses  productions,  depuis 
son  Chant  du  là  Juillet  remontant  à  quatre  années  en  deçà 
jusqu'à  V Hymne  à  la  Liberté  des  fêtes  de  1793  :  c'était  en 
quelque  sorte  une  forme  consacrée,  et  Desorgues  a  pu 
l'adopter  tout  naturellement.  S'il  en  était  ainsi,  Gossec 
aurait  donc  composé  son  chant  du  petit  chœur  sur  les  nou- 
veaux vers;  puis,  s'apercevant  qu'ils  étaient  d'une  coupe 
semblable  à  ceux  de  Chénier,  il  aurait  essayé  de  les  leur 
substituer  dans  le  grand  chœur. 

L'examen  de  l'adaptation  va  nous  montrer  le  bien  fondé 
de  cette  hypothèse.  Qu'apercevons-nous  d'abord?  Pour  la 
première  strophe,  l'adaptation  s'opère  sans  difficulté.  A  la 
seconde,  où  la  musique  de  Gossec,  parfaitement  d'accord 
avec  les  vers  de  Chénier,  est  d'un  ton  plus  sombre,  elle  est 
déjà  moins  heureuse;  pourtant  cela  peut  encore  aller.  La 
troisième  strophe  musicale  est  la  répétition  de  la  première  : 
le  sentiment  de  l'ode  de  Desorgues  ne  variant  pas,  l'adap- 
tation se  poursuit  sans  encombre.  Mais  à  la  quatrième 
strophe  tout  change  :  la  musique  de  Gossec,  très  directe- 
ment et  intimement  inspirée  par  les  vers  de  Chénier.  a 
ici,  nous  l'avons  dit,  le  caractère  d'une  malédiction.  Les 
vers  de  Desorgues,  en  leur  insignifiance,  ne  peuvent 
s'accorder  avec  une  musique  si  fortement  accentuée.  Quel 
parti  reste-t-il  donc  à  prendre  à  Gossec?  Le  plus  radical  : 
couper.  En  effet,  tandis  que,  dans  le  matériel  primitif,  les 
parties  vocales  ayant  conservé  les  vers  de  Chénier,  ainsi 
que  les  parties  instrumentales,  donnent  la  musique  de  cette 
quatrième  strophe,  elle  a  disparu  dans  les  parties  ayant  les 
vers  de  Desorgues.  Au  reste,  en  cet  endroit  de  l'hymne,  ce 
n'est  pas  seulement  la  musique  qui  subit  des  coupures  :  la 
quatrième  strophe  double  de  l'hymne  de  Desorgues  {1^  et 
H"  du  petit  chœur),  ne  pouvant  s'accorder  d'aucune  façon 
à  la  musique  du  grand  chœur,  disparaît  également  dans  ce 
premier  essai  d'adaptation.  Enfin  arrive  la  dernière  strophe, 
en  mouvement  de  marche  guerrière.  Cette  lois  la  musique 

19 


200  APPENDICE. 

l'ordonne  :  il  faut  des  vers  qui  concordent.  On  demande 
donc  à  Desorgues  d'ajouter  huit  vers,  et  c'est  là  le  sens  des 
mots  :  «  Strophe  ajoutée  »,  que  nous  lisons  sur  l'auto- 
graphe, et  que  nous  retrouverons  plus  tard  dans  la  parti- 
tion gravée  de  l'hymne  à  grand  chœur,  —  tandis  que,  dans 
la  même  publication,  l'hymne  à  petit  chœur  reproduira 
seulement  les  premières  strophes,  sans  y  joindre  cette 
addition,  spéciale  au  grand  chœur.  Ces  observations  con- 
firment donc,  sur  un  point,  les  renseignements  en  appa- 
rence contradictoires  de  Zimmermann  et  d'Hédouin.  L'un 
disait  :  u  Les  paroles  allaient  très  bien  sur  l'air  déjà  com- 
posé. »  C'est  exact,  puisque,  après  avoir  servi  au  musicien 
pour  écrire  son  «  petit  cha^ur  »  elles  pouvaient  encore 
s'adapter  aux  premières  strophes  du  «  grand  chœur  ». 
L'autre  prétendait  au  contraire  que  Desorgues  «  parodia 
l'hymne  de  Chénier  »,  et  cela  non  plus  n'est  pas  complète- 
ment inexact  :  la  «  strophe  ajoutée  »  en  vient  témoigner 
pour  sa  part. 

Un  dernier  détail.  Dans  les  parties  séparées,  chaque  strophe 
musicale  (autrement  dit  chaque  période  correspondant  à 
deux  strophes  poétiques  accolées,  ou  huit  vers)  est  précédée 
d'un  numéro  :  de  1  à  6  pour  la  version  Chénier,  de  1  à  4 
pour  le  premier  remaniement  Desorgues,  celui-ci  ayant 
supprimé  la  4^  strophe  de  l'autre  version,  ainsi  que  la 
reprise  de  la  dernière  strophe  qui,  dans  la  version  primi- 
tive était  répétée,  sur  des  paroles  différentes,  sous  les 
n°«  5  et  6.  Dans  l'autographe,  où  la  numération  correspond 
au  contraire  à  la  strophe  poétique  simple  (4  vers),  le  der- 
nier mouvement  était  numéroté  d'abord  :  «  9^  et  dernière 
strophes  »,  ce  qui  représ  nte  le  n"  5  des  parties  séparées 
/version  Chénier).  Le  n»  6  fut  donc  ajouté  après  coup  sur 
les  parties.  C'est  là  la  seule  différence,  très  menue,  que 
présentent  entre  eux  les  documents  originaux,  et  cette  dif- 
férence n'est  pas  une  contradiction,  puisqu'il  s'agit  d'une 
simple  reprise  dont  Gossec  a  pu  sentir  la  nécessité  quand, 
son  œuvre  achevée,  il  en  embrassa  l'ensemble  d'un  seul 
coup  d'œil  :  il  dut  prescrire  alors  aux  copistes  d'ajouter 
cette  reprise,  ce  qui  pouvait  être  fait  facilement  sans  que  le 
manuscrit  en  portât  de  trace;  quant  aux  vers,  il  n'eut  pas 


APPENDICE.  291 

plus  de  peine  à  les  trouver  parmi  les  strophes  de  Chénier 
restées  inutilisées.  Celles  qui,  écrites  dans  le  manuscrit,  ont 
formé  le  n°  5,  sont  :  «  A  venger  les  humains  »  et  «  Anéantis 
des  rois  »;  celles  qui,  sous  le  n*'  6,  devaient  former  la 
strophe  finale  de  la  composition  développée,  sont  :  «  Long- 
temps environné  »  et  «  Que  notre  Liberté  ».  Dans  le  rema- 
niement définitif  sur  les  vers  de  Desorgues  il  ne  fut  pas 
donné  suite  à  ce  projet  de  reprise. 

VHymne  à  VÊtre  suprême  qui  n'avait  pu  être  exécuté  à  la 
fête  du  20  prairial  le  fut  aux  fêtes  de  messidor  suivant. 
C'est  encore  dans  le  même  mois  qu'il  parut  dans  la  qua- 
trième livraison  de  la  Musique  à  Vusage  des  Fêtes  nationales, 
sous  ses  deux  formes,  à  grand  chœur  et  à  petit  chœur, 
toutes  deux,  bien  entendu,  avec  les  paroles  de  Desorgues. 
Le  grand  chœur  fut  gravé  d'après  le  manuscrit  autographe 
qui,  ayant  subi  les  remaniements  que  nous  connaissons,  se 
trouve  ainsi  parfaitement  conforme  à  l'édition  :  la  première 
et  la  dernière  strophe  seules  sont  conservées,  et  en  effet 
nous  savons  que  le  manuscrit  est  formé  de  deux  cahiers 
distincts  rapportés  l'un  près  de  l'autre  :  ce  sont  ceux  sur 
lesquels  Gossec  a  écrit  la  première  et  la  dernière  strophe 
de  son  œuvre  originale,  toutes  les  strophes  intermédiaires 
ayant  disparu.  A  la  suite  du  larghetto  qui  forme  l'expo- 
sition de  l'hymne,  Gossec  a  ajouté  ces  mots  :  «  La  musique 
de  cette  première  strophe  peut  se  répéter  sur  toutes  les 
strophes  de  l'hymne  qui  se  trouve  tout  entier  dans  la 
planche  n«...  »  Enfin,  sur  la  page  finale,  on  lit  :  «  Bon  à 
graver.  Catel,  Devienne,  Lefèvre  ».  La  partition  gravée 
reproduit  toutes  ces  dispositions.  A  l'observation  rapportée 
ci-dessus  :  «  La  musique  de  cette  première  strophe,  etc.  », 
elle  ajoute  ce  complément  :  u  dans  la  planche  ci-contre. 
On  observe  que  ce  morceau  contient  deux  strophes  en 
paroles  de  I'Hymne,  qui  n'en  font  qu'une  pour  la  musique 
de  ce  GRAND  CHŒUR  ».  Et  en  effet  la  «  planche  ci-contre  » 
donne  la  suite  des  paroles  de  Desorgues,  avec  une  double 
numération  des  strophes  :  de  3  à  8  pour  le  petit  chœur,  et, 
par  des  accolades  les  réunissant  de  deux  en  deux,  de  2  à  4 
pour  le  grand  chœur.  Tous  ces  détails  qui,  pris  isolément, 


292  APPENDICE. 

semblent  confus,  s'éclairent  par  le  rapprochement,  étant 
parfaitement  d'accord  entre  eux. 

Voici  le  titre  de  l'hymne  à  grand  chœur  dans  la  quatrième 
livraison  de  la  Musique  à  Vusage  des  Fêtes  nationales,  Mois 
Messidor  an  2^  de  la  République  française  une  et  indivisible  : 

Hymne  a  l'Être  suprême. 

Envoie  par  le  Comité   de  Salut  public  à  l'Inslitut  national  de 

musique,  pour  être  chanté  à  la  fête  du  20  prairial  l'an  2™"  de  la 

République  Française,  et  envoie  dans  les  départemens. 

Paroles  de  Th.  Desorgues. 

Musique  de  Gosseg. 

Le  titre  du  petit  chœur  est  identique.  Mais  le  titre  général 
de  la  livraison  fait  une  légère  distinction,  formulée  en  ces 
termes  : 

N*^  2.  Hymne  à  I'Étre  suprême,  adopté  par  le  Comité  de 
Salut  public,  et  chanté  à  la  fête  du  20  ppiAirial. 

Par  Th.  Desorgues. 

Musique  de  GossEC. 

N<^  3.  Le  même  hymne  à  grand  chœur. 

Musique  de  Gossec. 

On  voit  qu'il  n'est  pas  dit  sur  ce  titre  que  1'  «  Hymne  à 
Grand  Chœur  »  ait  été  chanté  à  la  fête  du  20  prairial, 
tandis  que  le  petit  chœur  le  fut. 

De  ces  détails  minutieux,  dont  la  concordance  est  par- 
faite, il  résulte  que  l'on  peut  suivre  toute  la  succession  du 
travail  qui  s'opéra  sur  VHymne  à  l'Être  suprême  à  grand 
chœur  depuis  sa  première  conception  jusqu'à  son  achève- 
ment définitif  : 

1«  Chénier  compose  son  poème  :  20  quatrains. 

2*^  Gossec,  prenant  10  de  ces  quatrains,  en  forme  5  stro- 
phes de  huit  vers,  sur  lesquelles  il  répartit  sa  composition 
musicale,  formée  de  cinq  périodes. 

3°  Le  manuscrit  musical  étant  terminé  est  envoyé  à  la 
copie;  les  copistes  reçoivent  en  outre  des  instructions 
pour  écrire  une  reprise  de  la  5®  période  sur  deux  autres 
strophes  restées  dans  le  poème,  ce  qui  porte  à  six  le  nombre 
des  périodes  musicales  destinées  à  l'exécution.  Les  parties 
vocales  et  instrumentales  sont  copiées. 


APPENDICE.  293 

4°  La  poésie  de  Ghénier  est  interdite.  Gossec  substitue 
mr  sa  partition  les  vers  de  Desorgues,  qui  d'abord  avaient 
îté  destinés  à  former  Tliymne  à  petit  chœur;  Desorgues 
ajoute  lui-même  à  son  poème  une  dernière  strophe  de 
huit  vers,  nécessaire  à  la  conservation  de  la  dernière  partie 
de  la  musique;  mais  l'hymne  primitif  n'en  subit  pas  moins 
un  retranchement  notable,  et,  par  la  suppression  des 
n^s  4  et  6,  se  trouve  réduit  à  quatre  périodes.  De  nouvelles 
parties  vocales  sont  copiées  avec  le  nouveau  texte;  des 
coupures  sont  indiquées  sur  les  parties  instrumentales. 

■6°  Il  est  fait  une  répétition,  au  moins  partielle,  du  chœur 
avec  paroles  de  Desorgues.  Il  n'en  avait  été  fait  aucune  du 
chœur  avec  paroles  de  Ghénier.  Il  n'en  est  pas  fait  non 
plus  pour  l'orchestre. 

6"  L'œuvre  n'est  pas  exécutée  à  la  fête  de  l'Être  suprême. 

7»^  Un  mois  plus  tard,  de  nouvelles  fêtes  ayant  rendu 
possible  l'exécution  de  la  musique  de  Gossec,  celui-ci 
reprend  son  manuscrit  dans  l'état  où  il  l'avait  laissé, 
supprime  les  parties  intermédiaires  entre  la  première  et 
la  dernière  période,  et  rapprochant  les  deux  cahiers  sur 
lesquels  celles-ci  avaient  été  écrites,  sans  même  songer  à 
ajouter  une  barre  à  la  fin  de  la  première,  en  forme  VHymne 
à  VÉlre  suprême  désormais  destiné  à  la  publicité.  Gelui-ci, 
en  définitive,  est  composé  seulement  de  deux  strophes. 
L'autorisation  de  graver  est  donnée  par  l'Institut;  l'œuvre 
est  publiée  et  exécutée  pour  la  première  fois  (messidor 
an  m. 

Tels  sont  les  faits.  Je  pense  les  avoir  maintenant  rendus 
clairs.  Ce  qui  nous  en  intéresse  principalement  est  la 
certitude  acquise  qu'après  l'interdiction  des  vers  de  Ghénier 
des  efforts  furent  faits  à  llnstitut  de  musique  pour  que 
l'Hymne  à  grand  chœur  de  Gossec  fût  exécuté  avec  de 
nouvelles  paroles,  que  des  parties  furent  distribuées  aux 
choristes,  par  conséquent  l'œuvre  mise  à  l'étude,  mais 
qu'en  définitive  il  fallut  renoncer.  La  cause  de  cet  échec? 
Elle  ne  nous  est  pas  dite  explicitement;  mais  je  pense 
qu'il  ne  faut  pas  être  grand  clerc  pour  comprendre  que, 
dans  le  désarroi  des  ordres  contradictoires  et  tardifs,  il 
fut  impossible  d'achever  l'entreprise  commencée  dans  des 


294  APPENDICE. 

intentions  différentes.  Tout  l'effort  du  dernier  moment 
s'étant  porté  sur  la  composition  et  l'exécution  du  petit 
chœur,  le  grand  chœur  en  subit  les  conséquences. 

Cette  conclusion  est  confirmée  par  un  dernier  détail 
tiré  du  compte  des  frais  de  «  gravure  et  impression  » 
d'une  part,  «  copie  de  musique  vocale  »  d'autre  part  de 
«  VHymne  à  VÊtre  suprême  par  Ghénier  »  :  126  fr.  16  pour 
le  premier  article,  220  fr.  08  pour  le  deuxième,  savoir  : 
«  1102  pages  de  copie  de  musique  vocale  ».  Or  ces  chiffres 
sont  très  peu  de  chose  proportionnellement  à  l'importance 
de  l'œuvre.  Des  parties  vocales  restant  de  ce  matériel,  celles 
sur  les  paroles  de  Chénier  ont  l'une  9  pages,  l'autre  10  :  en 
prenant  pour  moyenne  neuf  pages  et  demie,  1102  pages 
font  exactement  116  parties.  Celles  sur  les  paroles  de 
Desorgues  sont  plus  courtes,  6  pages  seulement.  Mais 
toutes  celles  qui  portent  les  paroles  de  Ghénier  furent 
perdues  :  il  ne  resta  d'utile  que  celles  qui,  copiées  posté- 
rieurement, portent  les  paroles  de  Desorgues  i.  En  outre, 
les  parties  d'orchestre  aussi  furent  copiées  :  celles,  qui 
nous  sont  restées  ont  de  9  à  10  pages  (seules  les  trompettes 
en  ont  cinq).  Il  est  vrai  que  le  compte  ne  parle  que  de 
musique  vocale  :  mais  il  est  énoncé  de  façon  si  sommaire 
que,  comme  nous  ne  trouvons  aucune  trace  d'un  autre 
compte  où  seraient  comprises  les  parties  instrumentales, 
nous  sommes  autorisés  à  penser  que  celles-ci  entrent  dans 
le  compte  général.  Bref,  1102  pages,  dont  un  assez  grand 
nombre  resté  inutilisé,  cela  représente  le  matériel  d'une 
exécution  très  ordinaire,  fort  au-dessous  de  celle  à  laquelle 
coopéra  l'imposant  corps  de  musique  de  la  fête  de  l'Être 
suprême.  Donc,  ce  matériel  est  incomplet,  —  et  s'il 
fut  incomplet,  c'est  parce  que  le  temps  manqua  pour 
terminer  un  si  gros  travail  remis  sur  le  métier  au  dernier 
moment,  alors  que  d'autres  nécessités,  également  impré- 

1.  Il  eût  été  naturel  que  les  parties  copiées  avec  les  paroles  de 
Ghénier  fussent  utilisées  avec  celles  de  Desorgues,  qu'il  eût  suffi 
d'écrire  à  la  place  des  premières,  en  eiïacant  celles-ci.  Mais  l'état 
du  matériel  nous  montre  que  cela  ne  fut  pas  fait,  et  que  les 
parties  avec  les  paroles  de  Desorgues  et  celles  avec  les  paroles 
de  Chénier  sont  entièrement  distinctes. 


APPENDICE.  295 

rues,    venaient    en   distraire    ceux   qui   avaient   pensé   ne 

levoir  être  occupés  que  de  cela. 
L'on  objectera  l'autre  article  du  même  compte  :  126 'fr.  16 

>our  «  gravure  et  impression  de  V Hymne  à  l'Être  suprême 

>ar  Chénier  ».  Mais  d'abord,  constatons  de  nouveau  la 
tminime  importance  de  cette  somme.  Quand  VHymne  à 
l'Être  suprême  fut  exécuté  en  messidor,  il  fut  payé  600  livres 
pour  les  seules  parties  vocales  (120),  plus  12  fr.  10  pour 
25  parties  instrumentales  :  que  sont  à  côté  de  cela  les 
126  fr.  16  de  prairial?  Puis  il  n'est  resté  nulle  part  trace 
des  «  planches  gravées  et  tout  ce  qui  peut  rester  des 
exemplaires  tirés  »  dont  la  commission  executive  exigea 
la  remise  «  comme  ouvrage  national  exécuté  aux  frais  de 
la  République  ».  S'il  en  fut  ainsi,  c'est  qu'il  s'agissait  d'un 
travail  inachevé  :  complet,  il  eût  laissé  des  vestiges,  et 
aurait  coûté  plus  cher. 

Donc  il  résulte  de  toutes  les  observations  que  l'Institut 
national  de  musique  fit  tout  le  possible  pour  mener  à  bien 
l'exécution  du  grand  chœur,  mais  que  ses  efforts  se 
brisèrent  devant  l'impossibilité  provenant  du  manque  de 
temps  et  de  la  confusion  générale. 

J'espère  qu'après  tant  d'explications  minutieuses  ceux 
qui  ont,  parallèlement  à  moi,  étudié  les  questions  relatives 
à  la  fête  de  l'Être  suprême,  ne  conserveront  plus  de  doutes 
sur  ces  diverses  particularités,  naguère  encore  contro- 
versées. Je  veux  souhaiter  qu'il  en  soit  ainsi,  notamment, 
pour  M.  J.  Guillaume  qui,  au  cours  de  ses  recherches 
documentaires  d'un  si  haut  intérêt  avait  été  amené  d'abord 
à  croire  que,  si  le  grand  chœur  ne  fut  pas  exécuté  le 
20  prairial,  c'est  pour  la  seule  raison  que  Robespierre 
voulut  que  VHymne  à  l'Être  suprême  fût  chanté  par  le 
peuple,  et  que  la  première  composition  de  Gossec,  étant 
d'un  style  qui  ne  permettait  pas  cette  interprétation, 
disparut  de  ce  seul  fait.  Je  pense  avoir  montré  que  les 
raisons  de  cette  élimination  furent  tout  autres.  L'ordre  de 
faire  chanter  un  hymne  par  le  peuple  aux  Tuileries  n'avait 
aucunement  pour  conséquence  la  non-exécution,  au  Champ 
de  Mars,  par  le  corps  de  musique,  d'un  autre  hymne,  d'un 
style  tout  différent  :  si  l'exécution  de  celui-ci  eut  à  subir 


296  APPEiVDICE. 

des  empêchemeiils,  la  cause  en  est  uniquement  relative  à 
Ghénier;  quant  à  la  composition  musicale,  elle  était  si 
nécessaire  à  cette  place  que,  nous  le  savons  maintenant  à 
n'en  plus  pouvoir  douter,  les  musiciens  de  l'Institut  firent 
tous  leurs  elTorts  pour  que  l'exécution  en  eût  lieu  quand 
même,  et,  ces  eiïorts  étant  restés  vains,  remplacèrent,  au 
jour  de  la  fête,  son  Hymne  à  VÉtre  suprême  à  grand  chœur 
par  un  autre  chant  de  caractère  analogue. 

Je  dois  signaler  que  M.  Constant  Pierre  a  tenté  une 
reconstitution  partielle  des  strophes  intermédiaires  de 
VHymne  à  VÈlre  suprême  de  Chénier-Gossec  d'après  les 
parties  séparées;  mais  comme  il  est  borné  à  une  seule 
stroj)he  (la  deuxième),  il  n'a  pu  que  fausser  davantage  les 
idées,  en  laissant  croire  que  l'hymne  est  divisé  en  trois 
parties  (comme  ÏHymne  à  la  Nature  du  10  août)  alors  qu'en 
réalité,  sous  sa  forme  originale,  il  y  en  a  six  (cinq  si  l'on 
ne  tient  pas  compte  de  la  dernière  reprise).  M.  Pierre  a 
été  arrêté  sans  doute  par  les  quelques  lacunes  que  présente 
le  matériel  de  la  quatrième  strophe  :  mais  ce  qui  en  reste 
est  très  suffisant  pour  faire  une  reconstitution  dont  les 
parties  conjecturales  se  réduiraient  à  très  peu  de  chose. 
Au  reste,  cet  essai  n'a  pas  trouvé  place  dans  le  volume  de 
cet  auteur  :  Musique  des  Fêtes  et  Cérémonies  de  la  Révolution 
française.  Je  me  propose  de  publier  quelque  jour  VHymne 
à  VÈtre  suprême  entièrement  restitué  sous  sa  forme  inté- 
grale. —  Tandis  que  les  anciens  écrivains  confondaient  en 
un  seul  les  deux  Hymnes  à  l'Être  suprême,  voici  qu'aujour- 
d'hui, passant  à  l'extrémité  opposée,  M.  Constant  Pierre 
catalogue  ces  deux  œuvres  sous  trois  numéros  successifs. 
Or,  le  petit  chœur  étant  mis  à  part,  il  n'est  pas  permis  de 
considérer  le  grand  chœur,  d'une  part  dans  la  version 
Chénier,  d'autre  part  dans  la  version  Desorgues,  comme 
formant  deux  œuvres  différentes  :  ce  sont  deux  états  de 
la  même  œuvre,  c'est  la  même  œuvre  remaniée,  ce  ne  sont 
pas  deux  compositions  distinctes.  Prétendre  le  contraire 
n'aurait  d'autre  effet  que  de  produire  une  confusion  nou- 
velle qui  ne  vaudrait  pas  mieux  que  l'autre.  —  Enfin  j'ai 
à  relever  ces  paroles  du  même  écrivain  :  «  Gomme  ses 
devanciers,  M.  Tiersot  s'est  borné  à  Texamen  de  la  partition 


APPENDICE.  297 

autographe  et  des  parties  séparées  gravées  plus  tard  ». 
Rien  n'est  moins  exact  que  cette  assertion.  Aucun  de 
mes  devanciers  n'a  examiné  la  partition  autographe  de 
V Hymne  à  VÊtre  suprême,  dont  je  suis  le  premier  à  avoir  fait 
usage,  comme  de  bien  d'autres  documents,  pour  cette 
étude. 

Si,  en  ce  qui  concerne  Y  Hymne  à  l'Être  suprême  à  grand 
chœur,  le  poète  et  le  musicien  purent  consacrer  à  la  prépa- 
ration de  leur  œuvre  un  temps  suftisant  et  normal  (^^un 
mois  s'ils  commencèrent  le  lendemain  du  jour  où  la  fête 
fut  décrétée),  il  n'en  fut  pas  de  même  pour  le  petit  chœur, 
qui  fut  l'objet  d'une  élaboration  extrêmement  hâtive. 
On  a  cherché  à  préciser  les  dates  et  jusqu'aux  heures 
auxquelles  se  sont  déroulées  les  différentes  phases  de 
cette  histoire;  malheureusement,  les  documents  officiels 
font  défaut,  pour  déterminer  cette  chronologie,  presque 
jusqu'au  dernier  jour.  Examinons  cependant  si  d'autres 
données  permettent  de  l'établir. 

Zimmermann  (médiocre  autorité)  dit  que  Sarrette  reçut 
le  15  prairial  une  lettre  du  Comité  de  Salut  public,  signée 
Barère,  Garnot  et  Robert  Lindet.  Ce  qu'il  dit  du  contenu 
est  tout  de  fantaisie.  Ce[)endant  de  bons  juges  ont  pensé 
qu'une  communication  signée  de  ces  noms  à  cette  date 
n'était  point  invraisemblable.  Le  15  prairial  marquerait 
donc  le  premier  contact  entre  l'Institut  national  de 
musique  et  le  Comité  de  Salut  public  en  vue  de  la  fête  du 
20  prairial,  —  cinq  jours  avant  celle-ci. 

Le  même  Zimmermann  et  P.  Hédouin  sont  d'accord  pour 
dire  que  «  le  lendemain  »,  «  quatre  jours  avant  la  céré- 
monie »,  donc  le  16  prairial,  eut  lieu  l'entrevue  de  Sarrette 
et  Robespierre,  dont  nous  connaissons,  sinon  les  termes, 
du  moins  les  effets.  Cela  encore  est  d'autant  plus  admissible 
que  c'est  dans  la  même  journée  que  Robespierre  fut 
nommé  président  de  la  Convention,  fonction  qui  lui 
conférait  effectivement  la  première  place  —  celle  de 
pontife  —  à  la  fête  de  l'Être  suprême,  et  lui  donnait 
l'autorité  suprême  pour  sa  célébration.  C'est  à  ce  moment 
qu'il    refuse    que    Chénier    soit   admis   à    chanter   l'Être 


298  APPENDICE. 

su[trôme,  et  qu'il  ordonne  la  composition  d'un  autre  hymne 
à  faire  chanter  par  le  peuple  entre  les  deux  parties  de  son 
discours  aux  Tuileries.  Cela  se  passe  après  la  séance  de 
la  Convention  (probablement  à  la  Commission  executive), 
donc  le  soir  du  16  prairial.  11  reste  trois  jours  et  quatre 
nuits  pour  préparer  le  nouveau  programme. 

Voici  maintenant  le  moment  venu  de  l'intervention  de 
Desorgues.  Quand  et  comment  se  produisit-elle?  Là-dessus 
nous  avons  trois  témoignages,  d'apparence  égaleinent 
romanesque,  et  qui  tous  trois  disent  des  choses  diffé- 
rentes, —  et  j'ai  ajouté  moi-même  une  conjecture,  qui  dit 
une  quatrième  chose  encore.  Cette  conjecture,  basée  sur 
l'observation  et  le  rapprochement  des  faits  réels,  est  que 
les  vers  de  Desorgues  n'ont  point  du  tout  été  faits  pour 
remplacer  ceux  de  Chénier,  et  ne  sont  pas  postérieurs  aux 
incidents  du  16  prairial.  La  première  proposition  est 
d'accord  avec  deux  des  trois  témoignages,  si  l'on  veut  bien 
y  regarder  avec  attention  :  Zimmermann  est  seul  à  pré- 
tendre que  Sarrette  ait  demandé  à  Desorgues  de  «  paro- 
dier »  les  vers  de  Chénier;  Adolphe  Adam  et  Hédouin  ne 
parlent  pas  de  cette  «  parodie  »  :  ils  disent  au  contraire 
que  Desorgues  est  venu  de  lui-même  présenter  ses  vers,  — 
à  Sarrette,  dit  l'un,  à  Gossec  dit  l'autre.  Or,  j'ai  rejeté,  moi 
aussi,  pour  des  raisons  longuement  motivées,  l'idée  de  la 
«  parodie  »;  j'ai  montré  que  c'est  par  une  coïncidence 
toute  fortuite  que  les  vers  de  Desorgues  ont  pu  s'accorder 
suffisamment  à  la  musique  de  Gossec  pour  remplacer  les 
vers  de  Chénier,  —  au  prix  de  mutilations  à  la  composition  m 
primitive,  et  en  subissant  eux-mêmes  de  notables  modifi-M] 
cations,  suppressions  et  additions. 

Or,  si  ces  vers  n'ont  pas  été  faits  pour  remplacer  ceux 
de  Chénier,  il  n'y  a  aucune  raison  pour  croire  qu'ils  ont 
été  écrits  ni  composés  si  tard  :  il  y  a  tout  lieu  de  penser, 
au  contraire,  qu'à  la  date  du  16  prairial  ils  étaient  déposés 
depuis  plusieurs  jours  à  l'Institut  national  de  musique, 
où  Gossec  n'eut  qu'à  les  prendre  pour  en  faire  l'usage 
urgent  nécessité  par  les  circonstances.  Et  qui  sait  s'il  ne 
les  tenait  pas  déjà  en  réserve,  se  rendant  bien  compte  que 
a  cérémonie  des  Tuileries  ne  pouvait  pas  se  passer  de 


APPENDICE.  299 

musique,  et  considérant  que  les  documents  officiels  lui 
assignaient  clairement  une  place,  annonçant,  l'un  {Plan 
de  David)  «  un  chant  simple  et  joyeux  »,  l'autre  [Détail 
des  cérémonies),  «  des  chants  et  des  cris  d'allégresse  ». 

En  tout  cas,  il  est  une  interprétation  d'un  texte  très 
authentique,  mais  trop  concis,  que  je  ne  puis  admettre. 
Les  lettres  de  députation  des  professeurs  de  l'Institut  de 
musique  chargés  de  diriger  les  répétitions  populaires  du 
19  prairial  disent  que  ceux-ci  avaient  pour  mission  d'en- 
seigner «  l'hymne  adopté  par  le  Comité  de  Salut  public 
le  17  prairial  >K  Les  exemplaires  gravés  qui  servirent  à  ces 
répétitions  (quelques-uns  ont  été  conservés)  portent  à  la 
fin  la  mention  suivante  :  «  Conforme  à  l'original  envoyé 
par  le  Comité  de  Salut  public  à  l'Institut  national  de 
musique,  pour  être  chanté  à  la  fête  du  20  prairial,  et 
envoyé  dans  les  départements.  Signé  :  Yen  y,  secrétaire  de 
rinstituti  ».  Or  le  Journal  de  Paris,  annonçant  la  mise  en 
vente  de  cette  édition  dans  son  numéro  du  19,  faisait 
suivre  le  titre  et  les  noms  des  auteurs  de  ces  mots  :  «  Choisi 
le  17  prairial  par  le  Comité  de  Salut  public,  etc.  »  Et  nous 
savons  d'autre  part  que,  le  18  prairial  à  -9  heures  du  soir, 
l'hymne  en  question  était  mis  en  répétition  et  enseigné 
aux  élèves  des  écoles  primaires  2. 

On  a  cru  devoir  comprendre  la  phrase  :  «  Envoyé  par  le 
Comité  de  Salut  public  à  l'Institut  national  de  musique 
pour  être  chanté  à  la  fête  du  20  prairial  »,  en  lui  donnant 
pour  sujet  la  poésie  de  Desorgues,  et  en  ajoutant  ces  mots  : 
<c  Envoyé...  pour  être  mis  en  musique,  de  façon  à  pouvoir 
être  chanté.  »  S'il  en  était  ainsi,  les  séances  du  Comité  de 
Salut  public  ayant  lieu  le  soir,  il  en  résulterait  que  Gossec 
et  ceux  qui  travaillaient  pour  lui  auraient  eu  tout  juste  la 
nuit  du  17  et  la  matinée  du  18  prairial,  dix-huit  heures  au 
plus,  pour  composer  la  musique  de  VHymne  à  VÊtre 
suprême  (le  petit  chœur,   soit),  mélodie,  chœur  à  quatre 

1.  Cette  mention  a  été  reproduite  presque  textuellement  sous 
le  titre  de  VHymne  à  l'Être  suprême  dans  la  4"  livraison  de  la  Musique 
à  l'usage  des  Fêtes  nationales,  messidor  an  II  (voir  ci-dessus). 

2.  Pour  la  source  de  ces  informations,  voir  J.  Guillaume, 
Procès-verbaux,  etc.,  t.  IV,  p.  572  et  suiv. 


300  APPENDICE. 

parties,  orchestration  (il  y  a  dix-huit  parties  d'instruments), 
—  porter  le  manuscrit  au  graveur,  —  préparer  les  plan- 
ches, graver  la  note,  la  lettre  des  huit  strophes  et  des 
lignes  de  prose  placées  à  la  fin,  —  tirer  des  épreuves  pour 
la  correction,  exécuter  les  corrections  prescrites,  —  tirer, 
plier,  livrer,  —  tout  cela  à  une  époque  où  les  procédés 
rapides  étaient  inconnus....  Pense-t-on  que,  matériellement, 
cela  ait  été  possible?  Quant  à  moi,  je  ne  puis  le  croire,  et 
tiens  pour  certain  que,  si  le  Comité  de  Salut  public  adopta 
le  17  prairial  au  soir  ï Hymne  à  VÊtre  suprême,  ce  ne  fut 
pas  seulement  aux  vers  de  Desorgues,  mais  à  l'œuvre  com- 
plète, paroles  et  musique,  qu'il  donna  son  approbation,  et 
que  Gossec  n'avait  pas  attendu  si  tard  pour  fournir  à  la 
collaboration  la  part  qui  lui  incombait.  Au  reste,  M.  J.  Guil- 
laume, avec  qui  j'eus  l'occasion  de  discuter  cette  question, 
a  fini  par  admettre  que  Gossec,  qui,  au  témoignage 
d'Hédouin  reçut  les  vers  de  Desorgues  le  17  prairial  à  six 
heures  du  matin,  a  pu  «  les  mettre  en  musique  immédia- 
tement, en  escomptant  l'autorisation  du  Comité,  qui  ne 
devait  être  donnée  que  le  soir  {Révolution  française,  sep- 
tembre 1903)  ».  Nous  sommes  donc  d'accord  maintenant, 
à  cette  seule  réserve  près  que  le  témoignage  d'Hédouin  ne 
me  semble  pas  assez  probant  pour  entraîner  la  conviction 
que  Gossec  a  reçu  les  vers  de  Desorgues  exactement  le 
17  prairial  à  six  heures  du  matin,  et  que  si  le  musicien  a 
escompté  l'autorisation,  il  a  fort  bien  pu  le  faire  antérieu- 
rement à  cette  heure-là. 

Au  reste  —  après  tout  ce  qu'on  vient  de  lire  on  le  recon- 
naîtra —  la  plus  grande  incertitude  règne  sur  ce  qui 
se  passa  pendant  les  premiers  jours  du  conflit.  La  date 
même  du  16  prairial  pour  l'entretien  de  Sarrette  et  Robes- 
pierre n'est  établie  que  sur  des  probabilités  :  il  n'est  aucu- 
nement impossible  que  cette  entrevue  ait  eu  lieu  la  veille, 
15  prairial,  jour  où  l'on  nous  dit  précisément  qu'il  y  eut 
communication  entre  l'Institut  de  musique  et  le  Comité 
de  Salut  public,  sans  que  nous  en  sachions  l'objet.  Le  seul 
document  authentique  que  nous  possédions  sur  ce  qui  se 
passa  à  l'Institut  pendant  ces  journées  est  la  lettre  collec- 
tive des  musiciens  reproduite  aux  pages  150-151  ;  mais  elle 


APPENDICE.  301 

'est  pas  datée.  Le  contenu  permet  pourtant  de  limiter 
étroitement  l'époque  où  elle  fut  écrite  :  l'ensemble  indique 
irabondamment  qu'elle  est  postérieure  à  l'entrevue  de 
Sarrette  et  Robespierre  :  d'autre  part  il  y  est  fait  allusion 
à  l'école  de  Mars,  qui,  suivant  la  juste  observation  de 
M.  Guillaume,  fut  instituée  par  décret  du  13  prairial. 
Comme  il  n'est  pas  probable  qu'elle  fut  écrite  le  jour 
même  de  ce  décret,  il  s'ensuit  que  nous  nous  retrouvons 
encore  à  une  date  très  proche  du  15  prairial.  C'est  donc  à 
ce  jour  qu'il  faut  décidément,  croyons-nous,  rapporter 
l'origine  des  incidents  historiques  qui  sont  l'objet  de  cette 
étude.  Et  cinq  jours  ne  furent  pas  trop  pour  tout  ce  qu'il 
y  eut  à  faire,  tout  ce  qui  fut  fait  par  l'Institut  national  de 
musique  pour  satisfaire  aux  exigences  tardives  de  l'orga- 
nisateur de  la  fête  à  l'Être  suprême. 

A  partir  du  18  prairial,  rien  ne  nous  manque  plus  pour 
savoir  ce  qui  se  passa  dans  la  vie  intérieure  et  extérieure 
de  l'Institut  de  musique.  Le  livre  l'a  dit  en  détail  :  il  suffira 
de  donner  ici  un  bref  résumé  : 

18  prairial,  à  trois  heures,  répétition  des  élèves  des  écoles 
primaires,  à  l'Institut; 

19  prairial,  à  six  heures  du  soir,  répétitions  partielles  du 
peuple  réuni  dans  ses  sections,  sous  la  direction  des  maî- 
tres de  l'Institut; 

20  prairial,  exécution  générale,  par  tout  le  peuple,  aux 
Tuileries  d'abord,  puis  au  Champ  de  Mars. 

Le  mois  suivant,  1'  ((  Hymne  à  VÉtre  suprême  chanté  à  la 
fête  du  20  prairial  »,  c'est-à-dire  le  petit  chœur,  prend 
place  dans  la  4*^  livraison  de  la  Musique  à  l'usage  des  Fêtes 
nationales,  à  côté  de  VHymne  à  l'Être  suprême  à  grand 
chœur;  ce  dernier  est  exécuté  dans  les  fêtes  nationales  du 
même  mois  (messidor),  tout  au  moins  le  14  juillet. 

Sur  les  chants  à  VÉtre  suprême  enseignés  au  peuple. 

L'extraordinaire  répétition  au  cours  de  laquelle  le  peuple 
de  Paris  reçut,  en  quarante-huit  réunions  simultanées, 
l'enseignement  des  maîtres  de  l'Institut  national  de 
musique,  a  laissé  des  traces  profondes  dans  la  mémoire 


302  APPENDICE. 

de  ceux  qui  y  ont  coopéré,  et  cela  est  très  naturel.  Les 
écrivains  qui  ont  recueilli  les  traditions  relatives  à  la  fête 
de  l'Être  suprême  sont  unanimes  à  y  insister.  Que  leurs 
récits  renferment  des  détails  fantaisistes,  cela  ne  peut 
étonner  personne  :  faut-il  pourtant  rejeter  tout  ce  qui  n'a 
pas  été  confirmé  par  les  documents  officiels?  Tout  le 
monde,  par  exemple,  est  d'accord  pour  nommer  Lesueur 
parmi  les  maîtres  qui  enseignèrent  le  peuple;  cependant 
son  nom  ne  figure  sur  aucune  des  lettres  de  députation. 
Mais  ces  lettres  sont  incomplètes  :  il  y  manque  celles  de 
plusieurs  sections;  qui  peut  dire  si  Lesueur,  professeur  à 
l'Institut  au  même  titre  que  Méhul,  n'était  pas  nommé  sur 
une  des  lettres  perdues?  De  même  pour  Gherubini,  égale- 
ment désigné  par  les  narrateurs  postérieurs,  mais  dont  le 
nom  ne  figure  pas  dans  les  pièces  contemporaines.  Ici,  la 
question  se  complique  de  ce  que  Gherubini,  le  19  prairial, 
ne  faisait  pas  encore  partie  du  personnel  enseignant  de 
l'Institut  de  musique.  Mais  Dalayrac  était  dans  le  même 
cas,  et  pourtant  nous  avons  trouvé  son  nom  sur  la  lettre 
qui  le  députait  à  la  section  des  Lombards.  En  outre,  Gheru- 
bini était  à  la  veille  d'y  être  admis;  ce  fut  une  décade,  pas 
davantage,  après  la  fête  à  l'Être  suprême,  le  l^'"  messidor, 
que  fut  signée  sa  nomination;  il  y  a  donc  bien  des  raisons 
de  penser  qu'il  voulut  manifester  son  zèle  en  se  joignant 
volontairement  à  ses  collègues  de  demain.  Et  voici,  à  ce 
sujet,  un  nouveau  témoignage  qui  va  s'ajouter  à  ceux  que 
nous  possédons  déjà  et  les  confirmer.  Quand  eut  lieu, 
en  1844,  le  festival  de  l'Industrie  dirigé  par  Berlioz, 
la  Gazette  musicale  lui  consacra  (le  4  août)  un  compte 
rendu,  signé  Henri  Blanchard,  dans  lequel  je  relève  ces 
lignes  : 

((  Il  nous  souvient  d'avoir  entendu  dire  à  Gherubini 
comme  quoi,  malgré  sa  qualité  d'étranger,  il  se  mit  à 
enseigner  aux  dames  de  la  halle,  violon  en  main  et  dans 
le  lieu  même  de  leur  commerce  journalier,  ce  fameux 
chant  national  qui  poussait  nos  soldats  à  la  victoire  ou  les 
faisait  mourir  gaiement  pour  la  gloire  du  pays.  » 

Le  dernier  trait  est  parfaitement  authentique  :  la  Mar- 
seillaise (avec  de  nouvelles  paroles)  est  un  des  deux  chants 


APPENDICE.  303 

que  les  musiciens  enseignèrent  au  peuple  dans  la  soirée 
du  19  prairial. 

Documents  officiels  relatifs  à  la  participation  de  l'Institut 
national  de  musique  à  la  fête  de  VÊtre  suprême;  sources  : 

Lettre  collective  des  musiciens  (Lesueur,  Méhul,  Gossec, 
Dalayrac,  etc.)  au  Comité  de  Salut  public.  Arch.  nat. 
D,  XXXVIII,  V,  dossier  70. 

Convocation  des  écoles  primaires  (18  prairial).  Bib.  nat., 
Ms.  nouv.  acq.  fr.  2  660,  P  180. 

Lettres  de  députation  des  artistes  de  Vinstitut  national  de 
musique  pour  enseigner  aux  citoyens  dans  les  sections  le  chant 
des  hymnes  qui  ont  été  exécutés  le  20  Prairial  dernier.  — 
Témoignages  flatteurs  rendus  par  les  sections  au  zèle  civique 
des  artistes  musiciens  dans  cette  circonstance.  —  52  pièces. 
Arch.  nat.,  F^',  1065,  dossier  5. 

Arrêté  concernant  les  imprimeurs,  19  prairial.  Arch.  nat., 
Arrêtés  du  Comité  de  Salut  public,  4*^  vol.,  p.  190. 

Lettres  des  8  et  10  messidor  relatives  au  compte  de  copie 
de  «  V Hymne  à  VÈtre  suprême  par  Chénier...  qui  n'a  pas 
été  chanté  ».  Arch.  nat.,  F^  I,  84. 

Sur  la  journée  du  20  prairial  et  la  célébration  de  la  fête  à 
l'Être  suprême,  outre  les  documents  cités  au  commence- 
ment de  ce  chapitre  (Appendice),  voir  : 

Précis  de  la  fête  célébrée  à  Paris  le  20 prairial...  rédigé  par 
les  citoyens  Bontemps  et  Barry.  —  Boissy  d'Anglas,  Essai 
sur  les  Fêtes  nationales.  —  Grégoire,  Histoire  des  Sectes  reli- 
gieuses. —  TissoT,  Histoire  complète  de  la  Révolution  française . 
—  Moniteur.  —  Sur  le  char  placé  dans  le  cortège  au  milieu 
(le  la  Convention  :  Constant  Pierre,  le  Magasin  de  Décors 
de  VOpéra.  —  Sur  la  commande  par  Sarrette  d'une  flamme 
tricolore  pour  faire  des  signaux  au  Champ  de  Mars  : 
J.  Guillaume,  Procès-verbaux,  etc.,  IV,  565.  —  Sur  la  mon- 
tagne élevée  au  Champ  de  Mars,  voir  Arch.  nat.,  F^  I,  84  : 
Mémoire  des  ouvrages  de  maçonnerie  faits  pour  la  construction 
de  la  montagne  du  Champ  de  la  Réunion,  etc.  {sous  les  ordres 
du  citoyen  Hubert,  architecte).  La  somme  portée  pour  cet 
article  s'élève  à  14  619  1.  95  c. 


304  APPENDICE. 

Voici  quelques  extraits  des  écrits  dans  lesquels  il  est 
question  de  la  musique  à  la  fête  de  l'Être  suprême. 

Aux  Tuileries  d'abord  : 

De  BoNTEMPS  et  Barry  (presque  seul  renseignement  con- 
temporain) :  «  Après  une  grande  symphonie,  le  président 
a  prononcé  un  discours....  Alors  les  musiciennes  ont  chanté 
à  l'unisson  l'hymne  Père  de  VUnivers,  tandis  que  les  musi- 
ciens avec  le  peuple  entier  répétaient  en  chœur  les  cou- 
plets.... » 

La  4^  livraison  de  Musique  à  l'usage  des  Fêtes  nationales 
donne  les  indications  suivantes  sur  la  façon  dont  les  stro- 
phes de  VHymne  à  VÊtre  suprême  de  Desorgues  et  Gossec 
doivent  être  alternées  à  l'exécution  : 

«  L'orchestre  doit  d'abord  exécuter  l'air  entier;  ensuite, 
la  i"""  strophe  doit  être  chantée  par  le,  ou  par  les  Dessus; 
la  2''  strophe  à  4  parties,  ou  en  chœur,  et  de  suite  alterna- 
tivement; entre  la  4<^  et  la  5^  strophe  l'orchestre  peut  jouer 
encore  l'air  très  doux.  L'orchestre  accompagne  toutes  les 
strophes.  » 

L'indication  relative  à  la  2«  strophe  :  «  à  4  parties,  ou  en 
chœur  »,  doit  être  comprise  :  u  à  4  voix  seules,  ou  en  chœur 
à  4  parties  »,  en  opposition  avec  «  le  ou  les  dessus  »  de  la 
première  strophe.  A  l'exécution  populaire  des  Tuileries,  il 
n'est  pas  douteux  que  le  chœur  des  musiciens  ait  chanté 
les  strophes  paires  à  quatre  parties,  comme  accompagne- 
ment du  chant  à  l'unisson  du  peuple  :  cela  est  conforme 
aux  instructions  du  Détail  des  cérémonies  qui,  bien  que 
données  en  vue  de  l'exécution  populaire  du  Champ  de 
Mars,  trouvaient  ici  leur  application  nécessaire  :  u  Les 
vieillards,  etc.,  seront  guidés  pour  le  chant  de  chaque 
strophe  par  le  chœur  de  musique  ». 

Nous  avons  rapporté  au  cours  de  notre  récit  les  paroles, 
d'ailleurs  vagues,  de  Tissot  sur  cette  partie  de  la  fête. 
Grégoire  et  lui  sont  les  seuls  à  nommer  Desorgues  comme 
auteur  de  VHymne  à  VÊtre  suprême.  Grégoire  dit  à  ce  sujet, 
après  avoir  nommé  Ghénier  :  «  Pour  la  fête  fut  préférée 
l'hymne  de  Desorgues,  Père  de  Vunivers,  suprême  intelli- 
gence, dont,  il  faut  l'avouer,  la  musique  est  belle  ».  11 
ajoute  que  cet  hymne  fut  exécuté  au  Champ  de  Mars. 


APPENDICE.  305 

A  la  fin  de  la  cérémonie  des  Tuileries,  dit  la  Décade  : 
«  La  musique  exécuta  de  nouveaux  chants  n.  Le  Mercure 
français  dit  :  «  Le  second  discours  do  Robespierre  a  été 
suivi  de  l'hymne  de  Chénier  par  les  artistes  réunis  des  divers 
spectacles  )>.  Cette  assertion  est  notoirement  inexacte. 

Pour  l'hymne  exécuté  au  Champ  de  Mars,  les  renseigne- 
ments sont  généralement  en  désaccord,  par  la  bonne 
raison  que  le  programme  ne  fut  pas  suivi  :  on  avait  annoncé 
V Hymne  à  VÊtre  suprême  de  Chénier  et  Gossec,  il  est  donc 
bien  naturel  que  ceux  qui  entendirent  un  autre  chœur 
aient  cru  entendre  celui  dont  ils  avaient  le  titre  sous  les 
yeux.  Tel  est  le  cas  pour  le  Moniteur.  Deux  autres,  Grégoire 
(voir  ci-dessus)  et  Bontemps  et  Barry,  font  comprendre  que 
l'hymne  exécuté  fut  le  petit  chœur,  déjà  entendu  aux  Tui- 
leries :  «  La  musique  exécuta  un  Hymne  à  VÊtre  suprême 
dont  les  spectateurs  reprenaient  le  refrain  »,  disent  ces 
derniers;  comme  ils  ajoutent  que  u  cet  hymne  fut  suivi 
d'une  grande  symphonie  »,  puis  parlent  encore  après  des 
strophes  exécutées  par  le  peuple  sur  l'air  de  la  Marseil- 
laise, et  que  tout  cela  est  parfaitement  exact,  nous  n'avons 
aucune  raison  de  croire  qu'ils  ont  confondu  les  deux  mor- 
ceaux entre  eux. 

Enfin  nous  avons  donné  la  citation  de  Tissot  de  laquelle 
il  paraît  ressortir  que  le  Chant  du  iU  Juillet  :  «  Dieu  du 
peuple  et  des  rois  »  fut  chanté  au  Champ  de  Mars,  par  le 
corps  de  musique,  sur  la  montagne.  Le  renseignement, 
très  précis,  est  donné  sur  un  ton  de  sincérité  qui  inspire  la 
confiance  :  l'écrivain  parle  de  l'impression  ressentie  comme 
ayant  été  si  vive  qu'il  en  vibre  encore.  Les  souvenirs  des 
vieillards  remémorant  leur  jeunesse  ont  souvent  beaucoup 
de  justesse  et  de  fraîcheur,  et  nous  ne  trouvons  aucune 
raison  pour  douter  de  la  fidélité  de  celui  qu'un  témoin 
oculaire  évoque  ici. 

Ce  témoignage  n'est  d'ailleurs  aucunement  en  désaccord 
avec  ceux  des  écrivains  qui  disent  que  VHymne  à  VÈtre 
suprême  (petit  chœur),  déjà  chanté  aux  Tuileries  par  le 
peuple,  le  fut  de  nouveau  au  Champ  de  Mars  :  qui  empêche 
d'admettre  que,  pour  remplacer  le  grand  hymne  inutilisé, 
on  ait  fait  entendre  tour  à  tour  ces  deux  morceaux? 

20 


306  APPENDICE. 

Citons  enlin,  pour  terminer,  les  paroles,  d'ailleurs  peu 
précises,  que  Boissy  d'Anglas  consacre  à  la  musique  dans 
son  récit  de  la  fête  de  TÈtre  suprême  :  «  L'dme  était  atten- 
drie par  les  sons  d'une  musique  énergique  et  touchante, 
par  le  chant  des  hymnes,  par  l'influence  de  la  poésie  et  des 
arts,  etc.  ». 


CHAPITRE  VII.  —  Vart  républicain  en  Van  II;  le  Chant 
du  Départ. 

Sources  principales  :  Arrêtés  du  Comité  de  Salut  public, 
t.  IV,  pp.  78  à  163,  puis  p.  235  (Arch.  nat.).  —  Arch.  nat. 
Cartons  F**^  I,  84,  —  AF  II,  67.  —  Plan  de  la  fête  qui  aura 
lieu  le  10  thermidor  pour  décerner  les  honneurs  du  Panthéon 
à  Bara  et  à  Viala.  —  Dispositions  et  détail  de  Vexécution  de 
la  fête  héroïque  pour  les  honneurs  du  Panthéon  à  décerner  aux 
jeunes  Bara  et  Viala.  —  Moniteur.  —  Mercure.  —  Castil- 
Blaze,  l'Académie  impériale  de  musique,  V,  4".  — A.  Pougin, 
Méhul. 

Sur  Vorigine  du  Chant  du  Départ  : 

La  version  que,  parmi  plusieurs  contradictoires,  nous 
avons  cru  pouvoir  adopter  pour  écrire  l'histoire  des  ori- 
gines du  Chant  du  Départ  se  dégage  principalement  des 
sources  suivantes  :  Zimmermann,  France  musicale  du 
21  novembre  1841  ;  Ad.  Adam,  Constitutionnel  du  3  sep- 
tembre 1848;  Lassabathie, /fis/oire  du  Conservatoire,  écrits 
auxquels  nous  avons  eu  recours  pour  la  fête  de  l'Etre 
suprême,  et  auxquels  il  faut  ajouter  ici  les  deux  articles 
de  la  Biographie  Didot  consacrés  à  Ghénier  et  à  Méhul,  le 
premier  (déjà  inséré  dans  V Encyclopédie  des  gens  du  monde 
en  1835)  par  Villenave,  le  second  par  Denne-Baron.  Nous 
savons  déjà  d'après  quels  renseignements  écrivaient  les 
premiers  :  ces  deux-ci,  lettrés  consciencieux,  répétaient 
de  même,  chacun  de  son  côté,  des  récits  entendus  de  la 
bouche  des  contemporains  et  des  amis  de  leurs  auteurs  : 
Denne-Baron,   notamment,  avait  été  élève  de  Cherubini. 


APPENDICE.  307 

* 

Ces  détails  sont  de  nature  à  inspirer  confiance  en  leurs 
rapports. 

Une  autre  version,  toute  différente,  je  puis  même  dire  : 
deux  versions  différentes  entre  elles  nous  sont  données 
par  un  seul  et  même  auteur,  Arnault,  d'une  part  dans  sa 
Notice  sur  M.-J.  Chénier  (1824),  d'autre  part  dans  ses  Sou- 
venirs d'un  Sexagénaire  (1833).  Arnault  avait  été  collabora- 
teur de  Méhul,  il  travaillait  notamment  avec  lui,  vers  cette 
époque,  à  la  composition  de  Mélidore  et  Phrosine,  qui  fut 
représenté  le  17  floréal.  S'il  fallait  prendre  au  sérieux  ses 
anecdotes,  la  musique  du  Chant  du  Dépari  aurait  été  com- 
posée pendant  les  répétitions  de  cette  pièce  :  il  en  résulte- 
rait que  la  composition  du  Chant  du  Départ  devrait  être 
avancée  jusqu'à  une  époque  antérieure,  non  seulement  à 
la  fête  de  l'Être  suprême  et  à  la  loi  du  22  prairial,  mais 
môme  à  la  lecture  du  rapport  de  Robespierre  sur  les  fêtes 
nationales. 

Je  ne  veux  pas  entrer  dans  le  détail  de  cette  discussion, 
sur  laquelle  je  me  bornerai  à  renvoyer  aux  écrits  suivants  : 
la  Révolution  française,  articles  de  M.  J.  Guillaume, 
octobre  1902,  septembre  1903,  décembre  1904,  mars  1907; 
de  M.  A.  LiEBY,  novembre  1904,  février  1907;  A.  Pougln, 
Méhul,  p.  111;  Constant  Pierre,  Hymnes  et  Chansons  de  la 
Révolution,  pp.  336  et  suiv.  Je  dirai  simplement  que,  sur 
la  plupart  des  points,  je  me  trouve  être  en  parfait  accord 
avec  M.  Lieby,  qui,  ayant  examiné  la  question  sous  toutes 
ses  faces,  laisse  entendre  qu'il  doute  de  l'exactitude  du 
témoignage  d' Arnault  et  des  conjectures  qui  s'y  sont  greffées, 
continuant  d'ailleurs  à  regarder  le  cas  comme  douteux, 
sans  être  plus  affirmatif  que  je  ne  l'ai  été  moi-même. 
J'ajouterai,  de  mon  côté,  que  des  raisons  internes,  tirées 
de  l'œuvre  elle-même,  m'inclinent  fortement  à  rejeter  les 
interprétations  basées  sur  ce  témoignage.  J'ai  cru  voir  se 
dégager  du  Chant  du  Départ,  dans  les  paroles  comme  dans 
la  musique,  des  qualités  de  premier  jet  qui  ne  per- 
mettent pas  de  croire  que  les  auteurs  s'y  soient  repris  à 
plusieurs  fois  pour  achever  leur  œuvre.  Or,  la  poésie  de 
Chénier  renferme  une  strophe  consacrée  à  Bara  et  Viala, 
M.  Guillaume  a  justement  observé  que  la  popularité  des 


I 


308  APPENDICE. 

deux  jeunes  héros  n'est  pas  antérieure  à  l'éloge  qu'en  fit 
Robespierre  dans  son  discours  du  18  floréal  :  il  dit  que 
la  strophe  a  pu  être  ajoutée  après  coup  pour  compléter 
le  poème  précédemment  écrit;  mais  je  ne  crois  pas  que 
cette  hypothèse  puisse  être  admise,  et  je  tiens  pour 
certain  que  Ghénier  n'a  pas,  suivant  le  précepte  de  Boi- 
leau,  cent  fois,  ni  même  deux  fois  sur  le  métier  remis 
son  ouvrage,  mais  qu'il  l'a  composé  tout  d'un  trait,  comme 
Rouget  de  Lisle  a  fait  pour  la  Marseillaise.  Et  de  même  je 
ne  crois  pas  que  la  composition  puisse  être  reportée  si 
loin  de  l'exécution,  par  cette  autre  raison  que  les  maîtres 
de  ce  temps-là  n'avaient  pas  l'habitude  de  si  longtemps 
attendre  pour  produire  leurs  œuvres  devant  le  public  :  au 
contraire,  ils  n'étaient  habituellement  que  trop  pressés! 
La  composition  du  poème  après  le  22  prairial  —  plusieurs 
jours  après  peut-être,  —  la  musique  écrite  et  prête  à  êtro 
exécutée  au  milieu  de  messidor,  voilà  des  dates  conforme 
aux  réalités  de  ce  temps-là;  et  comme  ces  vraisemblances 
s'accordent  avec  les  témoignages  les  plus  sérieux,  il  y  a 
tout  lieu  de  penser  qu'elles  sont  vérités. 

Il  est  enfin  une  assertion  que  je  rejette  de  la  manière  la 
plus  formelle.  Elle  nous  vient  encore  d'Arnault,  qui,  dans 
sa  préface  aux  œuvres  de  Ghénier  datant  de  1824  (trente  ans 
après  l'événement),  parle  sur  un  ton  d'affirmation  superbe 
du  «  Chant  du  Départ  qui  fut  entendu  pour  la  première  fois 
dans  les  champs  de  Fleurus  le  jour  même  de  la  victoire  ». 
Voilà  de  la  littérature!  Comment  des  historiens  sérieux 
ont-ils  pu  s'arrêter  un  seul  moment  à  de  pareils  propos? 
Le  style  même  d'Arnault  devrait  suffire  à  mettre  tout  le 
monde  en  garde  :  on  croirait  lire  de  l'Alexandre  Dumas  ! 
Même  rhétorique,  mêmes  manières  de  piquer  l'attention! 
Beaux  documents  pour  servir  à  l'histoire  !  Puisqu'il  faut 
réfuter  cela,  je  répondrai  que  le  renseignement  donné  par 
le  collaborateur  de  Méhul  ne  peut  pas  être  accueilli,  pour 
de  simples  raisons  de  pratique  et  de  mœurs  musicales. 
Non,  le  Chant  du  Départ  n'a  pas  été  exécuté  pour  la  pre- 
mière fois  dans  les  champs  de  Fleurus  le  jour  même  de  la 
victoire,  par  la  raison  très  simple  que  ce  Chant  est  un 
((  chant  )),  qu'il  exige  pour  son  exécution  des  «  chanteurs  », 


APPENDICE.  309 

figurant  tour  à  tour  un  représentant,  une  mère  de  famille, 
deux  vieillards,  un  enfant,  une  épouse,  une  jeune  fille, 
trois  guerriers,  et  le  chœur  du  peuple,  et  que  l'armée  qui 
vainquit  à  Fleurus  ne  comptait  dans  ses  rangs  aucuns 
interprètes  destinés  à  cela.  Voudrait-on  objecter  que  cette 
exécution  fut  donnée  par  la  musique  militaire  seule?  Je 
répondrais  alors  que  ce  fut  une  belle  première  audition 
que  celle  du  Chant  du  Départ  «  non  chanté  »,  par  consé- 
quent présenté  pour  la  première  fois  à  ses  auditeurs  sans 
les  vers  de  Ghénier!  C'était  bien  la  peine  de  raconter  cela 
dans  une  préface  aux  œuvres  du  poète!  Mais  surtout,  je 
dirais  tout  simplement  que  cela  n'est  pas  vrai,  par  la  raison 
que  jamais  ni  Méhul,  ni  aucun  compositeur  de  musique 
digne  de  ce  nom,  n'a  eu  ni  la  volonté,  ni  l'idée  de  faire 
une  transcription  purement  instrumentale  d'une  œuvre  telle 
que  le  Chant  du  Départ  avant  de  l'avoir  fait  entendre  sous 
sa  forme  intégrale  et  avec  les  moyens  d'exécution  com- 
plets, moyens  que  Méhul  n'était  pas  embarrassé  de  trouver 
à  sa  disposition,  le  jour  où  il  en  aurait  besoin,  en  sa  pré- 
sence. 

Faisons  observer  enfin  que  rien,  dans  les  documents 
authentiques,  ne  prouve,  ni  même  ne  permet  de  supposer 
que  le  Chant  du  Départ  a  été  composé  sur  commande,  ainsi 
que  l'avancent  certains  auteurs,  disant  qu'on  avait  enjoint 
à  Sarrette  de  faire  écrire  les  paroles  et  la  musique  d'un 
nouvel  hymne  destiné  à  célébrer  le  cinquième  anniversaire 
de  la  prise  de  la  Bastille.  Tout  au  contraire,  nous  avons 
vu  que,  pour  le  concert  du  14  juillet  1794,  la  commission 
d'Instruction  publique  avait  recommandé  de  composer  le 
programme  de  morceaux  connus. 

Dernière  remarque.  Nous  avons  dit  quelle  était  la  situa- 
tion de  Ghénier  à  cette  époque  ;  mais  il  est  bien  vrai  que, 
par  la  suite,  il  s'est  un  peu  exagéré  les  dangers  qu'il  avait 
courus.  Dans  une  épître  dédicatoire  à  Daunou,  en  tête  de 
sa  tragédie  de  Fénelon,  il  dit  :  «  Je  fus  contraint  de  laisser 
longtemps  anonyme  le  Chant  du  Départ,  que  les  fiers  accents 
de  Méhul  ont  rendu  cher  à  nos  guerriers  victorieux  ».  Or, 
la  poésie  du  Chant  du  Départ  a  paru  dans  le  Moniteur  du 
2  thermidor  an  II,  20  juillet  1794,  six  jours  après  l'audition 


310  APPENDICE. 

du  14  juillet,  huit  avant  la  chute  de  Robespierre,  sous  ce 
titre  :  «  Le  Chant  du  Dépari,  hymne  de  'guerre,  paroles  de 
Ciiénier,  député  à  la  Convention  nationale,  musique  de 
Méhul  ».  Et,  lors  de  la  première  publication  musicale  de 
Tœuvre,  dans  la  sixième  livraison  de  la  Musique  à  Vusage 
des  Fêles  nalionales  (fructidor  an  II),  le  nom  du  poète 
figure  en  toutes  lettres  à  côté  de  celui  du  musicien.  Il  est 
vrai  qu'à  ce  moment  thermidor  était  passé,  mais  de 
bien  peu. 

La  .première  édition  connue  du  Chanl  du  Départ  est  celle 
des  paroles  seules,  sous  ce  titre  :  Le  Chant  du  Départ, 
hymne  de  guerre  çnvoyé  à  VInslitut  national  de  musique  par 
le  Comité  de  Salut  public  pour  cire  chanté  au  concert  du 
iU  juillet,  paroles  de  ***,  musique  de  Méhul,  imprimé  par 
ordre  de  la  Convention  nationale.  —  Vers  le  même  temps 
fut  publié  le  chant  avec  la  basse  (au  Magasin  de  musique  à 
l'usage  des  fêtes  nationales)  ;  le  nom  de  l'auteur  des  paroles 
y  est  encore  remplacé  par  trois  étoiles;  enfin  le  chœur  et 
les  parties  d'orchestre  (seulement  des  clarinettes,  cors, 
trompettes,  bassons,  serpent  et  timbales)  ont  été  insérés 
dans  la  sixième  livraison  de  la  Musique  à  Vusage  des  Fêtes 
nationale^  (fructidor  an  II).  Le  titre  de  cette  édition  (offi- 
cielle, remarquons-le,  et  publiée  par  l'Institut  de  musique 
lui-même)  et  très  sommaire  :  sur  la  couverture  de  la  livrai- 
sori  :  Le  Chant  du  Départ,  Hymne  de  Guerre,  par 
M.-J.  Chénier,  Musique  de  Méhul;  comme  titre  intérieur  : 
Le  Chant  du  Départ,  et,  en  marge  :  Hymne  de  Guerre  par 
Méhul.  Pas  un  mot  de  plus,  et  aucune  indication  de 
date.  Or,  la  cinquième  livraison  avait  publié  VHymne  à 
la  Victoire  sur  la  Bataille  de  Fleuras  par  Lebrun,  musique 
de  Catel,  et  le  titre  inscrivait  :  Chanté  au  Concert  du 
peuple,  le  16  messidor,  an  II  de  la  République  Française. 
Le  16  messidor  est  le  jour  où  l'on  prétend  qu'a  été  donnée 
la  première  audition  du  Chant  du  Départ.  Pourquoi  cette 
date  ne  se  retrouve-t-elle  pas  sur  le  titre  de  ce  dernier 
morceau? 

Sur  le  Salpêtre  républicain  de  Cherubini. 

Ce  morceau  a  paru  dans  un  recueil  postérieur  :  Époques 


APPENDICE.  311 

la  Révolution  française,  avec  cette  mention  :  «  Chanté  à 
Paris  en  pluviôse  an  II  dans  la  fêle  de  Touverlure  des  tra- 
vaux pour  l'extraction  des  salpêtres  ».  En  outre,  Gherubini 
l'a  inscrit  dans  son  Agenda,  parmi  ses  compositions  de 
musique  nationale  dont  il  comprend  l'ensemble  sous  la 
date  approximative  de  1795  (voir  Pougin,  Cherubini, 
Ménestrel  du  27  novembre  1881).  Une  lettre  de  François  de 
Neufchâteau  à  Sarrette,  de  l'an  VI,  faisant  mention  des 
paroles  de  cette  chanson,  ne  me  semble  pas  infirmer 
nécessairement  l'exactitude  du  renseignement  fourni  par 
les  sources  ci-dessus. 

Sur  THymne  à  la  Victoire  sur  la  Bataille  de  Fleurus,  de 
Catel,  voyez  la  fin  de  la  note  relative  au  Chant  du  départ. 

Sur  le  Chant  des  Victoires  de  Méhul. 

Ce  morceau,  publié  séparément  au  Magasin  de  musique 
à  l'usage  des  fêtes  nationales,  n'a  pas  pris  place  dans  la 
série  de  douze  livraisons  périodiques  publiées  par  cette 
maison.  La  date  de  sa  première  audition  nous  est  fournie 
par  le  recueil  musical  postérieur  :  Époques  de  la  Révolution 
française,  où  son  titre  est  suivi  de  la  mention  :  «  Chanté  le 
IG  messidor  an  II  au  concert  du  peuple  dans  le  jardin  natio- 
nal des  Tuileries,  pour  célébrer  la  reprise  de  la  Belgique  ». 
Il  est  encore  de  ceux  que  le  recueil  postérieur  désigne 
comme  ayant  été  exécutés  à  cette  fameuse  date  à  laquelle 
on  place  aussi  la  première  audition  du  Chant  du  Départ, 
sans  que  celle-ci  se  trouve  écrite  nulle  part.  Tout  cela  est 
terriblement  confus  et  incertain.  Quoi  qu'il  en  soit,  si  ce 
morceau-ci  ne  fut  pas  exécuté  le  16  messidor,  ce  dont  on 
peut  douter,  il  l'a  été  certainement  à  la  fête  du  10  août 
suivant  (23  thermidor). 

Sur  la  fête  projetée  pour  le  10  thermidor  en  l'honneur  de 
Bara  et  Viala,  voici  quelques  titres  d'œuvres  qu'il  convient 
de  mentionner  : 

Hymne  chanté  par  le  peuple  à  la  fête  de  Bara  et  de  Viala 
le  10  thermidor,  paroles  du  citoyen  Davrigny,  musique  du 
citoyen  Méhul,  adopté  pour  être  envoyé  aux  départements 


312  APPENDICE. 

et  aux  aimées.  —  Plusieurs  autres  chants  furent  composés 
en  l'honneur  de  Bara  et  de  Viala,  en  vue  ou  non  de  la 
fête  du  10  thermidor:  tels  sont  la  Romance  patriotique  sur 
la  mort  du  jeune  Bara  et  la  Chanson  républicaine  sur  la  mort 
d'Agricole  Viala,  de  Devienne  ;  VHymne  à  Bara  et  Viala,  de 
Langlé;  VHymne  pour  la  fête  de  Bara  et  Viala,  par  Beffroi 
de  Reigny  (le  Cousin-Jacques);  VHymne  à  Bara  et  Viala, 
paroles  et  musique  de  l'Élu,  fonctionnaire  de  l'Institut 
national  des  aveugles  travailleurs;  Agricole  Viala  ou  le  Héros 
de  treize  ans,  par  Porta;  un  Chant  de  Guerre  pour  la 
Marche  funèbre  de  Bara  et  Viala  au  Camp  des  Sablons,  par 
Widerkehr,  et  plusieurs  chansons  sans  noms  d'auteurs  ou 
sur  des  airs  connus. 


CHAPITRE  VIII.  —  Du  9  thermidor  au  18  brumaire. 

Les  sources  principales  de  ce  chapitre  sont  naturelle- 
ment les  œuvres,  en  grand  nombre,  qui  y  sont  mention- 
nées :  il  suffira  donc  de  se  reporter  aux  sources  générales 
énumérées  au  commencement  de  l'appendice.  Y  ajouter 
le  recueil  des  Concerts  républicains  à  la  bibliothèque  de  la 
Ville  de  Paris,  et  le  recueil  factice  de  la  bibliothèque  de  la 
Chambre  des  députés  :  Mélanges,  fêtes  publiques,  instruction 
publique.  Voir  aussi  le  Catalogue  de  la  Bibliothèque  de  l  Opéra 
de  Th.  de  Lajarte. 

Sur  Bonaparte  au  Conservatoire  et  son  colloque  avec  Cheru- 
bini,  voir  Raoul  Rochette,  Notice  sur  Cherubini,  p.  46; 
FÉTis,  Biographie  universelle  des  Musiciens,  art.  Cherubini  et 
Paisiello:  A.  Pougin,  Cherubini,  Ménestrel  du  H  décem- 
bre 1881. 

Sur  les  hymnes  de  Lesueur  pour  les  fêtes  de  l'Agriculture  et 
de  la  Vieillesse  : 

M.  Ch.  Malherbe  possède  dans  sa  collection  d'autographes 
les  originaux  de  ces  deux  chants,  qu'il  a  bien  voulu  me 
communiquer,  et  dont  l'existence  est  pour  la  première 
fois   signalée  ici  (cette   constatation    dût-elle    contredire 


APPENDICE.  313 

^assertion,  que  nous  avons  lue,  que  les  manuscrits  de 
tous  les  chants  composés  par  Lesueur  pour  les  fêtes  de  la 
Révolution  ont  été  détruits  par  lui).  La  musique  en  est  par- 
faitement conforme  à  celle  qui  se  trouve  gravée  dans  le 
recueil  des  Époques,  pour  lequel  elle  a  été  composée.  Je 
relève  simplement  cette  variante  du  titre,  de  la  main  de 
Lesueur,  précisant  ses  intentions  :  Chant  villageois  pour  la 
fête  de  V Agriculture.  Le  titre  de  V Hymne  à  la  Vieillesse  est 
suivi  de  cette  autre  indication,  également  autographe  : 
(pour  les  fêtes  décadaires). 

Sur  les  chants  des  cérémonies  théophilanthropiques,  voir 
notamment  le  recueil  factice  12  272  de  la  bibliothèque  de 
la  Ville  de  Paris,  et  les  souvenirs  de  Gastil-Blaze,  Académie 
royale  de  Musique,  11,  33. 


CHAPITRE  IX.  —  Le  Consulat,  fin  des  fêtes  nationales. 

Sur  les  fêtes  de  1800  (14  juillet  et  1"'  vendémiaire),  voir 
les  documents  officiels  (rapports,  discours  et  poèmes) 
dans  le  recueil  factice  de  la  bibl.  du  Conservatoire  :  Fêtes 
nationales.  Voir  aussi  l'article  de  Castil-Blaze  :  Bâton  de 
Mesure,  dans  le  Dictionnaire  de  la  Conversation.  —  A.  Pougin, 
Méhul,  pp.  195  et  suiv.  —  Octave  Fouque,  les  Révolution- 
naires de  la  Musique,  pp.  95  et  suiv. 

Sur  les  incidents  relatifs  au  Chant  du  l^'"  vendémiaire, 
de  Lesueur  : 

A  une  époque  postérieure  de  peu  de  temps  aux  derniers 
incidents  de  cette  histoire,  il  surgit  entre  Lesueur  et 
l'administration  du  Conservatoire  une  mésintelligence  qui 
aboutit  à  des  conséquences  fâcheuses.  Se  sentant  en  butte 
à  des  persécutions  qui  n'étaient  que  trop  réelles,  le  maître, 
I)eut-être  sans  beaucoup  d'habileté,  mais  avec  une  sincé- 
rité non  douteuse,  voulut  prendre  le  public  à  témoin  de 
sa  querelle,  et  fit  imprimer  un  Mémoire  pour  J .  F.  Lesueur... 
par  le  citoyen  G.  P.  Ducancel,  défenseur  officieux  et  ami  de 


314  APPENDICE. 

Lesueur,  à  Paris,  vendémiaire  an  XI  (1802).  Cet  écrit  con- 
tient, au  sujet  du  Chant  du  i*^'"  vendémiaire,  les  imputations 
suivantes,  qu'il  nous  faut  relever  : 

<(  A  la  fin  de  l'an  VIII,  Lesueur  fut  désigné  par  le 
Ministre  de  l'intérieur  (Lucien  Bonaparte)  pour  composer 
la  [musique  de  la]  fête  du  1"  vendémiaire  an  IX,  qui  fut 
exécutée  à  quatre  orchestres  dans  l'église  des  Invalides.... 
Lesueur  rédigea  un  programme  de  ses  intentions  musi- 
cales, pour  être  distribué  dans  le  Temple,  le  jour  de  l'exé- 
cution. Ce  programme  eut  l'air  de  plaire  au  citoyen 
Sarrette.  II  annonça  qu'il  le  ferait  imprimer  et  qu'il  en 
surveillerait  la  distribution.  Lesueur  lui  livra  son  manus- 
crit; mais,  à  son  grand  étonnement,  la  fête  s'exécuta,  et 
le  programme  ne  fût  point  imprimé. 

«  ...  Quelques  jours  après,  Sarrette  vint  lui  annoncer 
qu'il  avait  reçut  du  Ministre  l'autorisation  de  faire  graver 
la  partition  de  la  fête  du  !•'''  vendémiaire.  Voilà  de  belles 
démonstrations  sans  doute;  en  voici  le  résultat  :  quelque 
temps  après  la  fête,  les  beaux  arts  eurent  le  malheur  de 
perdre  Lucien  Bonaparte.  Il  fut  nommé  ambassadeur  de 
la  République  près  la  cour  d'Espagne.  Sur  le  champ  le 
citoyen  Sarrette  oublia  ses  promesses....  Il  avait  fait  graver 
la  fête  du  14  juillet  (le  chant  de  Méhul);  il  avait  l'autori- 
sation positive  du  Ministre  de  faire  graver  également  la 
fête  du  l'^''  vendémiaire.  Eh  bien!  cette  autorisation,  et  la 
partition  manuscrite  de  cette  fête,  sont  encore  aujour- 
d'hui dans  la  poussière  des  magasins  du  cit.  Sarrette!  Que 
cet  homme  se  justifie  maintenant,  s'il  en  a  la  force,  etc.  » 

Le  mémoire  continue  par  cette  réflexion  :  «  Je  touche 
au  premier  anneau  de  cette  longue  chaîne  de  persécutions 
accumulées  sur  Lesueur,  etc.  »  Ouvr.  cit.,  pp.  91-93.  En 
eflet,  Lesueur,  artiste  aux  grandes  visées,  caractère  probe, 
esprit  supérieur,  allait  être  bientôt,  à  proprement  parler, 
chassé  de  ce  Conservatoire  auquel  il  avait  été  des  premiers 
(à  la  suite  immédiate  des  fondateurs)  à  apporter  le  concours 
de  son  activité,  de  ses  talents  et  de  ses  succès  antérieurs. 

Et  les  faits  sont  bien  d'accord  avec  le  récit  de  son  défen- 
seur officieux  pour  en  attester  l'exactitude.  On  n'a  jamais 
retrouvé  ce  programme  que  Lesueur  voulait  faire  distri- 


APPENDICE.  315 

uer  aux  auditeurs,  —  et  nous  connaissons  assez  les  ten- 
dances de  celui  qu'on  pourrait  nommer  «  le  père  de  la 
musique  à  programme  »  pour  être  assurés  qu'il  a  souhaité 
qu'il  fût  communiqué  au  public,  et  que  ce  fut  un  méchant 
tour  que  Sarrette  lui  joua  en  négligeant  de  le  faire 
imprimer,  après  l'avoir  promis.  Il  est  également  vrai  que 
le  Chant  national  du  là  juillet  1800  de  Méhul  fut  gravé 
aux  frais  de  l'État,  et  que  le  Chant  du  1^"  vendémiaire 
de  Lesueur  ne  le  fut  pas,  et  cette  dilTérence  s'explique 
encore  comme  étant  l'effet  des  mauvaises  intentions  de 
Sarrette. 

Le  résultat  de  ces  menées  fut  que  l'on  a  tenu  longtemps 
pour  perdue  la  musique  du  Chant  du  l^""  vendémiaire.  Elle 
ne  l'est  pourtant  pas  complètement.  J'en  ai,  par  bonheur, 
retrouvé  moi-même  le  matériel  qui  servit  pour  l'exécution 
au  jour  de  la  fête  :  il  était  resté  parmi  les  paquets  de  par- 
ties séparées  d'œuvres  exécutées  aux  fêtes  nationales  que 
garde  la  bibliothèque  du  Conservatoire.  C'en  est  le  plus 
volumineux.  Il  est  pourtant  encore  incomplet  :  certains 
morceaux  ont  disparu  complètement  et  d'autres  fragmen- 
tairement;  le  matériel  d'orchestre  surtout  a  subi  des 
pertes  sensibles;  par  contre  le  matériel  vocal  est  resté 
presque  intact,  et  permet  de  reconstituer  certains  chœurs 
sans  lacunes.  J'ai,  à  la  suite  de  cette  découverte,  en  1894 
{Ménestrel  du  2  septembre)  donné  la  première  analyse  cri- 
tique qui  ait  été  faite  de  l'œuvre  de  Lesueur,  laquelle  est 
la  dernière  écrite  pour  célébrer  les  grands  anniversaires 
révolutionnaires,  et  la  plus  considérable  de  toute  cette 
production. 

Sur  le  Te  Deum  de  Paisiello  et  le  Domine  salvum  de 
Méhul  pour  la  fête  du  Concordat  : 

La  bibliothèque  du  Conservatoire  possède  une  partition 
manuscrite  de  ces  deux  œuvres,  en  très  grand  format. 

Sur  Vexécution  du  Chant  du  départ  au  camp  de  Boulogne, 
voir  l'étude  de  P.  Hkdouin  sur  Gossec,  dans  la  Mosaïque,  p.  30. 


INDEX   DES   NOMS   CITES 


Adam  (Adolphe),  145.  App.  284,  298, 

306. 
Adam  (Louis).  App.  2&1. 
Aiguillon  (Duc  d').  54. 
Anacréon,  255. 

Arnault,  211,  232.  App.  307,  308. 
Artois  (Comte  d'),  225. 
AssMANN.  App.  265. 

AUDINOT,  27. 

AuBRY  (Mlle),  107. 
AuGUSTiNE  (Mlle),  154. 
AuLARD  (A.),  91,  110,  111.  App.  261, 
•280,  281. 


Bach  (J.-S.),  xvi,  xvii,  118,  197,250 

Bailly,  4,  15,  65. 

Balzac,  241. 

Baour-Lormian,»222,  224. 

Baba,  142,  172,  184,  190  à  192.  App. 
306,  307,  311,  312. 

Barère,  133,  160,  173,  174,  176,  188, 
195.  App.  297. 

Barbé,  78. 

Baudbais,  104. 

Beaumarchais,  56. 

BÉcouRT.  Le  Ça  ira,  18  à  26. 

Bedahd,  237,  238. 

Beethoven,  .xvi,  xvih,  xx,  xxviii, 
xxxii;  11,   17,41,95,  212,217,256. 

Beffroi  de  Reigny  (le  Cousin  Jac- 
ques). App.  112. 


Belmont  (Mlle),  154. 

Berlioz    (Hector),   xviii,    xix,    xx  ; 

11,  49,    62,   89,  95,    96,    152,    192, 

198,  252,  256.  App.  302. 
Berton,    xvii,     11,   222,    224,    232, 

233,  254,  255.  App.  264. 
BiANCHi,  244. 

Billaud-Varenne,  174,  176. 
Bladé  (J.-F.),  83. 
Blanchard  (H.).  App.  302. 
Blasius,  151,  153,  241.  App.  264. 
Blin,   153. 

BoiELDiEu,  xvii,  115,  116. 
Boileau,  83. 
BoissY  d'Anglas,  128,  163,  227.  App. 

303,  306. 
Bonaparte  (Lucien),  220,  245.  App. 

314. 
Bonaparte    (Napoléon),   xviii  ;    51, 

80,    158,    185,   208,  211;    fêtes   on 

l'honneur    de    Hoche,    visite    au 

Conservatoire,    213    à    218;    226, 

227,  241  à  245,  253  à  255.  App.  312. 
Bontemps  et  Barry,  161.  App.  303 

à  305. 
BoucHOR    (Maurice),   xxvii,     xxxii. 

App.  262,  263. 
BooiLLÉ  (Marquis  de),  47. 
Bourdon  (Léonard),  114. 
Bourgeois  (Léon),  xxvin. 
Boy  (Ad. -8.).    Veillons  au  salut  de 

Vampire,  77  à  80.  App.  277,  278. 
Bhaun,  154. 
Bricqueville  (Eug.  de).  App.  275, 


318 


INDEX   DES    NOMS   CITES. 


Bkielle,  156. 
Biui.lat-Savauin,   -iiS. 
Bhissot,  80. 
Bhuni,  162. 
Bkltus  (Junius),  209. 
BucH,  151.  App.  -265. 


Calas  (Les  lilles  de),  59. 

Camaugo  (La),  196. 

Cambini,  238. 

Cambon,  195. 

Candeille  (Mlle),  107. 

Carnot  (Lazare),  173,  171.  App.  297. 

Caknot  (Sadi),  x.xv. 

Carrière  (Eugène),  xxvii,.\xviii. 

Castil-Blaze,  177,  236,  211.  App. 
306,  313. 

Catel  (Ch.-iS.),  XXVII  ;  son  entrée 
dans  la  musique  de  la  Garde 
nationale,  12  (cf.  App.);  73,  77, 
105,  111;  musiques  pour  les  fêtes 
de  la  Raison,  112;  151,  153,  175, 
176;  la  Bataille  de  Fleuras,  178, 
180,  181,  186,  187;  Hymne  à  la 
Victoire  [Fleurus),  189,  197,  200; 
Chant  ...  pour  la  fête  de  la  Vic- 
toire, 208;  222  à  224;  228;  239, 
210.  App.  264  à  267,  277,  281,  282, 
291,  311. 

Cavalhies,  37. 

Chalgrin,  244. 

Chardin,  125. 

Chabdini,  27. 

Charpentier  (Gustave),  xxv. 

Chaumette,  99, 107, 12^1,  125,  214, 234. 

Chèlard,  155.  App.  265. 

Chemin  (J.),  237. 

Chénier  (André),  141,  143.  App. 
282,  283. 

Chénier  (Marie-Joseph),  viii;  le 
Chant  du  H  Juillet,  39  à  45;  52, 
58;  Ode  à  Voltaire,  59  (et  App.), 
69,  73,  74,  88,  99;  Hymne  à  la 
Liberté,  103,  104,  \Q1  ;  Hymne  à 
la  liaison,  113,  114,  116,  117;  122; 
126;  Hymne  à  l'Être  suprême,  133 
à  ^  136  ;  Strophes  pour  la  fête  de 
l'Être  suprême,  136  à  138;  139; 
interdiction  de  Tliymno  par  Ro- 
bespierre, 140  à  149  (sur  ces  der- 
nières questions,  cf.  App.)  ;   149, 


158,  165  (Dieu  du  peuple  et  des 
rois),  166;  le  Chant  du  Départ, 
179  à  185  (cf.  App.);  le  Chant  des 
Victoires,  189;  190,  195,  -00,  204, 
205,  208  ;  Hymne  pour  Hoche,  212, 
213;  219  à  "Hl;  Hymne  au  9  ther- 
midor, 222;  224,  227,  242.  App. 
269  à  271,  277,  279,  281  à  2»'3  ; 
Hymne  à  l'Être  suprême,  283  à 
298  et  304  à  306  ;  Chant  du  Départ, 
306  à  310. 

Chéron,  27,  226,  251. 

Chehubini,  VIII,  XVII,  XXII  ;  11,  49, 
53,  153,  176,  187,  188,  197; 
Hymne  à  la  Fraternité  et  Hymne 
du  Panthéon,  200;  Hymne  à  la 
Victoire,  208;  Hymne  funèbre  pour 
la  mort  du  général  Hoche,  212  à 
218;  222  à  225,  228,  231,  239.  258. 
App.  264,  267,  302,  306,  310  à  312. 

Chevalier  (Mlle),  251. 

Chopin  (F.),  xxiv. 

Cloots  (Anacharsis),  xxvi  ;  21,  124. 

CoBOURG  (Duc  de),  188. 

CoLLOT  d'IIerbois,  46,  123,  176. 

CoNDÉ,  246. 

CONDORCET,    195. 

CoRDAY  (Charlotte),  xiv. 
CoRMERY.  App.  275. 
Corneille  (P.),  135. 
CoupiGNY,  186,  203,  207,  224. 
CouTHON  124,  173,  174. 


Dainville  (Mlle)r  154. 

Dalayrac,  xvii  ;  11,  26;  Veillons 
au  salut  de  V Empire,  77  à  80  ; 
151,  153,  186,  187,  198  {Nina), 
203,  219  (  Veillons  au  salut...),  237. 
App.  264,  278,  302,  303. 

Danton,  xiv  ;  100  à  102,  124,  128, 
130,  143,  169,  195. 

Daunou,  213.  App.  309. 

David  (Louis),  xxxvi  ;  56,  61; 
Fête  du  10  août  1793,  94  à  95  ; 
121,  à  Fête  de  l'Être  suprême, 
131  à  133,  136,  139,  141,  142, 
144,  146,  157,  159,  160,  167,  170, 
171,  180  ;  Fête  pour  Bara  et 
Viala,  190  à  193;  195,  205,  234, 
243,  258.  App.  279,  280,  283,  299. 

Darvigny,  191,  224.  App.  311. 


INDEX  DES   NOMS   CITÉS. 


319 


Déduit,  '21. 

Denne-Baron.  App.  306. 

Desaix,  -212. 

Désaugiers  (Marc-Antoine),  la  Prise 

fJe  la  Bastille,  hiérodrame,  28  à 

30  ;  63  ;  175,  176. 
Descartes,  5t. 

Desmoulins   (Camille),  2,   124,   143. 
Desorgues  .    Hymne    à     l'Être    su- 
prême, 139,   144  à   150,   161,  165  ; 

178,  223,  224,  236,  237.  App.  287  à 

305. 
Desprez,  97. 
Devienne,   xvii  ;  105,    151,    153,    198, 

220  (Visitandines),  237.  App.  261, 

291,  312. 
Dietrich  (F.),  26,  68. 
DiLLON,    125. 
DOMNICH,   154. 

Drumont.  App.  263. 
Du  Bois  (L.).  Couplet   des  enfants 
dans  la  Marseillaise.  App.  279. 

DUBOUCHET,   101. 

Ducancel.  App.  313,  314. 
Ducis,  231. 

DUGOMMIER,    246. 

Dumas  (Ale.xandrc),  241.  App.  308. 

DUMOURIEZ,  120. 

Duplay  (Éléonorc),  160. 
Dcpois,  21. 
Duret,  156. 

DuvERNOY   (Les    frères),    105,    151, 
153,  156,  175.  App.  264,  265. 


Eleb,  224. 

Elisabeth  (Mlle),  151. 
Erard,  225. 
Esménard,  242,  213. 


Fabre  (Joseph),  xxvii. 

Faucuet  (Abbé),  15. 

FÉLIX,  155. 

Féraud,  chants  en   l'honneur  de  sa 

mort,  227,  228. 
FÉTis.  9,  32,  48,  232.  App.  263,  266, 

275,  280,  312. 
Flaubert     (G.),     xxiv;     110,     231 

(M.  Homais). 
Flins,  224. 


Florian,  Jolie  chanson  sur  l'air  : 
Dansons  la  Carmagnole,  85  à  88. 

Fontanes,  45,  212,  243. 

FououE  (Octave).  App.  313. 

Franck  (César),  xxii,  xxiii. 

François  de  Neufchateau.  App. 
311. 

Franconi,  223. 

Franklin,  20,  21. 

Fridzeri,  238. 

FuCHS.  App,  205. 


G 


Gautier  (Théophile),  xix. 
Gaveaux,  le  Réveil  du  peujde,  198, 

219. 
Gebauer,  153.  App.  265. 

GÉRARD,   243. 

Gérault-Richabd,   xxvii. 

Gerber.  App.  265. 

Gersin,  238. 

GiREY-DuPRÉ,  80.  App.  277,  278. 

GiRODET, 243. 

Girondins  (Les),  fêtes  et  chants  en 
leur  honneur,  226,  227. 

GiRousT,  3,  30  {et  Mme,  née  Marie- 
Françoise  de  Beaumont  d'Avan- 
tois),  115,  222. 

Gluck,  xvii  ;  9,  10,  15,  29  (Arinide), 
49,  62,  96,  107,  148,  175  à  177, 
217,  239,  251. 

GoBEL,  102,  125. 

Gœthe,  130. 

GoRSAS.  App.  269,  272. 

GossEC  (J.-F.),  VIII,  XIII,  xvii, 
XXII,  XXV,  XXXVI,  xxxvii.  Chef 
de  la  musique  de  la  Garde  na- 
tionale, véritable  fondateur  du 
Conservatoire,  8  à  12  (cf.  App.)  ; 
13  ;  Symphonies  militaires,  16,  26, 
30  ;  Te  Deum  du  14  juillet  1790, 
35  à  38  ;  le  Chant  du  i4  juillet, 
40  à  45  (cf.  App.)  ;  Marche 
lufji(b)'e,  49  à  53  ;  56  ;  Hymnes 
pour  la  translation  do  Voltaire, 
57  à  60  (cf.  App.)  ;  62,  63,  66,  07  ; 
Chœur  à  la  Liberté  et  Monde 
nationale,  69,  70  ;  Salut  et  respect 
à  la  loi,  70  ;  72  à  74,  77,  79,  88  ; 
Hymnes  pour  lo  10  août  1793,  95 
à  97  ;  100  ;   Hymne  à    la  Liberté 


320 


INDEX    DES   NOMS   CITÉS. 


(fèto  de  la  Raison),  103  à  107  ; 
Symphonie  concertante  et  Ci-de- 
vant 0  Salutaris,  111;  112,  113, 
116  :  Chant  pour  Marat  et  Lepel- 
letier,  120;  122,  125,  126;  les 
Hymnes  à  l'Être  suprême  (grand 
chœur  et  petit  chœur),  133  à  150 
(cf.  App.)  ;  151,  153  ;  161  (Père  de 
l'Univers)  ;  164  à  167,  172,  174  à 
178;  183,  196;  Hymne  à  Jean- 
Jacques-Iionsseau,  203,  204  ;  Chant 
martial  ot  Hymne  à  la  Victoire, 
206,  207  ;  ses  dernières  œuvres, 
210,  212,  213,  216,  218  à  220; 
il  parle  à  la  Convention,  1.21  ; 
Serment  républicain ,  id.  ;  222, 
224,  226,  227,  232,  236,  237,  239, 
253  à  258.  App.  261  à  266,  268 
à  276,  280  à  282  ;  les  Hymnes  à 
l'Être  suprême,  284  à  306;  315. 

GOUNOD,  XXIV. 

Grassini  (Mme),  244. 

Grégoire  (Abbé),  107.  App.  280, 
303  à  305. 

Grégoire  (Saint),  xxxvii. 

Grétry,  XVII  ;  4,  26  (air  :  Où  peut- 
on  être  mieux...),  38,  65  (Richard), 
71,  72,  83,  96,  119,  127  [O  Ri- 
chard '.),  210,  216,  233  ;  Ronde 
pour  la  plantation  de  l'Arbre  de  la 
Libei'té,  234;  237,  238,  239 
(Panurge),  253.  App.  263,  277. 

Gros,  243. 

GUÉNIN,  27. 

Guillaume  (J.),  105,  UO.  App.  262, 
279  à  281,  283,  286,  295,  299  à  301, 
307. 

GuTHMANN,  153,  155.  App.  265. 


H.CNDEL,   xvi,    10,    120,    197. 

Hardouin,  155. 

Haydn  (J.),  3,  9,  69,  70    (Création), 

97,    119    (Création),     175    à    177; 

251,  252  (Création). 
Hébert,  124,  125,  143,  214. 
HÉDouiN,   145.   App.  263,   274,    275, 

284,  288,  290,  297,  298,  300,  315. 
Henri  IV,  46. 
Hérault  de  Séchelles,  96. 
Hermann,  151. 


Hoche  (Lazare),  53,  120  ;  fêtes  et 
chants  funèbres  en  son  honneur, 
211  à  218  ;  228.  App.  274,  275. 

Houdon,  56. 

Hubert,  132.  App.  303. 

Hugo  (Victor),  xxii,  xxviii  ;  157, 
241. 

HunoT,  151. 

Huron,  21. 


ISAMBERT  (Gustave).  20,  21,  23.  App. 
262,  277,  278. 


Jadin,   105,  151,   153,  200,  210,  224, 

232,  238.  App.  264. 
Jaurès  (J.),  87,  88. 
JouBERT,  53,  228.  App.  274,  275. 


Kalkbrenner,  210. 

Kellermann,  89. 

Kenn.  App.  265. 

Kléber,  242. 

Kreutzer  (R.),  153.  App.  264. 


Lachabeaussière,  224. 

Ladre,  21,  22,  25. 

Lafayette,  xiv  ;  4,    13,  35,  45,   66, 

67,  71. 
Laforèt,  226. 
La  Harpe,  206,  207. 
Lajarte  (Th.  de).  App.  312. 
Lakanal,  195,  202. 
Laloi,  100. 

Langlé,  224,  238.  App.  312. 
Lannes,  53.  App.  275. 
La  Rochefoucauld  (Cardinal  de),  2. 
Lassabathie.  App.  262, 263,  284,  306. 
Lays,  27,  226. 
Leblanc  (Mlle),  154. 
Lebrun,  156. 
Lebrun  (P.-D.),    175,  178,  189,   197, 

208,  209,  211,  222  à  224,  232.  App. 

310. 
Lefèvre  (X.),  151,  153,  155,  156,  203, 

221,  224,  232.  App.  264,  266,  291. 
Legouvé,  231. 
L'Élu.  App.  312. 
Le  Normand  d'Étiolé,  125. 


INDEX   DES   NOMS   CITES. 


321 


Lepelletier  de  Saint-Fargeau, 
XIII  ;  115,   119,    1-20. 

Lesueur  (J.-F.),  VIII,  XVII,  XXII, 
XXXVII  ;  11,  son  entrée  à  l'In- 
stitut national  de  musique,  112, 
113;  126,  151,  153,  197;  Cliant  des 
triomphes  de  la  République,  206, 
207  ;  Ode  pour  la  fête  de  la  Liberté, 
209  à  211,  216;  Chant  national 
pour  Vanniversaire  du  Sf  janvier, 
222;  Chant  du  9  thermidor,  223; 
224,  225,232,  243  ■,Chant  du  /"  ven- 
démiaire an  IX,  247  à  252  ;  chants 
nationaux  transformés  en  chants 
religieux,  255,  256,  257.  App.  264, 
302,  303,  312,  313;  Chant  du 
t"  vendémiaire,  313  à  315. 

LÉTONNÉ,  155. 

Levasseur,  151,  156. 

Levasseur  (Thérèse),  202. 

Lieby.  App.  262,  279,  283,  286  ,  307. 

LiNDET  (R.).  App.  297. 

LoBBÉ  cadette  (Mlle),  154. 

LoBSTEiN.  App.  280. 

Louis  XV,  57. 

Louis  XVI,  2  à  4,  10,  14,  35,  64  à 
66,  71,  81,  82,  220  à  222,  225. 

Luther,   xv. 


M 


Mac-Mahon,  xxiv. 

Maillard  (Mlle),  107. 
Malherbe  (Charles).  App.  312. 
Malherbe  (F.),  134. 
Marat,     XIII,     XIV  ;    99,     115,    119, 

120,  125,   184;   sa    translation  au 

Panthéon,  199  à  201. 
Marbot,  219. 

Marie-Antoinette, 2,  20,81,82, 127. 
Martin  (Henry),  xxxiii. 
Martini,  210,  224,  225,  232,  233,  256. 
Mathieu,  151. 
Mathiez,    91    à  93,  110.  App.   261, 

262,  280. 

MÉHUL,       VIII,        XVII,       XXII,        XXV, 

XXXVII  ;  11,  41,  49,  58,  107;  Mu- 
siques pour  les  fêtes  de  la  Raison 
et  entrée  à  l'Institut  national  de 
musique,  112,  113;  115  à  117,  126, 
142,  143,  151,  153,  155,  175,  176, 
178;  Chant  du  Départ,  179  à  185 
(cf.  App.)  ;  Chant  des  Victoires,  189, 


190  ;  musiques  pour  la  fête  à  Bara 
et  Viala,  191  à  192;  197,  200,  206, 
207;  Chant  duretour,  208;  211,  213, 
216,  218, 219  ;  221  ;  Hymne  au  9  ther- 
midor, 222,  223,  224,  226,  227,  231, 
238  {Chant  du  Départ),  239,  213; 
Chant  national  du  25  Messidor 
ou  du  U  Juillet  1800,-244.  à  247; 
248,  252  à  254,  257,  258.  App.  262, 
264,  267,  282,  302,  303  ;  Chant  du 
Départ,  306  à  310,  311,  314,  315. 

Mercier  de  Compiègne,  114. 

MÉREAUx  (H.),  32;  (père  et  fils),  97. 

MÉRic.  x\pp.  265. 

Merlin  de  Thionville,  235. 

Meyerbeer,  62,  251,  252. 

Michelet  (J.),  XI,  XXV  à  XXVII 
XXIX ,  XXX,  XXXIII  ;  19,  45,  51, 
89,  157.  App.  261,  272. 

Mille,  95. 

MiOLAN  (Félix).  App.  265. 

Mirabeau,  xiii,  xiv;  2;  «es  funé- 
railles, 50  à  53;  54,  60,  70,  128, 
195,  199,  212,  235.  App.  274. 

MoMORO  (Mme),  107  (et  son  mari), 
109,  110. 

MoNiN  (H.).  App.  261. 

MoNOD  (Gabriel),  110.  App.  261,  280. 

MoNSiGNY,  30,  225. 

MoNVEL,  46,  113. 

Montansier,  27. 

MoRicE     (Charles),     xxvii,     xxviii. 

MOUNIER,  3. 

Mozart,  xvi,  xxviii  ;   10,  59,  69,  79. 
Muscius-Sc^voLA,  100. 
Musset  (Alfred  de),  253  (l'enfant  du 
siècle). 


N 


Navoigille,  232,  238. 
Necker,  13. 
Nicolet,  27. 


Orléans  (Duc  d'),  2. 
Ortigue  (D').  App.  267. 
Ozi,  151.  App.  264. 


Pache.  App.  282, 

Paisiello,  Musica  funèbre  pour  la 

21 


322 


INDEX   DES   NOMS   CITES. 


mort  de    Hoche,  214  à  218,  245, 

254.  App.  315. 
Palestrina,  viu,  xxii. 
Paocher.  App.  265. 
Parny,  232. 
Payan,  123,  112. 
Perrin,  120. 
Persuis,  173. 
Pessonneaux   (Abbé).  App.  279. 

PÉTION,  8. 

pHiLiDOR,  30,  120,  175  à  177,  209. 

Piccixi,  232. 

Pierre  (Constant),  23,  125,  183. 
App.  262,  263,  265,  271,  272,  276  à 
278,  281,  284,  296,  297,  303,  307. 

PiLLET  (F.),  186,  224. 

Pipelet  (Constance),  224. 

Pleyel  (Ignace),  Hymne  à  la  Li- 
berté, 68  ;  la  Révolution  du  10  août, 
117  à  119;  224.  App.  276,  280,  282. 

Plutarque,    xxviii. 

Poirier,  21. 

PoMPADOUR  (Mme  de),  125. 

PoNTÉcouLANT  (De).  App.  267,  284. 

Porta.  App.  312. 

POULTIBR,  237. 

PouGiN  (Arthur).  App.  306,  307,  311 

à  313. 
Prieur,  174,  176. 
PuJOULX,  53. 


Quinet  (Edgar),  xxxv. 


Racine,  221,  222,  237. 

Radet,  78. 

Rameau,  9,  11,  57,  65  {Castor),  204 
{id.),  239. 

Raphaël,  209. 

Regnault  (Henri),  xxii. 

Rey,  27. 

RiGEL,  224,  232. 

Robespierre,  xiv;2,  123;  son  Bap- 
port...sur  la  fête  à  l'Etre  suprême, 
128  à  131  ;  136;  il  interdit  Y  Hymne 
à  l'Être  suprême  de  M.-J.  Ché- 
nier,  139  à  144;  148,  149,  158;  pré- 
sident de  la  fête  de  l'Être  suprême, 
159  à  163  ;  170,  173,  178,  185,  190, 
193i  195,  199i  202j  205,  220;  anni- 


versaire du  9  thermidor,  222,  223, 
234,  235,  237.  App.  Fête  de  l'Être 
suprême,  283  à  286,  297,  300,  301, 
304,  305,  307,  308,  310. 

ROCHEFORT,  27,  238. 

RocHETTE  (Raoul).  App.  312. 

Rode,  151,  153,  155.  App.  264. 

Roland,  125,  126. 

Rolland  (Romain),  xxvii.  App. 
261. 

Rose,  114. 

Rouget  de  Lisle,  xii,  xvii,  xviii, 
xxiii,  XXVI,  xxxii,  xxxviii;  18, 
26;  la  Marseillaise,  41;  Hymne 
à  la  Liberté,  68;  la  Marseillaise, 
75,  77  à  82,  89,  90,  106  ;  la  Mar- 
seillaise aux  fêtes  de  la  Raison, 
112;  Hymne  à  la  Maison,  115,  117; 
le  chant  de  la  Marseillaise  à  la 
fête  de  l'Être  suprême,  138,  149, 
162,  166  à  168;  175  à  177,  179,  184, 
207;  Roland  à  Roncevaux,  le  Ven- 
geur, le  Chant  des  Vengeances,  le 
Chant  des  Combats,  210,  213;  la 
Marseillaise  décrétée  chant  natio- 
nal, 218;  219,  220  (Amour  sacré), 
221  ;  Hymne  dithyrambique  sur  le 
9  thermidor,  223;  224,  232,  239, 
256.  App.  276,  278,  285,  303,  305, 
308. 

Rousseau  (Jean-Baptiste),  39,  237. 

Rousseau  (Jean -Jacques),  xxv, 
XXVI,  xxviii;  5,  94,  95,  170,  175; 
fêtes  en  son  honneur,  transla- 
tion au  Panthéon,  201  à  204;  229 
{Emile),  235. 

RoussELOis  (M"»),  27. 


S 


Sacghini,  34,  96,  229,  239. 

Sachs  (Hans),  xix. 

Saint-Dizier,  125. 

Saint-Just.  173,  174,  176. 

Saint-Saëns  (C),  xxii,  xxiii. 

Salieri,  96. 

Sallentin,  27,  151,  153. 

Sarrette  (Bernard).  Organisateur 
de  la  musique  de  la  Garde  natio- 
nale, 6  à  8  (cf.  App.),  10,  56,  67, 
71,  104;  son  arrestation  en  l'an  II, 
124  à  127;  139;  140,  144,  145,  147^ 


INDEX   DES   NOMS   CITES. 


323 


151,   15-2,  164,  17-2,  174  à  176,  180. 
215.  App.  262  à  264,  275,  280,  296, 
297,  300,  301,  309,  311,  314,  315. 
Schiller,  17. 

SCHNEITZHŒFFER.    App.  265. 
SCHHELDER.  App.   265. 

ScHWENT.  App.  265. 
Seinguerlet.  App.  286. 

SÉJEAN,    97. 

Skrvan,  89. 
Shakespeare,  256. 
SiMONEAU,  70. 

SiMROCK.  App.  265. 

Soler[e],  154. 

SouRiGuÈRE,   le   Réveil   du   Peuple, 

197  à  199. 
Steibelt,  228. 
Stiglitz.  App.  265. 


Tacite,  209. 

Talleyrand  (De),  33. 

TiERSOT  (Julien).  Fête  du  14  juil- 
let 1901,  x.x\i  à  XXXIII.  Ecrits 
antérieurs,  vii,^\'iii  et  App.,  260 
à  263,  269,  271,  272,  274,  275, 
278  à  280,  283. 

TissoT,  157,  161,  165.  App.  303  à 
305. 

Titien,  209. 

Tolstoï,  xxvii. 

ToMEONi  (Floride),  45. 

TuLOU.  App.  265. 

TURENNE,  246. 

Tyrtée,  104,  188. 


Valentin  (Mlle),  110. 
Vandenbrœck.  App.  265. 
Varon,  97,  141,  224.  App.  280. 
Vauchelet.  App.  265. 
VÉNY  (ou  Yinit),  126,  151,  153.  App- 

264,  299. 
Vergniaud,  xxii. 
Vernet  (Horace),  225. 
véronèse,  209. 
Vestris,  191. 
Viala,  142,  172,  1&4,  190  à  192.  App. 

306,  307,  311,  312. 
Vicaire  (Gabriel),  xxxii. 
Villate,  159,  160. 

YiLLENAVE.    App.  306. 

ViLLETTE,  54,  58,  (Mme  de)  59. 
App.  273,  275. 

ViNiT  (voir  Vény). 

VoGEL,  Ouverture  de  Démophon,  48, 
49,  175,  176,  239. 

Voltaire,  44  ;  translation  au  Pan- 
théon, 53  à  60;  70,  201,  203,  209, 
219,  222.  App.  269  à  271,  275,  276. 

■VST 

Wagner     (Richard),    xix,    xx;    37 

{Parsifal),  62,  96. 
Widerkehr,  232.  App.  265,  312. 
Wilhelm,  257. 


Zimmermann,    145.  App.    263,   267, 

284,  288,  290,  297,  298,  306. 
Zingarelli,  216. 
Zola  (Emile),  xxviii  à  xxx. 


TABLE  DES  MATIERES 


Pkéfage XI 

Chap.         I.  — Quatre-vingt-neuf 1 

—  II.  —  La  Fête  de  la  Fédération  (14  juillet  1790).    .  17 

—  m.  —  Fêtes  funèbres  ;  Triomphe  de  Voltaire  ;  la  Fête 

de  la  Constitution 47 

—  IV.  —  Quatre-vingt-douze;   la   Patrie    en    danger; 

Chansons 69 

—  V.  —  Quatre-vingt-treize;  Fêtes  de  la  Raison  ;  Chants 

de  victoires 91 

—  VI.  —La  Fête  de  l'Être  suprême 123 

—  VII.  —  L'art   républicain    en   l'an    II;    le   Chant  du 

Départ 169 

VIII.  —  Du  9  thermidor  au  18  brumaire 194 

—  IX.  —Le  Consulat;  fin  des  fêtes  nationales.    ...  241 

Appendice.    —  Sources,  documents  et  discussions 259 

Index 317 


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Les  fêtes  et  les  chants  de   - 

la  révolution  française       ^ 


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